absence facilita les moyens au baron de gagner le concierge, & de le
faire consentir, moyennant une honnête récompense, qu'il y célébrât
cette fête, dont l'invention plut si fort aux dames, qu'elles lui en
donnèrent mille louanges. Depuis ce temps-là madame la vicomtesse ne
pouvoit plus vivre sans lui; elle étoit enchantée de ses manières
nobles & magnifiques; & le seigneur de la Maison-brillante, avec toutes
ses qualités avantageuses, n'avoit point altéré la passion que cette
dame sentoit pour Tadillac. Il n'y a pas lieu de s'en étonner; ce
seigneur de la Maison-brillante l'avoit laissée dans l'erreur où elle
étoit de le croire sincèrement le maître de la troupe de comédiens.
On n'arriva qu'après midi au château de Kernosy; les gens de la
vicomtesse ne furent point en peine de son absence; Saint-Urbain avoit
eu soin de les avertir qu'on ne reviendroit que le matin; ils dirent au
baron en entrant, qu'un courrier étoit arrivé en poste pour lui rendre
une lettre en main propre; qu'il paroissoit très-pressé de lui parler.
Le baron fit comme si cette nouvelle l'eût fort surpris, parce qu'on
lui parloit en présence de la vicomtesse, qui prit part à ce qu'on lui
disoit, & lui ordonna de venir à son réveil l'instruire des nouvelles
que ce courrier lui apportoit; elle alloit prendre quelques heures de
repos, pour se remettre des fatigues de la nuit passée.
Avant d'entrer dans sa chambre, elle lui conseilla aussi d'aller se
reposer, & d'avertir ses gens qu'ils ne manquassent pas de faire monter
ce courrier quand il viendront le demander. Les dames, à l'exemple
de madame la vicomtesse, se mirent au lit. MM. de Livry, & le comte
de Tourmeil qui étoit arrivé avec les comédiens, dont il paroissoit
être le chef, passèrent le reste de la journée à se divertir entre
eux. Le baron de Tadillac ne put être de la compagnie; car le prétendu
courrier revint justement dans le moment qu'ils entroient dans leur
appartement. Les domestiques le firent monter, suivant l'ordre qu'ils
en avoient reçu, & Tadillac le retint long-temps exprès, pour empêcher
que personne ne se défiât de la supposition de cet homme.
Le baron alla chez la vicomtesse aussi-tôt qu'elle fut éveillée.
Son air triste la fit frémir; elle voulut savoir le sujet de cet
abattement qui paroissoit sur son visage; & pour toute réponse, elle
n'entendit que de profonds soupirs; enfin le baron lui dit qu'il
étoit bien malheureux, qu'on l'arrachoit d'auprès de sa personne.
Eh! pourquoi, reprit la vicomtesse tout étonnée. Voyez, madame, s'il
vous plaît, la lettre que j'ai reçue, dit le baron; c'étoit celle que
Tourmeil avoit écrite. L'ayant lue, elle tâcha de le consoler par un
discours qui effectivement partoit du cœur. Votre oncle est bien
pressant, dit-elle; je vois qu'il vous offre un parti considérable, &
qu'il prétend que vous alliez, sans perdre un moment, tenir la parole
qu'il a donnée pour vous; mais vous pourriez trouver ailleurs une
fortune aussi considérable. Je..... Comme elle alloit continuer, madame
de Sugarde entra; le baron fut obligé de se retirer, & ne se trouva
point le soir à la comédie.
Madame la vicomtesse y passa le temps à faire des réflexions sur
l'absence de Tadillac; enfin craignant qu'il ne prît son parti, &
qu'il n'obéît à son tuteur, elle sortit seule, & alla se mettre sur un
petit lit de repos qui étoit dans son cabinet; son inquiétude l'avoit
abattue, & son esprit ne fut tranquille qu'après l'arrivée du baron
qu'elle avoit fait appeler. Vous allez voir, dit-elle des qu'il fut
entré, à quel point je suis touchée d'un véritable mérite.
Je ne saurois souffrir qu'un homme tel que vous cherche ailleurs une
fortune qu'il dépend de moi de rendre aussi agréable que celle qui se
présente de la part de votre oncle. Je vous déclare que je consens de
vous épouser, & que rien désormais ne pourra nous séparer, si vous
m'aimez autant que je m'en suis flattée. Le baron l'interrrompit en se
jetant à ses genoux, & lui dit quantité de choses que la vicomtesse
prit pour un excès de sa passion. Saint-Urbain vint dans ce moment
avertir qu'on avoit servi le souper. Ils sortirent ensemble du cabinet
de la vicomtesse; le baron lui donna la main pour descendre, & entra
dans la salle la tenant encore, avec une gaîté qui fut d'un bon augure
aux deux aimables sœurs & à leurs amans.
La soirée ne fut pas longue; chacun se sépara en sortant de table,
parce que les divertissemens de la nuit précédente causoient une
nécessité indispensable de prendre du repos. Le baron, après avoir
fait sa cour à madame la vicomtesse, qu'il venoit de conduire dans son
appartement, passa chez madame de Briance, où il savoit que le comte
de Tourmeil, MM. de Livry & mesdemoiselles de Kernosy étoient. Il y
rendit compte du bon succès de sa lettre; on l'en félicita, & il en
reçut les complimens de si bonne grace, qu'on vit bien qu'il étoit
content. Ce n'étoit pas sans sujet; il savoit qu'en épousant madame
la vicomtesse, comme il l'avoit toujours désiré, il assuroit, par ce
mariage, sa fortune & son bonheur.
Vos souhaits sont accomplis, lui dit le chevalier; que deviendrons-nous
à présent? Rien ne flatte encore nos espérances. Vous êtes bien prompt,
lui répondit le baron; à peine ai-je eu un moment pour remercier madame
la vicomtesse; demain je travaillerai pour vous: j'espère que M. le
comte de Livry sera content, & que mademoiselle de Saint-Urbain ne
deviendra jamais l'épouse de M. de Fatville. J'ose même me flatter que
si l'occasion se présente de faire connoître M. le comte de Tourmeil
à madame la vicomtesse, elle sera ravie d'apprendre sa passion pour
madame de Briance, & qu'elle se servira de tout son crédit pour avancer
leur mariage.
Le lendemain, le baron, qui désiroit sincèrement de contribuer au
bonheur de ses deux cousins, alla du matin rendre visite à madame
la vicomtesse, afin de l'entretenir en particulier. Il lui proposa
l'alliance de MM. de Livry pour les deux nièces. La vicomtesse accepta
la proposition de donner Kernosy au comte de Livry; mais, dit-elle au
baron, puisque je vous accorde une partie de ce que vous demandez,
faites-moi le plaisir de parler à Saint-Urbain, & de la disposer à
m'obéir; j'ai des raisons qui m'obligent à vouloir absolument son
mariage avec M. de Fatville: si je pouvois m'en dispenser, je le ferois
pour vous plaire. Allons donc lui annoncer que MM. de Fatville & leur
oncle arrivent ici aujourd'hui.
La commission que le baron venoit de recevoir, contre son attente,
l'embarrassa; il ne crut pas à propos de découvrir au chevalier
la vérité du fait, ni de désoler Saint-Urbain, en lui apprenant
l'intention de sa tante; il lui dit seulement que MM. de Fatville
devoient arriver le soir. Cette aimable personne, extrêmement affligée
d'entendre une nouvelle si terrible, feignit de se trouver mal, & alla
se mettre au lit, afin de n'être pas obligée de paroître. Madame de
Briance lui tint compagnie; Kernosy ne vouloit point la quitter: mais
madame la vicomtesse voulut absolument qu'elle vînt faire les honneurs
de la maison.
Fatville le conseiller & son oncle arrivèrent sur le soir; un peu
après, le frère de Fatville vint en litière, parce qu'il n'étoit pas
encore assez bien guéri de sa chûte pour se tenir à cheval, & entra
dans la salle de la comédie, où l'on étoit alors. La vicomtesse le
reçut agréablement, & lui dit qu'aussi-tôt que la pièce seroit finie,
elle le présenteroit à sa nièce, qui s'étoit trouvée mal. Le chevalier
de Livry sentit des mouvemens de colère à la vue de son rival, & sa
prudence n'auroit pu les retenir, si elle n'avoit été secondée de celle
de son frère & des conseils que Tourmeil lui avoit donnés.
Après la comédie, la vicomtesse mena Fatville & la compagnie dans la
chambre de Saint-Urbain. Cette visite inopinée embarrassa beaucoup la
nièce. Mais quel que fût son embarras, celui qu'on remarqua sur le
visage du frère aîné de Fatville étoit bien plus grand: il ne put dire
deux paroles de suite, & ne cessa point de regarder Tourmeil qu'il
trouva dans la chambre. Madame de Briance qui étoit auprès de lui,
dit à la vicomtesse qu'elle l'avoit envoyé chercher pour apprendre
quelques morceaux de leur petit opéra. Ce discours augmenta le soupçon
de Fatville; il le regarda encore fixément. Tourmeil, ne voulant pas
être connu, sortit aussi-tôt; mais le provincial n'en parut pas plus
tranquille.
La vicomtesse ne pouvant comprendre quelle étoit la cause de cette
agitation d'esprit qui régnoit de part & d'autre, emmena MM. de
Fatville, & laissa Saint-Urbain en liberté avec madame de Briance.
Après leur sortie, elles raisonnèrent touchant l'émotion qui avoit paru
sur le visage du provincial à la vue de Tourmeil, & n'y trouvant rien
de vraisemblable, elles conclurent qu'il ajoutoit à beaucoup d'autres
défauts, celui d'être jaloux sans sujet.
Cependant le chevalier étoit au désespoir; il ne trouvoit point
Saint-Urbain assez résolue pour désobéir à sa tante. Ah! mon frère,
disoit-il à Tourmeil, car il l'appeloit souvent de ce nom, que je
suis malheureux! que j'envie votre destinée! vous êtes tendrement
aimé, & rien ne s'oppose à vos espérances. Vous êtes aimé de même,
répondit Tourmeil; & quand on est aimé, c'est offenser l'amour que se
plaindre avec tant de violence. Vous n'aimez point, si vous n'espérez
rien. L'espoir est inséparable de l'amour; & dans le même temps que
l'on croit aimer sans ce secours flatteur, on mourroit de douleur, si
l'espérance n'étoit cachée au fond du cœur qui croit l'avoir perdue.
Tourmeil essaya inutilement de consoler le chevalier; ce fut beaucoup
de le résoudre à retourner dans la chambre de la vicomtesse; il y alla
enfin, & regarda en entrant son rival avec une jalousie terrible, dont
il n'auroit pu être le maître, s'il n'avoit senti à son côté son ami,
qui ne voulut point l'abandonner dans cette occasion.
Tourmeil, moins prévenu que le chevalier, considéra le provincial avec
plus d'attention qu'il n'avoit fait dans la chambre de Saint-Urbain, &
après l'avoir entendu parler plusieurs fois: C'est lui-même, dit-il au
chevalier; oui, c'est lui-même. Le chevalier lui demanda l'explication
de ces paroles. Sortons, lui dit Tourmeil, en baissant la voix, je vais
relever vos espérances.
La vicomtesse proposoit alors à MM. de Fatville de signer, après le
souper; les articles qu'elle avoit dressés avec leur oncle. Kernosy,
que cette proposition affligea, sortit de la chambre, pour avertir sa
sœur du dessein de leur tante.
Cependant Tourmeil ayant appris au chevalier le secret qui devoit
contribuer à le rendre heureux, fit avertir le baron de le venir
trouver. La vicomtesse, qui remarquoit un grand mouvement dans toute
la compagnie, craignant que Saint-Urbain, peu disposée à suivre ses
volontés, ne songeât à lui échapper, pour aller dans un couvent, ou
chez quelqu'une de ses parentes, donna secrètement ses ordres pour
faire fermer les portes du château; mais on lui en apporta les clefs
avec moins de discrétion: un valet étourdi les lui donna devant MM. de
Fatville.
La présence de Tourmeil & du chevalier de Livry, le murmure qui se
répandoit dans le château, la vue de ces clefs qu'on venoit d'apporter;
tout sembloit annoncer à Fatville l'aîné l'impossibilité de son
mariage. L'appréhension de quelque malheur troubla son esprit de telle
sorte, que se jetant tout à coup aux pieds de la vicomtesse: Ah!
madame, lui dit-il, voulez-vous me perdre? On m'a reconnu; je n'en
saurois douter. M. de Tourmeil & le chevalier de Livry sont ici; faites
ma paix. J'accepte toutes les conditions qu'ils voudront m'imposer. De
quoi donc est-il question? dit la vicomtesse, surprise des paroles & de
l'action du provincial; quelle querelle avez-vous avec le chevalier de
Livry? & où avez-vous vu ici ce M. de Tourmeil dont vous parlez? Ah!
mon neveu, s'écria l'oncle de Fatville, vous vous perdez vous-même par
votre frayeur; sans elle madame la vicomtesse ignoreroit absolument la
malheureuse aventure qui vous est arrivée. Oui, dit le chevalier en
entrant, madame ne la savoit point, mais je venois l'en instruire.
Fatville, que vous voyez, madame, continua-t-il en remarquant qu'on
l'écoutoit avec attention, est complice de cet assassinat dans Rennes,
qui suivit la querelle que j'avois eue avec un gentilhomme de la
province: j'y fus blessé, & M. de Tourmeil, le plus cher de mes amis,
pensa y perdre la vie, en défendant généreusement la mienne. Ce fut
de la main de ce lâche que Tourmeil reçut un coup par derrière. Nous
avions ignoré son nom, parce que celui des assassins qui fut pris ne
le savoit pas lui-même; il déposa seulement que celui qui avoit blessé
Tourmeil, étoit un ami du provincial avec qui j'avois eu querelle.
L'oncle de Fatville, qui avoit de l'esprit, jugeant bien, par la
confusion où il vit son neveu, qu'il n'étoit pas en état de répondre,
dit au chevalier de Livry toutes les raisons qu'un honnête homme peut
donner pour défendre une mauvaise cause, & pour tâcher de terminer
l'affaire à l'amiable. Voilà, dit alors Fatville le conseiller, voilà
sans doute ce que les maudits lutins étoient venus prédire. Cette
sottise ne seroit pas tombée à terre, & l'on s'en seroit diverti, si
l'on n'avoit pas été trop occupé d'ailleurs.
La vicomtesse, qui se piquoit de grandeur d'ame, parut indignée de la
mauvaise action de Fatville, & pourtant, à la considération de son
oncle, elle pria le chevalier de pardonner à ce malheureux gentilhomme.
Le chevalier, qui étoit véritablement généreux, accorda de bonne grâce
à la vicomtesse tout ce qu'elle lui demandoit; elle en fut touchée.
Mais, reprit l'effrayé Fatville, je ne pourrai jouir de la grace que
M. le chevalier de Livry veut bien me faire, si M. de Tourmeil n'est
pas aussi généreux que lui. Le chevalier, qui vit bien qu'il n'y avoit
plus moyen de cacher le comte de Tourmeil à la vicomtesse, la pria
de passer dans son cabinet; le baron les y suivit: ils lui apprirent
en peu de mots les divers intérêts qui avoient obligé Tourmeil à
déguiser sa véritable condition pour quelques jours. La vicomtesse
taupa au mystère, en faveur de l'air de roman qu'elle trouva dans
cette aventure; & le baron la trouvant de bonne humeur, lui dit:
Madame, il n'y a pas d'apparence que vous eussiez donné mademoiselle de
Saint-Urbain à Fatville, sans avoir des raisons pressentes. J'approuve
fort que le chevalier ait pardonné à ce perfide, puisque vous l'en avez
prié; mais, madame, servez-vous plus utilement du pardon que Tourmeil
va sans doute lui accorder aussi à votre prière.
La vicomtesse trouva que le baron de Tadillac avoit raison; elle
se voyoit dans l'obligation de quelque reconnoissance envers le
chevalier, qui venoit d'accorder de si bonne grace à sa prière le
pardon de Fatville; & comme elle n'admettoit pas à son roman le peu de
soin que les héroïnes ont de leurs intérêts, sa résolution fut, suivant
l'avis de Tadillac, de profiter en cette occasion de vingt mille liv.
qu'elle devoit à M. de Fatville. Après tout, Fatville étoit encore trop
heureux de sortir d'affaire à si bon marché; il avoit donné sa parole à
madame la vicomtesse qu'il lui remettroit cette dette ayant d'épouser
mademoiselle sa nièce, & son oncle avoit même offert une somme aussi
considérable, en proposant l'accommodement avec MM. de Tourmeil & le
chevalier de Livry.
La résolution prise, le chevalier sortit, & le baron resta seul avec la
vicomtesse; ne voulant pas laisser refroidir la bonne volonté où il la
voyoit, il lui proposa, sans autre cérémonie, de donner mademoiselle
de Saint-Urbain au chevalier de Livry, qui avoit beaucoup de bien,
de mérite & de naissance, & qui lui appartenoit déjà, ayant accordé
mademoiselle de Kernosy à son frère. J'ouvre enfin les yeux, dit alors
la vicomtesse, vos deux cousins sont amoureux ici; mais puisque, par
leur moyen, je trouve le même avantage que je trouvois en donnant
ma nièce à M. de Fatville, & de plus que je juge facilement que vous
désirez cette alliance, je l'accepte avec plaisir. Le consentement de
la vicomtesse charma le baron; il la pria d'assurer, dès ce soir, le
bonheur de tant d'aimables personnes, & le sien, en lui permettant
de déclarer la fortune qu'elle lui réservoit. La vicomtesse, que le
discours du baron attendrit, fit appeler madame de Briance & MM. de
Livry, pour leur apprendre qu'elle avoit accepté la proposition que le
baron lui avoit faite pour eux. Jamais joie plus parfaite ne succéda à
une plus affreuse tristesse.
Les amans heureux accoururent annoncer leur bonheur à mesdemoiselles de
Kernosy. Madame de Briance étoit ravie de voir ses frères, par cette
alliance, encore plus parfaitement unis avec elle, & les Fatville
étoient satisfaits de la générosité de leurs ennemis. Madame de Salgue,
exempte de jalousie, & touchée de l'amour & des charmes du baron, fut
la première à témoigner à la vicomtesse la joie qu'elle avoit de son
mariage. La baronne de Sugarde étoit seule mécontente; plus d'espérance
au chevalier de Livry. Cette réflexion ne pouvoit que lui causer
du chagrin; mais le temps n'étoit pas propre à faire paroître ses
sentimens.
La nuit se passa sans qu'il fût possible au dieu du sommeil de régner
un moment sur un peuple aussi dévoué à la joie; le trouble agréable
que l'amour heureux porte dans les cœurs, les agite autant que la
plus cruelle tristesse. Tout le monde, au lieu de se coucher, s'employa
vigoureusement à terminer l'affaire de Fatville, avant que la nuit se
passât. Tourmeil lui pardonna à des conditions avantageuses pour la
vicomtesse; mais, à son égard, il ne connut que le plaisir d'accorder
un généreux pardon à son ennemi, comme le chevalier de Livry avoit fait.
Dès qu'il fut jour, les Fatville partirent du château, & les amans,
satisfaits de leur destinée, ne songèrent qu'à choisir le jour de leur
hymen; il ne fut reculé que de trois jours, encore trouvèrent-ils le
temps trop long, au gré de leur impatience. La magnificence y régna
moins que la joie & l'amour. Le comte de Livry épousa mademoiselle
de Kernosy; le chevalier, mademoiselle de Saint-Urbain; le baron de
Tadillac, madame la vicomtesse.
Tourmeil ne fut heureux, en épousant madame de Briance, que quelques
mois après ses amis, des raisons de famille retardant leur mariage.
Il soupira, & se plaignit douloureusement d'être seul dans un jour
destiné à la félicité. Vous avez une fortune à laquelle vous ne faites
pas réflexion, lui disoit le baron le jour de leurs noces: vous êtes,
dites-vous, le plus infortuné des amans? Je suis sûr que vous êtes
aujourd'hui le plus amoureux.
Tourmeil goûtoit fort peu cette espèce de consolation; mais l'amour ne
retarda son bonheur que pour le rendre encore plus parfait; il épousa
madame de Briance, & fut véritablement heureux avec elle. Il semble
même que leur hymen rendit leur amour plus ardent & plus tendre.
Ils passèrent encore quelques mois ensemble au château de Kernosy;
après ce temps-là, Tourmeil & MM. de Livry emmenèrent leurs belles
épouses; & le baron se seroit peut être ennuyé de rester seul avec la
sienne, si le voisinage de la charmante madame de Salgue ne l'en eût
dédommagé.
_Fin de la seconde & dernière partie._
TABLE
DES ROMANS CABALISTIQUES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
_AVERTISSEMENT de l'éditeur._ Page vij
_L'Enchanteur Faustus, conte._ 1
_Le Diable amoureux, nouvelle espagnole._ 33
_Les Lutins du château de Kernosy, nouvelle historique._ 151
PREMIERE PARTIE.
_Histoire de madame de Briance._ 207
_Histoire de Zariade._ 239
_Peau d'Ours, conte._ 249
SECONDE PARTIE.
_Suite de l'histoire de madame de Briance._ 282
_Etoilette, conte._ 319
_Histoire du comte de Tourmeil._ 372
NOTE DE TRANSCRIPTION:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été
conservées et n'ont pas été harmonisées.
Les mots en italiques sont _soulignés_.
La Table des Illustrations a été crée par le transcripteur.