du monde. Barbare Herminette! s'écria-t'elle douloureusement, si tu
as conservé mon amant, voudra-t'il m'aimer encore sous cette couleur
affreuse? Otes-moi la vie, si tu me condamnes à le voir changer.
Elle ne s'en tint pas là, & courut sur le tillac, résolue de
s'ensevelir dans les flots. Comme elle montoit, une main puissante
la retint; elle se retourna, & vit la fée. Foible Etoilette, lui dit
Herminette, la perte de ta beauté te fait chercher la mort, comme
si cet avantage étoit l'unique qui pût te rendre heureuse. Hélas!
répondit l'affligée princesse en versant un torrent de larmes, je ne
la chérissois que pour Ismir, & Ismir ne m'aimera plus. Les sanglots
étouffèrent sa voix. Mais si les destins, reprit la fée, avoient
attaché la vie de ton amant à la perte de ta beauté, que voudrois-tu
choisir, ou qu'il mourût, & que tu reprisses ta figure; ou qu'il vécût,
& que tu restasses Ethiopienne? Qu'il vécût, reprit vivement Etoilette;
mais que je meure, si je dois cesser de lui plaire. Vous vivrez tous
deux, répondit la charmante Herminette en embrassant la princesse, &
vous vivrez heureux & contens. Tant de constance & un amour si parfait
méritent que je vous protège. Elle disparut en achevant ces mots, &
Etoilette ne s'inquiéta plus de sa couleur. Le petit navire vogua
heureusement, & entra enfin dans le port du royaume d'Ismir.
La belle Ethiopienne, sautant légèrement à terre, & tournant sa
guitare, dont elle jouoît divinement, traversa la ville, & adressa ses
pas au palais du roi.
Ismir en descendoit l'escalier dans ce moment même, pour aller se
promener au bord de la mer, comme il faisoit tous les jours, & voir
arriver son amiral, duquel il n'avoit aucun nouvelle.
Etoilette reconnut le prince aussi-tôt, & lui voyant la couronne
sur la tête, & un manteau de gaze noire, ne douta pas qu'il ne fût
devenu roi. Elle s'étonnoit seulement de lui voir une colombe sur
l'épaule; elle s'avança en tremblant, & fit cependant un compliment
fort galant & fort délicat. Le jeune roi, enchanté de l'esprit & des
graces de l'Ethiopienne, fut persuadé, à la magnificence de sa parure,
que c'était une personne importante. Il faut dire tout; un secret
pressentiment, que les seuls vrais amans connoissent, lui inspira de la
curiosité: il s'approcha donc avec empressement, & lui demanda ce qui
l'amenoit à sa cour.
Etoilette, pénétrée d'une joie si vive de voir son amant, pensa
mourir de douleur de n'en être pas reconnue; mais la joie l'emporta,
& sur-tout la confiance qu'elle avoit aux promesses de la fée. Sans
répondre au roi, elle accorda sa guitare, & chanta ces paroles: on
verra qu'elle les fit sur le champ.
_Je viens d'un pays lointain
A vos regrets mettre fin.
Etoilette, blanchelete,
Pour vous, d'une amour parfaite,
Refuse un roi du canton,
Qui de son cœur lui fait don.
Mais ce roi, beau, ce dit-on,
Ne vaudra jamais pour elle,
Ismir aux yeux noirs, & blond;
Et plutôt la tueroit-on,
La gente & blanche pucelle,
Que de la voir infidèle:
C'est-là toute ma chanson._
Ismir, ravi de la chanson: Aimable noire, dit-il à l'Ethiopienne, vous
connoissez donc ma chère Etoilette, puisque vous m'assurez qu'elle
vit encore? A peine il achevoit ces mots, que le pigeon qui arrivoit
à tire d'ailes, vint se poser sur la tête de la princesse; la colombe
agita ses aîles; la fée Herminette parut aussi tout-à-coup, & touchant
l'Ethiopienne de sa baguette d'or, elle lui épargna la peine de
répondre; car elle redevint alors la fidèle, la divine, & la ravissante
Etoilette. Ismir pensa mourir de joie & d'étonnement; il se précipita
aux pieds de sa maîtresse, qui le releva aussi-tôt, pour le mettre à
coux de la fée. Aimez-vous toujours ainsi, mes enfans, dit-elle en les
embrassant; je viens exprès pour couronner de si beaux feux. Ismir
étoit hors de lui-même; Etoilette ne se connoissoit plus: le seul
sentiment qu'elle put distinguer dans une telle confusion de pensées,
étoit la reconnoissance qu'elle vouloit exprimer à la fée. Le roi
leur donna la main, & les conduisit dans son appartement. La surprise
redoubla encore là; car ils y trouvèrent le roi, la reine, & le prince
de l'Arabie heureuse, qu'Herminette y avoit fait transporter en un
moment, par ces charmes puissans auxquels toute la Nature est soumise.
Ils accordèrent, de la meilleure grace du monde, la belle Etoilette au
constant Ismir; les noces ne furent retardées que jusqu'au lendemain de
cet heureux jour. Ismir, devenu enfin l'époux d'Etoilette, fut aussi
heureux époux qu'il avoit été fidèle amant, & ils vécurent toujours
dans le sein des plaisirs & du plus parfait contentement.
* * * * *
Madame de Briance ayant achevé sa lecture, reçut les complimens de
toute la compagnie. En vérité, madame, dit la vicomtesse, je ne me
souviens pas d'avoir passé de ma vie une aussi agréable journée, &
le conte que vous venez d'avoir la complaisance de nous lire est un
ouvrage charmant. Je ne conçois pas comment on ne s'amuse pas à en
faire toujours, quand on a le talent d'imaginer de cette façon. La
marquise de Briance répondit aux politesses de la vicomtesse par
d'autres, & chacun rappela ce qu'il avoit trouvé de plus remarquable
dans ce petit ouvrage.
Le chevalier, qui étoit allé tenir compagnie à Tourmeil, n'avoit pas
moins bien passé son temps avec cet ami. Après que Tourmeil eut achevé
les deux scènes d'opéra que le baron de Tadillac lui avoit demandées,
le chevalier de Livry le somma de la parole qu'il lui avoit donnée de
lui conter ce qui lui étoit arrivé depuis leur séparation. Tourmeil
dit qu'il alloit s'acquitter de cette promesse; que même il lui feroit
confidence de certaines particularités qu'on ne peut découvrir qu'à un
parfait ami; & il commença ainsi:
HISTOIRE DU COMTE DE TOURMEIL.
Je partis avec le désespoir que m'inspiroit la perte des douces
espérances de ma félicité, que j'avois cru certaine, & je fis le chemin
de Rennes à Paris, sans me connoître; j'étois hors de moi. La pensée
que mademoiselle de Livry alloit devenir l'épouse de M. de Briance, me
mettoit au désespoir. Cette cruelle idée, fidelle à me tourmenter, se
présentoit sans cesse à mon esprit sous toutes les formes qui pouvoient
me la rendre plus funeste; souvent même je répandois des larmes, & mon
courage ne pouvoit les arrêter.
Etant arrivé à Paris, j'allai descendre chez un de mes oncles, & je lui
fis, en peu de mots, l'histoire que vous avez sue. Je ne sais comment
il se laissa persuader; j'avois l'esprit si embarrassé, que je ne lui
dis presque rien de vraisemblable; son amitié pour moi fut, je crois,
ce qui le fit ajouter foi à mes paroles; il me donna de l'argent, &
me promit de m'en faire encore toucher à Venise. Enfin, après vous
avoir écrit, & à madame de Briance, je partis de Paris, guidé par
mes inquiétudes seules, qui ne me permettoient pas de m'arrêter en
aucun endroit du monde: je fis, sans être pressé, une diligence
extraordinaire.
Mon oncle avoit écrit à Venise, afin qu'on me donnât de l'argent qu'il
m'avoit promis; c'étoit une somme considérable; & croyant me mander
une nouvelle agréable, il m'apprenoit le mariage de M. de Briance
avec mademoiselle de Livry. La certitude du bonheur de mon rival me
jeta dans une langueur mortelle; je fus malade près d'un mois, & je
commençois à me lever, quand j'appris que les troupes de la république
alloient bientôt s'embarquer. Un gentilhomme qui avoit été à mon père,
& qui s'étoit attaché à moi dès ma plus tendre jeunesse, voyant que je
n'étois pas en état de prendre soin de mon équipage, s'offrit pour
me tirer de l'inquiétude que j'avois de n'être pas assez tôt prêt de
me rendre ce service; il m'en fit faire un magnifique. Dès qu'il fut
achevé, sans attendre que mes forces fussent entièrement rétablies,
j'allai me présenter au général, dans le moment qu'il donnoit ses
ordres pour l'embarquement des troupes. Je lui dis que j'étois
Espagnol, que je m'appelois D. Fernand, qu'ayant eu un démêlé suivi
d'un combat, je m'étois absenté, pour donner le temps de terminer mon
affaire. La facilité avec laquelle je parlois la langue espagnole, aida
à le tromper. Il me reçut avec une bonté qui me toucha; il m'offrit
même de l'emploi, dont je le remerciai, & je servis en qualité de
volontaire.
L'armée entra en action presque aussi-tôt que nous fûmes descendus à
terre; il y eut quelques occasions où je donnai des marques du peu
d'attachement que j'avois alors pour la vie. Mon désespoir fut nommé
valeur, & m'attira l'estime & l'amitié de nos généraux. La fortune,
qui me réservoit le prix des tourmens qu'elle me faisoit souffrir, me
conserva la vie, dont je regardois la fin comme le seul bien auquel je
pouvois prétendre.
Un jour que j'étois allé me promener aux environs du camp, suivi
seulement du gentilhomme dont je vous ai parlé, qui étoit alors
mon écuyer, & à qui j'avois appris mes malheurs; je m'en plaignois
en marchant dans une belle plaine, quand nous entendîmes un bruit
tumultueux, mêlé de quelques cris de femmes: nous vîmes paroître peu de
temps après des soldats qui amenoient deux prisonnières; nous courûmes
à eux pour sauver ces deux infortunées d'un destin plus cruel que leur
captivité. Ces soldats, dont heureusement j'étois connu, se retirèrent
à mon abord avec assez de respect; & quelque argent que je leur
donnai, acheva de les résoudre à me céder leurs esclaves, tout émues
du trouble où leur disgrace les avoient jetées. La magnificence de
leurs habits me fit juger qu'elles étoient des personnes auxquelles on
devoit du respect, & quelques paroles italiennes qu'elles dirent assez
confusément, en tournant la vue du côté d'où on les avoit amenées, me
firent connoître qu'elles ne se croyoient pas encore en sûreté. Je
tâchai de les rassurer; je leur offris tout ce qui dépendoit de moi,
& je leur demandai où elles vouloient être conduites. Après quelques
remerciemens qu'elles me firent à la hâte: Sauvez-nous, me dit celle
qui avoit parlé la première, sauvez-nous d'un cruel qui croit que
l'esclavage où il nous retient doit s'étendre jusques sur les cœurs.
Je vous avoue que si j'avois été en état de devenir amoureux, je
l'aurois sans doute été d'une de ces belles esclaves, dont la beauté,
la jeunesse, & la douleur étoient si touchantes, que mon insensibilité
dans cette occasion est sans doute la preuve de ma passion, la plus
forte que j'aye jamais donnée à madame de Briance.
Et c'est pourtant là, dit le chevalier en souriant, une de ces
particularités dont vous ne lui avez pas fait confidence. Il est
vrai, reprit Tourmeil; mais ne me suffit-il pas d'avoir resté fidèle;
pourquoi chercher à me faire un mérite d'avoir fait mon devoir?
Je conduisis mes belles esclaves dans notre camp, dont nous étions
peu éloignés, continua Tourmeil; leur ayant cédé ma tente, & chargé
mon écuyer de les faire servir aussi bien que le lieu où nous étions
pouvoit le permettre, je fus chez le général; étant revenu dans une de
mes tentes, je me mis à écrire. Comment, me dit alors mon écuyer, qui
cherchoit toujours à me tirer du chagrin où j'étois, est-il possible
que vous ne me demandiez pas des nouvelles de vos belles esclaves, ne
voulez-vous pas les aller voir? Je les verrai demain, lui répondis-je;
mes propres malheurs m'occupent tellement, qu'il ne faut pas s'étonner
si je suis moins sensible à ceux des autres.
Etes-vous pour ces belles personnes, me répliqua-t-il, dans les mêmes
sentimens qu'Alexandre pour ses prisonnières? Tu veux me flatter par
les grandes comparaisons, lui répondis-je, mais je t'assure que je ne
crains point, comme Alexandre, de devenir amoureux de mes prisonnières;
je vais m'exposer au pouvoir de leurs charmes: allons les voir. Il me
suivit, & je trouvai ces deux belles esclaves négligemment couchées sur
un lit dans leur tente. Celle dont la beauté étoit la plus parfaite
paroissoit la plus affligée; j'essayai de les consoler par l'assurance
de leur liberté, & celle de faciliter leur retour au lieu où elles
voudroient être conduites.
Vous êtes trop généreux, D. Fernand, me dit celle qui paroissoit avoir
quelques années de plus, elles s'étoient informées de mon nom; vous
êtes trop généreux de rendre la liberté à vos esclaves: si quelque prix
plus digne que notre parfaite reconnoissance étoit capable de flatter
un homme tel que vous paraissez, nous vous offririons une rançon qui
sans doute pourroit toucher une ame moins noble que la vôtre.
Nous sommes grecques, nées dans Argostoly, capitale de Céphalonie;
nous avons été élevées dans cette isle; nos parens y tiennent un rang
considérable, par leurs biens & par leur naissance; ma sœur se nomme
Fatime, & mon nom est Praxile. Nous perdîmes ma mère que nous étions
encore dans l'enfance, & nous fûmes destinées par mon père à épouser
deux de nos proches parens. Les fêtes qui précédèrent ces malheureuses
noces, nous coûtèrent notre précieuse liberté; quelques jours avant
celui qui avoit été choisi pour notre hyménée, nous fûmes nous promener
sur la mer dans une petite chaloupe assez ornée, mais de nulle défense.
Soliman, vieux corsaire, qui couroit cette mer, se déroba de notre
vue, à la faveur d'un rocher, dans le dessein de nous surprendre plus
facilement; & dès qu'elle eut pris le large, nous ayant enlevées, sans
trouver presque de résistance, il fit voile en diligence, laissant dans
notre chaloupe le petit nombre de ceux qui nous avoient accompagnées.
Je ne vous entretiendrai point de notre douleur, généreux D. Fernand;
il est aisé de se l'imaginer, si toutefois l'imagination peut aller
aussi loin, quand on n'a pas éprouvé ce malheur. Nous fûmes servies
avec beaucoup de soin, & avec plus de respect que nous n'en avions
attendu de ce barbare. Soliman nous amena dans ce pays, & ce ne fut
qu'après notre arrivée qu'il parut amoureux de Fatime; cette passion
redoubla nos douleurs. Enfin, après trois mois d'esclavage, toujours
agitées par nos malheurs, & par la funeste crainte que Soliman, lassé
des rigueurs de Fatime, ne se portât à quelque action violente, comme
il l'en menaçoit assez souvent; ayant gagné avec des pierreries qui
nous étoient restées, un de nos gardes, il facilita notre retraite la
nuit passée, nous donna des chevaux, & se sauva lui-même de la fureur
de Soliman: quand nous avons rencontré vos soldats qui nous ont faites
prisonnières, nous allions dans la ville la plus prochaine demander un
asile contre la cruauté de Soliman; mais le ciel, à force de malheurs,
semble se lasser de nous être contraire, puisque, par la rencontre de
D. Fernand, nous avons trouvé un protecteur assez généreux pour espérer
de revoir notre patrie.
Oui, madame, lui répondis-je, touché du récit qu'elle venoit de
faire, vous reverrez votre patrie, je vous le promets, & je tiendrai
ma parole: elle m'en fit des remerciemens sincères, & me combla
d'honnêtetés. Cependant la belle Fatime n'avoit cessé de répandre des
larmes; ses beaux yeux languissans, qui se tournoient quelquefois vers
moi, auroient sans doute embrasé tout autre cœur que le mien.
Ces beaux yeux, dit le chevalier de Livry, ont été retranchés du récit
que vous avez fait à ma sœur. Plus Fatime est belle, reprit Tourmeil,
plus le sacrifice est digne de madame de Briance.
Praxile étonnée, continua Tourmeil, de voir Fatime témoigner une
douleur si vive, dans un temps où l'espérance de la liberté devoit
la consoler, lui dit: Eh quoi! ma sœur, vous vous affligez plus
vivement, quand le ciel nous est favorable, que lorsqu'il paroissoit
nous abandonner. Ce n'est pas sans sujet, repris-je; la belle Fatime
regrette l'absence de cet heureux amant qui doit être son époux. Ah! D.
Fernand, me dit-elle en levant les yeux, n'ajoutez pas à mes malheurs
l'injustice que vous me faites; elle rougit après avoir prononcé ce
peu de paroles, & Praxile me dit que l'indifférence qui avoit toujours
régné dans le cœur de Fatime, lui faisoit prendre pour une offense le
soupçon même d'une passion. Je les quittai, en leur réitérant toutes
les offres de service que je leur avois faites. Les jours suivans, le
bruit de mon aventure, & celui de leur beauté, s'étant répandus dans le
camp, les plus considérables de notre armée me demandèrent à les voir.
La première fois que je les y conduisis, un de nos officiers généraux,
qui étoit de mes amis intimes, fut épris d'une violente passion pour la
belle grecque; mais s'en étant aperçue, elle me pria très-instamment
de de ne le plus amener dans leur tente. Cette prière m'embarrassa;
je voulus me servir de quelque prétexte pour conduire encore mon ami
aux pieds de la belle Fatime, tous mes artifices furent inutiles. Les
belles grecques feignirent d'être malades, & refusèrent constamment
l'entrée de leur tente à tous ceux qui se présentèrent; j'avois seul
le privilège de les voir lorsque je les faisois demander. Fatime
paroissoit plongée dans une profonde tristesse; elle soupiroit, &, si
j'ose le dire, elle me regardoit quelquefois tendrement. Mon écuyer,
qui cherchoit toujours à me faire oublier la passion que j'avois pour
madame de Briance, me faisoit remarquer toutes les actions de cette
belle personne.
Les deux sœurs étant un jour entrées dans ma tente pendant que je n'y
étois pas, trouvèrent des tablettes que j'y avois laissées. Fatime les
ouvrit dans un endroit qui étoit rempli de vers françois, écrits de ma
main, & ne pouvant pas les entendre, elle en demanda l'explication à
mon écuyer, qui, n'en prévoyant pas les conséquences, les expliqua en
italien. Il est nécessaire, pour la suite de mon histoire, que je vous
les récite:
_Cédez, foible raison, cédez à ma tristesse;
Malgré vos vains conseils, j'y veux penser sans cesse;
Quel bien peut adoucir l'excès de mon malheur?
J'ai perdu l'objet que j'adore,
Trop charmant souvenir de ma fidelle ardeur,
Hélas! vous me plaisez encore,
Même en irritant ma douleur.
Non, je ne prétends pas vous bannir de mon ame;
Redoublez mon amour, augmentez ma langueur,
Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,
Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme._
Ces vers me paroissent bons, dit le chevalier; on a raison de croire
que la douleur inspire de plus belles choses que la joie. A cela près,
reprit Tourmeil, j'aime mieux être toute ma vie le plus détestable
poëte du monde, que de penser désormais à me plaindre de mes malheurs:
mais revenons à mon histoire.
Mon écuyer avoit remarqué que Fatime avoit rougi pendant l'explication
de ces vers; & le soir même, en passant proche de leur tente, il
entendit les deux belles grecques qui s'entretenoient de moi: il
accourut promptement me dire que je vinsse apprendre un secret dont le
repos de mon cœur pouvoit dépendre.
Je crus que j'allois savoir quelque chose qui regardoit madame de
Briance; cette pensée me fit sortir avec lui; il me conduisit avec
précipitation au même endroit d'où il les avoit entendu parler
ensemble, & ayant prêté l'oreille, il me fit approcher, en me disant
tout bas, écoutez. C'étoit Fatime qui parloit; elle disoit alors à sa
sœur: Oui, Praxile, je me trouvois moins à plaindre quand j'étois
au pouvoir de Soliman; la mort me pouvoit délivrer de ses injustices;
j'aurois au moins eu la douceur de mourir tranquillement, & la vue de
D. Fernand m'a pour jamais ôté cette tranquillité dont j'ai toujours
fait mon bonheur & ma gloire. Je ne sais que vous dire, reprit
Praxile, pour vous consoler d'un malheur que le ciel irrité ajoute à
nos infortunes: vous avez résisté de toute votre force à ce penchant
involontaire que vous sentez pour D. Fernand; il ignore vos sentimens;
vous avez fait votre devoir, il ne reste plus que de fuir en diligence
d'un lieu où votre gloire ne me paroît point en sûreté. Ma gloire!
reprit fièrement Fatime, est en sûreté quelque part où je me puisse
trouver; mais ici mon cœur ne sauroit résister, & c'est la vue du
redoutable D. Fernand que je veux fuir. Les vers que son écuyer nous
a lus, achèvent de m'apprendre ce que sa tristesse m'avoit déjà fait
soupçonner: il aime, & son amour, tout malheureux qu'il me paroît, ne
l'occupe pas moins qu'une passion qui feroit le bonheur de sa vie.
Malheureuse Fatime! s'écria-t-elle en soupirant, quel dieu t'a fait
sentir son courroux, en t'inspirant des sentimens si tendres, & que tu
dois cacher?
Après avoir entendu ces dernières paroles, je m'éloignai, & je dis à
mon écuyer: Quel rapport cette conversation a-t-elle avec le repos dont
vous me flattiez tout à l'heure? Quoi! me répondit-il tout étonné, la
passion que la charmante Fatime a pour vous ne peut-elle vous faire
oublier.... Non, lui répliquai-je en l'interrompant; non, jamais rien
n'effacera de mon cœur le tendre & malheureux amour que j'ai pour
madame de Briance; ce que j'apprends ajoute seulement à mes malheurs,
celui de savoir que je suis un ingrat. Je poursuivis alors mon chemin
vers ma tente, & toutes les fois que j'eus occasion depuis de voir
ces deux belles grecques, je ne dis jamais rien à Fatime qui pût lui
faire comprendre que j'avois entendu ce qu'elle avoit dit à sa sœur.
Je voulus même un jour lui parler du mérite de mon ami, qui brûloit
pour elle d'une passion aussi tendre qu'infortunée; mais Fatime,
me regardant avec un air qui imprimoit le respect: D. Fernand, me
dit-elle, puisque vous m'avez rendu la liberté, cessez de me traiter en
esclave.
Enfin, après un mois de séjour dans notre camp, les belles grecques
me prièrent de leur tenir la parole que je leur avois donnée, & de
les faire conduire au port de Zante, d'où elles avoient appris, qu'à
peu près dans ce temps là il partoit tous les ans quelques vaisseaux
marchands, qui faisoient voile pour la Grèce.
Jusqu'à ce jour, dit Praxile, où nous avons cru devoir partir pour
revoir notre patrie, nous avons mieux aimé, généreux D. Fernand, être
auprès de vous qu'en nul autre lieu du monde, & rien ne doit nous
causer un chagrin plus sensible, que de ne pouvoir vous marquer,
comme nous y sommes obligées, notre vive reconnoissance. La belle
Fatime ajouta peu de mots à ce remerciement de sa sœur, s'occupant
avec empressement à tout préparer pour leur départ. L'une paroissoit
désolée, l'autre ne pouvoit s'empêcher de faire éclater la joie qu'elle
ressentoit au fond du cœur. Je vous avoue que, dans un état plus
heureux, j'aurois peut-être été moins fidèle; mais accoutumé à ne
penser qu'à mes malheurs, mon cœur ne plaignoit point ceux de Fatime.
Je fis donc préparer un chariot pour les belles grecques; deux filles
esclaves que je leur avois données pour les servir, furent destinées à
les suivre dans leur voyage, & je leur laissai un homme à moi, nommé
Desfontaines, dont la fidélité m'est connue, pour les accompagner
jusqu'à leur débarquement.
Cependant mon ami se désoloit, & me prioit instamment de les retenir
encore quelque temps, dans l'espérance qu'il pourroit toucher le cœur
de Fatime; mais je résistai à toutes ses prières.
Enfin le jour destiné pour le départ des deux belles grecques étant
arrivé, je me rendis dès le matin dans leur tente. Je les trouvai
qui alloient monter dans leur chariot; mon écuyer donnoit la main
à Praxile, je présentai la mienne à Fatime, que je conduisis à sa
voiture, sans lui dire un seul mot: elle s'y mit auprès de sa sœur, &
je montai à cheval pour les escorter moi-même jusqu'à quelques lieues
du camp.
Quand nous fûmes arrivés au lieu ou je devois les quitter, ayant fait
arrêter le chariot pour leur dire adieu, elles descendirent sous une
touffe d'arbres peu éloignés du chemin. Ce fut là où la constance de
Fatime l'abandonna. A ce moment fatal, quelques larmes qu'elle ne put
retenir, coulèrent de ses beaux yeux; je fus véritablement touché, je
m'approchai d'elle, & me voyant tout interdit: Quoi! D. Fernand, me
dit-elle en me regardant tendrement, vous vous intéressez donc à notre
départ? On ne peut quitter la belle Fatime, lui dis-je, sans ressentir
une vive douleur; & plût au ciel, ajoutai-je en soupirant, que mon
cœur eût été en liberté de former des vœux dignes d'elle.
Ah! D. Fernand, reprit-elle en se retirant brusquement, laissez-moi
partir; quelle idée venez-vous d'ajouter à tous les malheurs de ma vie!
Elle reprit au plus vîte le chemin de son chariot; Praxile, qui s'étoit
amusé à parler à mon écuyer, la suivit aussi-tôt. Leur ayant dit encore
quelques paroles, je les laissai partir, & je repris le chemin de notre
camp.