lui à s'instruire des mœurs, des lois & des coutumes de la gent
centaure. Ismir, charmé de l'envoyé, ne voulut point le quitter, soupa
& coucha avec lui dans le boulingrin. Le centaure, ravi de ces marques
de confiance, & se voyant seul avec Ismir, lui découvrit enfin tout
le secret de son ambassade, & lui parla beaucoup d'Etoilette. Ismir
pensa mourir de joie, & ne savoit comment exprimer sa reconnoissance au
centaure. Il ne dormit point cette nuit, l'aurore étoit trop lente à
son gré; & dès qu'elle parut, il éveilla le bon centaure, qui dormoit
encore profondément, car il n'étoit pas amoureux.
Le prince se fit apporter des armes magnifiques pour lui & le centaure,
& se mettant sur sa croupe, ils s'éloignèrent aussi-tôt. Chemin
faisant, Ismir promit que dès que son père lui auroit pardonné son
mariage avec Etoilette, il enverroit une ambassade pour cimenter une
paix durable avec la république des centaures, & en avoir mille pour sa
garde: le discours retomboit souvent sur la princesse, & ils arrivèrent
à la vue de la forêt jaune, dont l'approche causa une violente émotion
à Ismir: ils pénétrèrent avec des peines incroyables dans cette épaisse
forêt, sans que le prince voulût se reposer, & arrivèrent enfin à la
petite habitation d'Etoilette. Elle y étoit, & dès que ces tendres
amans s'aperçurent, ils coururent l'un à l'autre, s'embrassèrent
étroitement, & se livrèrent à tout le plaisir de se voir réunis. Leur
tendresse intéressa & centaures & centauresses, au point que les larmes
leur venoient aux yeux. Etoilette s'apercevant qu'Ismir s'étoit blessé
dans les fortes épines qui hérissoient l'entrée de la forêt, l'obligea
de se coucher sur un lit de gazon dans son petit réduit, lui donna à
manger, & de ses mains blanches & délicates, appliqua sur ses blessures
des herbes dont les centauresses lui avoient enseigné la vertu. Elle
ne voulut jamais souffrir que personne partageât ces tendres soins
avec elle. Bientôt Ismir fut guéri; l'amour en guérit souvent de plus
malades. Le prince se trouvoit heureux avec sa maîtresse chez les bons
centaures: Etoilette cependant ne vouloit recevoir sa foi, & lui donner
la sienne, que du consentement de ceux à qui elle devoit le jour; à
cela près, leur félicité étoit parfaite.
Ismir, voyant la princesse déterminée à ce projet, lui proposa de
s'embarquer; Etoilette y consentit, persuadée que la fée dirigeroit
leur course. Ils annoncèrent leur départ aux centaures, qui en furent
vraiment affligés, & conduisirent jusqu'à la mer Ismir & Etoilette.
En partant, ils laissèrent dans ces lieux sauvages un souvenir de
leurs charmes & de leurs vertus, que la tradition y garde encore. Ils
ne furent pas long-temps arrêtés sur le bord, & aperçurent bientôt à
l'ancre le plus joli navire du monde; ils s'approchèrent, & virent
avec une extrême surprise qu'il étoit de bois de cèdre & de rosier;
les cordages étoient de guirlandes de fleurs, & les voiles de gaze
d'or, sur lesquelles étoient brodées des figures de gros chats;
cent chats blancs angola servoient de matelots. Etoilette comprit
aisément que ce merveilleux navire étoit un nouveau bienfait de
la fée Herminette; elle invita le jeune prince à y entrer, & ils
s'embarquèrent au miaulis des chats, qui firent un bruit désespéré en
signe de réjouissance.
Les deux jeunes amans n'eurent pas sujet de se repentir de leur
confiance; le vaisseau étoit rempli, non seulement de tout ce qui
étoit nécessaire à la vie, mais encore d'habits magnifiques & galans,
de toutes les couleurs, & pour toutes les saisons. Le navire ayant
pris le large, vogua par un vent très-favorable, & les chats blancs
manœuvroient à merveille. Dans les temps calmes, ils faisoient des
concerts admirables sur d'excellens instrumens, & la princesse, pour
s'amuser, apprit d'eux à jouer de la guitare.
Ismir, enchanté de voir la princesse sans témoins & à toutes les
heures, ne cessoit de l'entretenir de son amour; elle croyoit toujours
l'entendre pour la première fois, & lui juroit à son tour une tendresse
éternelle: la nuit seulement les séparoit, & ils avoient autant
d'impatience de se revoir le lendemain, que s'ils avoient éprouvé les
rigueurs d'une longue absence.
Il étoit bien difficile de garder un secret avec tant d'amour. Ismir
trouvoit toujours qu'Etoilette supprimoit des circonstances dans le
récit de sa prison. Il s'en plaignoit si tendrement, & la pressa si
fort, qu'Etoilette ne put se défendre d'avouer qu'Herminette lui avoit
révélé le secret de sa naissance, & lui découvrit enfin ce que la fée
lui avoit tant recommandé de tenir caché. Elle s'applaudissoit d'avoir
fait cette confidence à son amant; mais elle en porta bientôt la peine:
la mer s'émut, le ciel se couvrit d'épais nuages, d'où partoient
d'horribles éclairs, & un tonnerre affreux.
Etoilette s'aperçut bien que c'étoit une vengeance de la fée, elle
s'efforçoit de la fléchir, & la conjuroit de ne frapper qu'elle,
puisqu'elle étoit seule coupable; & dédaignant de se servir de la
boîte qu'Herminette lui avoit donnée, qui l'auroit sauvée d'un si
grand péril, mais qui n'auroit peut-être pas préservé son amant, elle
courut se jeter dans ses bras, pour avoir du moins le plaisir d'expirer
avec lui. En vain Ismir la pressa d'ouvrir la boîte; dès qu'elle ne
peut sauver que moi, répondit-elle, je la trouve inutile. A peine
elle achevoit ces mots, que le tonnerre tomba sur le navire avec un
horrible fracas, & le précipita dans les abîmes de la mer. Les deux
amans, se tenant étroitement embrassés, & reparoissant sur les eaux,
alloient au gré des ondes. Une vague les sépara; l'obscurité de la nuit
& l'agitation des flots les empêchèrent de se rejoindre, & ils furent
jetés séparément dans des contrées différentes.
Ismir s'étoit évanoui de douleur, il flottoit sur la mer; des pêcheurs
l'aperçurent, se jetèrent à l'eau, & l'amenèrent à leur habitation.
Le pays où ce prince fut jeté s'appeloit l'isle du Repos; on n'y
entendoit pas le moindre bruit, on y parloit toujours bas, & l'on n'y
marchoit que sur la pointe du pied. Jamais de querelles, rarement des
guerres; & quand il falloit absolument en soutenir une, les dames
seulement combattoient de loin à coups de pommes d'api. Les hommes ne
s'en mêloient point; ils dormoient jusqu'à midi, filoient, faisoient
des nœuds, promenoient les enfans, mettoient du rouge & des mouches.
Ces hommes secoururent si délicatement Ismir, qu'il ouvrit bientôt
les yeux. Quand il s'en vit entouré, & n'apercevant point Etoilette,
il fit des cris qui effrayèrent les pêcheurs; ils se bouchèrent les
oreilles, & lui firent signe de parler bas. Il commença donc à leur
conter à demi-voix le sujet de son désespoir, & ces bonnes gens
pleuroient à chaudes larmes; mais leurs femmes, qui rentrèrent venant
de la chasse, & qui virent leurs maris en pleurs, leur ordonnèrent de
sortir. Ismir leur apprit la cause de cet attendrissement, & elles le
consolèrent avec un courage qui tenoit un peu de la dureté. Ismir passa
la nuit dans la cahute, & donna le lendemain beaucoup de pierreries à
ces maîtresses femmes, en reconnoissance du soin qu'on avoit pris de
lui; elles n'en firent point de cas, & les donnèrent à leurs maris.
Le prince sortit, & après avoir traversé une vaste plaine, arriva à
une ville toute de cristal de roche, & brillante comme le soleil: il y
entra, dans l'espérance d'y trouver sa chère Etoilette, & passa dans
plusieurs quartiers sans presque rencontrer personne. Il parvint à un
superbe palais du plus beau cristal du monde, & entra dans la cour pour
s'y reposer. Là, assis sur un banc, il parcouroit des yeux ce superbe
édifice; il en fit le tour plusieurs fois, bien étonné de n'y voir
aucune porte.
Les gens du pays ne s'en soucioient point, elles faisoient trop
de bruit; & quand on venoit chez eux, ils jetoient des échelles de
soie, au moyen desquelles on entroit par les fenêtres; on sortoit
de même. Ils n'avoient point d'escaliers non plus, on seroit venu
trop facilement les voir, & ils n'aimoient pas les visites gênantes,
ennuyeuses, & toujours inutiles. Ce palais étoit la demeure du roi
de la contrée; ses ministres, occupés du soin important d'apprendre
à marcher aux jeunes princesses, ayant aperçu Ismir, jugèrent, à son
habillement magnifique, que c'étoit quelque ambassadeur étranger,
remirent promptement les princesses au berceau, descendirent un grand
sac de velours bleu, suspendu par des cordons de soie, & firent signe
au prince de s'y mettre. Ismir comprit leur signe, & se vit guidé tout
d'un coup dans un riche appartement.
Il s'avança vers un lit à baldaquin, dont les rideaux étoient fort
riches, & relevés par des cordons pourpre & or; vingt cassolettes de
parfums les plus exquis brûloient autour du lit, où le monarque, couché
de son long, écoutoit attentivement son chancelier qui lui lisoit la
barbe bleue.
Ismir, étonné de voir un homme d'un embonpoint admirable, soutenu des
couleurs les plus vives & les plus vermeilles, avec la couronne sur
la tête, ne put douter que ce ne fût le roi. Sire, lui dit-il après
l'avoir salué assez cavalièrement, ne seriez-vous point malade? Non,
mon enfant, répondit-il assez bas, je me porte fort bien; mais je
me repose un peu pendant que la reine est à la guerre. Eh! si donc,
reprit vivement Ismir; n'avez-vous point de honte d'en user ainsi?
Vous laissez aller votre femme à la guerre, & vous vous reposez? En
vérité, cela est impardonnable. Mon fils, répliqua le roi, ce sont nos
lois & nos coutumes immémoriales; si vous voulez, mon chancelier vous
les lira; car pour moi je n'ai pas voulu me fatiguer à les apprendre.
Ismir, transporté d'une noble colère à la vue de tant de lâcheté, prit
une forte lance, la seule qui fût dans tout l'empire, & qui encore ne
servoit jamais, en donna cent coups à ce roi efféminé, secoua rudement
ses couvertures, & les jeta par la fenêtre.
Il alloit traiter de même le chancelier & les ministres; mais ils se
mirent à pleurer de compagnie avec leur cher maître, & supplièrent
Ismir de calmer sa colère. Comme il étoit naturellement bon, il
revint aisément à la pitié, & dit cependant au roi: Sire, si vous ne
me promettez d'abolir vos ridicules usages, & d'aller vous-même à
la guerre comme les autres rois, je renverserai votre beau palais de
cristal. Au reste, je veux vous accompagner, mais que ce soit tout à
l'heure, sinon je vais rouer de coups vous, votre chancelier, & tous
vos animaux de ministres.
On laisse à penser la belle peur. Le pauvre roi jura, en sanglotant, de
faire tout ce qu'Ismir voudroit; car il craignoit un redoublement de la
terrible lance, que le prince branloit d'une façon tout-à-fait martiale.
Le roi se fit apporter des armes de la reine, se mit dans le sac avec
Ismir, à qui on donna le plus beau cheval des écuries; le roi en monta
un autre, & ils partirent au plus vîte pour l'armée. La reine, à la
tête d'un gros escadron de dames, disputoit vaillamment le passage
d'une petite rivière, de l'autre côté de laquelle les ennemis étoient
en bataille. Les pommes d'api voloient des deux parts, & ceux qui
avoient la moindre contusion, se retiroient du combat.
Ismir regarda un instant ce beau combat, en éclatant de rire. Sire,
dit-il au roi de l'isle du Repos, voulez-vous que je vous débarrasse de
tous ces gens-là? Très-volontiers, mon cher ami, répondit-il. Aussi-tôt
Ismir lâche la bride à son cheval, traverse l'escadron de la reine, &
comme un torrent qui descend d'une montagne, passe la rivière, & arrive
à l'autre bord.
Les ennemis, qui ne s'attendoient pas à une si grande témérité, & qui
avoient cru d'abord qu'Ismir étoit une jeune dame, tant il étoit beau,
furent bien détrompés, quand ils le virent la lance au point, frapper,
tuer, abattre, & tout renverser. La reine eut grand'peur; car le cheval
d'Ismir avoit si bien animé tous les autres, qu'ils traversèrent aussi
la rivière, malgré les efforts des cavaliers. Le roi, s'apercevant
qu'Ismir y alloit tout de bon, & tuoit sans quartier, courut à lui; &
prenant la bride de son cheval: Mais de bonne foi vous n'y pensez pas,
lui dit-il; arrêtez-vous donc: est-ce qu'on tue ainsi les gens sans
miséricorde? Il seroit beau que vous leur apprissiez à tuer aussi, &
qu'ils vinssent nous rendre la pareille! Nous ne voulions que les faire
fuir; & voyez, il n'y a plus personne que ceux que vous avez tués ou
blessés.
Ismir haussa les épaules, & s'arrêta cependant, voyant que tout avoit
fui; & tout en causant, ramena le roi, la reine & l'armée jusqu'au
palais de cristal.
Ce prince, qui venoit d'acquérir tant de gloire, n'en étoit pas plus
vain: en passant les troupes en revue, il examinoit curieusement
toutes les dames de l'armée, espérant qu'Etoilette seroit parmi elles.
Le chagrin d'avoir fait si inutilement cette recherche le fit soupirer
amèrement, & il devint triste, malgré tous les propos du roi, qui étoit
le plus démesuré bavard de tout son royaume, avec sa voix basse.
Au lieu de rentrer dans le palais, Ismir résolut de chercher Etoilette
dans tous les pays, & sur toutes les mers, & vouloit prendre congé du
roi & de la reine: le roi protesta qu'il ne souffriroit point qu'il se
séparât si-tôt d'eux, & lui fit tant d'instances, qu'il se remit dans
le ridicule sac, & fut reguindé dans les appartemens.
Le prince Ismir, qui ne cédoit à ces importunités qu'avec répugnance,
se mit de mauvaise humeur, & demanda au roi de quoi il s'avisoit de
n'avoir point d'escalier à sa maison. Mes prédécesseurs n'en ont jamais
eu, répondit-il. La belle raison! reprit brusquement Ismir, pour garder
un usage si sot & si incommode. Le roi, sur qui le prince avoit pris
beaucoup d'ascendant, promit d'en faire construire un, s'il vouloit
lui en tracer le dessin. Ismir, touché de tant de déférence, crut ne
devoir pas laisser dans l'ignorance des gens si dociles, & consentit
d'autant plus volontiers de rester une année avec eux, qu'il espéroit
y apprendre plutôt qu'ailleurs des nouvelles de sa chère Etoilette. Il
trouvoit quelque douceur à n'être point dans les lieux ou étoit né son
amour, & où il avoit fait de si grands progrès.
Pendant son séjour dans l'isle du Repos, il se fit un changement
prodigieux dans les mœurs de ces habitans efféminés; il accoutuma
leurs oreilles au bruit, leur donna quelque connoissance de
l'architecture, de la sculpture, & des arts utiles; il entreprit
même de les former à la guerre, & vint à bout de les discipliner, &
de faire assez bien les exercices & les évolutions militaires. Mais
il ne put leur donner la fermeté d'ame, la valeur, & l'audace. Trois
armées différentes ayant fait tout à coup une descente sur les côtes,
Ismir, ravi de rencontrer une si belle occasion de réduire ses leçons
en pratique, rassembla les différens corps de troupes, & voulut les
mener à l'ennemi; mais ces ombres de soldats ne purent en soutenir la
vue, & leur terreur fut telle, qu'Ismir s'en vit abandonné aussi-tôt.
Il fit des prodiges de valeur pour sauver au moins le roi. Ce prince
malheureux & Ismir furent pris, & la ville saccagée. Pendant que les
ennemis achevoient de la ruiner & d'en piller les richesses, ils
firent porter Ismir dans une de leurs barques. Ce prince, qui avoit
perdu presque tout son sang, s'étoit évanoui: il resta long-temps dans
cette situation; & lorsqu'il ouvrit les yeux, il fut fort étonné de
se trouver seul, & de voir la barque voguer d'elle-même. Il se trouva
aussi fort qu'auparavant, ne sentoit aucune blessure, & la merveilleuse
barque le fit arriver en deux jours dans un port qu'il reconnut
aussi-tôt; c'étoit celui de la capitale de son royaume.
Quelques personnes qui s'y promenoient en grand deuil, reconnurent
aussi-tôt Ismir, l'aidèrent à sortir de la barque, & versant des
larmes, ils se prosternèrent à ses pieds, & se mirent à crier: _Vive le
roi!_
Ces acclamations firent frémir le prince, & il apprit bientôt que le
roi son père & la reine sa mère étoient morts presque en même temps, du
chagrin de l'avoir perdu.
Ismir, épuisé par la diète & la fatigue, oublia ses besoins, pour se
livrer aux regrets; ses entrailles s'émurent; il pleura amèrement son
père & sa mère, & voulut être conduit sur le champ à leur tombeau.
Ce ne fut qu'après avoir satisfait à sa piété, qu'il se revêtit des
habits royaux, & qu'il reçut les hommages des grands & les respects des
peuples.
Etoilette ne fut pas la dernière de ses pensées; & dès le lendemain, il
envoya aussi une célèbre ambassade à la forêt jaune, pour faire part de
son avenement aux centaures, & en demander mille pour sa garde.
Ils reçurent ces marques d'amitié & de souvenir avec beaucoup de
reconnoissance, & firent partir ceux que le roi demandoit; ils étoient
commandés par un des plus considérables de la forêt, qui apporta au
nouveau roi un pigeon & une colombe: le pigeon avoit le talent de
retrouver les choses perdues. Dès qu'Ismir en fut instruit, il lui
commanda d'aller chercher Etoilette; & croyant ne pouvoir trop prendre
de mesures pour s'assurer du succès, il ordonna encore au grand amiral
de se mettre en mer avec une flotte de mille vaisseaux.
La colombe n'abandonnoit jamais le roi, & se tenoit ordinairement sur
son épaule; le commandant centaure assura le prince qu'elle serviroit
dans le temps à faire reconnoître Etoilette.
Plusieurs jours s'étant passés, les sujets d'Ismir, qui le voyoient
toujours plongé dans la tristesse, solitaire, & s'enfermant souvent
avec le capitaine des gardes, résolurent de lui proposer de leur donner
une reine, afin d'assurer à sa maison la succession au trône. Les plus
considérables vinrent le trouver, & le supplièrent, de la part de ses
peuples, de se rendre à leurs vœux, afin qu'ils eussent des princes
de son sang. Ismir, à cette proposition, sentit son cœur se presser,
& l'amour tendre qu'il y conservoit à Etoilette, fit couler ses pleurs.
Je ne veux pas, répondit-il, refuser à mes peuples la récompense qu'ils
attendent de leur attachement pour moi; mais je vous conjure, mes
amis, de me laisser le temps de faire encore de nouvelles recherches
de la belle Etoilette, que vous savez que j'aimois si tendrement.
Mon amour pour elle n'a fait qu'augmenter; elle le méritoit; & quand
elle ne seroit pas fille du puissant roi de l'Arabie-Heureuse, ses
vertus seules la rendent digne du trône. Si, dans un an, on me donne
la certitude qu'elle n'est plus, vous me choisirez vous-mêmes une
princesse à votre gré: avant ce temps-là, ne m'en parlez point, si vous
ne voulez m'affliger, ce que je ne crois pas.
Les députés s'étant humblement prosternés la face contre terre,
répliquèrent que rien n'étoit plus raisonnable que ce que le roi
proposoit. De nouveaux vaisseaux furent équipés & mis en mer avec une
diligence incroyable, pour aller encore à la recherche d'Etoilette dans
toutes les parties du monde. Dès qu'ils arrivoient dans quelque port,
ou à la moindre plage, on crioit: _Qui nous donnera des nouvelles de la
belle princesse Etoilette, sera récompensé d'une belle province, que
notre roi lui donnera, avec cent mille pièces d'or, & un beau cheval_.
Cette magnifique promesse chatouilloit toutes les oreilles; mais
Etoilette ne se trouvoit point. L'amiral se seroit lassé de tant
de courses inutiles, s'il eût moins aimé Ismir; mais ne pouvant se
résoudre à revenir sans avoir des nouvelles de la princesse, il voguoit
toujours. Voyons cependant ce qu'elle étoit devenue.
Les flots ayant porté Etoilette sur le rivage, fort près d'une
très-belle ville, elle fut secourue par le roi même du pays, qui se
promenoit alors au bord de la mer. Ce prince fut si attendri de la
jeunesse & des charmes d'Etoilette, que, par une généreuse compassion,
il ordonna que la belle inconnue fût transportée dans son palais, &
qu'on en eût autant de soin que si c'étoit sa propre fille. Il en avoit
eu une jadis, mais elle étoit perdue depuis long-temps, & n'espérant
plus la revoir, il résolut d'adopter celle que la fortune avoit
conduite sur ses côtes.
La voilà, donc servie, habillée en princesse, & adorée de toute la
cour. La reine lui faisoit mille amitiés, & le fils du roi encore
plus que la reine. Etoilette recevoit leurs caresses avec toute la
reconnoissance imaginable, mais elle versoit continuellement des
larmes; les fêtes, la chasse, les tournois, & tout ce qu'imaginoit le
roi pour la dissiper, ne diminuoient pas sa douleur.
La reine, qui aimoit véritablement cette belle fille, la pria un jour
de lui dire la cause de sa tristesse; le prince royal seul étoit de
cet entretien. Etoilette ne fit aucune difficulté de leur raconter
ses malheurs; elle supprima seulement le secret tant recommandé par
Herminette. L'expérience instruit mieux que toutes les leçons; elle
craignoit d'être punie une seconde fois par la fée. Etoilette peignoit
si naïvement son amour pour Ismir, qu'elle touchoit & la bonne reine
& le jeune prince; mais quand elle leur apprit qu'elle étoit fille
du roi de l'Arabie Heureuse, & qu'elle avoit été prise au sac de la
ville, la reine se jeta à son cou, la prit dans ses bras, & l'appela
mille fois sa chère fille. Le jeune prince, enchanté de retrouver une
sœur si aimable, alla aussi-tôt faire part au roi d'une si heureuse
découverte. Pendant que la reine & la princesse se livroient à la joie,
& épanchoient leurs cœurs, le bon roi arriva. Etoilette vouloit se
jeter à ses pieds; mais il la serra tendrement dans ses bras, & ce ne
fut qu'embrassemens, questions, éclaircissemens, confusion de paroles,
& choses infiniment touchantes.
La joie devint générale, & se communiqua à toute la cour; on tira le
canon, les violons jouèrent, on mangea des pigeons, des dragées &
des confitures, & on but à perte d'haleine des vins les plus exquis.
Les fusées, les pétards, les marionnettes, & le peuple faisoient un
bruit enragé. Tout le monde à la fois vouloit voir la princesse, &
chacun apportoit des présens, bijoux, diamans, étoffes, petits chiens,
moutons, singes & perroquets. Etoilette recevoit tout avec un air de
bonté & de reconnoissance qui enchantoit chacun, & personne ne s'en
retournoit sans avoir pris du café au lait, ou du sirop de groseilles.
Le tumulte diminua à la fin, & la princesse se remit à penser à son
cher Ismir: l'incertitude de son sort empoisonnoit tous ses plaisirs;
elle soupiroit, elle se soulageoit par des pleurs, & se plaignoit de ne
pouvoir partager avec ce prince le bonheur qui lui étoit arrivé.
Pour mettre le comble à ses peines, le roi son père l'accorda au
puissant empereur des Déserts, pour cimenter & rendre plus durable une
paix qu'il venoit de conclure avec ce redoutable voisin.
La princesse pensa mourir de douleur à une nouvelle si affligeante;
elle se jeta aux genoux du roi son père, & lui représenta qu'ayant
donné sa foi au prince Ismir, elle ne pouvoit absolument être à un
autre. Le roi la traita de visionnaire, & malgré ses pleurs & ses
raisons, lui ordonna de se disposer à recevoir pour époux l'empereur
des Déserts; elle vint cent fois se jeter dans les bras de la reine, &
implorer son secours. Cette bonne mère partageoit sa douleur, & tâchoit
de la consoler: mais elle n'imaginoit aucun remède; il falloit obéir.
La princesse en eut un si violent chagrin, qu'elle refusoit toute
nourriture; elle ne dormoit point du tout. Les apprêts de son mariage
avançoient toujours, & le moment fatal s'approchoit. Une nuit, qu'elle
s'affligeoit encore plus qu'à l'ordinaire, elle se souvint de la petite
boîte de la fée Herminette, & le danger présent lui paroissant plus
considérable que ceux qu'elle avoit courus sur la mer, elle résolut
d'en faire usage cette fois, & l'ouvrit. Une sombre vapeur en sortit, &
enveloppa Etoilette; un quart-d'heure après, le nuage s'étant dissipé,
elle se trouva sur un vaisseau de nacre de perles, dans une chambre
ornée de glaces, & tapissée de brocard d'argent; elle s'aperçut, au
mouvement du vaisseau, qu'elle étoit sur la mer. Un beau lustre de
cristal de roche éclairoit sa chambre; la princesse, un peu revenue
de son étonnement, se leva du canapé où elle étoit assise, & s'étant
trouvée vis-à-vis un grand miroir, elle vit avec effroi qu'elle étoit
devenue une éthiopienne, vêtue à la moresque, de gaze d'argent &
couleur de rose, avec une guitare en écharpe, soutenue par un cordon de
diamans blanc & couleur de rose, la ceinture & les brodequins garnis de
même.