situation où il voyoit son père, prit les mains de ce triste vieillard,
les serra tendrement dans les siennes, & tombant à ses genoux: Mon
père! s'écria-t'il, daignez me pardonner; vivez si vous voulez que je
vive; ajoutez-y, pour comble de faveur, qu'Etoilette me soit rendue
après que j'aurai vaincu vos ennemis; je vais les combattre: conservez
votre couronne, Etoilette seule fera ma félicité: aprenez-moi qu'elle
vit encore.
Le vieux roi, ravi de retrouver son fils digne de lui, l'embrassa
en versant des larmes de joie; il l'assura par les sermens les plus
sacrés, qu'on n'avoit point attenté à la vie d'Etoilette, & qu'il la
verroit à son retour. Persuadé par ces sermens, jouissant déjà en
espérance du bonheur de voir sa chère Etoilette, le tendre Ismir baisa
les mains du roi, qu'il arrosoit de ses larmes. On lui fit apporter une
magnifique armure toute brillante d'or, de rubis, & de diamans; son
père lui-même voulut l'armer, & lui donna un superbe coursier. Ismir,
plus beau que le jour, impatient de combattre, embrassa encore une
fois les genoux du roi son père; rempli de joie & d'ardeur, il monta
fièrement à cheval, alla droit aux portes de la ville, qu'il se fit
ouvrir aussi-tôt, & courut à l'ennemi.
La joie de revoir bientôt Etoilette, le jeta dans une douce rêverie qui
pensa lui être fatale; il oublia tout à coup qu'il étoit en présence
des ennemis, & ne revint à lui-même que quand il en fut entièrement
entouré, & dans le plus grand danger de perdre la vie ou la liberté.
La garde avancée, qui avoit vu un cavalier de si bonne mine s'avancer,
le prit d'abord pour un des principaux officiers du roi Pacifique, que
ce prince envoyoit peut-être faire quelques propositions; mais ayant
remarqué qu'il avançoit toujours, sans daigner répondre aux questions
qu'on lui faisoit, elle l'entoura. Ismir sortit alors de sa profonde
rêverie, & connut le péril où il s'étoit exposé si imprudemment. Mais
loin d'en être effrayé, mettant promptement l'épée à la main, il
fondit comme un aigle sur ceux qui se trouvèrent plus près de lui:
il en abattit douze en un instant, & se fit faire place. Les autres,
irrités & ardens à venger leurs compagnons, l'attaquèrent alors de
toutes parts: mais le terrible Ismir les fit bientôt repentir de leur
témérité, & coupant les bras aux uns, pourfendant les autres, & faisant
voler les têtes, il renversa, tua, ou mit tout en fuite. Cependant ses
troupes, que la prodigieuse vîtesse de son coursier avoit empêchées de
le joindre, arrivèrent enfin, & profitèrent si bien de la terreur que
l'incomparable Ismir avoit répandue dans l'armée ennemie, & du désordre
qui s'y étoit mis, que, donnant courageusement sur des troupes étonnées
d'une attaque si brusque & si inopinée, elles firent tout plier. En
vain le roi Guerrier fit les plus grands efforts pour rallier ses
troupes fugitives; Ismir le remarqua, & il y eut entre eux un terrible
combat, où chacun fit éclater sa valeur & sa force; le roi Guerrier,
vaincu enfin, se vit au pouvoir de son ennemi, & son armée acheva de se
dissiper.
Ainsi finit cette glorieuse journée. Ismir rentra dans son camp, où la
joie régna toute la nuit, & envoya porter au roi Pacifique la nouvelle
de sa victoire. Il traita généreusement son illustre prisonnier, le fit
servir comme lui-même, & l'ayant, au point du jour, fait monter sur un
cheval richement harnaché, il l'amena au roi son père.
Pacifique le reçut avec des transports de joie inconcevables, & ordonna
des fêtes qui dévoient durer plusieurs jours.
Ismir, toujours occupé de son amour, attendoit la récompense qui lui
avoit été promise; son père ne lui en parloit point, & il n'osa l'en
faire souvenir ce jour-là: mais il alla dès le lendemain matin lui
demander Etoilette.
Qu'osez-vous dire, Ismir? répondit le roi d'un ton ferme & absolu;
n'espérez pas qu'une indigne complaisance me fasse jamais consentir
à une chose qui terniroit la gloire dont vous venez de vous couvrir.
Choisissez une princesse digne de vous; ne me parlez pas davantage de
ce qui m'a déjà irrité tant de fois; vous me forceriez à prendre un
parti violent.
Ainsi s'exécutent les promesses quand la crainte du péril est
dissipée. Tout déterminé qu'étoit naturellement Ismir, il trembla à
ces foudroyantes paroles, non pour lui, mais pour la vie d'Etoilette.
Il ne répliqua pas un mot, & dissimulant sa colère, il sortit, alla
trouver le roi prisonnier; & l'abordant avec une grande émotion, il
le fit trembler d'effroi: Ne craignez rien, seigneur, lui dit-il avec
une voix tremblante & altérée; je viens vous rendre la liberté; je le
puis, je suis votre vainqueur, recevez-la donc de ma main; mais à une
condition, c'est qu'aussi-tôt que vous serez arrivé dans votre pays,
vous rassemblerez promptement votre armée, & viendrez vous emparer
de ce royaume, dont la candeur & la bonne foi sont bannies: je vous
aiderai moi-même à en faire la conquête.
Le roi Guerrier, étonné d'une proposition si étrange, regarda fixement
Ismir, dont la physionomie étoit toute changée; & après avoir rêvé un
moment: Prince, répondit-il, la liberté est d'un si grand prix, que je
l'accepterois avec une vive reconnoissance, quand vous n'y ajouteriez
pas un présent aussi considérable que celui que vous voudriez me faire:
mais toute précieuse qu'elle est, je ne l'accepterai jamais, s'il faut
trahir ma vertu, & dépouiller mon libérateur, d'un bien que je lui
conserverois aux dépens de ma vie: non, je ne ternirai pas ainsi ma
gloire.
O vertu, que ton exemple est puissant! Ismir, rappelant toute la
sienne, & touché d'un refus si généreux, fondit en larmes; puis il
raconta ses douleurs au roi, & les raisons qui l'autorisoient à se
plaindre de son père. Le roi Guerrier l'écouta attentivement, le
plaignit, le consola, & lui promit un asile dans ses états, s'il en
avoit besoin.
Ismir, toujours résolu de rendre la liberté à son prisonnier, vint
au commencement de la nuit ouvrir lui-même les portes de sa prison,
l'accompagna à cheval jusqu'à la sortie de la ville, & rentra
secrètement au palais.
Le roi Pacifique ayant su dès le lendemain l'évasion de son ennemi,
ne douta pas que son fils n'en fût l'auteur. La reine, encore plus
en colère, forca son mari à faire aussi-tôt arrêter Ismir, & il fut
enfermé dans le bas d'une tour à l'extrémité des jardins; où on posa
une garde nombreuse. Il ne s'en émut point, & se trouvoit trop heureux
d'être seul, & de pouvoir penser continuellement à son amour.
Cependant la jeune Etoilette, toujours prisonnière, ne sentoit la
privation de sa liberté que parce qu'elle ne pouvoit plus voir son
amant. Les réjouissances publiques, dont le bruit alloit jusqu'à elle,
lui avoient fait soupçonner qu'il avoit remporté la victoire, & sa
vieille géolière le lui avoit confirmé, ce qui la consola un peu de
ce qu'elle souffroit éloignée d'Ismir. Une nuit qu'elle étoit à la
fenêtre du donjon, par un beau clair de lune, dans un de ces momens où
le silence de toute la nature semble donner plus de force aux idées,
l'imagination échauffée d'Etoilette lui retraça tous ses malheurs
avec des couleurs si vives, que ses yeux, accoutumés aux larmes, en
répandirent avec encore plus d'abondance, & ses joues & son sein en
étoient tout couverts: sa chatte, son unique & fidèle compagnie,
s'étoit assise sur la fenêtre auprès d'elle, & regardoit attentivement
la malheureuse Etoilette, qui ne s'en apercevoit pas; cette charmante
chatte se mit à soupirer à son tour, & de sa patte essuyoit doucement
les larmes de sa maîtresse. Etoilette ne put s'empêcher de la caresser.
Hélas! ma chère Blanchette, lui disoit-elle, toi seule dans l'univers
compâtis à mes maux; Ismir lui-même, occupé de sa gloire, ne pense
peut-être plus à moi. Je cherche à les soulager, belle Etoilette,
répondit la chatte; & pour commencer, je vous avertis que votre amant
n'est point ingrat, & qu'il souffre autant que vous dans la tour où son
père l'a fait enfermer. Bien des gens, sans doute, seront surpris de
ce qu'Etoilette ne s'évanouit pas d'entendre parler une chatte; mais
outre qu'elle disoit des choses fort intéressantes, puisqu'elle lui
parloit de son amant, c'est qu'Etoilette s'étoit fort orné l'esprit par
la lecture des contes de fées, dont les beaux esprits de ce pays-là
saisoient leur unique étude. Cependant elle fut un peu surprise, il
ne faut pas dissimuler le vrai; mais loin d'être effrayée, elle prit
la chatte entre ses bras, & vint s'asseoir sur son petit grabat pour
entendre plus à son aise ce qu'elle auroit encore à lui dire. Quoi!
ma petite Blanchette, vous vous intéresserez à mes peines? disoit
Etoilette en donnant mille baisers à ce joli animal. Oui, charmante
Etoilette, reprit la chatte, & vous allez le voir. Alors sautant à
terre, elle devint tout à coup une grande & belle Dame, habillée
d'hermine, avec des cordons de diamans en festons sur sa jupe, &
coiffée en cheveux à ravir.
Dès qu'Etoilette vit cette métamorphose subite, elle se jeta aux pieds
de la fée. Levez-vous, belle Etoilette, lui dit la fée en l'embrassant,
je suis Herminette, & j'habite ordinairement cette tour, pour secourir
les malheureux qu'on y enferme quelquefois aussi injustement que vous.
Mais comme j'ai présidé à votre naissance, & que vous êtes fille
du puissent roi de l'Arabie heureuse, j'ai eu encore un soin plus
particulier de vous: ne pouvant forcer la destinée qui vous poursuit,
au moins ai-je voulu vous consoler, à cause de la bonté de votre
cœur, que j'ai reconnue au soin que vous avez eu de moi, sous la
figure que j'avois empruntée. Je vous ai jugée digne de mon secours &
de mes faveurs, dont vous allez voir des effets.
Etoilette étoit si transportée de ce qu'elle entendoit, & si ravie
d'apprendre que sa naissance l'égaloit à son amant, qu'elle ne songeoit
point à interrompre la fée Herminette. Mais comme elle lui avoit appris
qu'Ismir étoit en prison, elle osa lui en demander le sujet, & si elle
ne daigneroit pas aussi le protéger. La fée satisfit sa curiosité sur
la détention du prince, & ajouta qu'elle ne pouvoit encore rien pour
lui. Mais, ma chère enfant, ajouta-t-elle, je vais dans l'instant même
vous donner les moyens de le voir & de le consoler. Prenez en attendant
cette petite boîte que je vous donne, & souvenez-vous de ne l'ouvrir
que dans votre plus grand péril. Je vous protégerai toujours, si vous
ne révélez point ce secret à votre amant. Je vais vous faire sortir de
la tour; c'est tout ce que je puis pour vous en ce moment.
A ces mots, la fée frappa de sa baguette les murs du donjon; les
pierres tombèrent doucement, & s'arrangeant avec un art admirable,
formèrent aussi-tôt un escalier large & commode, par lequel Etoilette
descendit, après que la fée l'eut embrassée encore, & lui eut fait
promettre qu'elle ne diroit point à son amant par qui elle avoit été
délivrée. Etoilette ravie descendit légèrement ce merveilleux escalier,
& se trouva dans une plaine immense que regardoit un côté de sa tour;
puis se tournant, elle vit avec étonnement que les pierres qui avoient
formé l'escalier, remontant d'elles-mêmes, reprenoient leur première
place, comme si d'habiles ouvriers eussent conduit l'ouvrage. Elle
s'éloigna, & vint droit à la tour où le prince étoit enfermé. Cette
tour, placée dans un coin du parc, étoit entourée de gardes, excepté
du côté de la plaine, parce qu'il n'y avoit qu'une seule fenêtre,
très-étroite & bien grillée: une sentinelle veilloit jour & nuit sur
la plate-forme de la tour.
Etoilette tressaillit en s'approchant de la prison d'Ismir, & favorisée
des nuages, elle approcha de la petite fenêtre, sans être aperçue. La
lune se dégageant, lui prêta alors assez de lumière pour apercevoir son
cher Ismir; il étoit couché sur une natte de joncs, pâle, défiguré,
presque immobile. Mais on ne peut tromper les yeux d'une amante.
Ismir! mon cher Ismir! lui cria-t-elle doucement, voici votre Etoilette
que l'amour vous ramène. Approchez, cher prince, venez l'assurer que
vous l'aimez encore: que ne m'est-il possible d'aller jusqu'à vous!
Cette voix chérie, qui passa jusqu'au cœur d'Ismir, émut tout ses
sens; il se leva en chancelant, & retrouva assez de forces pour
s'approcher de la fenêtre, où la charmante Etoilette lui tendoit les
bras. Souveraine de mes jours, délices de mon ame! s'écria l'amoureux
prince en baisant mille fois les mains d'Etoilette, est-ce vous que je
vois? Il n'eut pas la force d'en dire davantage; la joie & la douleur
le serraient tellement, qu'il pensa s'évanouir; & si la belle princesse
ne l'eût retenu, il seroit tombé. Les pleurs qu'il versa en abondance,
& dont il arrosoit les mains d'Etoilette, le soulagèrent un peu.
Son amante n'étoit guère en meilleur état; enfin, après un assez long
silence, & plus éloquent que les discours les mieux arrangés, ils
commencèrent à s'entretenir de leur commun malheur, se firent cent
questions, répétèrent mille fois les mêmes choses, & se jurèrent
mutuellement une ardeur éternelle.
Etoilette ne dit point alors à son amant comment elle s'étoit échappée
de la tour où la reine l'avoit fait enfermer; mais elle eut le plaisir
de lui apprendre qu'elle étoit née princesse. Ismir sentoit si peu
que ce titre manquoit à Etoilette, il en fut si peu surpris, qu'il ne
s'informa seulement pas comment elle l'avoit appris.
Il ne parla que des moyens de la rejoindre bientôt; & ne doutant
pas que le roi ne le remît en liberté dès qu'il sauroit l'évasion
d'Etoilette, il lui conseilla de s'éloigner promptement de ces lieux
funestes, la conjurant de cacher sa beauté autant qu'il seroit
possible, jurant que sa mort seroit inévitable, s'il venoit à apprendre
qu'un autre l'aimât, & fût assez heureux pour lui plaire. Mon cœur
est à vous pour jamais, cher prince, répondit tendrement Etoilette;
soyez persuadé de ma constance: je choisirois la mort, plutôt que de
vous être infidèle.
Le prince rassuré supplia Etoilette de lui faire promptement savoir
l'asile qu'elle auroit choisi, en adressant la lettre à Mirtis, son
confident, jeune seigneur qui lui étoit entièrement dévoué: il lui
marquoit le hameau qui étoit au bout de la plaine, comme un lieu où
elle pourroit l'attendre pendant quelques jours. Ils prenoient ainsi
leurs mesures, lorsqu'un gros chat blanc passant près d'Etoilette, lui
cria en courant: Sauve-toi, ma fille; voici les gendarmes du roi qui
te cherchent pour te tuer. L'effroi saisit ces deux amans. Etoilette
surprise ne vit de moyen d'éviter la troupe, que celui de s'envelopper
dans sa mante, & de se cacher dans un buisson fort épais, qui avoit cru
au pied de la tour.
Il étoit temps, car Pacifique, averti effectivement qu'Etoilette
n'étoit plus dans le donjon, avoit aussi-tôt fait monter à cheval
gendarmes & mousquetaires, pour aller à sa poursuite: son dessein
étoit de la faire brûler vive; mais ces troupes, qui passèrent si
près d'Etoilette, ne l'aperçurent point, & coururent au loin de tous
côtés. Dès qu'ils furent éloignés, la pauvre princesse, tremblante
de peur, se rapprocha de la fenêtre où Ismir étoit presque mort,
tant il craignoit pour elle. Etoilette coupa une tresse de ses beaux
cheveux blonds, & la donna au prince, comme un gage de son amour: la
frayeur lui donnant des aîles, elle courut vers le hameau avec tant de
légereté, qu'à peine l'herbe ployoit sous ses pieds; ils étoient nus, &
ses jambes, semblables à des colonnes d'ivoire, effaçoient la blancheur
des lys & des marguerites.
Cependant la princesse étoit si troublée, qu'elle s'égara; & au lever
de l'aurore, se trouvant à l'entrée d'une vaste forêt, elle s'y
enfonça. Après une heure de marche, elle arriva sur une belle pelouse
arrosée d'une fontaine rustique, ombragée de chênes aussi anciens que
le temps, & d'une hauteur prodigieuse: accablée de lassitude, Etoilette
s'assit en cet endroit.
Là, rappelant tous ses malheurs, comparant le temps si court où
elle avoit joui du bonheur de revoir son amant, avec l'immensité
de celui qu'elle seroit peut-être sans le rejoindre, elle répandit
tant de larmes, que la terre en étoit trempée. Le sommeil, dont elle
ne connoissoit plus les douceurs, vint lui fermer les yeux, & elle
s'endormit profondément.
Or cette forêt, étoit celle qu'habitoient depuis plusieurs siècles
les centaures jaunes; c'étoit l'asile qu'ils avoient choisi après la
malheureuse affaire qu'ils eurent contre les Lapithes, aux noces de
Pirithoüs. Quelques-uns, qui étoient à la chasse, passèrent par hasard
auprès d'Etoilette. La nouveauté d'un tel objet, sa beauté ravissante
les firent s'arrêter, & beaucoup d'autres s'y joignirent bientôt. La
princesse, en ouvrant les yeux, fut saisie d'une extrême frayeur de se
trouver seule dans un bois au milieu d'une pareille troupe; mais quand
elle vit les centaures l'admirer, & se dire entre eux que c'étoit sans
doute une fée ou quelque divinité, sa crainte fut bientôt dissipée.
Puisque les hommes conspirent ma perte, se disoit-elle en elle-même,
& que le seul auquel je puisse demander du secours est hors d'état de
m'en donner, essayons, cette espèce de créature est peut-être moins
barbare; d'ailleurs je ferois de vains efforts pour me sauver, & je
suis dans la nécessité de demander sa protection. Après ces courtes
réflexions, la princesse levant modestement les yeux sur les centaures:
Mes amis, leur dit-elle, vous voyez une fille malheureuse, qui fuit la
fureur d'un roi puissant; accordez-moi un asile parmi vous. Je n'ai
que de la reconnoissance à vous offrir, & mon amitié, si vous voulez la
recevoir.
Les centaures, qui n'étoient pas grands complimenteurs, mais francs &
sincères, lui répondirent qu'ils seroient ravis qu'elle voulût bien
rester avec eux, & qu'ils la protégeroient avec plaisir.
Alors un d'eux lui dit de monter sur sa croupe, les autres l'y
aidèrent; & cette troupe s'éloignant, conduisit Etoilette dans une
vaste caverne, où logeoient plusieurs centauresses, auxquelles on la
remit pour en avoir soin.
Les centauresses reçurent Etoilette avec beaucoup de joie, &
s'empressèrent à la servir. Tous les jours on lui procuroit de
nouveaux divertissemens, tels que la chasse, la pêche, & les joûtes
que faisoient entre eux les forts centaures. Etoilette décernoit les
prix; c'étoit ou une fleur, ou une couronne de feuilles de chêne: ils
les recevoient de sa main avec plus de satisfaction que ne leur auroit
causé un empire.
Ils l'aimoient, ils la respectoient, & s'affligeoient sincèrement de
ce qu'elle étoit toujours triste & solitaire: ils lui demandèrent un
jour la raison de cette tristesse profonde. Etoilette avoit trop de
confiance en eux pour leur refuser le récit de ses malheurs; ils en
furent touchés, & la princesse profitant de cette heureuse disposition:
Puisque vous avez tant de bonne volonté pour moi, leur ajouta-t-elle,
il faudroit que l'un de vous allât à la cour, & invitât Ismir à venir
_chasser une biche blanche aux pieds d'argent_, qui s'est réfugiée dans
cette forêt; il entendra aussi-tôt ce que cela signifie. Elle ne put
continuer, & versa un torrent de larmes. Les centaures, grossiers, mais
bons & sensibles, jurèrent non seulement de faire sa commission, mais
encore de ravager le royaume de son persécuteur, & même de le mettre à
mort, si elle le vouloit. A dieu ne plaise! s'écria la princesse, que
j'exige de votre amitié une pareille vengeance; le père d'Ismir sera
toujours respecté d'Etoilette, & je défendrois sa vie aux dépens de la
mienne.
Les centaures, qui avoient le cœur naturellement simple & juste,
trouvèrent dans un sentiment si généreux de nouveaux motifs de
respecter Etoilette. Un d'eux fut choisi pour aller à la cour du roi
Pacifique; son esprit & son bon sens firent espérer à Etoilette qu'il
réussiroit dans sa négociation.
Cependant, aidée des centaures, elle se fit une petite habitation,
où elle se retiroit souvent pour verser des larmes qu'elle donnoit
au souvenir de son amant. La forêt étoit si touffue & si remplie de
Centaures, que personne n'osoit en approcher. Suivant une vieille
tradition répandue dans tout le pays, ils dévoroient les hommes: ainsi
la terreur générale faisoit la sûreté particulière de la princesse;
elle y vivoit dans une paix profonde, que troubloit seulement
l'inquiétude de son amour.
Le centaure député arriva bientôt dans la capitale; il apprit qu'Ismir,
sorti de la tour, étoit tombé dans une mélancolie si sombre, que les
médecins désespéroient de le guérir; que le roi, très-affligé de son
état, inventoit chaque jour de nouveaux divertissemens, pour dissiper
la tristesse de son fils; mais que le prince n'y prenoit aucune part,
qu'il ne vouloit voir personne, & se tenoit presque toujours enfermé.
Le centaure devina aisément la cause de la maladie d'Ismir; & comme il
ne vouloit pas hasarder son secret, il prit le parti d'aller hardiment
dans les jardins du roi, espérant d'y attirer Ismir. La vue d'une
créature si extraordinaire ne manqua pas de faire une grande nouvelle
à la cour, & d'y jeter l'effroi. Le centaure se promenoit gravement, &
saluoit les personnes qui paroissoient aux fenêtres. On avoit parlé
d'abord de le tuer; mais outre que cela n'étoit pas aisé, on craignoit
que les autres centaures ne vinssent le venger; ainsi on abandonna ce
projet.
Il paroissoit tous les jours aux mêmes heures, se nourrissoit de
fruits, & couchoit sur un tapis de gazon au fond du parc.
Quelques personnes de la cour, plus courageuses que les autres,
hasardèrent de l'approcher, & se promenèrent même avec lui, & cette
hardiesse fut prise pour un effort très-sublime d'intrépidité;
car depuis que le centaure s'étoit emparé du jardin, personne n'y
paroissoit. On l'approcha donc encore de plus près; on osa lui offrir
du lait & des fruits; il but & mangea, remerciant de bonne grace ceux
qui lui présentoient ces choses. Cette familiarité parut charmante;
on accouroit en foule, & la compagnie devint si nombreuse, que le
centaure en étoit quelquefois excédé. On lui parloit, on lui faisoit
beaucoup de questions; & comme ses réponses étoient assez ambiguës, on
ne manqua pas de dire qu'il avoit de l'esprit prodigieusement; ceux
qui l'entendoient moins le louoient davantage; des sots retinrent de
ses phrases, de plus sots encore les écrivirent: de là sont venus tant
de livres qu'on fait semblant d'entendre, & cette façon de s'exprimer
qu'on appela depuis persifflage, mot qu'aucune académie n'a pu encore
définir. Ces sottises divertissoient le bon centaure; il s'ennuya
à la fin d'être devenu si à la mode, & de ne point voir Ismir. Sa
réputation s'établit, ainsi qu'il est arrivé à bien des gens, justement
parce qui auroit dû la lui faire perdre; lui seul s'en étonnoit, il
ne savoit pas encore qu'il est des siècles de démence où les sots
donnent le ton, comme il y en a où la raison & le bon sens président,
quand ils se reposent ou tombent dans l'enfantillage. On parla tant du
merveilleux centaure, on redit tant ce qu'il avoit dit, que tout cela
vint aux oreilles du solitaire Ismir. Il n'y fit pas grande attention
d'abord; mais tourmenté par le peu de gens à qui il permettoit de le
voir, il descendit un matin dans les jardins. La foule qui entouroit
le centaure, s'en éloigna un peu par respect, & on cria: Place, place
au prince. Le centaure, sans tous ces cris, auroit reconnu Ismir, tant
étoit vive la peinture qu'en faisoit Etoilette. Si le prince trouva le
centaure jaune admirable dans son espèce, le centaure n'étoit pas moins
émerveillé des graces & de l'air majestueux d'Ismir.
Seigneur, lui dit-il en s'inclinant, je désire depuis long-temps d'être
de vos amis, & je viens vous prier de m'accorder une grace. Le prince
fit signe qu'on s'éloignât encore, & répondit avec bonté au centaure,
qui, pour ne pas trop exposer le secret d'Etoilette, proposa à Ismir de
venir dans leur forêt chasser la biche aux pieds d'argent.
Le prince, par la puissance de cette passion qui éclaire si bien
l'esprit, dévoila d'abord l'emblême, & s'étonna que sa charmante
Etoilette n'eût point été dévorée par les centaures, chez lesquels
il comprit qu'elle s'étoit retirée. Il regardoit fixement le beau
centaure, pour le pénétrer jusqu'à l'ame; & le voyant tranquille &
assuré, il promit d'aller dès le lendemain, à la pointe du jour,
chasser dans la forêt jaune, s'il vouloit l'y conduire.
C'est mon projet, seigneur, répondit le centaure; mais venez seul, &
laissez à nos habitans le soin de vous garder; vous éprouverez que vous
n'avez pas de meilleurs amis.