connoître à la compagnie, avant qu'il eût apris de que le manière
madame de Briance vouloit qu'il en usât avec madame la vicomtesse.
On n'y parloit alors que du chevalier de Livry, tout le monde étoit
en peine de son absence. Kernosy, Saint-Urbain, & madame de Briance,
craignant qu'il ne lui arrivât quelque malheur, prièrent le comte de
Livry & le baron de Tadillac de l'aller chercher sur le chemin de
Rennes; mais la nuit déjà un peu avancée quand ils montèrent à cheval,
fut cause qu'ils s'égarèrent, & qu'après bien des détours inutiles, ils
ne revinrent au château que dans le moment de l'arrivée du chevalier,
qui entroit dans sa chambre avec Tourmeil. Il auroit bien voulu le
faire monter secrètement, mais cela n'étoit pas possible. Il donna
ordre qu'on allumât promptement du feu; qu'on fournît à son ami tous
les rafraîchissemens nécessaires, & qu'on le laissât reposer, en
attendant qu'il pût lui faire compagnie; ensuite il vint introduire le
valet de chambre du frère de Fatville, qui fit son compliment à madame
la vicomtesse de la part de son maître, & lui apprit la nouvelle de sa
blessure. La présence du chevalier rassura toutes les belles personnes
qui s'intéressoient à lui; les Fatville seuls & madame la vicomtesse
paroissoient n'être attentifs qu'au discours du valet de chambre. Après
plusieurs questions qu'ils lui firent en particulier touchant la chute
de son maître, ils résolurent de partir tous deux le lendemain, pour le
faire transporter à Rennes.
Cependant Saint-Urbain & la Marquise querelloient le chevalier de son
départ précipité; la honte d'avoir fait cette course inutile, l'empêcha
de leur en découvrir le véritable motif; il leur dit seulement tout
bas: je vous apprendrai ce soir la raison qui m'a fait monter à cheval
avec tant de diligence, & je suis sûr que madame de Briance m'en saura
bon gré.
La vicomtesse ayant rejoint la compagnie, demanda au chevalier d'où
il venoit. Le baron, qui voyoit que cette question embarrassoit
le chevalier, & le comte de Livry qui venoit d'arriver aussi, lui
répondit: c'est un petit secret qui me regarde, Madame, dont j'aurai
l'honneur de vous rendre compte ces jours-ci. Par-là il les tira
d'affaire.
Ce même soir, Fatville & son oncle, avant de passer dans leur
appartement, prirent congé de la compagnie pour quelques jours. Chacun
s'étant retiré, Kernosy & Saint-Urbain se rendirent dans la chambre de
la marquise, où l'on devoit tenir conseil sur les moyens de rompre le
mariage que l'accident arrivé au frère de Fatville avoit retardé. Sa
prudence leur faisoit espérer que le résultat de l'assemblée ne seroit
pas infructueux; & l'ascendant que le baron avoit sur l'esprit de la
vicomtesse sembloit les assurer que tout réussiroit comme elles le
souhaitoient.
Le comte & le chevalier de Livry y étoient déjà, dans une joie que
ces deux aimables sœurs ne trouvèrent point convenable à l'état
présent des affaires dont il étoit question. Quel espoir favorable,
dit Saint-Urbain en entrant, vous inspire la joie que je vois répandue
sur vos visages? nous sera-t'il permis d'y prendre part? Madame de
Briance prit la parole, & répondit: Après le bonheur inespéré que
le ciel m'envoye aujourd'hui, on peut tout attendre de la fortune.
Tourmeil revient, & il revient avec les mêmes sentimens qu'il avoit
à son départ. Le chevalier a été ce soir sur le chemin de Rennes;
il a trouvé un homme qu'il lui a envoyé pour savoir si sa présence
me seroit agréable. Kernosy & Saint-Urbain prenoient tant de part à
tout ce qui regardoit madame de Briance qu'elles oublièrent en ce
moment leurs intérêts propres, & ne parlèrent plus que de Tourmeil.
L'essor qu'elles donnnèrent à la joie qui les pénétra, & leur manière
de féliciter la marquise, réprésentoient parfaitement le plaisir que
cette agréable nouvelle leur faisoit sentir au fond de l'ame. Alors
le chevalier voyant tout le monde animé du même esprit, dit: Je vois
bien qu'on ne sera pas fâché que j'amène ici celui que Tourmeil m'a
envoyé. Il sortit, après avoir apris en peu de mots à Saint-Urbain que
le projet de la vicomtesse l'avoit mis au désespoir, & revint aussi-tôt
dans la chambre avec Tourmeil, dont l'air négligé & semblable à celui
d'un homme qui arrive d'un grand voyage, ne laissa pas de charmer,
par sa bonne mine, tous ceux qui ne le connoissoient pas encore.
Madame de Briance, frappée d'une vue si chère & si peu attendue, fit
un grand cri, & demeura immobile sur sa chaise. Tourmeil, surpris
de la voir dans cet état, se jeta à genoux à ses pieds, & lui baisa
les mains, sans avoir la force de prononcer une parole. Il n'y avoit
alors personne de l'assemblée qui ne fût instruit de sa passion, le
chevalier l'en avoit averti avant que d'entrer. Kernosy & Saint-Urbain
ne le crurent point une personne envoyée de la part de Tourmeil; elles
reconnurent d'abord à son port majestueux que c'étoit lui-même.
Le comte de Livry, tout joyeux de recouvrer le meilleur de ses amis,
courut l'embrasser; & jugeant bien que madame de Briance & son amant
étoient encore trop occupés de leur bonheur pour pouvoir parler d'autre
chose, proposa aux deux aimables sœurs & au chevalier de passer
dans un cabinet prochain, où ils prirent ensemble, avec le baron de
Tadillac qui venoit d'arriver, des mesures certaines pour déterminer
la vicomtesse à l'épouser. Le chevalier donna tranquillement son avis
à ce sujet, ayant l'esprit en repos du côté de Saint-Urbain, qui lui
avoit promis de ne jamais obéir à sa tante, quand elle lui proposeroit
un mariage contraire au choix de son cœur. Le comte ne fut pas moins
satisfait de la conversation qu'il eut avec mademoiselle de Kernosy: &
le Baron s'engagea de faire tous ses efforts auprès de la vicomtesse,
afin de rompre le mariage qu'elle avoit proposé du frère de Fatville,
& leur procurer à tous l'accomplissement de leurs souhaits. Pour
récompense de sa bonne volonté, les deux aimables sœurs, le voyant
dans l'impatience de savoir où étoit Tourmeil, lui dirent qu'il le
trouveroit chez madame de Briance: aussi-tôt il y alla lui rendre
visite. Son compliment ne fut pas de longue durée; mais son cœur
étoit sur ses lèvres: ensuite il vint avec eux rejoindre la compagnie,
qui donna de nouvelles marques de la joie que chacun ressentoit en
soi-même. On leur fit part du résultat de l'assemblée, & de l'embarras
où l'on étoit pour trouver un homme affidé qui eût l'esprit de feindre
qu'il étoit un courrier, & de dire au baron, en lui rendant une
lettre de la part de son tuteur, de faire réponse le même jour, parce
qu'il étoit obligé de retourner en diligence. Tourmeil leur offrit un
gentilhomme qui étoit à lui, capable de réussir dans quelque entreprise
que ce fût; & leur ayant appris l'endroit où il l'avoit laissé avec les
autres domestiques, le baron y alla le lendemain dès le matin, afin de
l'instruire sur tout ce qu'il il auroit à faire.
Cependant la marquise, qui ne vouloit pas encore faire connoître
Tourmeil à la vicomtesse, ni divulguer son retour sans avoir levé tous
les obstacles qui auroient pu suspendre l'exécution du testament de
feu M. de Briance, par lequel Tourmeil étoit institué son héritier
universel, pria le baron, dont le génie le mettoit au dessus de toutes
les difficultés, d'imaginer un moyen pour le faire demeurer inconnu
pendant quelques jours dans le château. C'est une affaire faite, lui
dit-il, si vous trouvez bon que M. de Tourmeil représente le maître
dans la troupe de nos comédiens de campagne. Quelle apparence que cela
se puisse exécuter? répondit S.-Urbain; il faudroit donc que nous les
eussions ici. Le baron ayant répondu qu'ils n'en étoient pas éloignés,
remit au lendemain à leur apprendre son dessein, & Tourmeil promit
qu'il joueroit un rôle assez mal, afin de mieux tromper madame la
vicomtesse, & de la persuader que ce seroit véritablement un comédien
de campagne. Leur conversation finit là; & la nuit étant déjà bien
avancée, chacun se retira.
Le chevalier de Livry emmena dans sa chambre le comte de Tourmeil, qui
étoit trop préoccupé pour se livrer entièrement au sommeil; le plaisir
d'être près de madame de Briance & de la retrouver fidèle, remplissoit
son esprit de telle sorte, qu'il en perdit le repos de la nuit; & la
marquise, agitée de ce trouble charmant qu'inspire la douceur de revoir
ce que l'on aime, ne la passa pas avec plus de tranquillité.
Le baron alla du matin avertir Tourmeil & le chevalier, que, pour
satisfaire au billet de loterie, qui lui ordonnoit de régaler toutes
les dames par une fête, il avoit retenu les comédiens & les musiciens,
qui attendoient ses ordres dans un village à trois lieues du château;
qu'il n'avoit feint leur départ, que pour surprendre la vicomtesse
par leur retour, parce qu'elle ne trouvoit à son gré que les choses
extraordinaires. Et afin que Tourmeil fût dispensé de jouer aucun rôle,
il le pria de prendre la qualité de maître de la troupe.
Ce n'est pas tout continua-t-il en regardant le chevalier de Livry,
songeons au dénouement de nos aventures. Aidez-moi, s'il vous plaît,
tous deux à faire arriver ici notre prétendu courrier qui m'apportera
une lettre de la part de mon tuteur, dont je vous ai parlé: je vais en
faire le modèle; il m'y proposera un mariage avantageux, & me donnera
un ordre positif de partir en diligence. Je me plaindrai des rigueurs
de la fortune, je communiquerai ma lettre à madame la vicomtesse; &
voilà précisément ce qui la déterminera. Mais si elle alloit consentir
à votre départ, reprît le chevalier, que ferions-nous? Il faudroit
s'éloigner, sans doute, répondit le baron. Je vois bien que vous n'avez
pas beaucoup de foi à mes charmes; je trouverai de nouveaux expédiens,
s'il en est besoin: hasardons toujours ce que j'ai résolu. J'espère que
M. le comte de Tourmeil aura la bonté de faire une copie bien lisible
du modèle que je lui donnerai tout à l'heure; madame la vicomtesse ne
connoît point son écriture; étant ici comme prisonnier, il aura le
temps de réussir, & même d'ajouter à cette lettre, dont vous craignez
tant l'événement, tout ce qu'il jugera le plus à propos pour la rendre
très-pressante.
Ce fut à cette occasion que le chevalier instruisit Tourmeil des
différens intérêts qui les rassembloient tous dans le château, & qu'il
lui fit comprendre que la jalousie qu'il avoit conçue contre le baron,
n'étoit fondée que sur des rapports peu vraisemblables qu'on lui avoit
faits à Rennes de la passion de son prétendu rival pour madame de
Briance. Tourmeil, touché de ce discours plein d'amitié du chevalier,
lui avoua qu'il avoit eu trop de facilité à se laisser surprendre;
qu'il avoit cru se battre contre le baron, quand il se vit attaqué dans
un bois sur la route de Rennes; mais que l'accueil favorable de madame
de Briance l'avoit entièrement désabusé de sa crédulité; & il le pria
de ne parler à qui que ce soit de cet aveu.
Le baron vint sur ces entrefaites les retrouver, & lut la lettre, dont
l'invention fabuleuse leur fit beaucoup de plaisir. Il la mit ensuite
entre les mains de Tourmeil, afin que, l'ayant transcrite, on pût en
charger ce gentilhomme qui devoit passer pour un courrier: enfin, ne
voulant pas laisser écouler inutilement le temps qu'il avoit fixé pour
donner une fête aux dames, il dit au chevalier, qu'ayant conçu le
dessein de joindre au divertissement de la comédie une espèce d'opéra,
il ne pouvoit s'adresser qu'à lui, qui avoit une grande facilité à
faire des vers, pour avoir quelques dialogues d'une scène ou deux
seulement; qu'il attendoit incessamment cette pièce, afin de la faire
mettre en musique par le plus habile des musiciens qui étoient à sa
suite. Le chevalier répondit, que les inquiétudes dont son esprit étoit
agité l'empêchoient d'entreprendre cet ouvrage; mais que Tourmeil y
réussiroit mieux que tout autre. Si c'est au plus content, reprit
Tourmeil, à faire les vers dont il s'agit, je pourrois assez justement
être préféré; mais par toute autre raison le choix doit tomber sur
vous. Le baron, impatient d'entendre ces complimens: je vois bien,
leur dit-il, que ceci va se passer en politesses; je prétends avoir un
divertissement pour l'accomplissement de la fête que je dois donner; &
si vous me fâchez, je vous proposerai d'en faire la musique. Enfin le
chevalier & Tourmeil étant convenus de donner au baron les vers qu'il
désiroit, il s'en alla, l'esprit content, faire sa cour à la vicomtesse
qui venoit de se lever. Madame de Briance vint dans la chambre de
son frère, où elle eut le plaisir de voir Tourmeil; & ne pouvant se
dispenser de rendre visite à madame la vicomtesse, elle passa dans
son appartement un peu avant le dîné, accompagnée du chevalier, qui
s'offrit de lui donner la main, après s'être informé par son valet si
l'on avoit soin d'exécuter les ordres qu'il avoit donnés dès le matin,
afin que rien ne manquât de tout ce qui seroit nécessaire à Tourmeil
pendant la journée, & qu'il fût ponctuellement servi à l'heure du dîné.
Comme Tourmeil avoit promis de travailler aux vers que lui avoit
demandés le baron, on resta plus long-temps avec madame la vicomtesse.
Madame de Briance, pour épargner les frais de la conversation, dit
qu'elle avoit un conte de fée à dire. La vicomtesse, qui avoit marqué
son goût pour cette sorte d'ouvrages, fut ravie que madame de Briance
voulût bien se prêter à cet amusement: elle la pressa même de ne pas
différer ce plaisir. Madame de Briance, instruite par le chevalier de
Livry que Tourmeil en avoit un qu'il avoit fait, & qui étoit dans sa
cassette, lui dit de l'aller chercher. Le chevalier l'apporta tout
aussi-tôt; & voyant que tout le monde se disposoit à écouter madame de
Briance, il sortit pour aller tenir compagnie à Tourmeil. La marquise,
obligée de se priver du plaisir de voir son amant, s'en fit un de s'en
occuper en lisant du moins son ouvrage. Elle commença ainsi:
ÉTOILETTE,
CONTE.
Un roi & une reine, maîtres d'un fort beau royaume, régnoient sur des
sujets vertueux & très-vaillans. C'étoit un grand bonheur pour eux que
cette dernière qualité se trouvât dans leurs peuples, car ils étoient
obligés de soutenir une guerre continuelle contre un roi, qui, sur
des raisons assez plausibles, pretendoit un tribut sur son voisin. Ce
roi s'appeloit le roi _Guerrier_, nom qui lui convenoit à merveille.
Il venoit tous les ans à main armée demander au roi _Pacifique_
l'exécution de certains traités fort anciens, faits par la nécessité.
Pacifique refusoit toujours de s'y soumettre, tant parce qu'ils étoient
onéreux, que parce qu'il ne s'y étoit jamais engagé.
Pacifique avoit un fils très-bien fait, jeune; plein d'esprit & de
valeur, charmant, parfait enfin, s'il n'eût point connu l'amour. Mais
presque au sortir de l'enfance cette fatale passion s'empara si bien de
son cœur, & s'en rendit tellement maîtresse, que sa gloire en étoit
obscurcie. Uniquement rempli de l'objet de son amour, il laissoit
ravager impunément le royaume de son père; insensible à la désolation
de son pays & aux murmures des peuples, il n'étoit occupé que de sa
maîtresse.
Pacifique, justement irrité de cette conduite du prince, menacé de
se voir forcé dans sa capitale, & abandonné de ses propres sujets,
qui dans leur désespoir pouvoient reconnoître le roi Guerrier, pour
conserver leurs vies & leurs biens si mal défendus par leur souverain
légitime, résolut d'en parler sérieusement à son fils.
Ismir (c'étoit le nom du jeune prince) étant venu au lever du roi:
Mon cher fils, lui dit ce bon vieillard, vous avez vu avec combien de
valeur mes peuples ont défendu votre héritage, tant que vous n'étiez
pas en âge de partager leurs périls dans les combats. Ils espéroient
que vous ne démentiriez point le sang dont vous sortez, & qu'un jour
peut-être vous surpasseriez la gloire de vos ancêtres; cependant
depuis que vous êtes en état de seconder leurs efforts & de venger nos
injures, d'où vient, mon fils, dédaignez-vous de prendre la conduite
de mes armées? Ignorez-vous qu'un prince doit donner l'exemple? Tout
l'univers a les yeux sur vous; vous devez compte de vos actions à la
postérité: quelle opinion voulez-vous qu'elle ait de vos vertus?
J'ai vieilli dans les travaux, j'ai soutenu la gloire de cet empire;
maintenant affoibli par les ans, presque privé de la vue, je ne puis
aider mes peuples malheureux à repousser la violence d'un agresseur
qui nous fait injustement la guerre: le conseil & l'expérience sont
les seules ressources qu'ils peuvent encore trouver en moi. J'avois
compté sur ton bras; tromperois-tu mon espérance, mon cher fils? Me
laisserois-tu descendre au tombeau avec la douleur de te voir ravir la
couronne qui t'attend? Non, tu ne me feras point rougir; sois digne de
moi, du sang illustre qui coule dans tes veines; cours à la défense de
sujets fidèles qui bientôt doivent recevoir tes lois.
Mon père, répondit le prince avec un air tranquille, ce n'est point le
manque de courage qui me fait regarder avec indifférence le péril dont
votre royaume est menacé. Ce ne seroit pas non plus l'espoir de régner
qui m'en feroit prendre la défense; & je ne verrois qu'avec une douleur
violente, ce moment qui me couronneroit par une succession légitime.
Aucun de ces motifs ne peut toucher mon cœur. Mais vous me rendez
malheureux en me refusant la permission d'épouser la belle Etoilette,
c'est le seul bien où j'aspirois; ma mère la traite comme une vile
esclave, parce que le secret de sa naissance ne vous est point révélé:
mes prières n'ont pu la fléchir, ni effacer ce titre odieux, dont je
vous suppliois de ne point la flétrir; accordez-la à mes vœux, & je
deviens un héros.
Quoi! reprit le vieux roi avec émotion, une esclave te paroîtra
préférable au salut de l'état, au respect que tu dois à ton père! Que
dis-je? à celui que tu te dois à toi-même? Tu déshonorerois ta vie par
une alliance si honteuse? Et quand les filles des plus grands rois
désirent ardemment de te voir choisir entre elles; une esclave, une
fille sans nom, sans parens, prise dans une ville abandonnée par la
terreur de nos armes, conservée par la seule compassion de mon général,
& que la reine ta mère prit par pitié, tu veux, fils indigne, que je
te donne à cette malheureuse? qu'elle devienne ma fille, & que, pour
satisfaire tes désirs extravagans, je me couvre d'ignominie, que je
fasse asseoir une esclave sur mon trône? Ne le présume pas, & s'il te
reste encore quelques sentimens, rougis de la foiblesse d'une pareille
proposition.
Cette esclave que vous méprisez tant, mon père, reprit Ismir un peu
agité, est plus grande dans ses fers que les princesses les plus
élevées: sa vertu, son courage, ses sentimens la rendent digne du
trône le plus auguste. Pourquoi deviendrois-je l'époux d'une princesse
enivrée de son rang, capricieuse & sans attachement pour moi?
Etoilette, il est vrai, n'a de connus ni parens, ni haute alliance:
mais n'êtes-vous pas assez grand roi pour lui tenir lieu de tout? Je
n'ai pas besoin de vains titres; l'amour seul peut me rendre heureux.
La sagesse & la beauté ont formé mes liens; la vertu d'Etoilette les a
rendus immortels, & j'abandonnerois plutôt la couronne que de renoncer
à....
C'est assez, mon fils, interrompit le roi Pacifique; vous saurez demain
mes volontés. Le prince salua respectueusement le roi son père, & se
retira, fort inquiet des suites de cette conversation.
Le roi alla de ce pas chez la reine, & lui raconta, dans l'amertume
de son cœur, ce qui venoit de se passer entre son fils & lui. Cette
princesse, naturellement fière & emportée, obtint aisément du roi son
époux qu'il la laissât faire, & l'assura qu'il seroit bientôt vengé.
Ce prince étoit si outré contre son fils; qu'il donna à la reine un
pouvoir sans bornes de réduire le prince à l'obéissance, sans même
s'informer des moyens qu'elle y emploieroit.
Etoilette se ressentit la première des fureurs de la reine; elle
fut arrêtée, & des soldats cruels la mirent aux fers. Pourquoi
m'enchaînez-vous? leur disoit-elle avec cette douceur aimable & ce son
de voix capable d'attendrir les rochers. Si c'est par l'ordre du roi
ou de la reine, dites-le moi seulement, j'obéirai; mais on s'abuse,
si, par un traitement si rigoureux, on croit me contraindre à renoncer
au charmant Ismir: je puis ne jamais l'épouser, mais je l'aimerai
toujours. Ces barbares, sans daigner lui répondre, l'enlevèrent
avec violence, & la portèrent au donjon d'une vieille tour, où l'on
n'enfermoit d'ordinaire que les gens accusés des plus grands crimes;
l'ayant jetée dans cette affreuse prison, ils en fermèrent les portes
avec soin, & se retirèrent secrètement.
La belle & malheureuse Etoilette reconnut la reine à ces traits de sa
vengeance. Son ame ne fut point émue de ces cruautés; mais ce lui fut
un grand chagrin de ne plus voir celui à qui elle auroit sacrifié sa
vie; s'en occuper étoit pour elle une espèce de soulagement, & il ne
lui échappa aucun mouvement de colère contre ses persécuteurs. Liée
étroitement, & couchée sur la terre nue, elle demeura ainsi jusqu'au
soir. Alors une vieille esclave lui apporta à manger, & la délia sans
ouvrir la bouche. Etoilette la remercia affectueusement, sans se
plaindre de personne, & l'esclave se retira. Un dur & petit grabat
étoit le seul meuble qui s'offrit à Etoilette, pour reposer ce corps
si délicat, & tout meurtri des fers dont on l'avoit enchaîné. Elle s'y
jeta, en versant des larmes que le souvenir de son tendre amant lui
arrachoit, & passa la plus cruelle des nuits; mais elle souffroit pour
son amant, & cette pensée seule l'animoit encore à souffrir.
On lui apportoit à manger aux heures ordinaires; elle n'y touchoit
point. Une belle chatte blanche comme la neige, sautant des toits tous
les soirs, entroit par la fenêtre de ce malheureux donjon, & mangeoit
le souper d'Etoilette. Elle se couchoit la nuit, s'alongeant près de la
belle esclave, & la réchauffoit: ce n'étoit pas un service médiocre,
car il faisoit alors un froid épouvantable. Les heures, qui sembloient
des instans auprès d'Ismir, étoient alors devenues de longues années.
Cependant le bruit se répandit que la belle Etoilette étoit perdue.
Personne n'ignoroit, ni l'amour du prince pour cette charmante esclave
ni la répugnance qu'y avoient le roi & la reine. Ainsi on se persuada
aisément, ou qu'Etoilette avoit pris la fuite, ou que la reine l'avoit
fait mourir. On n'osoit en parler au prince; il ne soupçonnoit même pas
ce qui étoit arrivé, parce que depuis sa conversation avec le roi, il
n'avoit osé se présenter à la reine sa mère, dont il connoissoit le
caractère violent. Ce n'étoit cependant que chez la reine qu'il voyoit
Etoilette; elle étoit si sage, qu'elle ne l'eût pas reçu ailleurs, &
il aimoit mieux se priver pour quelques jours du plaisir de la voir,
que d'exposer cette charmante fille à se ressentir de la colère où la
reine devoit être contre lui. Il craignoit aussi qu'Etoilette, usant
de l'empire qu'elle avoit sur son cœur, ne le forçât elle-même à se
prêter aux désirs du roi son père, & il auroit souffert la mort plutôt
que de renoncer à elle, & de la laisser sous la puissance tyrannique
de la reine. Comme il n'étoit pas possible qu'il ignorât long-temps
la disparition de sa chère Etoilette, le confident intime du prince
hasarda enfin de lui annoncer cette fâcheuse nouvelle.
Qui pourroit exprimer sa douleur & le désespoir d'Ismir? Il prit cent
résolutions, & ne s'arrêta qu'a celle de se tuer: son confident ne put
l'en détourner qu'en lui réprésentant que si Etoilette vivoit encore,
comme il y avoit lieu de le croire, le roi & la reine dévoueroient à
la mort cette innocente beauté, qu'ils regarderoient comme l'unique
cause de celle du prince: qu'il falloit donc se conserver pour elle,
& attendre tout du temps. Le malheureux Ismir se rendit à ces sages
conseils; mais il résolut de s'enfermer dans son cabinet, & de n'en
sortir qu'après qu'on lui auroit rendu la belle Etoilette.
Le roi Pacifique ayant appris l'excessive douleur de son fils & sa
funeste résolution, eut avis en même temps que le roi Guerrier, ayant
remporté divers avantages & forcé tous les passages, alloit paroître
aux portes de la capitale. Il courut à l'appartement d'Ismir: à quelle
honte, mon fils, un fol amour va-t'il te livrer? lui dit ce père
affligé. Tu abandonnes lâchement ta patrie, ton père, ta couronne.
Vois, Ismir, vois l'extrémité où je suis réduit: repais-toi de ma
douleur cruelle & de mon désespoir; jouis du plaisir de voir flétrir ma
vieillesse & le sang illustre de tes ancêtres. Le roi Guerrier, à la
tête d'une armée formidable, est déjà sous nos murs, & menace de les
escalader. Mes troupes sans chef, prêtes à nous abandonner, vont te
donner l'affreux spectacle de me voir en proie livré à la fureur d'un
ennemi irrité. Si l'intérêt & la conservation de ton père ne peuvent te
toucher, si tu as résolu de me laisser périr, laisse-moi expirer, j'y
consens; mais, au nom des dieux, sauve un peuple malheureux & fidèle, &
toi-même, mon cher fils!
Il s'arrêta à ces mots; la douleur étouffoit sa voix, & il tomba sur un
siége en arrachant ses cheveux blancs.