comte de Livry, loin de la critiquer, comme son billet l'ordonnoit, en
fit l'éloge. La marquise de Briance & le chevalier de Livry dirent que
cette histoire étoit extrêmement embellie par les ornemens qu'on y y
avoit ajoutés très à propos; qu'un ancien auteur qu'ils avoient lu, la
rapportoit trop succinctement; qu'il étoit plus agréable d'animer le
récit d'une histoire peu vraisemblable par quelques embellissemens, que
de la rapporter simplement avec exactitude, & la rendre languissante
par trop de fidélité. Madame la vicomtesse raffina selon sa coutume, en
blâmant Otadis de ce qu'elle s'étoit laissée enlever par son amant, &
l'avoit épousé sans le consentement de son père. Saint-Urbain répondit
qu'il n'étoit pas permis de changer les faits, & que dans ce temps-là
on pardonnoit tout à l'amour; mais qu'à présent on étoit plus sage.
Vous en ferez ce que vous voudrez, dit la vicomtesse, si vous y aviez
mêlé de la féerie, vous m'auriez amusé davantage; car je vous avoue que
ces sortes de fictions me plaisent beaucoup. Si j'avois su votre goût,
madame, reprit Saint-Urbain, je vous aurois servie à votre gré. Il
n'est pas assez tard, dit le comte de Livry, pour ne pas donner cette
satisfaction à madame la vicomtesse; & si elle me le permet, je vais
tout à l'heure lui dire un conte de fée. La vicomtesse parut ravie;
toutes les dames marquèrent le même empressement, & Fatville demanda si
c'étoit une histoire vraie, sinon qu'il s'iroit coucher: on l'assura
qu'il pouvoit en toute sûreté s'aller mettre au lit.
Dès qu'il fut parti, madame la vicomtesse fit faire silence, & le comte
de Livry commença ainsi.
PEAU D'OURS,
CONTE.
Il y avoit une fois un roi & une reine qui n'avoient qu'une fille, la
seule qu'ils eussent pu conserver de plusieurs enfans qu'ils avoient
eus. La princesse les dédommageoit, par sa beauté & par les charmes
de sa personne, de la perte douloureuse de tant de jeunes princes. On
l'appeloit Noble-Epine. Les soins infinis qu'on prit de son éducation
réussirent à merveille, & elle étoit à douze ans aussi savante que ses
maîtres. Son esprit & sa rare beauté la firent rechercher par tout ce
qu'il y avoit alors de rois ou de princes à marier.
Le roi & la reine, qui l'adoroient, craignoient de la perdre, & ne
se pressoient pas de l'accorder aux vœux empressés des princes
ses amans. Noble-Epine, contente de son sort, redoutoit elle-même
un mariage qui l'éloigneroit du roi & de la reine, qu'elle aimoit
tendrement.
Le bruit de la beauté de Noble-Epine fut porté jusqu'à la cour d'un roi
des Ogres, qui se nommoit Rhinocéros. Ce prince, puissant en terres
& en richesses, ne douta pas qu'on ne lui donnât la princesse, dès
qu'il l'auroit demandée, & dépêcha des ambassadeurs vers le roi, père
de Noble-Epine. Ils arrivèrent à cette cour, & demandèrent audience,
sous prétexte de renouveler un ancien traité d'alliance qui avoit été
autrefois entre les deux couronnes. On se divertit d'abord de voir des
gens si extraordinaires; la jeune princesse en rioit elle-même à gorge
déployée. Le roi ordonna cependant qu'on les reçût avec beaucoup de
magnificence.
Le jour de l'audience, toute la cour s'efforça de paroître superbe;
mais la joie se changea bientôt en tristesse, quand on sut que le roi
Rhinocéros demandoit la princesse Noble-Epine.
Le roi, qui écoutoit attentivement l'ambassadeur, resta si surpris à la
proposition, qu'il demeura muet. L'ambassadeur, craignant un refus, se
hâta de reprendre la parole, en assurant le roi que s'il n'accordoit
pas sa fille à Rhinocéros, il viendroit lui-même à la tête de cent
millions d'ogres ravager le royaume, & manger toute la famille royale.
Le roi, qui connoissoit la façon d'agir des ogres, ne doutant pas que
l'effet ne suivît bientôt la menace de l'ambassadeur, demanda quelques
jours pour préparer sa fille à recevoir l'honneur que lui faisoit
Rhinocéros, & rompit brusquement l'audience.
Ce bon père, mortellement affligé de n'oser refuser sa fille, se retira
dans son cabinet, & la fit appeler. La princesse y vola, & quand elle
eut appris le triste sort auquel elle étoit destinée, elle poussa des
cris douloureux, & se jetant aux pieds du roi son père, elle le conjura
d'ordonner sa mort, plutôt qu'un pareil hyménée.
Le roi la prit dans ses bras, pleura avec elle, & lui dit la menace
qu'avoit faite l'ambassadeur. Vous mourrez, ma fille, ajouta-t-il, nous
mourrons tous, & vous aurez l'horreur de nous voir dévorer par le cruel
Rhinocéros.
La princesse, aussi effrayée de cette image que de son affreux mariage,
consentit à donner sa main, & voulut bien se sacrifier pour sauver le
roi, la reine, & tout le royaume; elle alla même en assurer la reine sa
mère, qui étoit dans un état déplorable. Noble-Epine, résolue à tout
pour des personnes si chères, consola sa mère par tout ce qu'elle put
imaginer de plus vraisemblable; & avec une constance qui la rendoit
encore plus admirable, elle vit les apprêts de son mariage, & marcha
à l'autel, où l'ambassadeur l'attendoit, avec une modestie qui arracha
des cris & des sanglots de tout le monde.
Elle partit avec la même fermeté, & ne mena avec elle qu'une jeune
personne qu'elle aimoit fort, & qui lui étoit très attachée; elle se
nommoit Coriande.
Comme il y avoit bien des lieues de ce royaume à celui des ogres,
la princesse eut le temps d'ouvrir son cœur à Coriande, & de lui
laisser voir l'excès de sa douleur. Coriande, attendrie par les
malheurs de la princesse, partageoit ses peines, ne pouvant lui donner
d'autre consolation, & lui juroit qu'elle ne l'abandonneroit jamais.
Noble-Epine, sensible à la tendre & rare amitié que cette fille lui
marquoit, sentoit moins sa peine depuis qu'elle étoit comme partagée.
Coriande n'avoit osé dire à la princesse qu'elle étoit allée trouver
la fée Azerole, marraine de la princesse Noble-Epine, pour lui conter
l'affreuse destinée qui l'attendoit, & qu'elle avoit trouvé la fée fort
en colère de ce qu'on ne l'avoit point consultée sur cette affaire; que
même elle avoit dit à Coriande qu'elle ne se mêleroit jamais de celles
de Noble-Epine.
Coriande ne trouva pas à propos d'augmenter le chagrin de sa maîtresse
par ce récit; mais elle en étoit occupée, & déploroit en secret le
sort de la princesse, ainsi abandonnée de sa marraine. La longueur &
la fatigue du chemin ne diminuèrent rien de la beauté de Noble-Epine:
l'ogre, en la voyant, en fut si surpris, qu'il poussa un cri qui fit
trembler l'isle où il avoit établi son séjour.
La princesse s'évanouit de frayeur dans les bras de Coriande, &
Rhinocéros, qui étoit ce jour-là sous la forme de l'animal dont il
portoit le nom, la mit sur son dos avec Coriande, & courut dans son
palais, où il les enferma toutes deux.
Alors il reprit sa figure naturelle, qui n'étoit guère moins affreuse,
& secourut Noble-Epine avec empressement. Quand la princesse ouvrit
les yeux, & qu'elle se vit entre les bras velus de ce monstre, elle ne
put être maîtresse de retenir ses cris & ses larmes. L'ogre, qui ne
pensoit pas qu'on pût le trouver désagréable, demanda à Coriande ce
qu'elle avoit, & si on pensoit qu'une pareille criarde lui fît plaisir.
Coriande, effrayée de la colère de l'ogre, répondit que ce n'étoit
rien, & que la princesse étoit sujette aux vapeurs.
Noble-Epine avoit fermé les yeux, pour s'épargner l'horreur de voir son
hideux époux; & l'ogre, qui la crut encore évanouie, sentit quelque
mouvement d'humanité; il sortit, & ordonna à Coriande de la secourir:
Coriande l'assura qu'il me lui falloit que du repos.
L'ogre laissa la princesse, & alla à la chasse aux ours (c'étoit son
divertissement favori); il comptoit en prendre deux ou trois pour le
souper de Noble-Epine.
Dès qu'il fut parti, la princesse se jeta en pleurant au cou de
Coriande, en lui demandant secours. Cette pauvre fille, attendrie par
la douleur de sa maîtresse, chercha dans sa tête, & voyant plusieurs
peaux d'ours que l'ogre amassoit pour s'habiller l'hiver, car il étoit
fort avare, elle conseilla à la princesse de se cacher dans une de
celles-là. Noble-Epine y consentit, après que Coriande l'eut rassurée
sur la peine qu'elle se faisoit de la laisser seule exposée à la fureur
de l'ogre.
Coriande choisit donc la plus belle de ces peaux, & se mit en devoir
de coudre la princesse dedans; mais, ô merveille! à peine cette peau
eut-elle touché Noble-Epine, qu'elle s'appliqua d'elle-même sur la
princesse, & qu'elle parut la plus belle ourse du monde.
Coriande attribua ce secours inespéré à la fée Azerole; elle le dit
à la princesse, qui en convint elle-même, car elle avoit, dans sa
métamorphose, conservé l'usage de la parole, & tout son esprit.
Coriande ouvrit les portes, & laissa sortir la belle ourse, qui en
avoit impatience, & Coriande ne douta pas que la fée ne la guidât,
comme elle avoit conduit la métamorphose.
Si-tôt qu'elle ne vit plus sa chère maîtresse, elle s'abandonna aux
regrets; mais au bout d'une heure, elle entendit l'ogre revenir, &
feignit de dormir profondément.
Où est cette Noble-Epine? cria Rhinocéros d'une voix de tonnerre.
Coriande fit comme si elle s'éveilloit, & se frottant les yeux, fit
comme si elle ne savoit où étoit allée la princesse.
Comment, dit l'ogre, elle seroit sortie? cela est impossible, car
j'ai la clef de ma porte. Oui, oui, dit Coriande, feignant de croire
que l'ogre s'en était défait, c'est vous qui l'avez mangée, & vous
en ferez bien puni; c'est la fille d'un grand roi; c'étoit la plus
belle personne du monde; elle n'étoit pas faite pour épouser un ogre:
vous verrez ce qui vous en arrivera. L'ogre, fort étourdi de cette
accusation, & des cris dont Coriande accompagnoit ses reproches, jura
qu'il n'avoit point mangé la princesse, & se mit dans une telle
colère, que la feinte douleur de Coriande se changea en une peur très
réelle; car l'ogre la menaça de la manger elle-même, si elle ne se
taisoit. Elle se tut effectivement, & feignit de chercher la princesse,
ce qui appaisa un peu la fureur de Rhinocéros. Il chercha même avec
elle pendant huit jours; mais Azerole y avoit mis bon ordre. Elle avoit
guidé invisiblement la belle ourse, & cette malheureuse princesse
trouva sur le rivage une barque abandonnée, dans laquelle elle entra.
Mais on juge bien que, sans le secours de la fée, elle auroit péri
mille fois; car la princesse étant montée dans la barque, elle la
sentit s'éloigner du rivage.
Effrayée, malgré ses malheurs, du danger présent, & n'y voyant point de
remède, elle se coucha, & s'endormit. A son réveil, elle se trouva au
bord d'une prairie si douce & si bien émaillée de fleurs, que la vue
en étoit réjouie. L'ourse, qui sentit la barque s'arrêter, sauta dans
la prairie, remercia les dieux & les fées de l'avoir amenée dans un si
beau pays sans aucun accident.
Son premier soin, après ce devoir rempli, fut de chercher de quoi
vivre, car elle avoit grand appétit. Elle s'avança dans la prairie, &
entra dans une belle forêt, dans laquelle étoit un rocher creux taillé
en forme de caverne, & tout auprès une jolie fontaine qui couloit
jusques dans la prairie, & de grands chênes chargés de glands. L'ourse,
qui n'étoit pas encore accoutumée à cette nourriture, la méprisa
d'abord; mais la faim devenant plus pressante, elle essaya d'en manger,
elle les trouva fort bons; puis s'étant désaltérée à la fontaine,
elle résolut de se retirer le jour dans la caverne, pour éviter les
mauvaises rencontres, & de ne sortir que la nuit. Une autre raison
encore l'y détermina: en buvant à la fontaine, elle s'étoit mirée dans
son cristal. Son horrible figure d'ourse l'avoit effrayée, peu s'en
falloit qu'elle ne regrettât la sienne, quoiqu'elle l'eût obligée à
devenir compagne de Rhinocéros. Cette réflexion la consola cependant, &
lui fit envisager sa situation & sa laideur avec plus de tranquillité.
Comme elle avoit beaucoup d'esprit et de raison, elle comprit que la
laideur n'est pas un malheur si grand, quand la beauté ne peut causer
que des peines. L'ourse moralisoit ainsi dans sa caverne; elle y
puisoit la véritable sagesse, & commencoit à être contente de son sort.
Ce pays étoit gouverné par un jeune roi qui avoit encore sa mère; rien
n'étoit si beau, si charmant, & si rempli de belles qualités que ce
prince. Il étoit adoré de ses sujets, respecté de ses voisins, & fort
craint de ses ennemis: juste, clément, magnanime, modéré dans ses
victoires, grand dans l'adversité, il avoit toutes les vertus, on se
plaignoit seulement qu'il étoit indifférent pour les belles; mais il se
craignoit lui-même, parce qu'il se connoissoit une ame fort sensible,
& il avoit retenu de la reine sa mère qu'un roi doit savoir régner
sur lui-même avant de régner sur les autres. Sa figure, étoit aussi
parfaite que son ame, aussi toutes les femmes de sa cour brûloient du
désir de l'enflammer: il se nommoit Zélindor, & son pays le royaume de
la Félicité.
Si la belle ourse avoit su le nom de ce royaume, elle n'auroit pas été
étonnée de s'y trouver si contente dans son état; car c'étoit un des
privilèges de cette terre chérie que d'y être heureux.
Zélindor, jeune & galant, donnoit ou recevoit des fêtes tous les jours;
il alloit souvent à la chasse, parce que cette image de la guerre
plaisoit à son ame magnanime.
Il y avoit déjà trois mois que l'ourse habitoit ce pays, lorsque
Zélindor vint chasser dans sa forêt.
L'ourse, contre sa coutume, étoit sortie de sa caverne pendant le jour,
pour se promener au bord de la mer; elle revenoit lentement chez elle,
en respirant l'air parfumé des fleurs dont la prairie étoit émaillée,
lorsqu'elle aperçut devant elle toute la chasse: elle oublia le danger
qu'une ourse court en pareille occasion, & se rangea pour la voir
passer.
Tout ce qui accompagnoit le roi recula d'effroi à l'aspect de cette
terrible bête. Le brave & jeune roi fut le seul qui s'avança l'épée à
la main pour la percer. L'ourse, le voyant s'approcher, s'humilia à
ses pieds, & baissa la tête pour attendre le coup. Zélindor, touché de
cette action, frappa légèrement l'ourse du fer de son épée, sans lui
faire de mal; alors elle se leva, & vint en le flattant, par les mines
qu'elle crut les plus agréables, baiser la main du roi & la lêcher.
Le roi, plus surpris encore des caresses de cette bête, défendit à
ceux qui s'étoient rapprochés de tirer sur elle, & lui-même détacha
une belle écharpe qu'il avoit passée sur l'épaule, & qui ceignoit sa
ceinture, & en entoura le cou de l'ourse qui le laissa faire. Il la
conduisit ainsi lui-même jusques dans son palais, & ordonna qu'on la
mît dans un petit jardin à fleurs qui étoit au bout de son cabinet.
La belle ourse entendoit fort bien tout ce qu'on disoit, mais elle
ne pouvoit plus prononcer un mot, & cette découverte lui couta des
larmes. Dès qu'elle fut dans ce jardin, le jeune roi la vint voir, &
lui donna à manger de sa main. Son cœur, qui n'avoit point changé
comme sa figure, fut ému quand elle considéra la beauté du jeune roi.
Quelle différence, dit-elle en elle-même, de l'affreux Rhinocéros à ce
beau prince! Mais, par un retour de cette même réflexion sur elle-même,
quelle horreur que ma figure! ajoutoit-elle tout de suite; que me
sert-il de le trouver si beau? L'ourse désespérée versoit encore plus
de larmes dans ce moment, qu'elle n'en avoit répandu en s'apercevant
qu'elle étoit muette.
Elle quitta ce que le roi lui avoit apporté, & fut se coucher sur
un beau gazon qui bordoit une magnifique pièce d'eau de ce jardin.
Zélindor, qui la vit triste, vint auprès d'elle, & lui dit des choses
fort touchantes. La pauvre ourse en senti redoubler son désespoir, &
tomba à la renverse presque morte. Le roi, touché de son état, prit de
l'eau dans sa main, en arrosa le museau de son ourse, & la secourut de
son mieux. L'ourse ouvrit les yeux, qu'elle avoit baigné de larmes, &
de ses deux pattes de devant prenant les mains du roi, elle les serra
respectueusement, & sembloit le remercier.
Mais vous êtes charmante, dit le jeune Zélindor: comment, ma bonne
oursine, vous semblez m'entendre? L'ourse fit un petit signe de tête
qu'oui. Le roi, transporté de joie de lui trouver de la raison,
l'embrassa; l'ourse s'en défendit modestement, & recula. Quoi! dit
le prince, tu fuis mes caresses, mon oursine! Ah! cela est plaisant:
eh! que veux-tu donc? Est-ce que tu ne m'aimes pas? L'ourse, à ces
paroles, pour cacher son trouble, se prosterna sur le gazon aux pieds
de Zélindor, & se relevant tout de suite, elle cueillit une branche
d'un des orangers qui ornoient le tour de la pièce d'eau, & la présenta
au roi.
Ce prince, plus charmé que jamais de son ourse, ordonna qu'on en eût
grand soin, lui donne une belle grotte de rocailles, entourée de
statues, & où il y avoit un lit de gazon pour s'y retirer la nuit. Il
la venoit voir à tout moment; il en parloit à tout le monde; il en
étoit fou.
L'ourse faisoit de tristes réflexions quand elle étoit seule: le beau
Zélindor l'avoit rendue sensible; mais quel moyen de lui plaire, sous
une hideuse figure! Elle ne dormoit ni ne mangeoit; elle passoit
les jours à griffoner sur les arbres du jardin les plus jolis vers
du monde: la jalousie s'étoit jointe à l'amour; elle étoit d'une
mélancolie mortelle, excepté lorsque le roi venoit la voir. Une autre
inquiétude lui vint; le roi peut-être étoit marié; elle l'étoit quasi à
Rhinocéros, qu'elle trouvoit encore plus horrible depuis qu'elle avoit
vu le charmant Zélindor.
Un soir, au clair de la lune, se retraçant tous ses malheurs au bord
de la pièce d'eau où elle venoit souvent, parce que le jeune roi
s'y promenoit toujours, elle versa tant de larmes, que l'eau en fut
troublée; une grosse carpe, qui ne dormoit pas, parut sur la surface:
Belle oursine, dit-elle à la princesse, ne vous affligez pas tant, la
fée Azerole vous protège, & vous rendra aussi heureuse que vous êtes
belle; puis sautant légèrement sur le gazon, la carpe parut une belle
dame, grande & majestueuse, habillée magnifiquement. L'ourse se jeta à
ses pieds. Prends courage, ma fille, dit la fée Azerole; j'ai éprouvé
ta patience assez long-temps, la récompense viendra. Tu n'es point
mariée à l'ogre Rhinocéros, & tu épouseras le beau Zélindor. Garde
encore quelque temps le secret, toutes les nuits tu quitteras ta peau
d'ours; mais il faut que tu la reprennes dès le matin. Alors la fée
disparut, & minuit étant sonné, la peau d'ours quitta la princesse.
Que de graces elle rendit dans son cœur à sa bonne marraine! que de
plaisirs, que de joie elle sentit! Elle passa la nuit à cueillir des
fleurs; elle en fit des guirlandes & des couronnes qu'elle attacha à la
porte du cabinet de son amant.
[Illustration: Prens courage, ma fille.]
Le temps qu'on lui avoit prescrit sans le limiter, lui donnoit de
l'impatience; mais pour ne pas le prolonger encore par sa faute,
quoiqu'il lui en coutât, elle reprenoit à la pointe du jour sa peau
d'ours. Elle écrivoit des choses charmantes, tantôt sur sa jalousie,
tantôt sur sa tendresse; son cœur lui fournissoit des pensées toutes
neuves, & des expressions qui ravissoient le roi; car il les lisoit.
Il avoit permis qu'on vînt voir l'ourse, ce grand monde lui déplaisoit.
Quand on a une grande passion, la solitude est seule agréable. Elle
l'écrivit au jeune roi; les vers qui exprimoient ce sentiment étoient
si tendres & si délicats, qu'il en fut charmé, & fit fermer son jardin;
personne n'y entroit que lui seul.
De son côté, le jeune prince, réfléchissant sur l'esprit qu'il trouvoit
à l'ourse, n'osoit s'avouer à lui-même qu'un penchant invincible
l'attiroit vers elle; il rejetoit cette pensée, & vouloit ne se trouver
capable que d'humanité & de compassion. Cependant il n'aimoit plus la
chasse; il ne s'amusoit nulle part, &, n'avoit de plaisir qu'à voir son
ourse. Il l'entretenoit de cent choses; elle griffonnoit sur le sable
ou sur des tablettes qu'il lui donnoit, des avis, des conseils, des
maximes remplis de sagesse.
Mais vous n'êtes point une ourse, lui disoit-il un jour; au nom des
dieux, dites-moi qui vous êtes: m'en refuserez-vous l'aveu encore
long-temps? Vous m'aimez, je n'en puis douter, mon bonheur même dépend
de le croire; mais sauvez ma gloire, en m'empêchant de répondre à
l'amour d'une ourse. Avouez-moi qui vous êtes, je vous en conjure, par
cet amour même que vous connoissez si bien. Ce moment étoit pressant,
l'ourse eut bien de la peine à résister; mais la crainte de perdre son
amant lui fit choisir plutôt de le fâcher; elle ne répondit que par des
sauts & des gambades, qui firent soupirer amèrement Zélindor. Il se
retira, le cœur révolté contre lui-même de se trouver capable d'une
passion si ridicule.
Zélindor, au désespoir d'avoir pu imaginer que l'ourse étoit peut-être
une personne raisonnable, résolut de s'arracher à cette monstrueuse
passion; & recommandant qu'on eût grand soin de l'ourse, il résolut
de voyager: il voulut partir sans la voir, & prenant seulement avec
lui deux de ses favoris, monta à cheval, & s'éloigna de son palais. Il
étoit à peine dans la forêt où il avoit rencontré l'ourse, que, se
retraçant cette aventure, il ordonna à ses favoris de s'éloigner, & de
le laisser seul.
Ces jeunes courtisans lui étoient extrêmement attachés, &
s'affligeoient de voir, depuis quelque temps, son humeur si changée;
ils lui obéirent, & s'écartèrent un peu. Le jeune roi descendit de
cheval, & se couchant au pied d'un arbre, il déplora sa singulière
destinée, & tomba dans une profonde rêverie, dont il fut retiré par
l'arbre même contre lequel il étoit appuyé, qui trembla violemment,
& s'ouvrit pour en laisser sortir une dame d'une rare beauté, & si
brillante de pierreries, que le roi en fut ébloui.
Le prince se leva précipitamment, & fit une révérence profonde à la
fée (car il ne douta pas que ce n'en fût une). Laisse agir le temps,
Zélindor, lui dit-elle; crois-tu qu'un roi que nous protégeons puisse
jamais être malheureux? Retourne dans ton palais, cours sauver de son
désespoir celle que trop de délicatesse te fait abandonner. La fée
disparut après ces paroles: le roi, fortifié par un oracle dont son
cœur ne voulut pas douter, remonta précipitamment à cheval, & rentra
dans son appartement au plus vite.
Il entra aussi-tôt dans le jardin, & n'y voyant point la belle ourse,
il courut la chercher dans sa grotte.
La malheureuse princesse avoit appris le départ du roi par ceux qui
avoient soin d'elle, qui s'en entretenoient entre eux. Elle ne l'avoit
point vu depuis trois jours; cette funeste nouvelle l'accabla, elle
tomba évanouie sur son lit de gazon, & ce fut dans cet état funeste que
le roi la trouva. Avec quel empressement ne s'approcha-t-il pas! Quelle
douleur de la voir presque morte! Elle étoit froide comme de la glace,
son cœur n'avoit presque plus de mouvement. Le roi fit des cris
perçans, & l'arrosa de ses larmes, en lui donnant les noms les plus
tendres.
Le son de sa voix pénétra jusqu'à son ame, & la retint comme elle
alloit s'envoler; elle ouvrit les yeux, & étendit les pattes pour
embrasser son amant, croyant qu'elle alloit mourir; mais la tendresse
du roi & les pardons qu'il lui demanda, la rappelèrent à la vie; il la
conjura d'oublier sa curiosité, & lui jura qu'il l'adoroit. Cet aveu
combla de joie la pauvre ourse; ils passèrent une journée délicieuse; &
quoique le roi parlât seul, l'ourse ne se laissoit point de l'entendre,
& d'y répondre à sa manière.
Elle montra au jeune roi ce qu'elle avoit écrit sur son absence; il
en étoit enchanté. En effet, on ne vit jamais un mélange si heureux
d'esprit & de naturel, de raison & de passions; enfin cela ressembloit
aux fameuses _Lettres d'une Péruvienne_, chef-d'œuvre de sentiment,
que le public admirera toujours.
Zélindor ne cessoit de lire que pour se jeter aux pieds de sa tendre
maîtresse, & pour lui baiser les pattes.
Insensiblement l'heure s'écouloit, les amans ne les ont jamais bien
mesurées, sans fin dans l'absence, & trop rapides dans le plaisir.
Minuit sonna, la peau d'ourse tomba, & laissa à découvert la divine
Noble-Epine. Elle avoit une robe magnifique, & pour coiffure ses beaux
cheveux. Quel prodige! s'écria le roi: quoi! c'est vous que je fuyois,
& que je craignois d'aimer! La princesse honteuse ne répondoit rien,
sa modestie l'embellissoit encore; elle craignoit aussi que la fée
Azerole ne lui reprochât de s'être oubliée assez pour laisser pénétrer
son secret à son amant. Elle étoit encore dans ce trouble, lorsque
la fée parut. Heureux amans, s'écria-t-elle, jouissez dès demain du
fruit de vos peines; c'est avoir assez éprouvé de tourmens: vous, ma
fille, dit-elle à la princesse, donnez votre main à votre amant, pour
récompense de sa tendresse; & vous, beau Zélindor, allez tout préparer
dans votre cour pour épouser cette princesse; ne craignez plus, après
votre union, de métamorphose; mais il faut que Noble-Epine subisse
cette loi encore vingt-quatre heures; allez, & laissez-la dormir; elle
a besoin de repos; j'aurai soin de la rendre digne de vous.
Le jeune roi sortit, laissa ensemble la fée & la princesse. Il étoit
transporté d'une joie si vive, qu'au lieu de se coucher, il fit
éveiller tout le palais, assembla le conseil, & dit, qu'il vouloit se
marier le lendemain, qu'il falloit préparer son trône & illuminer tout
le château, sur-tout la galerie. Il ordonna aussi à toutes les dames de
s'habiller magnifiquement; de là il passa chez la reine sa mère, pour
la convier à ses noces.