de Briance de permettre qu'il demeurât chez lui jusqu'à sa guérison.
Les gens qu'il avoit envoyés sur le lieu du combat, vinrent lui dire
qu'on avoit enlevé le provincial, qu'ils avoient fait apporter un des
blessés qui y étoit encore: mon père ordonna donna qu'on le fît panser,
& qu'on en eût soin.
Ce malheureux fut si surpris d'être bien traité chez un homme dont
il venoit d'assassiner le fils, que dès le lendemain il demanda à
déposer comment l'action s'étoit passée; sa déposition servit dans la
suite à terminer l'affaire en faveur de Tourmeil & du chevalier; elle
contenoit, qu'ils étoient quatre cavaliers de la compagnie d'un frère
de ce provincial, avec un de ses amis dont il ignoroit le nom; que le
provincial n'étoit pas mort, & que ses deux compagnons, ne voyant plus
personne, étoient revenus, & l'avoient emporté; qu'ils lui avoient
promis de venir aussi le prendre, & qu'il fut bien étonné de se voir
enlever par d'autres gens.
Que de douleurs pour moi pendant la nuit! Tourmeil presque mourant pour
nos intérêts, se présentoit sans cesse à mon esprit: je me repentois
de l'avoir engagé à sortir avec mon frère. Il lui a sauvé la vie,
disois-je en moi-même, mais il a sacrifié la sienne, & c'est moi qui
en suis la cause. Ces réflexions, suivies de beaucoup d'autres, me
mettoient dans une agitation qui ne se conçoit pas.
Enfin le jour parut; je passai chez mon frère; on me dit qu'il
reposoit: il ne garda presque pas le lit, & en fut quitte pour porter
quelque temps son bras en écharpe. J'envoyai savoir des nouvelles de
Tourmeil, & j'appris qu'il avoit un peu de fièvre. Je n'osois presque
m'informer de l'état où il étoit, j'appréhendois toujours qu'on ne
m'en dît quelque chose de funeste, & cette appréhension ne cessa que
huit jours après sa blessure: la fièvre le quitta, les chirurgiens
assurèrent qu'il étoit hors de danger, & rendirent une espèce de
tranquillité à mon esprit.
Quoique mon père donnât incessamment des soins à la guérison de
Tourmeil & du chevalier, il ne manqua pas de faire informer. On n'eut
que trop de preuves pour convaincre le provincial; on le poursuivit
criminellement; il n'osa plus rester dans la ville: un de ses parens
le fit porter, tout blessé qu'il étoit, à sa maison de campagne, où il
demeura caché pendant qu'on instruisoit le procès.
J'étois dans une situation assez douce; Tourmeil se portoit mieux,
je le voyois presque tous les jours, mes frères me menoient dans sa
chambre, & m'obligeoient quelquefois d'y rester. L'un & l'autre étoient
sensiblement touchés du service qu'il nous avoit rendu, & n'épargnoient
rien pour lui en témoigner une reconnoissance parfaite. Ils me
disoient que mon père ne me pouvoit choisir un époux plus aimable &
de meilleure maison que Tourmeil: ils lui promirent même qu'ils en
parleroient ensemble à mon père dès que sa santé seroit rétablie.
C'étoit ce qu'il souhaitoit le plus ardemment, & l'éspérance qu'il
avoit de m'épouser ne contribua pas peu à sa guérison.
Il me semble, mesdemoiselles, dit madame de Briance en s'interrompant
d'elle-même, qu'il est trop tard pour continuer à vous apprendre mes
aventures, je vous promets d'en achever demain le récit, si ce que je
viens de vous conter vous donne de la curiosité de savoir le reste.
Kernosy & Saint-Urbain témoignèrent à la Marquise combien elles
s'intéressoient à tout ce qu'elle venoit de leur dire, & qu'elles
auroient beaucoup de joie d'en apprendre la suite. Après s'être
entretenues quelque temps sur ce qu'elles venoient d'entendre, elles
prirent congé de la marquise, & se retirèrent dans leur apartement.
L'histoire que la marquise venoit de conter, renouvela le souvenir
d'une passion qui avoit pris de profondes racines dans son cœur; le
temps n'avoit point effacé l'image de Tourmeil que l'amour y avoit
fortement imprimée; les efforts qu'elle fit pendant une partie de
la nuit pour dissiper ce triste souvenir, furent inutiles, enfin le
sommeil suspendit ses peines.
Le lendemain il fit un aussi beau temps qu'il en peut faire en hiver;
le soleil, depuis quelques jours, dissipoit une partie du froid de
cette rude saison. MM. de Livry & le baron de Tadillac allèrent chasser
le matin, & se rendirent au château à l'heure de dîner, avec quantité
de gibier. La beauté du jour fit naître aux dames l'envie d'aller se
promener dans un bois qui environnoit le jardin. Le baron de Tadillac
voulut leur donner le divertissement de la chasse, MM. de Livry eurent
la même complaisance, & ils prièrent madame la vicomtesse d'envoyer
querir au château deux chiennes courantes qui leur avoient servi le
matin.
Ce fut un plaisir singulier pour les dames, de voir ces messieurs, qui
tiroient tous trois à merveille, ne manquer pas un coup. La vicomtesse
admiroit l'adresse du baron, & lui donnoit sans cesse des louanges.
Saint-Urbain, toujours attentive à persécuter Fatville, lui demanda
pourquoi il ne tiroit pas; elle lui persuada qu'il avoit l'air adroit
à cet exercice. Le conseiller, enorgueilli de cet éloge, prit le fusil
d'un garde-chasse, & se mit en devoir de tirer; mais il s'y prit
si mal, que son coup, passant loin du gibier à qui il en vouloit,
alla blesser une belle vache noire qui se promenoit tranquillement à
quelques pas de là.
La vicomtesse entra dans une furieuse colère contre Fatville; la vache
noire étoit sa favorite, elle prenoit de son lait, & l'avoit nommée
Isis, pour mieux marquer son mérite. Cet accident le déconcerta; &
fâché à son tour de quelques paroles piquantes qu'elle lui avoit dites,
il commença à se dégoûter du commerce de la noblesse pour lequel il
avoit eu jusques alors beaucoup d'inclination, & s'en alla de colère
au château. La compagnie le suivit, & l'on y trouva, en rentrant, tout
prêt pour la représentation de Penelope & du Florentin. Cette petite
pièce répandit tant de joie dans les cœurs, que personne ne voulut se
remettre au jeu après soupé, suivant la coutume des jours précédens. On
chercha quelque amusement qui demandât moins d'application, & l'on ne
fut pas long-temps à le trouver. Le baron proposa de faire une espèce
de loterie, avec promesse que chacun exécuteroit ce qui seroit porté
au billet qui lui seroit échu; il en fit sept, les plia, & la marquise
de Briance les tira. Le premier fut pour la vicomtesse, il portoit:
_Vous direz un secret à quelqu'un de la compagnie._ Mon secret est
tout prêt, dit-elle en regardant le baron avec un air de finesse Le
second billet fut pour mademoiselle de Kernosy; elle y trouva: _Vous
direz un madrigal._ J'en serai quitte à bon marché, dit-elle; il ne
s'agira que d'avoir un peu de mémoire. La marquise donna le troisième
à Saint-Urbain; il y avoit: _Vous conterez une histoire._ Quel billet!
dit Saint-Urbain; en vérité, madame, vous vous seriez bien passée de
me le donner; j'aurois mieux aimé tout autre que celui-là. Nous ne
sommes jamais contens de ce qui nous arrive, répondit la marquise;
mais voyons le billet du baron: _Vous donnerez une fête aux dames dans
trois jours._ Après l'avoir lu, il s'écria, comme un homme effrayé:
Oh! que j'ai peur de mal obéir! La marquise donna ensuite un billet
au comte de Livri; il y trouva: _Vous critiquerez l'histoire qu'on va
conter._ Me voilà inspecteur de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le
comte; je l'avertis que j'en userai très-rigoureusement avec elle. Le
chevalier ouvrit son billet, c'étoit: _Vous remplirez des bouts-rimés._
La comtesse de Salgue trouva dans le sien: _Vous écouterez les autres._
Tant mieux, dit-elle, me voilà bien contente d'être l'assemblée. La
baronne de Sugarde lut ensuite ce qui lui étoit échu; il y avoit: _Vous
donnerez des bouts rimés._ Voyons, dit la marquise, ce que la fortune
me garde; elle ouvrit son billet, & lut: _Vous direz une chanson._
Cela ne sera pas difficile, dit-elle; mais voici encore le billet de
Fatville; tenez, monsieur, lui dit-elle en le lui présentant, tirez
quel sera votre sort. Il y trouva: _Vous irez savoir des nouvelles
d'Isis._ On rit de cette folie, qui renouveloit le souvenir de son
adresse à la chasse; il se douta bien que ce billet avoit été fait
exprès. En effet, la marquise l'avoit mis à part, de concert avec le
baron, & avoit tiré les autres au hasard.
Allons, dit le baron en s'asseyant, qu'on exécute tout ce que les
billets portent; c'est à moi d'ordonner, parce que je conduis le
jeu. Madame la vicomtesse aura la bonté de commencer: elle se leva
gravement, & lui dit en secret avec un air mystérieux, qu'elle le
trouvoit digne de son estime. Le baron lui répondit peu de chose, afin
de paroître un fidèle dépositaire du secret qu'on venoit de lui confier.
Mademoiselle de Kernosy eut l'applaudissement de toute la compagnie sur
son madrigal, qu'elle récita de mémoire, & mademoiselle de Saint-Urbain
remit à conter son histoire après le souper, suivant l'ordre que le
baron lui prescrivit dans le moment qu'elle alloit en commencer le
récit, afin, lui dit-il, que la compagnie ait un amusement agréable
toute la soirée, & que M. le comte ait plus de loisir pour la
critiquer. C'étoit ensuite le rang du baron pour s'acquiter de ce que
son billet ordonnoit. Il fixa le jour de la fête qu'il devoit donner,
prenant un temps raisonnable, afin d'y mieux réussir, & continua
à donner les ordres. Allons, M. le chevalier; il est présentement
question de vos bouts-rimés. Je ne puis les remplir, dit le chevalier,
madame la baronne ne me les a pas donnés; vous savez que son billet le
commande. Elle pria qu'on l'aidât à les faire. Le chevalier prit la
plume, chacun y mit son mot, & voici les bouts-rimés tels qu'on les lui
donna.
_ambroisie._
_tourbillon._
_carillon._
_fantaisie._
_frénésie._
_vermillon._
_papillon._
_Asie._
_cordon._
_abandon._
_lumière._
_destin._
_première._
_lutin._
Cela n'est pas trop facile à remplir, dit le chevalier en les relisant.
Mademoiselle de Saint-Urbain se seroit bien passée d'y placer le
lutin; je vois bien qu'il est destiné à tourmenter même les poëtes de
ce château. On badina sur cette pensée. Madame de Salgue ne la releva
point, mais elle dit à la compagnie: _Pour moi, je remplis mon devoir
en écoutant les autres._ Madame de Briance ne laissa pas tomber la
pensée du lutin; elle s'étendit sur la malignité de cet esprit, & sur
la fermeté de M. de Fatville, qui en avoit bravé plusieurs avec une
intrépidité incroyable, sans qu'il lui en fût arrivé aucun accident:
elle chanta un moment après ces paroles sur un air nouveau, pour
s'acquitter du devoir qui lui étoit prescrit.
_Importune raison, n'agitez plus mon cœur,
Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.
Mon berger me promet une éternelle ardeur;
Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,
Il fait le bonheur de ma vie._
Cette chanson plut infiniment: on la répéta tant de fois, que toute la
compagnie en savoit l'air aussi bien que les paroles. M. de Fatville
seul ne chantoit point; il ne savoit pas la musique. Le baron lui
demanda des nouvelles d'Isis. Si nous étions à Rennes, répondit-il, je
n'en aurois que de bonnes à vous apprendre; je l'aurois fait panser par
le meilleur chirurgien, & madame la vicomtesse ne seroit plus fâchée.
Tout le monde lui fut bon gré de cette plaisanterie. Le chevalier de
Livry dit qu'il avoit rempli les bouts-rimés; la curiosité attira
aussi-tôt la compagnie pour les entendre, & il lut ce qui suit:
SONNET.
_Le plus charmant de ceux qui vivent d' ambroisie,
Sur vous porte à mon cœur de feux un tourbillon
De rivaux, de jaloux, l'importun carillon,
Sans cesse, en vous aimant, troublent ma fantaisie._
_Je sens qu'auprès de vous, ma douce frénésie
Me fait craindre, pâlir, me met du vermillon;
J'éprouve par vos yeux le sort du papillon,
Ils auroient pu dompter le vainqueur de l'Asie._
_La parque, de mes jours va couper le cordon,
J'en laisse avec plaisir la trame à l' abandon:
Sans vous, l'amour me fait mépriser la lumière._
_Ce dieu vous attendoit pour fixer mon destin;
Je badinois ailleurs; vous êtes la première
Qui m'ayez fait sentir ce que peut ce lutin._
Ce sonnet ne laissa pas d'être bien reçu, quoiqu'il fût venu impromptu,
& qu'il eût été composé de même. A la campagne, on ne se mêle que de
critiquer l'histoire de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le comte,
encore faut-il que l'ordonnance d'un billet de loterie y soit formelle.
Le rang de Saint-Urbain étant venu pour conter, elle dit, que n'ayant
voulu surprendre personne par des aventures fabuleuses, on seroit plus
content d'entendre une histoire tirée d'Athénée, auteur grec, dont il y
a une traduction françoise. Incontinent après cette espèce de prologue,
elle commença son récit.
HISTOIRE _DE ZARIADE_.
Histaspe, qui commandoit dans la Médie, eut deux fils, que les peuples
appelèrent les enfans de Venus & d'Adonis, parce qu'ils avoient l'air
divin, qu'ils étoient parfaitement bien faits, & que leur beauté
attiroit les yeux de tout le monde.
L'aîné, qu'on nommoit Zariade, alla donner des lois, dans sa première
jeunesse, à tout le pays qui s'étend depuis la mer caspienne jusqu'aux
bords du Tanaïs. Ce prince s'étant un jour fatigué à la chasse,
se coucha sous une touffe d'arbres, près d'une fontaine, dont le
murmure agréable le jeta dans un profond sommeil, & lui procura un
repos tranquille en apparence, mais qui porta bien des troubles dans
son cœur. Il vit en songe une jeune personne magnifiquement vêtue,
couchée sur un lit de gazon au milieu d'un jardin délicieux; elle
tenoit dans ses mains un petit portrait, que le dieu couronné de pavots
venoit de lui présenter. Qu'il est beau! s'écria-t-elle en regardant ce
portrait avec attention (c'étoit celui de Zariade); il crut l'entendre
parler, & le son de voix de cette jeune personne, qui charmoit par
l'éclat de sa beauté, fit une telle impression sur son esprit, que rien
ne put jamais effacer l'idée qu'il en avoit conçue. Quelle divinité,
dit-il en s'éveillant, l'amour vient-il de me faire voir! Seroit-il
possible que ce ne fût qu'une vaine idée? Non, sans doute, ce dieu l'a
formée pour triompher de tous les cœurs. Zariade n'étoit plus occupé
que de ce songe, son cœur en étoit pénétré; & il se désespéroit
de ne pouvoir apprendre si cette merveilleuse beauté n'étoit qu'une
belle idée, dont l'univers n'avait point d'original. Il savoit
peindre mieux qu'homme de son temps, & ne pouvant plus vivre éloigné
de cet objet divin, il fit le portrait de cette aimable personne,
dont l'amour avoit si fortement gravé les traits dans sa mémoire; il
le mit dans son cabinet, & ceux qu'il y introduisoit l'admiroient
comme un chef-d'œuvre de la nature & de l'art. Ce prince, croyant
diminuer ses inquiétudes, apprit son aventure à ses confidens, & aux
grands de sa cour qu'il chérissoit le plus; ils plaignirent son amour,
mais c'étoit un foible remède. Un prince étranger étant arrivé à la
cour, demanda la permission de lui faire la révérence. Zariade le
reçut dans son cabinet: après les complimens ordinaires en pareille
rencontre, le grand nombre de curiosités inestimables qui se trouvoient
rassemblées dans ce beau lieu, fut le sujet de la conversation. Le
prince étranger, surpris de voir le portrait que Zariade avoit mis au
milieu de plusieurs tableaux des plus fameux peintres de l'antiquité,
s'arrêta long-temps à le considérer; & dans l'étonnement où cette
excellente pièce l'avoit mis, il lui échappa de dire: on n'a jamais vu
une ressemblance si parfaite. Ces paroles fixèrent d'abord l'attention
de Zariade; l'amour, la joie, & la curiosité l'agitèrent à la fois;
mais s'étant un peu remis de ce premier transport, qui lui causoit un
plaisir si peu espéré, il demanda quel climat fortuné avoit vu naître
cette divine personne.
Elle se nomme Otadis, répondit le Prince étranger; je l'ai vue mille
fois à la cour de son père Omarte; il règne sur les provinces qui sont
au delà du Tanaïs. Quoi! s'écria Zariade, c'est la princesse Otadis
dont j'ai ouï parler comme de la plus belle personne de l'Asie! mon
destin est trop heureux. L'étranger qui annonçait une si agréable
nouvelle, fut comblé d'honneurs & de présens. On lui fit confidence du
songe, & de la passion qu'il avoit fait naître pour la belle Otadis.
Cet étranger accepta la proposition qu'on lui fit d'accompagner les
ambassadeurs que Zariade vouloit envoyer à la cour d'Omarte, & partit
en diligence avec eux, afin de se rendre au plutôt à cette cour, où
étant arrivés ils demandèrent la belle Otadis en mariage pour leur
prince.
Omane savoit quelle étoit la puissance de Zariade, il avoir entendu
parler de ses vertus & de ses grâces; mais il ne vouloit pas éloigner
de lui la princesse sa fille: elle étoit héritière de ses états, &
n'ayant point d'enfant mâle, son intention étoit qu'elle prît pour
époux un prince de son sang.
Otadis n'avoit pu se résoudre à faire un choix si contraire au
sentiment qu'elle renfermoit dans son cœur; l'amour l'avoir blessée
du même trait dont il avoir enflammé le beau Zariade: le dieu des
songes lui avoit représenté le jeune prince avec des charmes qui
séduisoient les cœurs; & la princesse, fidèle à cette belle idée,
méprisoit tous ceux qui se présentoient pour époux. Rien n'étoit
comparable à cet objet dont son imagination étoit remplie, elle ne
pouvoit en aimer d'autres: ce n'étoit point un ouvrage de la nature,
les dieux l'avoient formé.
Cependant le prince étranger que Zariade avoit chargé de voir Otadis de
sa part, fit demander une audience qu'on lui accorda. En se prosternant
devant cette princesse, il dit que Zariade, fils d'Histaspe, souverain
de la Médie, & le plus beau de tous les hommes, l'assuroit de ses
profonds respects; qu'il l'envoyoit pour lui apprendre le désir ardent
qu'il avoit de la posséder, depuis que les dieux lui avoient fait voir
en songe sa beauté surnaturelle, seule capable de le rendre heureux.
La conformité de leur destinée commença d'intéresser Otadis pour
Zariade: mais quel fut son étonnement, quand l'étranger, lui présentant
le portrait du prince, lui fit connoître que c'étoit le même que
l'amour & le sommeil lui avoit présenté, & dont ils lui représentoient
l'idée continuellement. Quelle fut alors sa douleur; de ce que son
père vouloit renvoyer les ambassadeurs sans leur accorder la demande
qu'ils avoient faite. Sa passion l'obligea à en faire confidence à ce
généreux étranger, qui lui parut si zélé pour Zariade. Peu de temps
après, les ambassadeurs eurent leur audience de congé; il retourna avec
eux, portant à leur maître la triste nouvelle du refus d'Omarte; mais
il calma la colère où le prince alloit s'emporter, par le récit fidèle
qu'il lui fit en particulier de tout ce que la belle Otadis avoir dit
en sa faveur, & des véritables sentimens de son cœur, dont elle lui
avoit révélé le secret.
Zariade, transporté d'amour, leva des troupes, & les conduisit en
diligence sur les bords du Tanaïs, dans l'espérance de forcer Omarte,
par sa valeur, à lui accorder la princesse sa fille, ou de s'en rendre
le maître à quelque prix que ce fût. Il fit construire plusieurs ponts
de bateaux sur le fleuve, afin que son armée passât plus facilement,
& renvoya cependant l'étranger à la cour d'Omarte, où il devoit voir
secrètement Otadis, & l'instruire de tout ce qui se préparoit pour le
succès de cette entreprise.
Ce prince infatigable alloit sans cesse sur les bords du Tanaïs
encourager les travailleurs. Etant un jour appliqué à maintenir le bon
ordre parmi eux, afin de prévenir l'embarras qui auroit pu empêcher que
leurs ouvrages ne fussent promptement achevés, il vit arriver dans un
petit bateau un homme de bonne mine; c'étoit le prince étranger son
favori: Hé bien, lui dit-il en l'embrassant, la divine Otadis a-t-elle
aprouvé le dessein que mon amour a formé pour elle? Oui, seigneur,
répondit l'étranger, l'adorable Otadis seroit à vous si son cœur
régloit sa destinée; mais il n'est plus temps de vous cacher que l'on
doit célébrer son hymenée dans trois jours, & vous feriez inutilement
après la conquête de toute l'Asie. Omarte est absolu, Otadis n'osera
résister à ses ordres: après un superbe festin, elle recevra une coupe
d'or de la main de son père, c'est la coutume en ce pays, & elle la
présentera à l'heureux mortel dont on aura fait choix pour être son
époux. Allons donc la recevoir tout à l'heure cette coupe précieuse,
s'écria le beau Zariade tout transporté d'amour & de colère: allons
troubler ce cruel hyménée, ou mourir aux pieds d'Otadis. Dès lors, ne
consultant plus que son désespoir, abandonnant tout à coup son armée,
il partit secrètement, suivi seulement du prince étranger & d'un petit
nombre des siens: après avoir traversé le Tanaïs sur un des ponts qui
venoit d'être achevé, il se jeta dans un petit char attelé de huit
chevaux d'une vitesse si prodigieuse, qu'en trois jours il arriva
à la cour d'Omarte, où il prit un habit semblable à ceux que l'on
porte dans ce pays, crainte qu'on ne le remarquât. Etant entré dans le
palais, il pénétra dans la salle du festin, où il vit Otadis qui tenoit
déjà la coupe d'or qu'Omarte venoit de lui donner. Le chagrin d'être
si près du moment qui alloit décider de sa destinée, lui fit répandre
quelques larmes qui augmentèrent encore sa beauté; elle sortit de la
salle du festin, accompagnée seulement de ses femmes, pour aller, selon
sa coutume, faire sa prière dans la chambre prochaine.
Zariade la suivit, entra adroitement dans cette chambre, & s'approchant
de la princesse: Me voici, dit-il, prêt à vous délivrer de la tyrannie.
Otadis l'auroit pris pour un dieu accouru à son secours, si elle eût
pu le méconnoître; mais ses traits étoient trop bien gravés dans son
cœur; elle lui présenta la coupe d'or qui décidoit le choix de
son époux, & consentant qu'il l'enlevât, ils se sauvèrent tous deux
par un degré où peu de personnes les pouvoient rencontrer, & de là,
traversant les jardins du palais, ils gagnèrent la porte où le char du
fortuné Zariade les attendoit avec l'escorte & l'étranger son favori.
Dès qu'ils y furent montés, ils firent une diligence si prodigieuse,
qu'ils étoient sur les bords du Tanaïs avant qu'Omarte, affligé de
l'enlèvement de la princesse sa fille, eût pu apprendre quel étoit
celui qui avoit entrepris une action si téméraire.
On passa ce fleuve sur le pont de bateaux dont nous avons parlé.
Zariade, sans perdre de temps, mena la princesse dans son camp, où leur
hyménée fut célébré avec toute la magnificence imaginable. Cette union
remplit de joie toute l'armée. Otadis fit de grandes largesses; Zariade
se trouva au comble du bonheur, par la possession d'une princesse
aussi vertueuse qu'elle étoit belle. Les deux époux envoyèrent des
ambassadeurs vers Omarte, pour lui demander pardon, & pour le prier de
donner son consentement à cette union. Il savoit combien Zariade étoit
digne de la princesse, ainsi il signa la paix, ce qui mit le comble à
la félicité des deux jeunes époux.
* * * * *