La reine, qui venoit d'apprendre que son fils avoit fait réveiller

tout le monde, le voyant animé excessivement, & parlant avec une gaîté

qu'il avoit perdue depuis long-temps, craignit qu'il ne lui fut arrivé

quelque accident. Ce qu'il disoit cependant étoit si juste, si suivi, &

de si bon sens, qu'hors ce mariage si précipité, elle le trouvoit comme

elle l'avoit toujours vu: elle lui demanda seulement quelle étoit la

personne qu'il choisissoit. Vous en serez charmée, madame, lui répondit

le jeune roi; je ne puis vous en dire d'avantage.

Zélindor s'occupa jusqu'au jour à faire meubler un appartement pour sa

divine princesse. Ce soin, qui le remplissoit de son idée, lui parut le

plus agréable; aussi rien n'étoit si galant & si bien entendu.

Les dames du palais, éveillées par cette nouvelle, & n'entendant

point nommer la personne que le roi épousoit, se flattèrent toutes en

particulier d'être l'objet de son choix; aussi ne négligèrent-elles

rien pour leur parure. Elles croyoient n'y pouvoir employer assez de

temps, quoique ce ne fût qu'au soir de ce jour qu'il falloit se trouver

dans la galerie: plus d'une avoit le cœœur touché pour le jeune roi.

L'heure arrivée, le palais illuminé superbement, la reine & les dames

se rendirent dans la galerie, qui brilloit de tant de lumières,

qu'elles auroient fait honte au plus beau jour. Le jeune Zélindor, plus

charmant encore, & paré avec tout ce que l'art pouvoit ajouter à sa

figure noble, parut enfin; & promenant ses regards sur cette foule de

beautés: En vérité, mesdames, leur dit-il, j'aurois un sensible regret

de n'avoir pas fait choix entre vous d'une beauté digne du trône, si

celle qui va paroître ne me justifioit. A ces mots, s'étant assis sur

son trône, il ordonna qu'on allât chercher son ourse.

Tout le monde se regarda, ne concevant pas ce que le roi en pouvoit

faire. On se disoit tout bas; le roi va-t-il l'épouser?

L'ourse parut; elle étoit conduite par deux princes du sang, qui

tenoient chacun un bout de l'écharpe du roi, qu'elle avoit au cou. A

son approche, le jeune roi descendit de son trône, & touchant doucement

du bout de son sceptre la tête de l'ourse: Paroissez, belle princesse,

lui dit-il, & venez effacer, par vos charmes, l'injure que je fais à

tant de beautés.

Ces mots étoient à peint prononcés, que la peau d'ours tomba, & que

l'admirable Noble-Epine, paroissant dans tout son éclat, éclipsa toutes

celles qui avoient prétendu jusqu'alors à la beauté.

La fée Azerole se fit voir dans ce moment; elle avoit elle-même paré la

princesse; ainsi l'on peut juger que rien ne manquoit à son ajustement.

Zélindor se jeta aux pieds de Noble-Epine, qui le releva tendrement, &

lui donna sa belle main.

Les noces se célébrèrent avec une magnificence royale, & les deux

époux, charmés l'un de l'autre, vécurent dans une union & une

tendresse qui devroient faire mourir de honte le vulgaire grossier, qui

croit que l'hymen est le tombeau de l'amour.

Zélindor eut de la reine Noble-Epine, en moins de deux années, deux

fils aussi charmans qu'eux-mêmes.

Depuis ce qui étoit arrivé à Noble Epine, Rhinocéros n'avoit cessé de

la chercher, & de tourmenter la pauvre Coriande, qu'il accusoit d'avoir

favorisé l'évasion de la princesse. Quand il revenoit bien las de ses

courses, il la battoit à la laisser pour morte; mais Coriande étoit si

attachée à sa maîtresse, qu'elle aimoit encore mieux souffrir toutes

les fureurs de l'ogre, qu'apprendre que ce monstre l'eût trouvée.

Il fit tant de recherches cependant, qu'enfin il découvrit que la

princesse étoit dans le royaume de la Félicité, & qu'elle en avoit

épousé le souverain. Cette nouvelle lui causa une rage si grande, qu'il

auroit dévoré Coriande, s'il n'eût pensé que c'étoit lui faire trop

de plaisir que de la faire mourir si vîte. Il lui apprit qu'il savoit

où étoit Noble-Epine, & jura, par les plus affreux blasphêmes, qu'il

alloit s'en venger; il prit Coriande, & l'attachant aux aîles d'un

moulin à vent, il lui dit qu'elle tourneroit ainsi jusqu'à son retour,

qu'il la mangeroit avec sa maîtresse, après les avoir fait rôtir à

petit feu.

Il ne savoit pas que la bonne Azerole protégeoit aussi Coriande:

connoissant son attachement pour Noble-Epine, elle fascina les yeux de

l'ogre, qui, croyant battre Coriande, ne battoit cependant qu'un sac

d'avoine, le même qu'il attacha au moulin.

Il partit enfin avec des bottes de sept lieues, & arriva bientôt au

royaume de la Félicité. On lui apprit le bonheur dont jouissoit la

reine, il en pensa enrager de fureur. Il se contint cependant, &

s'étant logé dans un des faubourgs de la capitale, il se déguisa en

marchand de quenouilles, n'ayant que ce moyen d'entrer dans le palais,

où la reine auroit pu le reconnoître; il s'avisa donc de courir les

rues d'autour, & de crier à tue-tête: _Quenouilles d'or & fuseaux

d'argent à vendre._

Les nourrices & les gouvernantes des petits princes étoient aux

fenêtres, & cette marchandise leur plaisant fort, elles firent monter

le marchand dans leur chambre. Si elles furent surprises de son

effroyable figure, elles avoient encore plus d'envie des quenouilles,

& les marchandèrent. Je suis, leur dit-il, plus curieux qu'empressé

d'avoir de l'argent. Je sais cependant que mes quenouilles & mes

fuseaux valent des royaumes; mais je vous les donnerai toutes six, si

vous voulez me laisser passer une seule nuit dans la chambre des petits

princes: j'ai de l'ambition, & je serai fort considéré dans mon pays,

si je puis me vanter d'avoir eu cet honneur. Voyez si vous le voulez; à

ce prix, mes quenouilles & mes fuseaux seront à vous.

Les nourrices & les gouvernantes, étonnées de la bêtise du marchand,

poussées du désir d'avoir des trésors à si bon marché, & n'y voyant

d'ailleurs nul inconvénient, accordèrent sa demande, & lui dirent de

revenir le soir, qu'il auroit un bon lit dans la chambre des petits

princes. Il parut charmé, laissa ses quenouilles, revint le soir, & se

coucha comme il l'avoit demandé.

Dès qu'il fut assuré que les nourrices dormoient profondément, il se

leva doucement, entra dans la chambre de la reine, qu'il savoit être

proche de celle de ses enfans, prit dans la gaîne qui étoit attachée au

chevet du lit de cette princesse, un couteau qu'elle portoit toujours à

sa ceinture, en égorgea impitoyablement les deux jeunes princes, puis

vint doucement remettre le couteau dans la gaîne, et se sauva au plus

vîte.

Dès que les nourrices & les gouvernantes furent éveillées, elles

s'étonnèrent de ne plus trouver le marchand de quenouilles, imaginèrent

qu'il leur avoit dit qu'il étoit pressé de retourner dans son pays,

& que sans doute il étoit parti dès le matin: mais quelle fut leur

douleur & leur étonnement, lorsqu'approchant des berceaux des jeunes

princes, elles virent ces beaux enfans égorgés & noyés dans leur sang.

Elles jetèrent des cris affreux; tout le palais accourut, le roi & la

reine y furent eux-mêmes. Quel spectacle pour eux! Le désespoir du

roi, la douleur mortelle de la reine, les cris douloureux de toute la

cour rendoient encore plus horrible ce funeste moment. On ne savoit

qui accuser d'un si énorme crime; les gouvernantes & les nourrices se

gardèrent bien de révéler leur fatal secret, & il fallut emporter la

reine, qui s'étoit évanouie dans les bras de son époux.

Vainement on chercha l'auteur de cette tragique aventure; tout ce que

le roi fit publier fut inutile, les récompenses les plus excessives

firent aussi peu d'effet. Rhinocéros savoit seul son secret, & étoit

bien sûr qu'il ne seroit pas révélé.

L'ogre s'étoit caché dans un autre quartier de la ville, & ayant

dépouillé l'habit de marchand, il avoit pris celui d'astrologue.

Il attendoit paisiblement que la curiosité & la douleur du roi

l'amenassent chez lui; ce qui arriva en effet. On dit tant & tant

devant le prince qu'il y avoit un homme merveilleux qui dévoiloit

le passé & l'avenir si clairement, on en cita tant d'exemples, que

Zélindor voulut essayer de ce fameux devin: il y alla en personne, &

l'interrogea sur l'affreux massacre de ses enfans.

L'astrologue, ravi en lui-même de pouvoir faire une horrible

méchanceté, dit gravement au jeune roi, que la coupable étoit

dans son palais: il frémit à ces paroles. Le prétende astrologue

poursuivit, & l'assura que s'il failoit appeler toutes les femmes

qui y étoient enfermées, & qu'il visitât lui-même les couteaux qu'il

trouveroit pendus à leurs ceintures dans une gaîne, il découvriront

infailliblement la meurtrière, dont le couteau seroit encore sanglant.

Le roi étonné suivit les conseils de ce monstre dès qu'il fut rentré

dans son palais, & ne trouva nulle marque de ce qu'il cherchoit.

Il retourna donc le lendemain chez l'astrologue, & lui dit que ses

perquisitions avoient été vaines. Vous n'avez pas bien cherché, reprit

cet infame en feignant une grande colère de ce qu'on sembloit douter de

sa science. Comment, répondit le roi, vous vouliez que je fouillasse

la reine ma mère & la reine ma femme? Sans doute, reprit l'affreux

Rhinocéros, & je vous conseille de n'y pas manquer.

Zélindor n'ajouta nulle foi aux paroles de l'astrologue, & revint

fort triste. La reine sa femme vint à lui les bras ouverts; il pâlit

en approchant de cette princesse, dès qu'il apperçut une gaîne à son

coté: il la prit, l'ouvrit, & en tira le couteau encore teint de sang.

Ah! perfide, s'écria-t-il. A ces mots, il tomba évanoui dans les bras

de ceux qui l'avoient suivi. La reine, tout effrayée, demanda ce que

c'étoit, & ce qu'avoit le roi son mari: on le lui apprit. Quelle

horreur! quel mensonge! s'écria l'innocente Noble-Epine. Moi, j'aurois

égorgé mes chers enfans! Elle n'en put dire davantage, & se laissa

tomber comme morte sur un canapé. Le roi, qui la vit dans ce triste

état en ouvrant les yeux, les détourna aussi-tôt, & ordonna qu'on la

conduisît à la tour, ce qui fut exécuté tout de suite, & on ne lui

laissa que deux femmes pour la servir. On instruisit son procès sur des

apparences trompeuses, & elle fut condamnée à être brûlée toute vive.

Cette pauvre princesse, à peine revenue de son évanouissement, se

voyant dans un lieu affreux, & ses deux femmes fondant en larmes,

leur demanda s'il étoit possible que le roi son époux la soupçonnât

seulement d'avoir massacré ses fils. On lui dit qu'oui, & de plus,

que sa condamnation étoit déjà prononcée. O ciel! s'écria cette reine

malheureuse, de quoi suis-je coupable, pour mériter un pareil supplice?

Quoi! Zélindor m'accuse & me condamne sans m'entendre? J'ai perdu sa

tendresse, je n'ai plus qu'à mourir.

Le roi, de son côté, percé d'un coup mortel, ne put se résoudre à voir

mourir Noble-Epine, quelque coupable qu'il la crût; & voyant qu'on

avoit dressé le bûcher, & qu'on alloit déjà y attacher la reine, il fit

ouvrir les portes du palais, & descendit dans la place publique, dans

l'instant que l'innocente reine sortoit de sa tour avec une constance

aussi assurée que modeste. Arrêtez, s'écria-t-il. Sa voix étoit si

foible & si tremblante, qu'à peine on l'entendoit, & la reine montoit

sur le bûcher.

Le barbare Rhinocéros, travesti pour la troisième fois, étoit dans la

place parmi le peuple, pour repaître ses yeux cruels du supplice de

l'infortunée Noble-Epine. Il animoit le peuple par ses discours, &

racontoit, avec des circonstances horribles, comment la reine avoit

égorgé ses enfans.

Tout à coup, ô prodige! un nuage épais partit de l'orient & vint fondre

sur le bûcher, qu'il inonda d'une pluie d'eau de fleurs d'orange. Alors

il s'ouvrit, & laissa voir sur un char de rubis la belle fée Azerole,

avec le père & la mère de la jeune reine, les deux petits princes assis

à leurs pieds sur des carreaux magnifiques, & la fidèle Coriande tenant

leurs lisières.

Roi crédule, & pourtant excusable, dit la fée, voilà à quoi une

tendresse excessive pour tes enfans t'alloit exposer. Noble-Epine

alloit périr, & te rendre à jamais inconsolable. C'est celui-ci qu'il

faut punir, ajouta-t-elle en touchant de sa baguette d'or l'affreux

Rhinocéros. C'est lui qui a cru consommer le crime, & qui en a

méchamment accusé la reine.

L'ogre resta immobile, par le pouvoir subtil de la baguette. La fée

mit sur son char la belle Noble-Epine, & conta toute son histoire.

Le peuple charmé, & qui change toujours suivant les impressions

différentes dont on l'affecte, n'attendit pas que la fée eût achevé de

parler; il saisit Rhinocéros, & le jeta dans le bûcher, qui, étant déjà

allumé, consuma en un moment le méchant ogre. Zélindor tout en larmes

conjura la fée d'obtenir son pardon de la belle reine. Noble-Epine se

jeta dans les bras de son époux, & l'embrassa tendrement. Une scène si

touchante fit crier à tout le monde: Vive le roi Zélindor & la reine

Noble-Epine!

Les deux époux conjurèrent la fée d'entrer dans leur palais avec le

roi & la reine qu'elle amenoit. Cette illustre compagnie y fut reçue

avec des acclamations sans pareilles; les trompettes & les tambours

ne cessèrent de sonner & de battre pendant huit jours. La jeune

Noble-Epine présenta son époux au roi & à la reine ses père & mère, qui

le remercièrent bien d'aimer tant leur fille. La fée les doua de toutes

sortes de bonheur, & ils vécurent heureux une multitude d'années.

* * * * *

Le comte de Livry ayant cessé de parler, tout le monde loua sa mémoire;

madame la vicomtesse enchérit encore sur les autres, & loua sa

complaisance. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je me reproche

fort la longueur de ce conte; mais à peine m'en souvenois-je, & je

crois y avoir ajouté des choses qui ne sont pas dans l'original. La

vicomtesse répondit qu'apparemment cet original n'étoit pas si bien, &

qu'elle s'en tenoit à sa manière de raconter. On parla encore quelque

temps des personnages de ce conte; & comme il étoit heure de laisser

retirer madame la vicomtesse, on lui souhaita le bon soir, & chacun se

retira, fort content de ce qu'il venoit d'entendre.

Les deux charmantes sœœurs conduisirent madame de Briance dans son

appartement, & y restèrent à leur ordinaire; le comte & le chevalier

de Livry s'y rendirent; le baron de Tadillac y vint aussi-tôt.

Saint-Urbain lui demanda s'il avoit vu madame de Salgue; il joua

l'amant discret, & assura qu'il ne lui parloit qu'en public; que sa

plus grande passion étoit celle de voir bientôt madame la vicomtesse

absolument déclarée en sa faveur; qu'elle lui juroit une éternelle

tendresse; mais qu'il n'étoit pas d'humeur à demeurer des années

entières à soupirer & à se plaindre. Madame de Briance dit que la

vicomtesse vouloit filer le parfait amour, & s'en tenir là; qu'il

falloit que chacun songeât à ses affaires, & qu'on s'assemblât le

lendemain au soir pour dire son avis, & trouver un expédient qui

pût les assurer d'un heureux succès. MM. de Livry n'avoient point

d'autre intérêt; le baron ne tendoit aussi qu'à une heureuse fin;

ils approuvèrent tous trois ce sentiment, & madame de Briance les

congédia. Kernosy & Saint-Urbain étant restées seules, la prièrent avec

instance de leur apprendre la suite de ses aventures. La marquise, qui

s'y étoit engagée, & ne pouvoit s'en dispenser honnêtement, eut la

complaisance de continuer ainsi son histoire.

_Fin de la première partie._

[Illustration]

_SECONDE PARTIE._

_Suite de l'histoire de madame_ DE BRIANCE.

Vous vous souvenez sans doute, mesdemoiselles, que mon frère étoit

guéri de sa blessure, & que Tourmeil commençoit à se mieux porter; sa

plus grande peine étoit alors l'appréhension que le retour de sa santé

ne le mît bientôt en état de quitter la maison de mon père, & ne le

privât du bonheur de me voir tous les jours; car c'est ainsi qu'il en

parloit. Il ne sortoit pas encore du lit quand M. de Briance reçut des

lettres qui l'avertissoient que sa présence étoit nécessaire à Paris,

pour le jugement d'un procès fort important, que ses parties pressoient

avec chaleur pendant son absence, dans le dessein de s'en prévaloir. M.

de Briance connut quelle étoit leur intention, prépara tout pour son

départ, & vint en apprendre la nouvelle à Tourmeil. De là ayant passé

dans l'appartement de mon père, ils y demeurèrent long-temps enfermés

ensemble, & n'en sortirent qu'à l'occasion de mes frères qui parurent:

il les aborda en prenant congé d'eux, & il les pria de continuer leurs

soins pour le malade qu'il lassoit chez-eux, dont la blessure, qui

alloit tous les jours de mieux en mieux, faisoit espérer une prompte

guérison.

Le lendemain, mon père étant avec mon frère le chevalier dans son

cabinet, reçut une lettre de M. de Briance: on le vint demander, il

sortit brusquement après avoir mis cette lettre dans un bureau qui

n'étoit point fermé: mon frère me l'ayant aussi-tôt apportée, nous

courûmes ensemble dans la chambre de Tourmeil, ne doutant point qu'elle

ne nous découvrît le sujet de leur conférence que nous avions tous

grande envie de savoir. Voici ce qu'elle contenoit.

_Je pars avec un véritable chagrin de vous quitter, Monsieur;

mais j'espère vous réjoindre dans un mois ou deux: j'attendrai

le temps avec impatience, puisque, suivant la parole que vous

m'avez fait l'honneur de me donner, je puis compter de terminer

l'affaire que vous avez conclue, ce que je souhaite extrêmement.

Vous en parlerez à Mademoiselle de Livry quand vous le jugerez

à propos, je crois qu'elle ne la trouvera pas désavantageuse.

Continuez, je vous prie, Monsieur, toutes vos bontés pour

Tourmeil._

LE MARQUIS DE BRIANCE.

Quelle fut notre joie à la lecture de cette lettre! Mon père & M. de

Briance nous paroissoient d'accord pour faire notre bonheur: je livrai

mon cœœur à tout le penchant que j'avois pour Tourmeil, qui de son

côté étoit dans des transports de joie qu'on ne sauroit exprimer: je le

regardois comme un époux choisi par mon père & par mon inclination. Mes

frères étoient charmés de cette alliance qu'ils avoient tant souhaitée;

& ils furent incontinent remettre la lettre dans le bureau de mon père,

afin qu'il ne s'aperçut pas de ce petit vol.

Tourmeil étant enfin rétabli en parfaite santé, alla remercier mon

père, & se retira ensuite dans la maison de M. de Briance. Nous fûmes

très-surpris de voir une séparation si funeste; car nous ne nous

attendions pas à ce coup; au contraire, nous espérions que cette

occasion porteroit mon père à se déclarer en notre faveur; & ce qui

confirma le soupçon où nous étions qu'il n'eût changé de résolution,

fut une lettre de M. de Briance que Tourmeil venoit de recevoir, par

laquelle il lui marquoit de se rendre incessamment auprès de lui à

Paris, parce que ses affaires l'obligeoient d'y passer l'hiver.

Tourmeil, éloigné d'obéir, passa fort agréablement le carnaval dans

la ville de Rennes, où son mérite lui avoit attiré l'affection des

honnêtes gens. On n'y faisoit point de fête où on ne le mandât, & on

l'y recevoit d'une manière à lui faire entendre que s'il offroit ses

vœœux quelque part, ils feroient favorablement reçus: mais ne se

trouvant que dans les assemblées où j'étois, il me fut toujours fidèle,

& plus disposé à perdre sa fortune qu'à renoncer à notre amour.

Il feignit de n'avoir pas reçu la lettre de M. de Briance, afin

de n'être pas obligé d'y répondre; enfin ne pouvant différer plus

long-temps à lui écrire, il lui manda, pour avoir un prétexte de

demeurer auprès de moi, que sa blessure n'étoit pas encore parfaitement

guérie.

Quand ses affaires l'obligeoient d'être un jour sans me voir, il

m'écrivoit des lettres, ou il m'envoyoit des vers de sa façon, pleins

d'esprit & de feu: cela ne me paroissoit pas surprenant, car je sentois

bien que l'amour les lui dictoit.

Mon père se trouva obligé par honnêteté de permettre que j'allasse

passer deux jours chez une dame de ses amies, qui avoit une belle

maison près de Rennes. De quelque peu de durée que fût cette absence,

je la sentis vivement, & Tourmeil en étoit inconsolable. Je lui avois

expressément défendu d'y venir, je craignois mon père qui auroit pu

se fâcher de le voir s'introduire dans une compagnie où on ne l'avoit

pas appelé. Le lendemain de notre arrivée, en traversant la salle,

je rencontrai un jeune paysan qui me présenta une corbeille remplie

de très belles fleurs pour la saison; c'étoit le valet de chambre de

Tourmeil. Je n'eus pas le temps de lui faire connoître la joie que

l'attention continuelle de son maître me causoit. La dame chez qui nous

étions, survint; il l'aperçut & se retira promptement; car il avoit

ordre de ne se pas faire connoître. Je pris mon parti, ne doutant pas

qu'on ne l'eût vu entrer. Je crois, madame, lui dis-je, que je dois

vous remercier des galanteries que je reçois chez-vous; voilà ce qu'un

de vos gens vient de me donner. Je n'en ai aucun, me répondit-elle,

qui soit capable de faire une si jolie chose; mais je voudrois avoir

eu l'esprit de l'ordonner. Elle regarda la corbeille avec attention, &

en levant un bouquet qui étoit au milieu, elle y trouva un billet: je

demeurai un peu interdite, mais n'y voyant que de vers qui n'étoient

pas même écrits de la main de Tourmeil, je me rassurai. Les voici.

_Des sauvages climats, les plus tristes retraites

Perdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.

Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,

Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.

Les champs, en vous voyant paroître,

Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;

La brillante Reine des fleurs

A moins que vous, le droit d'en faire naître.

Les Dieux de ce séjour champêtre,

Au fond des bois contens de leur félicité

D'une éternelle liberté,

Contre le Dieu, qui des Dieux est le maître,

Ne feront plus en sûreté,

Ils vous rencontreront peut-être._

La Dame de la maison conta cette histoire à toute la compagnie; je

feignis toujours de croire que c'étoit d'elle que me venoient les vers

& les fleurs que j'avoit reçus: mon père le crut aussi, parce que je

n'en avois fait nul mystère.

Le lendemain, comme nous étions à table, nous entendîmes jouer les

meilleurs hautbois qu'il y eût à Rennes. On leur demanda qui les

avoit envoyés; ils répondirent qu'un homme étoit venu les chercher

de la part de la dame chez qui nous étions, & qu'il les avoit payés

fort-honnêtement, afin de les faire partir avec plus de diligence. Je

reconnus Tourmeil à cette nouvelle galanterie, qui fut encore mise sur

le compte de l'amie de mon père; car les hautbois soutinrent toujours

que c'étoit de la part qu'on les étoit allé chercher. En effet, on les

avoit trompés eux-mêmes. Jamais, dit-elle en riant, il ne m'en a si peu

coûté pour faire les honneurs de chez-moi.

Enfin nous retournâmes à Rennes, nous y arrivâmes tard; & j'allois me

mettre au lit, lorsque j'entendis des violons & des hautbois sous mes

fenêtres. Le concert étoit composé de ce qu'il y avoit de meilleurs

musiciens dans la ville; ils jouoient divers morceaux d'opéra, & les

folies d'Espagne que j'aime extrêmement. Peu après, une fort belle voix

chanta plusieurs couplets sur ce même air, avec un accompagnement de

théorbe. Voici les deux premiers, dont je me souviens encore:

_Je vais revoir l'adorable Silvie,

Ses doux appas embelliront ces lieux;

Seule, elle fait le bonheur de ma vie,

Pourrai-je encore le trouver dans ses yeux?

Dessus son teint la brillante jeunesse

Fait éclater ses dangereux attraits;

Le Dieu puissant qui nous charme & nous blesse,

Lui donne encor son pouvoir & ses traits._

La simphonie reprenoit à chaque couplet, & je n'ai jamais rien entendu

de si aimable: quels charmes pouvoient mieux enchanter mon cœœur! Mes

frères compritent bien qui étoit l'auteur de cette galanterie. Mon père

résolut dès ce moment de m'apprendre ses desseins, & de les déclarer

à tout le monde, afin d'écarter ceux qui pouvoient avoir quelque

penchant pour moi.

Le lendemain de notre retour à Rennes. Tourmeil vint au logis d'aussi

bonne heure que la bienséance le lui permit. Il me revit avec une

satisfaction que l'on ne connoît que quand on aime. Je lui demandai

à quoi il s'étoit occupé les deux jours qu'il avoit passés loin de

moi: sa réponse fut, qu'il n'étoit sorti qu'une fois de sa chambre,

n'ayant pu se dispenser d'aller le soir dans une maison où je ne devois

pas soupçonner qu'il eût dessein de se divertir, puisqu'il ne s'y

rencontroit ordinairement que des officiers subalternes, qui, malgré

leurs discours plats & hors de propos, étoient écoutés préférablement

aux gens d'esprit qui auroient eu de bonnes choses à dire, & que ce

goût dépravé l'avoit excité à faire des vers, sur des rimes devenues

fameuses par l'honneur qu'elles ont eu de servir pour la plus charmante

princesse du monde. Je pris le papier où il les avoit écrit, il

contenoit ce qui suit:

BOUTS RIMÉS.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 13 / 20 段