Dès que nous eûmes atteint l'âge d'apprendre quelque chose, mon père

quitta le château où il faisoit sa demeure ordinaire depuis la mort de

ma mère; il nous mena à Rennes, où il avoit une belle maison; il fit

venir de Paris un précepteur habile pour instruire mes frères, & je

puis dire que ce fut aussi pour moi; car mon père voulut que j'apprisse

le latin, la géographie, la fable, & l'histoire en même temps que

mes frères; il ne croyoit pas que l'ignorance dût être le partage

des femmes; il avoit trouvé, par l'exemple de ma mère, qu'un esprit

cultivé, & où la science est placée sans affectation & sans bannir les

agrémens naturels, a des graces toujours nouvelles, plus durables que

la beauté, & même plus aimables dans le commerce de la vie.

Mes frères réussirent parfaitement dans leurs études, & j'avois un

goût pour apprendre, qui me donnoit beaucoup de facilité. On ne

parloit que de nous dans toute la ville; on nous menoit dans les plus

célèbres compagnies, & l'on avoit pour nous une admiration qui auroit

dû contribuer beaucoup à nous gâter. Mon père faisoit une grande

dépense; il étoit riche, & ma mère avoit hérité d'une opulente maison,

distinguée par la noblesse de sa famille; enfin nous avions sujet

d'être contens de notre fortune.

J'avois quatorze ans, quand M. le marquis de Briance arriva à Rennes;

c'étoit un seigneur, qui, fatigué des soins de la guerre & de la cour,

venoit chercher du repos dans notre province, où il avoit des terres

d'un gros revenu & d'une vaste étendue.

Il s'arrêta à Rennes, rendit des visites aux principaux de la ville, &

vint chez mon père, où il trouva les préparatifs d'une assemblée qu'il

devoit y avoir le soir.

M. de Briance nous dit des choses fort gracieuses, avec la politesse

qu'on acquiert à la cour. Mon père le pria de rester, & l'assura

que la compagnie se feroit honneur de sa présence; il accepta la

proposition avec joie.

La conversation fut vive; il arrivoit de moment à autre de jeunes

personnes parées pour le bal. Le marquis de Briance les regardoit

toutes, & trouvoit toujours en moi quelques singularités remarquables

dont il faisoit l'éloge. Mon père, qui m'aimoit passionnément, étoit

ravi d'entendre les louanges qu'il me donnoit sans cesse. Quoique

M. de Briance ne fût pas d'un âge à pouvoir être désiré pour amant,

la plupart des beautés de l'assemblée m'envièrent sa conquête;

l'approbation d'un homme qui avoit passé sa vie à la cour, leur

paroissoit d'un autre poids que celle des gens de province.

M. de Briance étoit encore d'assez bonne mine, quoiqu'il eût près

de soixante ans; il étoit bien fait, extrêmement riche, & d'un rang

distingué: comme il n'étoit point marié, il n'y avoit point de jeune

demoiselle qui ne souhaitât de le voir attaché à elle. Pour moi, je ne

fis pas un moment d'attention aux louanges flatteuses qu'il me donna;

je ne les regardai que comme un effet de sa politesse.

Une heure avant le souper, l'écuyer de M. de Briance vint le demander;

il rentra, après lui avoir parlé dans l'antichambre. Je vais, dit-il,

mademoiselle, en s'adressant à moi, vous présenter dans un moment un

des plus beaux gentilshommes de France, pourvu que M. le marquis de

Livry m'en donne la permission.

Ces permissions, répondit mon père en souriant, sont quelquefois

dangereuses à accorder; vous êtes le maître, & vous pouvez, monsieur,

amener ici qui il vous plaira. Celui dont j'ai parlé à mademoiselle de

Livry, dit M. de Briance, est le comte de Tourmeil; il n'a que dix-sept

ans, jamais on n'a vu de plus belles espérances. Je ne vous dirai rien

de sa personne, vous en jugerez vous-même; pour la valeur, qui est

toujours la première qualité à désirer dans un homme de condition,

je puis vous assurer que j'ai été surpris des marques de courage, &

même de conduite qu'il a données dans trois campagnes qu'il a faites:

il voulut absolument me suivre à l'armée, qu'il n'avoit encore que

quatorze ans; j'y consentis, & j'eus lieu d'en être satisfait. Je

l'aime comme s'il étoit mon fils.

A-t-il l'honneur d'être de vos parens, monsieur? lui dis-je avec un

mouvement de curiosité que m'inspiroit le portrait qu'il venoit de

faire du comte de Tourmeil. Non, mademoiselle, me répondit M. de

Briance, son père étoit mon ami; il fut blessé dans une occasion où je

commandois, & peu de jours après il mourut de sa blessure. Jamais on

n'a été si touché que je le fus de la perte d'un ami; il me recommanda,

en mourant, son fils qu'il aimoit tendrement; je promis de lui donner

tous mes soins & toute mon amitié; & je lui ai tenu exactement ma

parole.

On vint dire alors que le souper étoit servi. Tout le monde passa dans

une grande salle, & se mit à table. Je vous avouerai que je n'entendois

point ouvrir la porte pendant tout le repas, sans une émotion dont je

n'avois jamais été atteinte; je croyois toujours que c'étoit le comte

de Tourmeil, & je sentois un fond de tristesse, malgré les apprêts du

bal que j'aimois fort, quand j'aperçus qu'on sortoit de table, sans que

j'eusse vu arriver celui qui commençoit à me causer tant d'inquiétude.

Le lieu destiné pour le bal, étoit un grand salon; il y avoit un grand

nombre de lustres & de girandoles, dont la lumière réfléchissoit sur

de grandes glaces enchâssées dans le lambris, rendoit l'illumination

plus brillante, & la faisoit paroître plus grande. Ce salon étoit peint

en blanc, avec des chiffres & d'autres ornemens en or; le meuble étoit

couleur de feu galonné d'or. Plusieurs personnes de bon goût firent

compliment à mon père sur la magnificence de cet appartement.

Nous étions douze jeunes demoiselles, & autant de jeunes gens, des

premiers de la ville, qui devoient danser; le reste se plaça sur des

sièges au second rang. M. de Briance, accoutumé de se trouver aux

assemblées les plus célèbres, ne laissa pas de nous assurer qu'il

n'en avoit point vu de plus agréable. Mon frère le comte de Livry

commença le bal avec une jeune personne extrêmement belle, fille du

premier président de Rennes; l'un & l'autre furent admirés de toute la

compagnie; elle alla prendre le chevalier, qui, assez étourdi, comme

vous le connoissez, sans songer à faire les honneurs du bal, vint me

prendre dès qu'il eut fini sa courante. Je dansai avec lui, & nous

reçûmes mille applaudissemens, que mon père étoit charmé d'entendre.

C'étoit à moi à prendre quelqu'un; je craignois de ne pas bien choisir.

Je m'approchai de mon père; il me nomma M. de Briance: j'allai lui

faire la révérence, il me pria de le dispenser en faveur de son âge, &

dit, en me présentant le comte de Tourmeil qui venoit d'entrer: Voici

un jeune homme qui s'acquittera mieux que moi de l'honneur que vous

vouliez me faire. Mon père m'ordonna de le prendre; il dansa avec une

grace qui lui est particulière, & je crois que je dansai moins bien que

la première fois, car je ne fus occupée qu'à le regarder.

Sa taille étoit fine, & mieux formée qu'on ne l'a d'ordinaire à

dix-sept ans, son air noble, & sa beauté au delà de toute expression:

on lui voyoit une grande quantité de cheveux noirs, naturellement

frisés, qui descendoient jusques sur une écharpe magnifique, qu'il

portoit sur un habit de velours bleu, doublé de brocard d'or. M. de

Briance lui avoit mandé de venir chez mon père, qu'il y auroit bal, que

l'assemblée étoit célèbre, & qu'il ne manquât pas de se parer.

Tourmeil parut si différent de tous nos jeunes gens, quoiqu'il y en eût

entre eux de très-bien faits, que tout le monde s'empressoit à le voir.

M. de Briance étoit ravi des applaudissemens qu'on lui donnoit. Que mon

cœœur y trouvoit de justice! Le trouble que j'avois senti en le voyant

danser, augmenta beaucoup, quand je vis que tout le monde l'admiroit:

quelque peine que ce trouble me causât, il m'étoit agréable, & je ne

connoissois pas encore d'où cela venoit.

Au commencement du bal, nous étions rangés toutes les dames d'un côté,

& les hommes de l'autre. Tourmeil, par une impatience dont je lui sus

bon gré, troubla le premier cet ordre; il traversa l'assemblée avec une

grace charmante, & vint se mettre à genoux devant moi. M. de Briance

fut bien aise qu'il eût fait cette galanterie, & la fit remarquer à

mon père, qui étoit auprès de lui. Cette action de Tourmeil donna de

l'émulation à toute notre jeunesse, chacun suivit son inclination. Mon

frère le comte se crut obligé de ne quitter pas la personne avec qui il

avoit commencé le bal, & le chevalier se mit en conversation avec une

assez jolie fille qui étoit à côté de moi.

Tourmeil, content de ce qu'il venoit de faire, me regardoit tendrement,

& ses paroles étoient aussi touchantes que pleines d'esprit. Nous

dansâmes toujours ensemble; il affecta de ne prendre que moi. M. de

Briance lui ayant dit une fois de prendre la demoiselle à qui mon frère

donnoit le bal: Je ne puis vous obéir, monsieur, lui répondit Tourmeil

avec un souris gracieux, parce que mon cœœur m'ordonne le contraire.

Après ces mots, il vint me faire la révérence. Cette réponse plut

infiniment à M. de Briance, mais mon père la trouva forte pour un homme

de son âge.

Le bal finit assez tard, je trouvai pourtant qu'il finissoit trop tôt.

Tourmeil me témoigna le chagrin qu'il avoit de me quitter, mais avec

une expression si naturelle, que mon cœœur en fut vivement touché. Il

me demanda la permission de me venir voir le lendemain; j'étois dans un

embarras qui ne me permit pas de lui répondre bien précisément. Enfin

on se sépara: mes frères, qui étoient charmés de Tourmeil, le prièrent,

en le quittant, qu'ils eussent l'honneur d'être de ses amis. Il leur

répondit en homme qui savoit le monde. Je me couchai, & la tranquillité

du sommeil, qui, jusqu'à ce jour, ne m'avoit point quittée, fut

tout à coup interrompue. L'idée de Tourmeil me revenoit sans cesse;

quelquefois j'admirois sa personne, peu après j'étois inquiète d'avoir

montré peu d'esprit dans la conversation que nous avions eue ensemble;

plusieurs pensées se présentoient en foule à mon imagination, &

redoubloient mon inquiétude: enfin je m'endormis; mais l'amour étoit,

je crois, d'intelligence avec mes songes; ils ne me représentoient que

les qualités avantageuses de Tourmeil.

Je me levai tard; mon frère le chevalier m'apprit qu'il devoit

l'après-dînée mener le comte de Tourmeil chez les plus belles dames de

la ville, & qu'il l'ameneroit ensuite au logis. L'amour avoit résolu

de m'engager si fortement, qu'il me fût impossible de rompre jamais ses

chaînes.

Je rencontrai Tourmeil & mes frères chez une dame amie de ma tante, où

nous étions allées en visite. Ils se disposoient à sortir; mais dès que

je fus entrée, Tourmeil se tourna vers le chevalier: Enfin vous ne me

reprocherez plus, dit-il, l'inquiétude que j'ai eue dans tous les lieux

où j'ai été: trouvez, je vous prie, un prétexte pour demeurer ici. Le

chevalier me fit entendre le dessein de Tourmeil, & dit qu'il ne s'en

iroit pas, parce qu'il espéroit que mademoiselle de...., fille de la

dame chez qui nous étions, joueroit du clavecin à ma prière, & qu'il

n'avoit osé demander cette grace.

Madame sa mère lui ordonna de jouer du clavecin; nous l'écoutâmes

avec plaisir: quand elle en eut joué quelque temps, je lui demandai

une pièce que j'aimois fort; c'est une sarabande, à qui l'ancienneté

n'a rien fait perdre de ses beautés. Je voudrois bien qu'il y eût de

nouvelles paroles sur cette sarabande, dis-je à mademoiselle de....,

car c'est l'air du monde que je trouve le plus aimable. Le comte de

Tourmeil pourroit vous satisfaire là-dessus, me dit mon frère; M.

de Briance nous en a montré de lui 'cette après-dînée', qui sont

charmantes.

On pressa Tourmeil de faire des vers sur cette sarabande; il s'en

défendit honnêtement, mais enfin prenant la parole: Et moi, monsieur,

lui dis-je, serai-je aussi refusée? Non, mademoiselle, me répondit-il;

je vais même vous obéir avant que vous le commandiez. Il prit des

tablettes que je lui offris, s'éloigna un peu, & quelque temps après il

me les rendit. Nous y trouvâmes ces paroles:

Entre Apollon & le dieu qui m'inspire,

Divine Iris, ne vous méprenez pas;

Quand je vous dis que j'aime vos appas,

Le dieu charmant qui me prête sa lyre,

N'est pas celui qui me fait vous le dire.

Tourmeil chanta lui-même ce couplet, & mademoiselle de.... l'accompagna

du clavecin. Toute la compagnie avoua sincèrement qu'on ne pouvoit

mieux jouer du clavecin, ni chanter avec plus de justesse. Je retournai

chez mon père avec ma tante; Tourmeil pria mes frères de ne plus

faire de visites. Il arriva aussi-tôt que moi, & me donna la main en

descendant de carrosse. Nous trouvâmes M. de Briance qui jouoit aux

échecs avec mon père: il dit à Tourmeil qu'il étoit ravi de le voir en

si bonne compagnie.

La maison de mon père étoit toujours remplie de tout ce qu'il y avoit

de gens de distinction dans la ville: on y soupoit assez souvent, &

avant & après souper on jouoit ou l'on causoit; chacun suivoit en cela

ce qui lui faisoit le plus de plaisir. Il y avoit beaucoup de monde ce

soir-là; je regardai quelque temps jouer, & Tourmeil n'eut d'attention

que pour moi; il me parloit quelquefois, mais avec un respect qui me

plaisoit fort.

M. de Briance nous regarda, parla tous bas à mon père, puis appelant

Tourmeil: M. le comte, lui dit-il, je souperai ici; mais ce seroit

abuser des bontés de M. de Livry, que de demeurer tous les deux à la

fois. Mon père pria Tourmeil de rester; mais M. de Briance lui fit

signe du contraire.

Jamais on n'a été frappé si vivement des paroles les plus terribles,

que Tourmeil le parut de cet ordre; & en s'approchant de moi avec un

air aussi touché que s'il m'eût dit adieu pour long-temps: On m'ordonne

de m'éloigner de vous, Mademoiselle, me dit-il; ce malheur m'est trop

sensible pour obéir une seconde fois aux ordres de M. de Briance. Il

sortit en achevant ces mots, & je me trouvai extrêmement touchée de

son départ. En sortant de table, je vis mon frère le chevalier qui

lisoit une lettre que l'on venoit de lui donner: il laissa rentrer mon

père dans le cabinet, & me fit signe de demeurer. Voilà, me dit-il, un

billet que je vous prie de lire: je le décachetai, & j'y trouvai ces

paroles:

_Qu'ai-je fait pour m'attirer mon malheur? De ce grand nombre

de gens qui étoient ce soir chez vous, je suis le seul à qui

l'on n'a pas permis de demeurer: rien n'égale mon désespoir; il

faut avoir les sentimens que vous m'inspirez, pour connoître

parfaitement quel tourment votre absence fait souffrir._

Ce billet n'étoit point signé; mais je vis bien qu'il étoit de

Tourmeil: je rougis en le lisant; & le rendant à mon frère: D'où

vient, lui dis-je, que vous vous êtes chargé de cette commission?

Une raison encore plus forte que celle de mon amitié, me répondit le

chevalier, m'oblige à vous faire voir son billet, & la lettre qu'il

m'écrit. Tourmeil le prioit de ne point interprêter à défaut de

courage l'obéissance qu'il avoit rendue à M. de Briance; il protestoit

qu'après ce dernier respect, il ne lui obéiroit de sa vie, & il

marquoit précisément qu'il l'attendoit dans sa chambre pour lui faire

connoître le chagrin qu'il lui avoit donné. Mon frère remarquoit bien

quel étoit mon étonnement à la lecture de cette lettre. Tourmeil, me

dit-il, va faire une folie qui perdra sa fortune. M. de Briance l'aime

comme s'il étoit son fils; il nous dit même qu'il lui a fait une

donation considérable. Il seroit bien cruel qu'une chose de si peu de

conséquence lui causât un véritable malheur. J'en ferois au désespoir,

lui répondis-je tout attendrie du malheur de Tourmeil.

Mon frère le comte vint voir ce que nous faisions; nous lui contâmes

ce qui nous inquiétoit. Il n'y a pas à balancer un moment: allez,

mon frère, dit-il au chevalier, empêchez que Tourmeil ne se brouille

avec M. de Briance. Afin qu'il vous soit plus facile de le faire, il

faut que ma sœœur lui écrive un mot. J'en fis quelque difficulté,

mais nous n'avions pas le temps de délibérer, & un conseil de gens de

quinze à seize ans ne pouvoit pas finir par une action bien prudente.

Le chevalier me donna ses tablettes, dit qu'il les rapporteroit, &

qu'ainsi ma lettre ne resteroit pas entre les mains de Tourmeil; j'y

écrivis à peu près ces paroles:

_Pouvez-vous songer à vous brouiller avec M. de Briance? J'ose

vous prier de continuer à lui rendre ce que vous devez à l'amitié

qu'il a pour vous: ne me point voir une soirée, est ce un si

grand malheur? Et si vous trouvez que c'en est un, après me

l'avoir dit, pourquoi s'en plaindre?_

Le chevalier prit les tablettes, & courut chez Tourmeil. Je rentrai

dans la chambre de mon père; il achevoit une partie d'échecs avec M.

de Briance. Je rêvai cependant à Tourmeil; il me paroissoit qu'un

homme qui vouloit renoncer à sa fortune, pour me voir quelques heures

de plus, devoit sentir une passion bien véritable. Que ces réflexions

furent dangereuses! Je savois bien qu'il falloit défendre mon cœœur

contre l'amour; mais je crus pouvoir le livrer à la reconnoissance.

On quitta le jeu, & M. de Briance s'approchant de moi, continua à me

donner des louanges, comme le jour d'auparavant: j'y répondis si mal,

que je ne doute pas qu'il n'eût mauvaise opinion de mon esprit; je le

laissai partir du logis, sans me mettre en peine de ce qu'il en pouvoit

penser. J'attendis avec impatience le retour du chevalier; il ne rentra

point dans la chambre de mon père, je le trouvai qui m'attendoit dans

la mienne.

Eh bien, lui dis-je avec une émotion que je ne pus cacher, Tourmeil

sera-t-il sage? l'avez-vous persuadé? Non, me dit le chevalier, tous

mes efforts ont été inutiles; mais dès qu'il a vu ce que vous aviez

écrit dans mes tablettes, il a paru aussi soumis à vos ordres, qu'il

étoit peu touché de mes conseils; il a baisé cent fois votre écriture,

& jamais on n'a vu un homme si amoureux.

Ce trop fidèle récit me toucha vivement, j'en fus occupée le reste

de la nuit. Tourmeil étoit aimable, & d'une naissance égale à la

mienne. Qui me défend d'espérer, disois-je en moi-même, d'être un jour

très-heureuse par le penchant que j'ai pour Tourmeil? Mon père cherche

pour moi un parti plus avantageux que ceux qui se sont présentés; il

remarquera sans doute son mérite.

Ces réflexions m'occupèrent pendant toute la nuit; & mon cœœur, en se

flattant, se livroit à tous les dangers d'une passion naissante: je ne

m'endormis qu'au point du jour. La première idée qui me frappa à mon

réveil, fut celle de Tourmeil. Je me levai, & me parai avec plus de

soin que je n'avois jamais fait; ce dessein de lui plaire me fit mieux

connoître que tout le reste à quel point il occupoit mon esprit. Il

vint de bonne heure chez mon père, y rencontra beaucoup de dames, n'eut

pour elles que des honnêtetés & je m'applaudis mille fois de l'avoir

seule rendu sensible.

On proposa d'aller voir des comédiens que le carnaval avoit attirés

à Rennes: mon père consentit à m'y laisser aller avec ces dames. Mes

frères furent de la partie, & Tourmeil, qui ne cherchoit que des

prétextes pour ne me point quitter, en fut aussi. Nous trouvâmes les

plus mauvais acteurs qui eussent jamais paru en province: la pièce,

quoique mal représentée, ne me parut pas avoir duré long-temps.

Tourmeil étoit assis auprès de moi, je ne pouvois pas m'ennuyer.

Quelque mauvais que fût le spectacle, il ne laissa pas d'y avoir

beaucoup de monde. Tout étant fini, chacun s'empressoit de sortir;

mon frère le chevalier donnoit la main à une dame de notre compagnie,

& voulant passer la porte, un provincial qui avoit le même dessein,

le poussa brusquement; mon frère étendit le bras, de peur que la dame

qu'il conduisoit ne fût pressée. Cette action empêchoit le provincial

de sortir; il s'en mit en colère, & dit quelque chose de brutal à mon

frère, qui, pour toute réponse, lui donna un soufflet.

Nous étions près de lui, nous vîmes cette action; Tourmeil & le comte

s'approchèrent promptement, ne doutant pas que le chevalier & son homme

n'allassent se battre. Mon frère avoit tiré son épée; mais nous fûmes

bien étonnés de voir le provincial, sans autre suite de querelle, se

démêler de la presse, & s'en aller froidement, comme s'il ne lui étoit

rien arrivé.

Nous retournâmes au logis; on y resta: M. de Briance y vint, qui nous

dit que l'affaire de la comédie se contoit déjà dans toute la ville:

nous en avions prévenu mon père, afin qu'il ne l'apprît pas d'ailleurs.

Il fit une sévère réprimande à mon frère sur sa promptitude; mais ce

fut en galant homme, car il traitoit plutôt mes frères comme ses amis

que comme ses enfans. Il n'étoit pas si indulgent pour moi, quoiqu'il

m'aimât beaucoup: il disoit que les filles étoient obligées d'obéir

plus exactement que les hommes.

Un peu après le souper, mon frère le chevalier, qui vouloit aller chez

une personne dont il étoit amoureux, sortit de sa chambre; je m'en

aperçus. La querelle qu'il avoit eue l'après-dînée m'inquiétoit; je

trouvois imprudent qu'il s'en allât seul dans les rues s'exposer au

ressentiment du provincial offensé, que nous avions appris être un

homme de qualité au pays, depuis peu de jours arrivé à Rennes.

Je suivis le chevalier, & lui dis que j'avertirois mon père qu'il

vouloit sortir, à moins qu'il ne consentît à se faire accompagner

par cinq ou six de nos gens. Ce seroit là un fort bel équipage, me

dit-il en riant, pour aller en bonne fortune. Il voulut m'échapper;

mais enfin, voyant que j'étois résolue à avertir mon père: Eh bien, me

dit-il, puisque vous ne voulez pas que je sorte absolument seul, dites

à Tourmeil qu'il vienne avec moi, & nous prendrons une escorte. Je

rentrai dans la chambre, & priai Tourmeil d'aller avec le chevalier; il

s'y offrit avec générosité. J'eus bien envie de redoubler l'escorte que

j'avois proposée à mon frère, quand je vis Tourmeil de la partie.

Le comte étoit engagé au jeu avec mon père & M. de Briance, ainsi je

n'osai lui parler. Mon frère & Tourmeil sortirent seuls, & ne furent

pas à cent pas de la porte, qu'ils se trouvèrent attaqués par six

hommes bien armés. On tira sur eux, & l'obscurité de la nuit les sauva;

un seul coup porta sur Tourmeil, & perça la manche de son habit.

Mon frère & lui mirent l'épée à la main, & se défendirent sans voir

ce qu'ils faisoient. La lune se leva, & à cette foible clarté,

le chevalier reconnut le provincial, qui, se tenant un peu loin,

encourageoit ses gens à cette belle action.

Mon frère vouloit aller à lui, mais il étoit contre la muraille, &

avoit trois hommes en face. Tourmeil en avoit deux, il en mit un hors

de combat; le coup intimida le second, & le fit reculer fort loin.

Tourmeil, prenant ce moment, courut comme un lion sur le provincial,

qui, après s'être défendu quelque temps, reçut un coup au travers

du corps, et tomba sur le pavé. Tourmeil alla de suite promptement

secourir mon frère, qui n'avoit qu'une légère blessure au bras; mais

son épée venoit de se casser; il lui sauva la vie en écartant ses trois

ennemis.

L'un demeura sur la place, dangereusement blessé, les deux autres ne

firent pas de résistance, voyant leur maître évanoui & baigné dans son

sang. Il est mort, dit l'un des assassins; sauvons nous: mais avant de

fuir, il porta par derrière un coup à Tourmeil. Deux amis du chevalier,

qui revenoient de souper, le reconnurent en passent; ils dirent au

laquais qui portoit un flambeau, de tourner du côté du logis de mon

père, où ils ramenèrent nos deux blessés. On y jouoit encore; j'étois

inquiète, & j'avois un secret pressentiment de quelque malheur. Je

courus dès que j'entendis du bruit dans la cour; mon frère & Tourmeil,

tout couverts de sang, y étoient déjà. A cette vue, je fis un cri

effroyable: mon père l'entendit, accourut; la compagnie le suivit. Le

chevalier, s'apercevant de l'émotion où il étoit, lui dit: Ce n'est

rien, mon père; je ne suis pas blessé dangereusement; mais songez, je

vous prie, à faire secourir Tourmeil; il vient de me sauver la vie.

Tourmeil perdoit beaucoup de sang; on le coucha sur un lit de repos qui

étoit dans l'anti-chambre; M. de Briance & mon père étoient également

touchés de cet horrible spectacle: j'en étois inconsolable; je pleurois

avec toute la douleur que peuvent inspirer l'amitié & l'amour. Qu'on

feroit heureux, me dit alors Tourmeil d'une voix languissante, de

donner tout son sang pour avoir quelque part à ces précieuses larmes!

Je ne répondis qu'en redoublant mes pleurs: mon père & M. de Briance

n'entendirent point ce qu'il me disoit; ils parloient au chirurgien

qui venoit d'arriver: il trouva la blessure de mon frère légère; mais

il parut incertain sur celle de Tourmeil, & assura même que si on le

transportoit, on augmenteroit son mal considérablement.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 10 / 20 段