sérieuses pour être chantées à table. Le comte leur répondit que son
cœur les lui avoit dictées, & qu'il ne pouvoit badiner sur une chose
aussi sérieuse que sa tendresse. La vicomtesse approuva ce sentiment.
Mais, dit Saint-Urbain, qui appréhendoit que sa tante ne se jetât dans
une conversation sur les sentimens, M. de Fatville m'aime, & il ne
fait pas seulement un vers pour moi. On ne m'a appris qu'à en faire de
latins, reprit Fatville; j'en ai remporté deux fois le prix au collége.
Eh bien, faites en latin une chanson à boire, dit Saint-Urbain, & vous
me l'expliquerez en françois. Fatville opposa qu'il ne savoit pas l'air
qu'on venoit de chanter. Faites donc un madrigal, répliqua-t-elle en
lui présentant des tablettes.
Fatville se crut döshonoré, s'il ne faisoit des vers; il n'essaya pas
d'en faire de latins, car il ne savoit que quelques mots de cette
langue, prit les tablettes, & alla s'enfermer dans un cabinet, pour
n'être pas interrompu.
Cependant toute la compagnie passa dans une autre chambre, où l'on
fit venir les hautbois; on les écouta quelque temps, puis on dansa
toutes les petites danses; au bout de deux heures, Fatville parut, les
tablettes à la main. On avoit cru qu'il s'étoit allé coucher, mais
il assura qu'il avoit employé tout ce temps-là à faire des vers. Ce
sera sans doute une élégie, dit Saint-Urbain; voyons de quoi il est
question: elle prit les tablettes, qui se trouvèrent toutes griffonnées
d'un bout à l'autre, & si rayées, qu'elle n'en put déchiffrer, un seul
mot. Lisez vous-même, dit-elle à Fatville en lui rendant les tablettes,
on n'y comprend rien. C'est le brouillon, répondit le conseiller, & si
j'avois eu de la place pour écrire, j'aurois fait des merveilles, car
je commençois d'être en train; mais j'acheverai demain. Lisez-nous le
commencement, dit la vicomtesse; j'aime les vers tendres à la folie.
Fatville obéit aussi-tôt, & lut, en s'asseyant près d'un guéridon où
étoit une bougie allumée, deux vers qu'il venoit de faire.
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?
Il recommença quatre ou cinq fois ces deux vers. Comment, dit le
comte, n'y a-t-il que cela de fait? Non, dit le conseiller, n'est-ce
pas assez pour le temps que j'y ai mis? Et puis j'ai fait le projet
de la suite de ce madrigal. Vraiment, dit Saint-Urbain, ces deux vers
valent mieux qu'un madrigal tout entier. Mademoiselle de Saint-Urbain
se connoît à tout, répondit Fatville en riant avec un air satisfait
de lui-même; & M. le chevalier, qui est aussi poëte, qu'en dit-il? Je
trouve ce commencement si beau, répondit le chevalier, que j'ai envie
de l'achever: prêtez-moi un peu les tablettes. Vous y verrez le reste
du projet, reprit fièrement Fatville, servez-vous-en si vous voulez.
Le chevalier s'éloigna de la compagnie, qui se divertit à voir danser
le conseiller tout aussi mal qu'il versifioit; quelque temps après,
le chevalier se rapprocha. Voyons, M. de Fatville, si j'ai bien suivi
votre dessein, voici le madrigal achevé. Chacun se rangea autour de
lui, & il lut les vers suivans:
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?
Les feux les plus ardens, les soupirs les plus tendres
Toucheront-ils son cœur en se faisant entendre?
C'est une question que je fis à l'amour.
Ce dieu me répondit: je l'ai faite pour plaire;
Pour aimer, c'est une autre affaire;
Ce que j'ai de brillant, de gracieux, de doux,
Sans cesse je veux bien le prodiguer pour elle,
Rien ne sauroit résister à ses coups.
A ces mots, il me quitte, & fuit à tire d'aîle.
Est ce là, petit dieu, me dire une nouvelle?
M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.
Ce madrigal eut beaucoup d'applaudissemens; & Saint-Urbain sut bon gré
au chevalier de s'être servi de la sottise de Fatville, pour lui faire
cette galanterie, que la vicomtesse ne trouva pas mal, parce qu'elle la
prit seulement par une marque d'esprit du chevalier. Vous voyez, dit
Fatville qui entendoit donner des louanges à ce madrigal; je savois
bien que la fin du projet étoit drôle: on rit de l'impertinence du
conseiller: & comme il étoit tard, chacun se retira.
L'appartement que l'on donna à Fatville étoit proche de celui du baron.
Ce voisinage lui fournit l'occasion de faire encore le personnage
de lutin, afin que Fatville n'osât sortir de sa chambre, & qu'il ne
s'aperçût pas que toutes les nuits on s'assembloit chez la marquise
après que la vicomtesse étoit couchée.
Le lendemain, le baron alla faire sa cour à la vicomtesse avant que
les dames fussent sorties de leur appartement; il lui parla de son
amour, en se promenant à grands pas, sans presque la regarder. La bonne
dame étoit charmée de tout qu'il faisoit; elle l'assura même qu'il
marchoit de la meilleure grace du monde. Dès qu'il se fut retiré,
toutes les dames vinrent dans la chambre de la vicomtesse lui rendre
visite, & l'on n'en sortit qu'à deux heures pour dîner, ensuite on
joua, les uns aux échecs, les autres à l'ombre, les autres au trictrac.
Fatville perdit soixante louis, & quoiqu'il en parût fâché, le baron,
qui gagnoit, dit assez plaisamment, que si cela duroit, il pourroit
enfin le prendre en amitié. A six heures on passa dans la salle de
la comédie; les Horaces & le Médecin malgré lui furent assez bien
représentés. Fatville, occupé de sa perte, négligea de se mettre sur le
théâtre.
Après le souper, on fit venir un acteur & une actrice qui avoient la
voix charmante, & des musiciens qui jouoient bien de la basse de viole.
Mademoiselle de Kernosy fit apporter tous les opéra de Lully qu'elle
avoit dans sa chambre: on chanta les plus beaux morceaux de Proserpine;
elle accompagna du clavecin: Saint-Urbain chantoit avec le comte,
qui avoit un ton de voix fort sonore, & ces deux aimables personnes
s'accordoient parfaitement. On commença par les champs élysées; le
baron chanta dans les chœurs, pour ne pas paroître à la vicomtesse
un acteur inutile. A une heure après minuit, chacun se retira dans son
appartement, & les deux aimables sœurs se rendirent dans la chambre
de la marquise, où elles trouvèrent le comte & le chevalier qui les
attendoient. On parla de la passion de la vicomtesse pour le baron de
Tadillac; Kernosy doutoit qu'elle produisît les effets qu'on en avoit
espérés; Saint-Urbain, plus portée à croire ce qui pouvoit lui faire
plaisir, étoit persuadée que leurs desseins auroient un heureux succès.
Le comte & le chevalier de Livry espéroient, & la marquise de Briance
continuoit à leur donner des conseils.
Ils parloient tous avec beaucoup d'application, quand Tadillac entra,
vêtu d'un habit bizarre, rouge & noir, tels que sont ceux dont on
se sert pour représenter des diables à l'opéra. Il avoit un bonnet
épouvantable, d'où pendoient des espèces de serpens; & s'il eût mis son
masque, il auroit sans doute effrayé la compagnie, qui ne s'attendoit
point à cela: cependant on savoit le dessein qu'il avoit d'épouvanter
Fatville. Vous voilà aussi peu sage qu'à votre ordinaire, lui dit le
comte; sachons donc ce que vous voulez faire. Il faut, dit le baron,
que mademoiselle de Saint-Urbain mette un habit qu'on va lui apporter,
& puis vous n'avez qu'à me suivre. J'ai quasi peur de ces habits-là,
dit Saint-Urbain; cependant, pour faire déserter Fatville, il n'est
rien que je ne puisse entreprendre.
Le valet de chambre du baron parut dans le moment, vêtu d'un habit
plus épouvantable encore que celui de son maître; il en apportoit un
autre fait à peu près comme le sien, car les comédiens en avoient grand
nombre de toutes façons; Saint-Urbain le mit par-dessus le sien, &
prit un masque rouge extrêmement laid. Lambert, ce valet de chambre,
conduisit la compagnie dans la chambre de son maître, sans qu'on
rencontrât aucun domestique; tout étoit couché depuis deux heures dans
le château. Tadillac avoit découvert une porte de communication qui
donnoit dans la chambre de Fatville. Il la regarda d'abord comme une
occasion favorable pour exécuter le dessein qu'il avoit projeté; cette
porte étant condamnée depuis long-temps, l'on entroit par un autre
endroit dans l'appartement du conseiller, contigu à celui du baron de
Tadillac. L'appartement de MM. de Livry & celui de la marquise étoient
voisins; tout cela composoit un pavillon où l'on pouvoit faire beaucoup
de bruit, sans être entendu du reste du château, parce qu'il falloit
passer une terrasse assez longue pour rentrer dans l'autre pavillon
qui faisoit avec celui-là une espèce de symétrie.
Quand on fut arrivé à l'appartement du baron, on entra fort doucement;
& Lambert, qui vouloit prouver qu'il étoit digne de la confiance dont
son maître l'avoit honoré, pria la compagnie d'attendre un moment.
Il monta seul dans de grandes chambres inhabitées, au dessus des
appartemens du pavillon, & avec une machine qu'il avoit inventée, il
fit un grand bruit, qui n'imitoit pas mal celui du tonnerre. Fatville
s'éveilla, & alla ouvrir sa fenêtre. Lambert, qui l'entendit, mit à
différentes reprises le feu à de la poudre qu'il tenoit prête. La nuit
étoit fort obscure, & la lueur de ce feu surprit beaucoup Fatville;
il ferma sa fenêtre plus promptement qu'il ne l'avoit ouverte, fort
étonné de voir des éclairs, & d'entendre le tonnerre en plein hiver.
Il alloit chercher son lit, & étoit encore dans cette recherche, quand
Lambert vint ouvrir la porte de communication qu'il avoit pris soin de
condamner; il entra dans la chambre du conseiller, tenant un flambeau
de poix allumé; cette lumière succédant tout à coup à l'obscurité,
éblouit si bien Fatville, qu'il ne distingua pas d'abord la figure de
celui qui la portoit; il aperçut son lit, se jeta dedans, & se cacha
dans les couvertures. Lambert ne le laissa pas long-temps dans cette
situation; il alla lui tirer ses couvertures, & lui fit trois grandes
révérences, puis alluma quatre flambeaux qu'il avoit apportés, & les
plaça en divers endroits de la chambre.
Fatville, rappelant tout son courage, cria d'un ton de voix que la
peur rendoit assez foible: Baron, à mon secours! Hélas! répondit
le baron, qui regardoit avec les dames au travers de la cloison,
il m'est impossible de sortir, les lutins viennent d'entrer ici.
Cependant Lambert, après avoir allumé les flambeaux, s'approcha du
lit, & Fatville se cacha plus que jamais la tête sous son chevet.
Lambert profita de ce moment pour introduire le baron & Saint-Urbain.
Dès que la porte fut refermée, ils s'approchèrent tous trois du lit,
empêchèrent Fatville de se cacher la tête, & lui firent de profondes
révérences. Lambert tira un petit violon de sa poche, joua un menuet,
que les gais lutins dansèrent fort légèrement, & la peur persuada à
Fatville qu'ils s'élevoient jusqu'au plancher. Quand ce bal nocturne
fut fini, les lutins éteignirent les flambeaux, & sortirent sans
qu'il pût savoir par quel endroit; aussi crut-il que c'étoient des
esprits qui avoient disparu. On se garda bien de faire du bruit dans
la chambre voisine, Lambert joua du violon, & le baron s'écria: M.
de Fatville, je suis mort! Les lutins dansent ici comme des perdus.
Fatville n'osa répondre; mais chacun l'ayant entendu remuer, ils
jugèrent qu'il n'étoit pas évanoui. Cependant il ne s'en fallut guère.
Les lutins reprirent le chemin de leur chambre, pour n'être pas surpris
dans leurs fonctions d'esprits. Le baron appela du monde dès qu'il
fut déshabillé, & conta l'histoire des lutins, comme il vouloit qu'on
le crût. Fatville, qui n'avoit pas eu l'assurance de se lever, prit
enfin la résolution d'aller ouvrir sa porte, quand il entendit parler
bien des gens près de lui. La pâleur de son visage, & sa frayeur si
naïvement représentée, persuadèrent encore mieux l'apparition des
esprits aux domestiques de la vicomtesse; il n'y en eut pas un qui ne
crût avoir entendu du bruit. D'autres assurèrent qu'ils avoient vu
quelque chose de noir qui se promenoit sur la terrasse; enfin la peur
fit tout l'effet qu'elle a coutume de produire sur l'esprit du peuple &
des valets.
La vicomtesse, qui étoit peureuse, ne douta pas qu'un chat qu'on
avoit enfermé par hasard ce soir-là dans sa chambre, & qui avoit, en
sautant, cassé une porcelaine, ne fût un lutin qui avoit paru sous
cette figure. Pour confitmer cette pensée, la marquise conta qu'elle
avoit ouï marcher toute la nuit un grand chien. Le comte assura qu'il
avoit entendu comme un cheval qui galopoit, & le chevalier jura qu'il
avoit vu trois gros poulets d'inde; mesdemoiselles de Kernosy dirent
simplement qu'elles avoient entendu un bruit effroyable. La comtesse
de Salgues & la baronne de Sugarde, qui n'avoient rien vu ni entendu,
n'en furent pas moins effrayées. Quand il fut grand jour, on alla se
remettre au lit; personne n'osa demeurer seul dans sa chambre. Les
lutins, fatigués de leurs fonctions nocturnes, se levèrent fort tard, &
pendant toute la journée, on ne parla que des esprits.
Les domestiques en firent le récit aux comédiens, qui se doutèrent à
peu près de ce que ce pouvoit être, par l'emprunt de leurs habits; mais
ils étoient payés par le baron & par MM. de Livri pour ne rien dire;
ils n'étoient pas même obligés d'avoir entendu les lutins du château,
parce qu'on les avoit logés dans la basse-cour, où étoit un petit corps
de logis assez commode.
Fatville ne mangea presque pas à dîner; il ne pouvoit se remettre de
sa peur; il parloit de la légereté des esprits qui avoient dansé,
d'une manière à faire rire les plus effrayés. Il n'y a point de tours
de souplesse qu'il ne crût leur avoir vu faire, tant la peur fascine
les yeux. Mais, lui dit la vicomtesse, comment avez-vous pu voir tout
cela, puisque vous étiez sans lumière? Ah! madame, reprit Fatville, ils
ont allumé de grands feux autour de ma chambre, & puis tout a disparu
dans un instant. Ont-ils dansé aux chansons? dit le baron d'un air
sérieux. Oh! nenni, répondit Fatville; ils avoient des instrumens, & je
ne sais si ce n'étoit pas des trompettes; je n'en sais rien non plus,
répliqua le baron, & si je les ai vu danser comme vous. En vérité, dit
la comtesse de Salgue, je vous crois tous deux un peu fous. Ce dialogue
n'empêcha pas que tout le monde ne crût l'apparition des esprits;
quelques-uns même assuroient qu'il y avoit dans les livres mille
exemples de choses semblables. On conta à ce propos diverses histoires,
qui redoublèrent la peur de la vicomtesse & de ses domestiques. Enfin
on sortit de table; & pour dissiper le trouble que les lutins avoient
causé, la marquise de Briance demanda si l'on n'auroit point la
comédie. On doit l'avoir tous les jours, dit le baron, qui commençoit
à prendre l'air d'un homme établi dans la maison; je vais en savoir
des nouvelles. Il revint un moment après dire aux dames que les
comédiens étoient prêts à commencer. On passa dans la salle, où l'on
vit représenter Mitridate & la Coupe enchantée. Fatville s'endormit,
fatigué de la mauvaise nuit qu'il avoit passée. On se mit au jeu en
sortant de la comédie, & l'on ne tarda guère, après le souper, à se
retirer chacun dans son appartement; mais on n'alloit plus seul dans la
maison, le moindre vent donnoit de terribles alarmes.
Fatville ne put se résoudre à retourner dans cette chambre où il avoit
tant souffert: on lui en donna une autre, où il fit coucher ses deux
laquais auprès de lui. La comtesse & la baronne couchèrent ensemble,
& le baron de Tadillac ordonna à Lambert, devant tout le monde, de
venir coucher dans sa chambre. La vicomtesse fit coucher deux de ses
femmes aux deux côtés de son lit, fit mettre un valet de chambre & deux
laquais un peu plus loin, & son cocher près de la porte; M. Pierre, son
aumônier, eut ordre de faire placer son lit vers la cheminée; car la
bonne dame craignoit que l'esprit ne fît son entrée par cet endroit.
L'aumônier, qui étoit extrêmement vieux & fort incommodé, eut beau
représenter à madame la vicomtesse que le grand vent qui s'engouffroit
dans cette vaste cheminée, alloit achever de rendre incurable un
rhumatisme qu'il avoit depuis dix ans, rien ne put la fléchir.
Vraiment, dit-il en regardant son lit, j'ai toujours bien reconnu que
madame n'a guère de considération pour son frère de lait.
Quelles paroles! La vicomtesse les avoit entendues, quoique M. Pierre
les eût prononcées assez bas. Elle ne voulut point dans ce moment
relever la sottise; mais dès que la compagnie se fut retirée, M. Pierre
eût une terrible remontrance, & la colère occupa si bien l'esprit de la
vicomtesse, que la peur n'y trouva presque plus de place.
Le baron de Tadillac attendit que tout le monde fût couché, & sans
perdre de temps, il alla, accompagné du fidèle Lambert, faire beaucoup
de bruit dans de grands greniers inutiles, qui régnoient sur tous les
appartemens du château; cela confirma la créance des esprits, & le
lendemain, chacun fit le récit de ce qu'il avoit entendu, de tant de
manières différentes, que le baron comprit qu'il suffisoit d'intimider
par du bruit, & de laisser à la peur le soin de diversifier les
apparitions.
Il avoit bien d'autres exercices que celui de faire le lutin; il
falloit qu'il persuadât la vicomtesse qu'il l'aimoit, & son cœur
le portoit à plaire à madame de Salgue. Depuis quelques jours, ses
regards expliquoient assez la passion qu'il avoit pour elle; enfin,
lassé de ce langage muet, il écrivit un billet, & s'étant rendu dans
l'appartement de la vicomtesse, il la trouva encore à sa toilette, &
lui fit compliment sur sa beauté. Comme il commençoit à la presser de
se déterminer en sa faveur, la marquise de Briance, la comtesse de
Salgue, la baronne de Sugarde avec mesdemoiselles de Kernosy & MM. de
Livry entrèrent. Fatville arriva un moment après, & on se mit à table.
La frayeur du conseiller, & le bruit des lutins furent le sujet de la
conversation pendant presque tout le dîné; on joua encore quelques
reprises d'ombre, & à six heures on eut le divertissement ordinaire:
Cinna & le Grondeur furent très-bien représentés.
Le comte de Livri donna la main à la vicomtesse, pour passer dans la
salle, le baron l'en ayant prié. Cette occasion favorable fut cause
qu'il s'approcha de madame de Salgue, & lui ayant présenté la main:
Apprenez, madame, lui dit-il tout bas, apprenez la chose la plus
importante à ma fortune; ce billet vous instruira. Il le lui donna
subitement, & la quitta dès qu'on fut entré. La vicomtesse regardoit
déjà ce qu'il faisoit, éloigné d'elle.
La comtesse de Salgue mit le billet dans sa poche, & Tadillac eut
le plaisir de voir que l'empressement de le lire ne lui permettoit
pas d'attendre que l'on fût sorti de la comédie. S'étant levée dans
un entr'acte, pour aller dire un mot à Saint-Urbain; au lieu de se
remettre à sa place, elle s'approcha d'un guéridon qui soutenoit une
girandole; elle ouvrit le billet du baron, & le lut avec une attention
dont il fut très-content.
Comment, madame, dit mademoiselle de Saint-Urbain, vous prenez le temps
de la comédie pour lire vos lettres? C'en est une que j'ai reçue ce
matin de chez moi, dit la comtesse, & j'avois oublié de l'ouvrir. Les
acteurs interrompirent cette conversation, & le baron, profitant d'un
petit sommeil qui prit heureusement à la vicomtesse, ne cessa point
de regarder madame de Salgue; elle s'en aperçut, & l'embarras qu'il
remarqua sur son visage, fit qu'il ne désespéra pas de son bonheur.
On ne joua pas long-temps après le souper; tout le monde se retira
d'assez bonne heure: chacun avoit besoin de repos, & vouloit réparer
les mauvaises nuits que les lutins avoient causées. Le baron ne manqua
pas de faire du bruit, pour empêcher qu'on ne fût si-tôt remis de la
peur. Le tintamarre fut court, parce que le lutin étoit aussi las que
les autres.
Le lendemain, il fit très beau, le soleil parut avec éclat, la
vicomtesse alla se divertir dans le jardin; & la compagnie ayant des
lettres de conséquence à écrire, passa l'après-dînée dans son cabinet.
Tadillac profita de ce temps-là pour entretenir madame de Salgue.
Avez-vous pensé à moi, lui dit-il tout bas, depuis que j'ai osé vous
écrire les sentimens que vous m'inspirez? Que prétendez-vous que je
pense en votre faveur? lui repartit madame de Salgue en le regardant
tendrement; vous êtes venu ici avec un dessein dont je ne suis pas
encore éclaircie; je sais seulement que je n'y avois point de part:
l'amour peut vous avoir amené dans ce château; mesdemoiselles de
Kernosy sont aimables & belles, il semble même que c'est mademoiselle
de Saint-Urbain que vous préférez.
Quelle erreur! dit le baron; madame, croyez-en un cœur qui n'a jamais
brûlé que pour vous. L'amour n'a eu de part à mes affaires que depuis
que j'ai eu l'honneur de vous voir: je vous apprendrai, quand il vous
plaira.... Il alloit continuer, lorsque la vicomtesse, ouvrant la
porte de son cabinet, les obligea de se séparer, & de s'approcher du
reste de la compagnie, qui se faisoit un plaisir de voir la marquise,
Kernosy, & la baronne jouer à l'ombre avec toute la prudence possible.
La vicomtesse ne fut qu'un moment dans la chambre; elle demanda de
la bougie, & retourna cacheter ses lettres. Le baron se rapprocha
de madame de Salgue; elle avoit remarqué avec quelle promptitude il
venoit de la quitter. Comment, lui dit-elle en s'éloignant un peu de
la compagnie, c'est donc de la vicomtesse que vous êtes amoureux? Je
ne m'en serois pas doutée. Vous voyez bien, madame, reprit le baron,
qu'il ne faut pas juger sur les apparences; vous avez trop de part à
ma destinée pour que je tarde plus long-temps à vous en éclaircir. Il
lui apprit son projet pour un établissement solide, & l'engagement où
il étoit avec la vicomtesse. Madame de Salgue trouva que son amant
avoit raison; elle désira presque autant que lui un événement qui
l'arrêteroit dans une province où elle étoit obligée de demeurer.
On vint avertir les dames que les comédiens étoient prêts. Allez,
baron, lui dit madame de Salgue en souriant, allez vous-même avertir la
vicomtesse; je prétends qu'elle m'ait l'obligation de vous apprendre
votre devoir.
Comme elle achevoit ces mots, la vicomtesse sortit de son cabinet;
le baron lui donna la main jusques dans la salle de la comédie, où
Fatville s'étoit déjà placé. Toute la compagnie avoit remarqué que,
craignant de rester seul dans la chambre de la vicomtesse, il étoit
sorti avant toutes les dames, sans penser même à leur offrir la main.
On représenta Bérénice à la Foire de Bezons. Après la comédie, on
joua à de petits jeux où l'esprit ne laisse pas de briller; on conta
plusieurs histoires, que l'on fit sur le champ. Saint-Urbain, qui
commençoit à s'ennuyer, s'avisa, en finissant son récit, de laisser
Fatville achever le roman où elle s'étoit embarquée. Cela fit renaître
la joie; jamais homme n'a dit tant de pauvretés pour se défendre de
parler. Enfin le souper tira Fatville d'affaire, & la vicomtesse
pouvoit pardonner à Saint-Urbain de n'avoir pas continué son roman,
parce qu'elle avoit résolu, en continuant à son tour, d'étaler devant
le baron les plus beaux sentimens du monde.
On se retira encore de bonne-heure; les lutins laissèrent en repos
tous les habitans du château. Fatville étoit en conversation avec la
comtesse de Salgue, qui avoit passé dans sa chambre, n'étant plus
effrayée, depuis qu'elle eut appris par Tadillac le manège des lutins.
Le comte & le chevalier furent peu de temps avec Kernosy & Saint-Urbain
dans la chambre de la marquise.
Dès qu'ils furent sortis, ces deux aimables sœurs prièrent madame de
Briance de s'acquitter de la promesse qu'elle leur avoit faite de leur
apprendre avec ordre ses aventures, dont on ne s'étoit entretenu que
confusément, lui représentant qu'aucune de ses amies ne pouvoit prendre
plus de part à tout ce qui la regardoit. La marquise, en soupirant, fit
connoître que ce récit alloit renouveler ses douleurs: elle ne laissa
pas de contenter leur curiosité, & commença ainsi.
HISTOIRE DE MADAME DE BRIANCE.
Vous savez, mesdemoiselles, que je suis fille du feu marquis de Livry,
dont la maison est une des plus anciennes & des plus considérables de
cette province. J'ai perdu ma mère peu de mois après ma naissance; mon
père fut vivement touché de cette perte, il l'avoit toujours aimée
tendrement. Elle n'avoit alors que vingt-quatre ans; elle étoit belle,
& ceux qui m'ont voulu flatter, ont dit que je lui ressemblois. Vous
en dîtes autant lorsque vous me fîtes l'honneur de venir chez moi
l'année passée, où vous vîtes son portrait. Mon père, qui n'avoit que
vingt-neuf ans, touché d'une véritable affliction, refusa constamment
toutes les propositions qui lui furent faites de se remarier: il nous
aimoit, mes frères & moi, avec une tendresse qui ne se peut exprimer.
Nous n'étions que trois enfans, le comte, le chevalier & moi; l'aîné
n'avoit que quatre ans, le cadet trois, & je n'avois que six mois. Nous
fûmes tous trois élevés avec des soins infinis.