vous avoir épouvantée; mais vous êtes si belle ce soir, qu'ils
peuvent se flatter que votre santé est parfaite. Kernosy voulut
sortir de sa place, entendant encore parler des lutins. L'espagnol,
en l'arrêtant, lui dit: Demeurez un moment, je vous prie; je vous
expliquerai l'aventure de la nuit passée. Il leva son masque, & Kernosy
le reconnoissant pour le comte de Livry, frère de la marquise de
Briance, fut à peu près aussi surprise que si elle eût vu le lutin dont
l'événement lui avoit fait perdre la connoissance.
Ce mouvement précipité fut pourtant bien différent de celui de la
peur; elle ne songea plus à s'en aller. Quoi! c'est vous, comte? lui
dit-elle. Eh! quelle raison vous fait paroître sous ce déguisement,
dans un lieu où vous pouvez être comme madame votre sœur? J'ai trop
de choses à répondre aux questions que vous me faites, répondit le
comte, pour oser le faire ici, & cependant je meurs d'impatience de
vous éclaircir; faites-moi la grace d'entrer, en sortant d'ici, dans la
chambre de ma sœur. Irez-vous, mademoiselle? continua-t-il, voyant
que Kernosy rêvoit profondément; puis-je me flatter de vous voir un
quart-d'heure sans témoins suspects? Que j'ai de choses à vous dire! La
marquise est trop de mes amies, répondit Kernosy en rougissant, pour
que je refuse d'aller m'éclaircir avec elle de tout ce qui se passe ici.
La vicomtesse vint alors prendre l'espagnol pour danser, & interrompit
cette conversation. Kernosy avoit bien envie de faire part à
Saint-Urbain de son aventure; mais elle ne douta pas qu'elle n'en
fût instruite, quand elle vit à genoux auprès d'elle un petit masque
vêtu en Scaramouche, qui jouoit à merveille de la guitare; sa taille
étoit fine & parfaitement belle; une grande quantité de cheveux noirs,
naturellement frisés, le fit aisément reconnoître par Kernosy pour le
chevalier de Livry: elle lui laissa le soin d'apprendre à Saint-Urbain
qui étoient les lutins du château.
Le bal ne finit qu'après minuit: aussi-tôt madame de Kernosy conduisit
la comtesse à son appartement. Saint-Urbain mena la baronne dans le
sien, & Kernosy, qui étoit depuis long-temps amie de la marquise,
l'accompagna jusques dans sa chambre. Saint-Urbain avoit trop
d'impatience de retrouver la compagnie, qu'elle savoit être dans la
chambre de la marquise, pour s'amuser avec la baronne; elle fit peu de
complimens, & vint du même pas les joindre. A peine étoit-elle entrée,
que le comte & le chevalier de Livry, qui avoient promptement changé
d'habits, arrivèrent.
La conversation fut d'abord tumultueuse; on se fit mille questions,
sans se donner le temps d'y répondre; mais enfin Kernosy ayant prié
le comte de l'éclaircir parfaitement du dessein qui les faisoit venir
_incognito_ dans un lieu où tout le monde étoit de leurs amis; comme
il n'y avoit personne de suspect dans la chambre, chacun ayant pris sa
place auprès du feu, le comte commença ainsi son récit:
* * * * *
Il y a un an que nous eûmes l'honneur de vous voir, pour la première
fois, dit-il en s'adressant à mademoiselle de Kernosy; on se souvient
long-temps d'une vue si charmante: vous vîntes chez ma sœur avec
madame votre tante; nous arrivions de l'armée, mon frère & moi, & nous
n'avions alors de passion que celle d'aller à Paris passer le temps
que nous pouvions être éloignés de nos régimens. Le plaisir de vous
voir nous fit changer de dessein; nous ne pensâmes plus qu'à demeurer
dans un pays où nous ne croyions pas, en arrivant, passer huit jours
sans mourir d'ennui. Je pris la liberté de déclarer ce que je pensois
à mademoiselle de Kernosy, & je ne doutai pas que le chevalier ne
s'expliquât aussi à mademoiselle de Saint-Urbain.
Cela n'est pas de votre narration, M. le comte, interrompit Saint
Urbain en souriant; il faut bien que vous laissiez quelque chose à
dire au chevalier, s'il lui prend en fantaisie de conter aussi ses
aventures. La marquise rit de l'imagination de Saint-Urbain; & Kernosy
ayant prié le comte de continuer, il reprit ainsi:
Je ne parlerai donc plus de mademoiselle de Saint-Urbain, puisqu'elle
me le défend. Mademoiselle de Kernosy reçut les marques de mon
respectueux attachement avec une froideur capable de glacer tout autre
cœur que le mien: je continuai de lui marquer mon respect & ma
tendresse; mais elle n'en fut que foiblement touchée.
Si mademoiselle de Saint-Urbain me le permettoit, continua t-il
en riant, je dirois que le chevalier étoit ou plus heureux ou plus
amoureux que moi; car il est certain qu'il paroissoit plus content.
Vous jugez sur de foibles apparences, interrompit Saint-Urbain; vous
êtes bien heureux que j'entende raillerie. Je prétends conter aussi,
reprit le chevalier, & l'on verra si je ne saurai pas faire des
réflexions à mon tour.
Taisez-vous, chevalier, dit la marquise, je veux apprendre dans
ce récit mille choses que je ne sais pas encore. Des affaires
indispensables, continua le comte, nous rappelant à la cour, nous fûmes
obligés de partir, & jamais je n'ai senti une pareille tristesse.
Mesdemoiselles de Kernosy étoient retournées chez elles, madame leur
tante les avoit emmenées le jour que je reçus la cruelle lettre qui me
forçoit à quitter ce pays-ci. Je me flattai que j'aurois du moins la
satisfaction de dire adieu à mademoiselle de Kernosy; mais ma sœur
m'apprit que madame la vicomtesse ne souffriroit pas que des gens de
notre âge allassent rendre des visites à ses aimables nièces.
Madame la marquise se souvient bien de l'empressement avec lequel je
la priai de me mener chez madame de Kernosy; mais elle avoit un peu
de fièvre, & elle fut inflexible à mes prières. J'étois malade, dit
la marquise, &, je veux bien vous l'avouer, je craignis que si vous
revoyiez de si aimables personnes, votre devoir ne fût ralenti par
votre amour. Nous partîmes donc, le chevalier & moi, reprit le comte,
& nous ne nous dîmes pas quatre mots pendant le chemin. J'écrivis à
mademoiselle de Kernosy en partant, & je laissai un valet de chambre
pour lui faire tenir sûrement ma lettre. Le chevalier le chargea d'une
de sa part pour mademoiselle de Saint-Urbain; nous attendîmes son
retour à Paris avec impatience. Enfin il arriva, & nous assura qu'il
avoit donné nos lettres, & que mesdemoiselles de Kernosy n'avoient pas
voulu y faire de réponses.
Peu de jours après, ce valet de chambre disparut, & emmena un de nos
chevaux. Cette action nous fit douter qu'il eût rendu fidèlement nos
lettres; nous songions à nous en éclaircir nous-mêmes, quand tous
les colonels reçurent ordre de se rendre à leurs régimens: il fallut
obéir, cette province étoit trop éloignée pour pouvoir y passer chemin
faisant, & nous n'avions point de temps à nous. Nous partîmes, accablés
de chagrin, & j'emportai dans mon cœur la belle idée que mademoiselle
de Kernosy y avoit laissée.
J'écrivis à ma sœur, pour la prier de savoir, s'il se pouvoit, ce
qu'étoient devenues nos lettres; elle me manda qu'elle ne pouvoit nous
en informer, parce que madame de Kernosy étoit allée à Paris, & y avoit
mené les deux aimables nièces. Ce contre-temps de partir de Paris,
précisément quand ces charmantes personnes y arrivoient, augmenta ma
douleur.
En arrivant à l'armée, nous trouvâmes Tadillac, qui est mon parent
très-proche, galant homme, d'une figure très-aimable, & d'une humeur
fort réjouissante; nous nous voyions souvent, nous lui contâmes
nos chagrins, en lui faisant connoître le caractère de madame la
vicomtesse; il chercha les moyens pour aborder ce château, sans
l'effrayer; & après avoir bien imaginé, il s'arrêta au dessein de s'en
faire aimer.
Il n'est pas riche, l'espérance du bien de madame de Kernosy lui
plut; il me pria sérieusement de l'aider dans cette affaire, qu'en
reconnoissance il faciliteroit mon bonheur. Je lui appris que la
vicomtesse n'avoit pu se résoudre à se remarier, parce qu'elle n'avoit
point trouvé de héros ni de cœurs qui sussent aimer avec délicatesse.
Laissez moi faire, reprit le baron de Tadillac, je paroîtrai devant
elle en héros de roman, & j'aurai encore plus de délicatesse qu'elle
n'en imagine. Il n'y aura pas grand mal, ajouta-t'il, de pousser la
chose dans le ridicule, cela n'en sera que plus conforme à nos amours.
Ce projet nous amusa toute la campagne; le baron s'en réjouissoit, &
moi j'étois véritablement inquiet, parce que j'étois véritablement
amoureux. On mit les troupes en quartier d'hiver, & nous partîmes enfin
pour revenir en ce pays-ci, avec une joie incroyable. Nous arrivâmes,
il y a dix jours, chez ma sœur; il étoit minuit: nous défendîmes à
nos gens de parler de notre arrivée; je demandai à madame la marquise
de vos nouvelles avec un empressement qui lui fit juger que mon amour
ne s'étoit pas affoibli par l'absence.
Nous concertâmes avec le baron, pour voir comment nous pourrions avoir
accès dans ce château; il alla chercher des comédiens à Rennes, &
des musiciens; il les amena en diligence chez ma sœur; & pendant
ce temps-là, ayant gagné un de vos domestiques, il me fut facile, au
retour du baron, de faire cette folie, qui effraya tant mademoiselle de
Kernosy.
On fit un petit trou au plancher d'en haut, pour passer le billet
& la petite chaîne. Le baron écrivit ce billet, parce qu'on ne
connoissoit pas son écriture; il exécuta fort bien l'entreprise, & je
fus au désespoir, quand je compris, par le bruit que nous entendîmes,
que mademoiselle de Kernosy s'étoit trouvée mal. J'aurois été sur le
champ lui demander pardon de notre folie, si je n'avois craint de me
découvrir à ses femmes que nous entendîmes dans sa chambre, & qui n'en
sortirent plus.
Nous allâmes rejoindre nos gens à un village qui est à deux lieues
d'ici; nous en avons fait partir ce matin les comédiens; un d'entre eux
a présenté une lettre du baron à madame de Kernosy. Voici ce qu'elle
contenoit:
L'AMANT INCONNU A LA BELLE VICOMTESSE DE KERNOSY.
_Je vous vis à Paris il y a six mois, madame: quelle vue! mon
cœur ne la peut oublier; je vous suivis à tous les spectacles;
mais aussi respectueux amant que je suis tendre & fidèle, je
n'osai vous déclarer mon amour. Mon devoir me rappela à l'armée;
je suivis la gloire avec plaisir, parce que je sais que vous
l'aimez. L'amour me rappelle auprès de vous. Je viens donc,
madame, pour tâcher de me rendre digne de vous plaire, par mes
soins & par mon attachement: l'amour veut être environné de jeux
& de plaisirs; trouvez bon que cette troupe de comédiens vous
divertisse; je me rendrai ce soir auprès de vous._
Madame de Kernosy, continua le comte, a été charmée de cette lettre;
elle a fait demeurer la troupe de comédiens dans le château; nous
y sommes arrivés déguisés avec les musiciens; une heure après, le
baron a mis adroitement une lettre dans la poche de mademoiselle de
Saint-Urbain, pendant qu'elle regardoit achever le théâtre.
Voilà quelle a été l'aventure qui vous a donné quelque inquiétude;
ma sœur a bien voulu nous favoriser de sa présence & de celle des
deux dames qu'elle a amenées avec elle, qui pourtant ne savent pas nos
desseins. Le baron, vêtu à la grecque, a fait ce soir exactement sa
cour à madame la vicomtesse; il m'a dit en sortant, avec sa gravité
ordinaire, je vois bien qu'en Bretagne je pourrois passer pour un
héros. Il n'a pas voulu s'expliquer davantage; mais il doit se rendre
ici, pour nous apprendre le succès de son amour.
Il me semble que tout favoriseroit nos vœux, si mademoiselle de
Kernosy & son aimable sœur nous permettoient d'espérer qu'elles ne
nous seront point contraires, si l'on peut porter madame la vicomtesse
de Kernosy à nous accorder l'honneur de son alliance.
Mademoiselle de Kernosy, qui avoit toujours conservé un tendre souvenir
pour le comte, lui répondit fort obligeamment; Saint-Urbain fit sa
réponse avec la même honnêteté au chevalier, qui lui parloit tout bas,
& à qui elle apprit qu'elle ni sa sœur n'avoient pas reçu leurs
lettres.
On commençoit à s'éclaircir là-dessus, lorsque le baron entra dans la
chambre, encore vêtu à la grecque: il étoit bien fait; il n'avoit que
dix-neuf ans; son visage étoit très-agréable, & il avoit une belle tête
blonde. Comment, lui dit le comte en lui voyant encore son habit de
masque, courez-vous le bal? Non, dit le baron, mais je courrai bientôt
les champs; encore deux conversations comme celle que je viens d'avoir,
& c'est une affaire faite: mais, en récompense, si je perds l'esprit,
le cœur y gagne beaucoup; car j'ai les plus beaux sentiments du
monde. Madame de Kernosy m'a assuré qu'elle n'en a jamais lu de si
délicats & de si tendres.
Mais pourquoi, dit le chevalier, être encore vêtu comme un fou? Un bon
surtout, par le temps qu'il fait, seroit bien mieux que cette vieille
broderie. Non pas, s'il vous plaît, dit le baron; un amant vêtu à
la grecque a d'autres charmes aux yeux de la vicomtesse, qu'un amant
simplement habillé à la françoise; elle m'a même comparé d'abord à
Alcibiade.
Vous êtes trop fou de la moitié, baron, dit la marquise; mais allons au
fait. A quoi en êtes-vous? J'en suis à l'espérance, reprit le baron;
on me permet d'en prendre beaucoup, & je resterai ici pour me rendre
digne de cet honneur. Il faudra que ces messieurs, continua le baron en
regardant le comte & le chevalier, arrivent ici comme s'ils venoient de
chez madame la marquise de Briance; & ne l'ayant pas trouvée chez elle,
il sera fort vraisemblable qu'ils viennent la chercher dans un lieu où
la compagnie est si bonne.
On approuva l'avis du baron, & la nuit étant déjà fort avancée, le
comte & le chevalier jugèrent à propos de partir pour aller passer
quelques heures au village le plus proche, & pouvoir revenir au
château avant dîné. Les deux aimables sœurs, après avoir donné le
bon soir à la marquise, se retirèrent dans leur appartement. Elles ne
s'endormirent de long-temps; la joie de retrouver fidèles deux hommes
très-aimables, leur fournissoit assez de sujet pour s'entretenir: enfin
le sommeil régna paisiblement dans tout le château, excepté dans la
chambre de madame de Kernosy; elle eût trouvé contre les règles de
dormir, quand même elle en auroit eu envie, après une conversation
comme celle qu'elle venoit d'avoir avec son héros.
Les dames ne se levèrent qu'à midi. Pour la vicomtesse, elle étoit
levée d'assez bonne heure, & elle avoit fait deux ou trois projets
de lettres tendres, avant de s'appliquer au soin de son ajustement.
Ses deux aimables nièces s'éveillèrent avec cette joie qui se fait si
bien sentir, quand on espère de passer le jour avec ce qu'on aime.
Chacun étoit occupé d'un soin différent. La comtesse de Salgue n'avoit
pu résister aux charmes du jeune baron de Tadillac, & la marquise de
Briance soupiroit en secret pour un jeune amant absent. Enfin l'amour
avoit résolu de triompher dans ce vieux château, & de n'y pas laisser
de cœurs tranquilles.
A l'heure de midi ou environ, le comte & le chevalier arrivèrent en
chaise de poste. Ils demandèrent d'abord la marquise de Briance; elle
les présenta à la vicomtesse, & lui dit tout ce qui avoit été concerté
entre eux. La tante, suivie des deux nièces, les reçut avec joie, &
les pria de demeurer, pour prendre part aux plaisirs que le hasard nous
a envoyés, dit-elle en souriant disgracieusement.
Le baron, qui avoit aussi eu ordre de la vicomtesse de faire comme s'il
venoit d'arriver, arriva presque en même temps, vécu d'un gros habit de
campagne, & monté sur un cheval qu'il avoit à deux pas du château. Il
se fit annoncer. La vicomtesse assura la compagnie qu'il étoit depuis
long-temps de les amis. Kernosy & Saint-Urbain eurent bien de la peine
à s'empêcher de rire. Il étoit déjà tard, les complimens avoient fort
alongé la conversation; Saint-Urbain l'interrompit, pour faire souvenir
qu'il falloit dîner. La vue du baron avoit fait tout oublier.
On se mit à table; on y fut long-temps; la conversation fut fort vive,
tout le monde songeoit à plaire; l'amour y brilloit sous plusieurs
formes différentes. La vieille vicomtesse étoit charmée du jeune baron;
il lui disoit sérieusement des choses capables de réjouir les gens du
monde, les plus mélancoliques, & elle ne sortait point d'admiration. La
comtesse de Salgue regardoit tendrement Tadillac; l'empressement qu'il
témoignoit pour la vieille vicomtesse lui donnoit mille inquiétudes.
Comme elle ignoroit son dessein, elle craignoit qu'il n'eût de l'amour
pour Kernosy ou pour Saint-Urbain; & qu'il ne songeât à éblouir la
vicomtesse, pour mieux cacher sa passion.
Madame de Salgue étoit jeune & belle, son esprit étoit agréable;
elle avoit épousé un vieux seigneur de la province, que ses affaires
retenoient presque toute l'année à Paris, sans qu'elle eût pu jamais
obtenir la permission de l'accompagner pendant ce voyage. Il étoit
persuadé que, dans la province, il n'y avoit point de gentilhomme qui
osât lui manquer assez de respect pour parler d'amour à sa femme: on
avoit pourtant déjà pris cette liberté; mais le cœur de la comtesse,
insensible jusqu'alors, avoit enfin atteint l'heure fatale.
Le baron s'aperçut qu'il ne lui déplaisoit pas; il n'osa lui parler
devant la vieille vicomtesse, mais ses regards lui firent entendre ce
qu'elle commençoit à lui inspirer. Le comte étoit plus touché qu'il ne
l'avoit encore été pour la belle Kernosy, & elle paroissoit satisfaite
de le voir dans ces sentimens; Saint-Urbain & le chevalier étoient
charmés l'un de l'autre. La baronne de Sugarde, à qui le chevalier
plaisoit fort, s'aperçut de leur intelligence; mais elle avoit assez
bonne opinion d'elle-même, pour se flatter de le rendre infidèle: elle
étoit un peu coquette; & le chevalier auroit sans doute répondu à tout
ce que ses yeux lui disoient de tendre, si une passion bien sérieuse
n'avoit occupé alors tout son cœur. Pour la marquise de Briance,
elle n'étoit retenue dans ce lieu que par l'intérêt de ses frères;
quelquefois un tendre souvenir la jetoit dans une profonde rêverie;
mais son humeur douce & la vivacité de son esprit empêchoient qu'on ne
s'aperçût de ce qui lui fassoit de la peine. Son entretien étoit si
agréable, qu'on recherchoit avec empressement sa compagnie, & qu'on
ne s'ennuyoit jamais, quelque temps qu'on fût avec elle. Les traits
de son visage étoient très-réguliers, son front, ses yeux, sa bouche,
ses dents étoient admirables, & tout ce composé formoit une beauté
parfaite. Elle étoit fort riche, veuve depuis trois ans, & tout ce
qu'il y avoit de seigneurs considérables dans la province avoit cherché
à lui plaire, sans avoir pu y réussir.
Telle étoit l'aimable compagnie que l'amour avoit pris soin de
rassembler au château de Kernosy. On achevoit de dîner, lorsqu'on
entendit arriver un équipage. Tout le monde en fut fâché, car on ne
souhaitoit plus personne: on vint annoncer M. de Fatville, conseiller
au parlement de Rennes. Quel homme! dit mademoiselle de Kernosy, qu'il
va bien nous faire sentir le malheur de n'oser à la campagne faire
dire qu'on n'est pas chez soi. Bon! dit Saint-Urbain, il ne nous
ennuiera pas tant: à la vérité, c'est un fat; il en faut au moins un
pour servir de risée à la compagnie.
Madame la vicomtesse, qui vouloit étaler sa prudence aux yeux du
baron, fit une grande réprimande à Saint-Urbain de cette plaisanterie;
elle auroit duré long-temps, si le conseiller ne fût entré. Il avoit
un habit rouge galonné d'argent, une grande épée pendue à un large
ceinturon mis par-dessus le juste-au-corps, un chapeau bordé d'or
avec une vieille plume jaune, une perruque blonde fort longue & fort
poudrée, si bien qu'il la semoit sur son habit & aux environs.
Il fit en entrant dix ou douze révérences, sans se reposer, toutes
aussi profondes les unes que les autres; puis s'aprochant de la
vicomtesse: Il y a trop bonne compagnie chez vous, madame, lui dit-il
avec un air décontenancé, pour n'avoir pas envie de l'augmenter. La
vicomtesse lui répondit le compliment ordinaire, qu'il lui faisoit bien
de l'honneur. J'ai bien fait courir ma chaise de poste où il y a de
bons ressorts, dit M. de Fatville, pour arriver plutôt ici; car j'étois
dans une impatience extrême de voir l'incomparable mademoiselle de
Saint-Urbain: il s'approcha d'elle, & se mit en devoir de lui baiser la
main.
Je vous suis très-obligée, dit Saint-Urbain en la retirant promptement,
de m'avoir sacrifié les ressorts de votre chaise de poste. Oh! ils
ne sont pas gâtés, reprit Fatville, mes laquais m'en ont assuré. Je
ne saurois m'empêcher, continua-t-il, en se regardant dans un grand
miroir, de vous exprimer la joie que j'ai d'être vêtu cavalièrement;
aussi je ne porte mon habit noir que les matins. Ma foi cela est fort
prudent à vous, dit le baron; car celui-là vous sied à merveille.
Fatville remercia le baron par de grandes révérences; & heureusement
pour la compagnie, on vint avertir que la comédie commenceroit dès
qu'il plairoit aux dames de l'ordonner. Vous avez donc ici la comédie?
dit Fatville: pour moi je l'ai vue quatre fois à Paris; mais je ne
l'aime point, si je ne suis sur le théâtre. Vive les gens de bon goût!
reprit Saint-Urbain, vous serez assurément sur le théâtre, M. de
Fatville, vous ne sauriez être mieux placé pour vous & pour nous.
On passa dans la salle, on trouva les lustres allumés, & les violons
jouoient l'ouverture. Le baron & le chevalier campèrent Fatville sur
le théâtre; ils eurent même la malice de ne lui point faire donner de
chaise, & il eut la sottise de n'en pas demander, parce qu'on lui avoit
dit que les gens du bel air ne s'asseoient jamais aux spectacles.
On joua Andromaque & M. de Pourceaugnac. La représentation de ces
deux pièces, & la contenance de M. de Fatville divertirent également
la compagnie. On le voyoit déjà, lassé de son voyage, se tenir debout
avec peine. La vicomtesse entra même à son sujet dans la plaisanterie,
parce qu'elle s'aperçut que le baron y prenoit goût. Fatville regarda
presque toujours mademoiselle de Saint-Urbain avec des gestes aussi
insupportables qu'ils étoient ridicules.
Un grand souper succéda à la comédie; on fut long-temps à table; &
après avoir bu toutes les santés, coutume qu'on ne manque guères à la
campagne, on but aussi les inclinations. Mademoiselle de Saint-Urbain
commença, en prenant un verre de très-bonne grâce; elle avertit tous
les messieurs qu'il leur seroit permis de boire aux leurs, après
qu'ils auroient fait un couplet de chanson pour célébrer des santés si
intéressantes. Volontiers, dit le chevalier, je vais donner l'exemple:
il demanda à boire, & chanta un impromptu sur un air connu de tout le
monde.
Ce couplet fut trouvé très joli, & la vieille vicomtesse, se retournant
vers le baron avec un air qu'elle crut fort tendre, lui demanda s'il
n'avoit point d'inclination digne d'être chantée en si bonne compagnie.
Le chevalier de Livry, répondit le baron, fait si facilement des vers,
qu'il ne faut pas s'étonner s'il m'a prévenu; je vais réparer ma faute.
La vicomtesse lui versa elle-même du vin de liqueur. Un moment après,
il chanta en se tournant de son côté, & elle fut charmée de pouvoir se
flatter que ces vers étoient pour elle; mais en achevant le couplet,
il regarda tendrement la comtesse de Salgue, qui comprit aisément sa
pensée. C'est donc à mon tour, dit le comte en riant, à faire aussi des
vers; comme je suis le dernier, j'ai eu plus de temps que les autres,
j'ai fait deux couplets; tant mieux, dit mademoiselle de Kernosy, on
aura plus de plaisir à vous entendre. Le comte, qui a la voix belle,
chanta ces deux couplets:
L'amour qui brille dans vos yeux,
Force tout à se rendre;
Il est trop doux, trop dangereux,
Pour oser s'en défendre.
Brûler pour vos divins appas,
N'est pas une foiblesse;
La raison même n'ose pas
Condamner ma tendresse.