complaisance. Mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne
le pas voir: Madame, dis-je, où est l'estimable Dom Juan?......
Il fera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avoit
écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne
peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions
pas si tôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avoit, & le roi vient
de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.
Ciel! m'écriai-je, tout seroit-il faux dans le songe affreux que
je viens de faire?...... Mais il est impossible..... De quel songe
parlez-vous, Alvare?...... Du plus long, du plus étonnant, du plus
effrayant que l'on puisse faire. Alors, surmontant l'orgueil & la
honte, je lui fais le détail de ce qui m'étoit arrivé depuis mon
entrée dans la grotte de Portici jusqu'au moment heureux où j'avois pu
embrasser ses genoux.
Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une
bonté extraordinaires. Comme je connoissois l'étendue de ma faute, elle
vit qu'il étoit inutile de me l'exagérer.
Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, &, dès le moment
même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon
indisposition & du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous
avez cru parler, est, depuis quelque temps, détenue au lit par une
infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au
delà de votre pension. J'aurois craint, ou d'entretenir vos désordres,
ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer
Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers
que possède peut-être M. le Duc de Medina-Sidonia dans toutes les
Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez:
je le connois parfaitement, & vous aurez rêvé cette ferme & tous ses
habitans.
Ah! Madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi; il
a dansé à la noce.
Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avoit dételé en
arrivant, sans demander son salaire.
Cette fuite précipitée qui ne laissoit point de traces, jeta ma mère
en quelques soupçons. Nugnés, dit-elle à un page qui traversoit
l'appartement, allez dire au vénérable Dom Quebracuernos que mon fils
Alvare & moi l'attendons ici.
C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance, &
la mérite; vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre
rêve une particularité qui m'embarrasse; dom Quebracuernos connoît les
termes, & définira ces choses beaucoup mieux que moi.
Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposoit même avant de
parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer
devant lui l'aveu sincère de mon étourderie; & des suites qu'elle avoit
eues. Il m'écoutoit avec une attention mêlée d'étonnement, & sans
m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il
prit la parole en ces termes:
Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus
grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous
ayez provoqué l'esprit malin, & lui avez fourni, par une suite
d'imprudences, tous les déguisemens dont il avoit besoin pour parvenir
à vous tromper & à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire,
je n'ai rien lu de semblable dans la _démonomanie de Bodin_, ni dans
le _monde enchanté de Bekker_. Et il faut convenir que depuis que ces
grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné
sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les
hommes du siècle employent réciproquement pour se corrompre. Il copie
la nature fidèlement & avec choix; il emploie la ressource des talens
aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur
plus séduisant langage; il imite même, jusqu'à un certain point, la
vertu. Cela m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je
vois d'ici bien des grottes, plus dangereuses que celles de Portici,
& une multitude d'obsédés, qui malheureusement ne se doutent pas de
l'être. A votre égard, en prenant des précautions sages pour le présent
& pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est
retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai; mais
il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous
ont préservé, à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus:
ainsi son prétendu triomphe & votre défaite n'ont été, pour vous &
pour lui, qu'une _illusion_, dont le repentir achevera de vous laver.
Quant à lui, une retraite forcée a été son partage: mais admirez
comme il a su la couvrir, & laisser en partant le trouble dans votre
esprit, & des intelligences dans votre cœur, pour pouvoir renouveller
l'attaque, si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir
ébloui, autant que vous avez voulu l'être, contraint à se montrer à
vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la
révolte; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable & distincte,
mêlant le grotesque au terrible; le puéril de ses escargots lumineux
à la découverte effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à
la vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus
ne distingue rien, & que vous puissiez croire que la vision qui vous
a frappé étoit moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par
les vapeurs de votre cerveau; mais il a soigneusement isolé l'idée de
ce fantôme agréable dont il s'est long-temps servi pour vous égarer;
il la rapprochera, si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas
cependant que la barrière du cloître ou de notre état soit celle que
vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les
gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde.
Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que
votre respectable mère préside à votre choix; & dût celle que vous
tiendrez de sa main avoir des graces & des talens célestes, vous ne
serez jamais tenté de la prendre pour le diable.
_Fin du diable amoureux._
[Illustration]
_LES_
LUTINS
_DU CHATEAU_
DE KERNOSY,
NOUVELLE HISTORIQUE
_De Madame la Comtesse DE MURAT._
[Illustration]
_LES_
LUTINS
_DU CHATEAU_
DE KERNOSY,
NOUVELLE HISTORIQUE.
_PREMIERE PARTIE._
La vicomtesse de Kernosy passoit presque toute l'année dans son
château, qu'elle estimoit comme le plus charmant séjour de toute la
Bretagne. C'est un fief noble, dont ses ancêtres ont successivement
porté le nom, où elle-même a été élevée dès sa plus tendre jeunesse,
& dont la situation avantageuse offre de tous côtés quelque chose
de singulier, fort agréable à la vue. Ses deux nièces, toutes deux
très-aimables & jeunes, demeuroient dans ce lieu avec elles &
trouvoient bien triste de passer leurs beaux jours dans une demeure si
solitaire, si éloignée du commerce du monde, distante de dix lieues de
la ville la plus prochaine, & d'un quart de lieue du village.
Ce château est un bâtiment à l'antique, qui conserve pourtant un air
de grandeur: d'abord on y voit des portes de fer, de grosses tours,
des fossés profonds, des ponts-levis à demi-rompus; ensuite de grandes
galeries sans aucun ornement, des salles & des chambres spacieuses,
dont les fenêtres sont si étroites, que le jour n'y peut entrer
qu'imparfaitement; l'herbe y croît en été aussi haute qu'en pleine
campagne; enfin ce château est précisément sur le modèle de ceux où
l'on dit qu'il revient des esprits. C'étoit aussi l'opinion commune
de ce pays-là: on en comptoit depuis plus de cent ans des choses
merveilleuses. Mesdemoiselles de Kernosy savoient, dès leur enfance,
toutes les histoires des _lutins_ de ce château, leurs gouvernantes
leur en avoient fait mille fois le récit; mais quoiqu'elles eussent
presque toujours demeuré dans ce lieu, elles n'avoient jamais rien vu
ni entendu qui pût leur persuader qu'il y eût quelque vérité à cette
croyance vulgaire.
Un soir que la vieille vicomtesse s'étoit couchée de fort bonne heure,
mesdemoiselles de Kernosy se retirèrent dans leur chambre, & s'assirent
auprès du feu, ne voulant pas se mettre si-tôt au lit.
Voilà un temps bien agréable pour être à la campagne, dit mademoiselle
de Kernosy, en entendant le vent qui siffloit dans les fenêtres; en
vérité je ne puis résister à l'ennui mortel que ma tante nous donne.
Vous avez raison, ma sœur, dit mademoiselle de Saint-Urbain (c'étoit
le nom de la cadette), je suis au désespoir d'être ici, & mon désespoir
augmente, ajouta t-elle en souriant, quand je songe qu'à Paris on court
le bal à l'heure qu'il est, pendant que nous sommes dans ce maudit
château, assiégé par la neige, & sans aucuns plaisirs.
Cette charmante fille alloit faire un détail de tous les agrémens de
Paris pendant le carnaval; mais mademoiselle de Kernosy se leva tout à
coup de dessus son fauteuil, en faisant un grand cri. Qu'avez-vous, ma
sœur? lui dit-elle, tout étonnée de son action. Voyez, voyez, reprit
Kernosy tout effrayée. Saint-Urbain regarda, & vit une lettre attachée
à une petite chaîne d'argent, qui descendoit par la cheminée, & on la
tenoit à une distance assez élevée pour empêcher que le feu ne prît
au papier. Quoi, dit Saint-Urbain, c'est un billet qui vous effraye
si fort? J'ai cru que vous aviez des visions épouvantables. Voyons,
continua-t-elle en prenant les pincettes, pour attraper le billet,
sans se brûler; voyons promptement ce que cela signifie. Comment, dit
Kernosy, vous allez prendre ce papier? Vous n'y pensez pas. Laissez
cela, ma sœur, je vous en prie, & appelons quelqu'un. Appelons donc
ma tante, reprit Saint-Urbain; elle fera peur à l'esprit. Ne riez
point, dit Kernosy, j'ai une frayeur épouvantable. Mais de quoi? reprit
Saint-Urbain; vous voyez bien que l'esprit n'est pas céans, puisqu'il
prend la peine de nous écrire. En achevant ces paroles, elle prit le
papier avec des pincettes, & l'ouvrit dans le moment même, malgré
Kernosy, qui mouroit de peur. L'écriture de l'esprit est fort lisible,
dit Saint-Urbain en regardant ce billet. Voyons un peu ce qu'il veut
nous dire; elle le lut, & y trouva ces paroles:
BILLET.
_Vous êtes toutes deux trop aimables pour demeurer toujours
seules dans un lieu aussi solitaire que celui-ci; on ne peut vous
avoir vues, & n'avoir pas le cœur sensible à vos beautés & à
vos ennuis, chargez-nous du soin de vos plaisirs, & l'on fera
de son mieux pour vous réjouir. On y parviendroit sans doute, si
des cœurs tendres & fidèles vous paroissoient dignes de votre
attention._
LES LUTINS DU CHATEAU.
Qu'est-ce que tout ceci? dit mademoiselle de Kernosy, qui avoit eu le
temps de se rassurer un peu. Je ne sais, répondit Saint-Urbain, mais on
nous promet des plaisirs & des amans fidèles; je suis d'avis que nous
acceptions le marché.
Kernosy n'osoit faire un pas dans sa chambre, & Saint-Urbain ayant
regardé dans la cheminée, ne vit plus la petite chaîne; elle le dit à
sa sœur. Elle a disparu! s'écria Kernosy; appelons du monde. Dans ce
moment, un lumignon de la bougie auprès de laquelle étoit le billet,
tomba sur ce papier, déjà fort sec d'avoir été suspendu quelque temps
dans la cheminée; le feu y prit facilement, & le consuma avec assez de
promptitude.
Cet accident, très-naturel, fit presque évanouir Kernosy, &
Saint-Urbain même perdit toute assurance; elle appela leurs femmes de
chambre, qui couchoient dans une tour fort proche, & qui accoururent.
Saint-Urbain leur dit tout effrayée, que sa sœur venoit de se
trouver mal; elles attribuèrent sa frayeur à cet évanouissement:
aussi-tôt on jeta de l'eau sur le visage de mademoiselle de Kernosy, on
la mit au lit, & peu de temps après elle se trouva beaucoup mieux; mais
elle ordonna à ses femmes de demeurer dans sa chambre; Saint-Urbain se
coucha auprès d'elle, pour être plus assuré si elles entendoient encore
quelque chose.
Vous avez bien fait, dit Kernosy tout bas à sa sœur, de ne rien dire
à nos femmes de la peur que nous avons eue, cela se seroit répandu
demain; & comme nous n'avions plus ce billet, on nous auroit prises
pour des visionnaires. Saint-Urbain convint qu'il ne falloit point
parler de leur aventure; enfin le jour les ayant rassurées, elles
s'endormirent.
L'une & l'autre ne furent éveillées qu'à midi, par le bruit d'un
carrosse & des chevaux que l'on entendoit dans la cour du château.
Qu'est-ce que ce bruit? demanda Kernosy; c'est peut-être des plaisirs
que le lutin nous envoie, répondit Saint-Urbain. Oh! ma sœur, reprit
Kernosy, je ne suis pas encore bien remise de ma frayeur; oublions,
s'il se peut, le lutin. Dans ce moment, une des femmes de la vicomtesse
entra, & leur apprit qu'une troupe de comédiens venoit d'arriver;
qu'ils avoient apporté une lettre à madame la vicomtesse, qu'elle
l'avoit lue, & qu'ensuite elle avoit dit à ces comédiens de rester au
château.
Comment, dirent-elles en se levant, notre tante veut bien qu'ils
demeurent; il faut que quelque puissance supérieure s'en mêle. A peine
avoit-elle achevé ces mots, qu'on entendit encore du bruit dans la
cour; elles envoyèrent demander ce que c'étoit, & on leur vint dire que
c'étoit une troupe de violons & de musiciens qui venoient d'arriver.
Alors Saint-Urbain dit à sa sœur, en la prenant sous le bras; allons
voir la physionomie de ces gens-là. Elles allèrent à la chambre de la
vicomtesse, qui leur dit, dès qu'elles furent entrées, avec un air
riant qu'elles ne lui avoient jamais vu: eh bien, mesdemoiselles, vous
plaindrez-vous encore de l'ennui que vous avez dans ce pays-ci? Voilà,
ce me semble, assez de divertissemens qui vous viennent. Qu'avez-vous
donc, dit-elle en regardant l'effrayée Kernosy? vous voilà de mauvaise
humeur à contre-temps. Je me suis trouvée mal cette nuit, dit Kernosy,
mais je crois que ce ne sera rien. Eh! de quel pays, ma tante, dit
Saint-Urbain, nous arrivent tant de plaisirs? Vous êtes trop curieuse,
répondit la vicomtesse avec un air froid; laissez-moi seule, j'ai
affaire: allez voir les préparatifs que l'on fait pour ce soir. Ma
tante est assurément la confidente des lutins, dit Saint-Urbain tout
bas à sa sœur; vous voyez qu'elle leur garde le secret. Elles
passèrent dans une grande salle, où elles trouvèrent des ouvriers
occupés à dresser un théâtre & à rajuster des décorations qui leur
parurent assez belles & assez bien entendues; de là elles allèrent à la
chapelle du château faire leur prière; & quelque temps après, on les
vint querir pour dîner. Dès qu'elles furent sorties de table, elles
retournèrent dans leur chambre quitter leur négligé, & s'habiller pour
faire honneur à la compagnie. Saint-Urbain trouva dans sa poche un
billet; elle le lut à Kernosy. Voici ce qu'il contenoit:
BILLET.
_Vous voyez que nous vous tenons parole; nous cherchons à vous
divertir, & nous avons trouvé le secret d'adoucir l'humeur
insupportable de votre tante. L'évanouissement de mademoiselle de
Kernosy nous a donné beaucoup d'inquiétude: n'ayez point de peur,
l'amour ne doit jamais effrayer, quand on est jeune & belle._
Les lutins sont bien galans, dit-elle en achevant la lecture de ce
billet; mais celui-ci ne m'épouvante point; il n'est pas venu seul
comme l'autre, & on peut l'avoir mis dans ma poche pendant que je
regardois travailler ce peintre qui raccommodoit une décoration. Voyons
ce que tout ceci deviendra; mais prenons garde que le feu ne se mette
à ce billet comme au premier, qui nous a tant effrayées; il faut le
serrer sous la clef, peut-être quelque jour en reconnoîtrons-nous
l'écriture. Les deux sœurs employèrent le reste de la journée à
leur ajustemement; & leur beauté, avec ce petit secours, étoit si
surprenante, qu'on les trouva dignes d'aller briller dans les plus
superbes fêtes du monde.
Mademoiselle de Kernosy étoit blonde; elle avoit le teint d'une
blancheur éclatante, le tour du visage agréable, & de grands yeux bleus
perçans jusqu'au fond de l'ame; un sourire gracieux découvroit de
belles dents, & même augmentoit l'éclat de sa bouche, dont les lèvres
étoient d'une couleur aussi vive que le corail; sa gorge & ses mains
relevoient encore tous ces avantages de la nature, & tant de beautés
sans doute pouvoient causer de l'amour; mais sa taille avantageuse,
accompagnée d'un air noble, imposoit de telle sorte, qu'on ne pouvoit
la regarder qu'avec des sentimens de respect; & l'égalité de son
esprit faisoit qu'on remarquoit dans toutes ses paroles une justesse
qu'on ne sauroit acquérir que par la pratique du monde & une parfaite
connoissance des belles-lettres.
La jeune Saint-Urbain avoit le visage rond, le teint fin, mais un peu
plus brun que celui de sa sœur; ses cheveux étoient noirs, & ses
yeux de la même couleur, bien fendus & d'une vivacité surprenante;
sa bouche, petite & gracieuse, renfermoit de belles dents, blanches
comme l'ivoire, & parfaitement bien rangées; un air aisé, répandu sur
toute sa personne, n'empêchoit pas qu'on ne remarquât en elle un port
majestueux à la danse comme à la promenade; & quoiqu'elle ne fût pas
si grande que Kernosy, sa taille étoit d'une proportion si admirable,
qu'on auroit eu de la peine à se déterminer pour le choix entre l'une
& l'autre des deux sœurs. Ses manières, engageantes naturellement, &
enjouées, inspiroient la joie dans les cœurs, dès qu'elle paroissoit.
Elle avoit la répartie prompte & pleine d'esprit; bien souvent même
elle savoit animer une conversation languissante par quelque chose
de hardi qu'elle avançoit brusquement. D'abord on eût dit qu'elle
le faisoit sans réflexion; mais elle soutenoit son discours par des
raisons si solides, qu'il ne lui est jamais rien échappé qui ne fût de
bon sens, qui ne fît plaisir, & qui ne fût digne de sa naissance.
Ces deux charmantes sœurs n'étoient pas encore sorties de leur
chambre, lorsqu'on leur vint dire qu'un homme à cheval venoit
d'annoncer à madame la vicomtesse, que ce jour même trois dames du
voisinage dévoient arriver à son château. Tant mieux, dit Saint-Urbain,
j'en trouverai la comédie plus agréable, s'il y a beaucoup de
spectateurs; sachons donc le nom de ces dames. C'est, répondit une
de leurs femmes, la marquise de Briance, la comtesse de Salgue, & la
baronne de Sugarde. Voilà très-bonne compagnie, dit mademoiselle de
Kernosy; mais il me semble que cela seroit encore mieux, si les frères
de la marquise de Briance étoient en ce pays-ci. Ils n'y reviendront
pas si-tôt; quand on est à Paris, environné de plaisirs, on se souvient
rarement des dames qu'on a laissées en province. C'est selon, dit
Saint-Urbain en riant; croyez-vous que le comte & le chevalier de Livry
trouvent dans cette ville beaucoup de dames plus aimables que nous? Je
me souviens bien que nous n'y en trouvâmes pas un grand nombre, il y a
six mois.
L'équipage de la marquise entrant alors dans la cour, obligea les deux
sœurs de descendre pour aller au devant d'elle. Madame la vicomtesse
étoit accourue la première, parée comme une jeune personne; son habit,
qu'elle assuroit être amaranthe brun, étoit de velours couleur de feu
très-vif. Les dames montèrent à son appartement, & parurent étonnées
de voir un théâtre qu'on achevoit d'élever dans la grande salle. Une
troupe de comédiens est arrivée ici ce matin, dit la vicomtesse, & je
les ai retenus pour divertir mes nièces pendant ce carnaval. On loua sa
complaisance, & toute la compagnie entra dans sa chambre.
La vicomtesse avoit près de soixante ans; elle vouloit être belle,
quoiqu'elle ne l'eût pas même été pendant sa première jeunesse. Jamais
femme n'a été d'une humeur si difficile; elle étoit fort riche,
veuve depuis cinq ans, & le dessein qu'elle avoit de se remarier ne
s'étant pas encore exécuté, parce qu'elle n'avoit trouvé personne,
disoit-elle, qui sût assez bien aimer; elle auroit voulu un héros comme
Amadis; Galaor lui paroissoit trop volage; Alexandre n'aimoit pas
assez tendrement, & César avoit un trop grand nombre de maîtresses.
Enfin elle cherchoit un Amadis, & n'en ayant point trouvé en Bretagne,
elle avoit fait un voyage à Paris, où n'en trouvant pas davan tage,
elle retourna à son château, attendant que la fortune lui envoyât un
chevalier digne d'être son amant. Comme elle étoit riche, de grande
qualité, & qu'elle possédoit les plus belles terres de la province,
quantité de grands seigneurs de ce pays s'empressèrent auprès d'elle;
mais il est aisé de juger comment une personne, qui vouloit absolument
un héros, trouvoit peu galans, les provinciaux qui parloient d'abord de
mariage.
Mesdemoiselles de Kernosy étoient soumises à cette capricieuse
personne; elles avoient perdu leur mère dès leur enfance; leur père,
en mourant, les avoit obligées, par son testament, à demeurer sous la
tutelle de la vicomtesse sa belle sœur, & ces aimables filles, depuis
quatre ans, étoient auprès d'elle.
La vicomtesse ne se pressoit point de les marier; elle avoit refusé
tous les partis qui s'étoient présentés, quoiqu'il y en eût de fort
avantageux; l'un n'avoit pas assez de valeur, l'autre étoit mal fait,
l'autre n'étoit pas d'un âge sortable; enfin il ne s'en trouvoit point
à son gré. Cependant elle jouissoit paisiblement du bien considérable
des deux nièces.
Cette capricieuse aimoit à faire la grande dame sur son palier; la
manière dont elle reçut la compagnie marquoit assez que la dépense ne
l'étonnoit pas. Elle ordonna, pendant la conversation, qu'on préparât
une collation, où tout ce qu'il y avoit de plus exquis pour la saison
dans le château, fut servi. Ses ordres furent si ponctuellement
exécutés, que tout se trouva prêt pour la comédie dans le moment que
chacun se levoit de table.
Toutes les dames passèrent dans la salle; elles y trouvèrent un
petit théâtre bien éclairé: la décoration représentoit une chambre
magnifique; enfin toutes les personnes de distinction & de même
sexe prirent leurs places. Les domestiques de la vicomtesse, & tous
les habitans des environs qui étoient accourus au bruit de la fête,
composèrent un parterre fort aisé à contenter. Huit violons & quatre
hautbois jouèrent l'ouverture, & les comédiens commencèrent la pièce
qu'on nomme l'_esprit follet_.
Elle fut assez bien jouée; & comme elle avoit beaucoup de rapport
à l'aventure de la nuit, les deux sœurs se regardèrent plusieurs
fois, mais elles ne se purent rien dire; la marquise de Briance & la
comtesse de Salgue étoient placées entre elles. A la fin de la comédie,
l'orchestre joua des morceaux excellens du triomphe de l'amour.
On passa dans une salle prochaine, où l'on servit un magnifique
souper; la vicomtesse l'avoit ordonné, & c'étoit la seule chose qu'elle
entendoit bien. La conversation fut vive; la baronne & Saint-Urbain
disoient qu'il manquoit un bal aux plaisirs de cette journée, elles
soutenoient encore leur thèse avec chaleur, quand on aperçut un valet
de chambre qui vint parler à madame la vicomtesse. Allons, mesdames,
leur dit-elle un moment après que le repas fut fini, passons, s'il vous
plaît, dans la petite galerie: la compagnie fut également surprise d'y
trouver des lustres allumés, des violons, des hautbois, & plusieurs
troupes de masques. Il y en avoit de fort bonne mine, que ces dames
crurent n'avoir point vus parmi les acteurs qui avoient représenté
l'esprit follet.
Un d'eux, vêtu à la grecque, vint prendre la vicomtesse, qui commença
le bal par une courante; elle l'acheva, en disant qu'elle réussiroit
beaucoup mieux au menuet & autres danses moins sérieuses.
Kernosy & Saint-Urbain firent des merveilles; on n'a jamais vu plus de
légèreté & de justesse. Leurs danses furent accompagnées de toutes les
grâces que les Bretonnes y savent donner. Le masque vêtu à la grecque
ne quittoit presque point la vicomtesse, au grand étonnement de ses
nièces. Cependant un joli masque s'approcha de mademoiselle de Kernosy;
son habit étoit de velours noir, fait à l'espagnole; il avoit des
plumes couleur de feu à son chapeau; sa taille étoit belle; il venoit
de danser, & la délicatesse de ses pas, accompagnée d'une légereté
surprenante, avoit charmé tout le monde.