Louise est sage, elle est belle

Marcos a bien des jaloux;

Mais il les désarme tous,

En se montrant digne d'elle:

Et tout ici, d'une voix,

Applaudissant à leur choix,

Vante une flamme aussi pure:

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadure.

D'une douce sympathie,

Comme leurs cœœurs sont unis,

Leurs troupeaux sont réunis,

Dans la même bergerie;

Leurs peines & leurs plaisirs,

Leurs soins, leurs vœœux, leurs désirs

Suivent la même mesure.

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadure.

Pendant qu'on écoutoit ces chansons, aussi simples que ceux pour qui

elles sembloient être faites, tous les valets de la ferme n'étant

plus nécessaires au service, s'assembloient gaîment pour manger les

reliefs du repas; mêlés avec des égyptiens & des égyptiennes appelés

pour augmenter le plaisir de la fête, ils formoient, sous les arbres de

l'avenue, des groupes aussi agissans que variés, & embellissoient notre

perspective.

Biondetta cherchoit continuellement mes regards, & les forçoit à se

porter vers ces objets dont elle paroissoit agréablement occupée,

semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement

qu'ils lui procuroient.

Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse; elle attend le bal:

c'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est

dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est

soutenue sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux,

elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango

sévillan, de jeunes égyptiens l'exécutent avec leurs castagnettes &

leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles, & les imite: la

danse est devenue générale.

Biondetta paroissoit en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de

sa place, elle essaye tous les mouvemens qu'elle voit faire. Je crois,

dit-elle, que j'aimerois le bal à la fureur; bientôt elle s'y engage, &

me force à danser.

D'abord elle montre quelque embarras, & même un peu de maladresse;

bientôt elle semble s'aguerrir, & unir la grace & la force à la

légèreté, à la précision. Elle s'échauffe; il lui faut son mouchoir,

le mien, celui qui lui tombe sous la main; elle ne s'arrête que pour

s'essuyer.

La danse ne fut jamais ma passion, & mon ame n'étoit point assez à

son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je

m'échappe, & gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où

je pusse m'asseoir & rêver.

Un caquet très-bruyant me distrait, & arrête, presque malgré moi, mon

attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. Oui, oui, disoit

l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison.

Tiens, Zoradille, il est né le 3 mai, à trois heures du matin.... Oh!

vraiment, Lélagise, répondoit l'autre, malheur aux enfans de Saturne;

celui-ci a Jupiter à l'ascendant; Mars & Mercure en conjonction trine

avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles

espérances il pourroit concevoir! quelle fortune il devroit faire!

Mais....

Je connoissois l'heure de ma naissance, & je l'entendois détailler avec

la plus singulière précision. Je me retourne, & fixe ces babillardes.

Je vois deux vieilles égyptiennes, moins assises qu'accroupies sur

leurs talons; un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux & ardens, une

bouche enfoncée, un nez mince & démesuré, qui, partant du haut de la

tête, vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'étoffe

qui fut rayé de blanc & de bleu, tourne deux fois autour d'un crâne

à demi-pelé tombe en écharpe sur l'épaule, & de là sur les reins, de

manière qu'ils ne soient qu'à demi-nuds, en un mot, des objets presque

aussi révoltans que ridicules.

Je les aborde. Parliez-vous de moi, mesdames? leur dis-je, voyant

qu'elles continuoient à me fixer & à se faire des signes.....

Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier? Sans doute, répliqu'ai-je;

& qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?...

Nous aurions bien autre chose à vous dire, heureux jeune homme; mais il

faut commencer par mettre le signe dans la main.

Qu'à cela ne tienne, repris-je, & sur le champ je leur donne un doublon.

Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il

est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons,

pince la guitare, & suis-moi. Elle chante:

L'Espagne vous donna l'être;

Mais Parthénope vous a nourri;

La terre en vous voit son maître,

Du ciel, si vous voulez l'être,

Vous serez le favori.

Le bonheur qu'on vous présage

Est volage, & pourroit vous quitter.

Vous le tenez au passage;

Il faut, si vous êtes sage,

Le saisir sans hésiter.

Quel est cet objet aimable

Qui s'est fournis a votre pouvoir?

Est-il......

Les vieilles étoient en train. J'étois tout oreilles. Biondetta a

quitté la danse; elle est accourue, elle me tire par le bras, me force

à m'éloigner. Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous

ici? J'écoutois, repris je.... Quoi, me dit-elle en m'entraînant, vous

écoutiez ces vieux monstres?....

En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières;

elles ont plus de connoissances qu'on ne leur en suppose; elles me

disoient..... Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisoient leur

métier; elles vous disoient votre bonne aventure, & vous les croiriez!

Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce

font là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?... Au

contraire, ma chère Biondetta, elles alloient me parler de vous.

Parler de moi! reprit-elle vivement avec une forte d'inquiétude; qu'en

savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez

toute la soirée, pour me faire oublier cet écart.

Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention

à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne

songeois qu'à m'échapper, pour rejoindre, où je le pourrois, mes

diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable;

je le saisis. En un clin-d'œœil j'ai volé vers mes sorcières, les

ai retrouvées & conduites sous un petit berceau qui termine le

potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire en prose, sans

énigme, très-succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir

d'intéressant sur mon compte. La conjuration étoit forte, car j'avois

les mains pleines d'or. Elles brûloient de parler, comme moi de les

entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des

particularités les plus secrètes de ma famille, & confusément de mes

liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances. Je croyois

apprendre bien des choses, je me flattois d'en apprendre de plus

importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue; elle a volé. Je voulois parler. Point

d'excuses, dit-elle, la rechûte est impardonnable....

Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je; j'en suis sûr; quoique vous

m'ayez empêché de m'instruire, comme je pouvois l'être, des à présent

j'en sais assez...

Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse: mais ce n'est point

ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer

d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, & je

m'y assieds à côté de vous; je ne prétends plus souffrir que vous

m'échappiez.

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des

nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée.

Marcos a les regards brûlans, Luisia les a moins timides; la pudeur

s'en venge, & lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de

Xérès fait le tour de la table, & semble en avoir banni, jusqu'à un

certain point, la réserve; les vieillards mêmes, s'animant du souvenir

de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui

tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avois ce tableau

sous les yeux; j'en avois un plus mouvant, plus varié à côté de moi.

Biondetta paroissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la

bouche armée des graces fières du dédain, ou embellie par le sourire,

m'agaçoit, me boudoit, me pinçoit jusqu'au sang, & finissoit par me

marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'étoit en un moment une

faveur, un reproche, un châtiment, une caresse; de sorte que, livré à

cette vicissitude de sensations, j'étois dans un désordre inconcevable.

Les mariés ont disparu; une partie de convives les a suivies, pour une

raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'étoit la

tante du fermier, & nous le savions, prend un flambeau de cire jaune,

nous précède, &, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre

de douze pieds en carré; un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une

table & deux sièges en font l'ameublement. Monsieur & madame, nous dit

notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous

donner. Elle pose son flambeau sur la table, & on nous laisse seuls.

Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: Vous avez donc dit

que nous étions mariés?

Oui, répond-elle, je ne pouvois dire que la vérité. J'ai votre parole,

vous avez la mienne: voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des

précautions prises contre la mauvaise foi, & je n'en fais point de

cas; le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez

pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la

mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin

de repos; je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les

manières. En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend

dessus le lit le nez tourné vers la muraille. Eh quoi! m'écriai-je,

Biondetta, je vous ai déplu; vous êtes sérieusement fâchée! Comment

puis-je expier ma faute? Demandez ma vie.

Alvare, me répond-elle, sans se déranger, allez consulter vos

égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœœur & dans

la vôtre.

Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre

colère? Ah! vous m'allez excuser, Biondetta. Si vous saviez combien les

avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, & qu'elles

m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui,

c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris,

pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous;

nous y attendrons l'aveu de ma famille...

A ce discours, Biondetta se retourne; son visage étoit sérieux & même

sévère. Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendois

de vous, ce que je vous conseillois de faire? Quoi! lorsqu'en me

servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu

vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite & de la

vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux

pour vous & pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables? Certes,

s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les

hommes; j'ai balancé, pendant des siècles, à faire un choix; il est

fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse! Alors elle fond en

larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.

Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux. O

Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœœur! vous cesseriez de

le déchirer.

Vous ne me connoissez pas, Alvare, & me ferez cruellement souffrir

avant de me connoître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes

ressources, & ravisse si bien & votre estime & votre confiance, que

je ne sois plus exposée à des partages humilians ou dangereux; vos

pythonisses sont trop d'accord avec moi, pour ne pas m'inspirer de

justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis

& les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous

de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils

n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas,

dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissans, les

plus accablans de tous les soupçons vont m'y accueillir; mais dona

Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'ame noble, je

m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance,

d'obéissance, de patience; j'irai au devant des épreuves. Elle

s'arrête un moment. Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide?

s'écrie-t-elle d'un ton douloureux: elle veut poursuivre; mais

l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur,

ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvemens d'un courage que

je regardois comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle; j'essaye de

la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après

je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en applaudir;

la respirations s'embarrasse, les yeux sont à demi-fermés, le corps

n'obéit qu'à des mouvemens convulsifs, une froideur suspecte s'est

répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, &

le corps paroîtroit entièrement inanimé, si les pleurs ne couloient pas

avec la même abondance.

O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les

traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes sermens, tout

est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me

suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux

parfum de la rose; & si je voulois m'en éloigner, deux bras dont je ne

saurois peindre la blancheur, la douceur, & la forme, sont des liens

dont il me devient impossible de me dégager...........

O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus heureux

de tous les êtres.

Je n'avois pas la force de parler; j'éprouvois un trouble

extraordinaire: je dirai plus, j'étois honteux, immobile. Elle se

précipite à bas du lit, elle est à mes genoux, elle me déchausse.

Quoi, chère Biondetta! m'écriai-je, quoi vous vous abaissez......? Ah!

répond-elle, ingrat, je te servois lorsque tu n'étois que mon despote;

laisse-moi servir mon amant.

Je suis, dans un moment, débarrassé de mes hardes: mes cheveux,

ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans

sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les

obstacles que je voulois opposer. Elle fait avec la même promptitude sa

petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairoit, & voilà

les rideaux tirés.

Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique

ne sauroit se comparer: Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare,

comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse;

il le fera, je le veux: je l'enivrerai de délices, je le remplirai de

science, je l'éléverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœœur,

voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec

moi, les hommes, les elémens, la nature entière?

O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur

moi-même, tu me suffis, tu remplis tous les vœœux de mon cœœur....

Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire:

ce n'est pas là mon nom: tu me l'avois donné, il me flattoit, je le

portois avec plaisir; mais il faut bien que tu saches qui je suis....

Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....

En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle

fermoit, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurois

voulu lui faire. Dès que je puis rompre le silence: Cesse, dis-je, ma

chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal & de me

rappeler une erreur abjurée depuis long-temps.

Non, mon cher Alvare, non ce n'étoit point une erreur; j'ai dû te le

faire croire, cher petit homme. Il falloit bien te tromper pour te

rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité; ce n'est

qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le feras

beaucoup si tu veux l'être; je prétends te combler. Tu conviens déjà

que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.

Ce badinage achevoit de me déconcerter. Je m'y refusois, & l'ivresse de

mes sens aidoit à ma distraction volontaire.

Mais réponds-moi donc, me disoit-elle: Eh! que voulez-vous que je

réponde?... Ingrat, place la main sur ce cœœur qui t'adore, que le

tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui

sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de

cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis,

si tu le peux, le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, &

dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon ame timide: dis-moi

enfin, s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour

toi, mon cher Béelzébut, je t'adore....

A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle

me saisit; l'étonnement, la stupeur, accablent mon ame: je la croirois

anéantie, si la voix sourde du remords ne crioit pas au fond de mon

cœœur Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus

impérieusement, qu'elle ne peut-être réprimée par la raison. Elle me

livre sans défense à mon ennemi: il en abuse, & me rend aisément sa

conquête.

Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la

faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. Nos affaires

sont arrangées, me dit-il sans altérer sensiblement ce ton de voix

auquel il m'avoit habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi,

servi, favorisé, enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirois ta

possession, & il falloit, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un

libre abandon de toi-même. Sans doute je dois à quelques artifices la

première complaisance; quant à la seconde, je m'étois nommé; tu savois

à qui tu te livrois, & ne saurois te prévaloir de ton ignorance.

Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter

notre société, il est important de nous mieux connoître. Comme je te

sais déjà presque par cœœur, pour rendre nos avantages réciproques, je

dois me montrer à toi tel que je suis.

On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière;

un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant

l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le

lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs

cornes, qu'ils font mouvoir vivement & en manière de bascule, sont

devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat & l'effet

redoublent par l'agitation & l'allongement.

Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté

de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est

l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce

ténébreux _Che Vuoi_, qui m'avoit tant épouvanté dans la grotte, part

d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, & tire une langue

démésurée....

Je me précipite: je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face

contre terre. Je sentois battre mon cœœur avec une force terrible:

j'éprouvois un suffoquement comme si j'allois perdre la respiration.

Je ne puis évaluer le temps que je comptois avoir passé dans cette

inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon

épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière

frappante les aveugle.

Ce n'étoit point celle des escargots, il n'y en avoit plus sur les

corniches; mais le soleil me donnoit-à-plomb sur le visage. On me tire

encore par le bras, on redouble: je reconnois Marcos.

Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc

partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez

pas de temps à perdre, il est près de midi.

Je ne répondois pas: il m'examine. Comment? vous êtes resté tout

habillé sur votre lit? vous y avez donc passé quatorze heures sans

vous éveiller? Il falloit que vous eussiez un grand besoin de repos.

Madame votre épouse s'en est doutée; c'est, sans doute, dans la crainte

de vous gêner, qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes;

mais elle a été plus diligente que nous; par ses ordres, dès le matin

tout a été mis en état dans votre voiture, & vous pouvez y monter.

Quant à Madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné

une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle

vous précède, & doit vous attendre dans le premier village que vous

rencontrerez sur votre route.

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, & passe les mains

sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux dévoient être

enveloppés.. Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle

étoit la veille: la rosette y tient. Dormirois-je? me dis-je alors.

Ai-je dormi? serois-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un

songe? Je lui ai vu éteindre la lumière....... Elle l'a éteinte........

La voilà....... Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas,

Seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.

Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient

sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture; mais cela me devient

impossible. Alors voulant remercier le fermier & l'indemniser de la

dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

Madame, me répond-il, nous a satisfaits & plus que noblement; vous &

moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes. A ce propos, sans

rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mes pensées; elle étoit telle,

que l'idée du danger dans lequel je devois trouver ma mère ne s'y

retraçoit que foiblement. Les yeux hébêtés, la bouche béante, j'étois

moins un homme qu'un automate.

Mon conducteur me réveille. Seigneur cavalier, nous devons trouver

madame dans ce village-ci. Je ne lui réponds rien. Nous traversions une

espèce de bourgade; à chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu

passer une jeune dame en tel & tel équipage. On lui répond qu'elle ne

s'est point arrêtée. Il se retourne, comme voulant lire sur mon visage

mon inquiétude à ce sujet, & s'il n'en savoit pas plus que moi, je

devois lui paroître bien troublé.

Nous sommes hors du village, & je commence à me flatter que l'objet

actuel de mes frayeurs s'est éloigné, au moins pour quelque temps.

Ah! si je puis arriver, tomber aux genoux de Dona Mencia, me dis-je à

moi-même, si je puis me mettre sous la sauve-garde de ma respectable

mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous

violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentimens de la nature, les

principes salutaires dont je m'étois écarté, je m'en ferai un rempart

contre vous.

Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet

ange tutélaire... ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même.

Je m'ensevelirai dans un cloître.... Eh! qui m'y délivrera des chimères

engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe

charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est

revêtue de toutes les graces dont j'étois idolâtre; ce que je verrois

en vous de plus touchant me rappelleroit....

Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est

concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.

J'entends une voix; C'est Alvare! c'est mon fils! J'élève la vue &

reconnois ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.

Mon ame semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je

me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne.

Ah! m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de

sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me

reconnoîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez.....

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement

altéré mes traits & le son de ma voix, que Dona Mencia en conçoit de

l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me

force à m'asseoir. Je voulois parler, cela m'étoit impossible; je me

jetois sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des

caresses les plus emportées.

Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il

doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende

même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa

curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ses complaisances &

dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce qui

peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route longue &

pénible.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 6 / 20 段