femme, deux autres génies fondoient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étoient de marbre blanc, & leur éclat naturel,
rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la foible lumière
de la lampe, sembloit les faire briller d'un jour qui leur fût propre,
& éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche: je considère les figures; elles me paroissent des plus
belles proportions, pleines d'expression, & de l'exécution la plus
finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je?
Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive & tendre, un
saint respect me saisissent. O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon
peu de tendresse & le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau,
que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? O,
la plus digne des femmes, tout égaré qu'il est, votre Alvare vous
a conservé tous vos droits sur son cœur! Avant de s'écarter de
l'obéissance qu'il vous doit, il mourroit plutôt mille fois; il en
atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la
plus tyrannique; il m'est impossible de m'en rendre maître désormais.
Vous venez de parler à mes yeux; parlez, ah! parlez à mon cœur; & si
je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire, sans qu'il
m'en coûte la vie.
En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étois
prosterné la face contre terre, & j'attendois, dans cette attitude, la
réponse que j'étois presque sûr de recevoir, tant j'étois enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étois pas en état de faire
alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours
extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec
force, dussions-nous n'être pas exaucés; au moins, en nous recueillant
pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les
ressources de notre propre prudence. Je méritois d'être abandonné à
la mienne, & voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à
remplir & un espace considérable entre ta passion & toi; les événemens
t'éclaireront».
Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon
cœur à ma mère, & remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.
Je retourne à mon auberge ordinaire; je cherche une voiture, & sans
m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin, pour me rendre
en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note
de trois cents sequins sur la banque, & la lettre qui suit:
_A MA CHERE BIONDETTA._
«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, & ce
seroit m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour
ne consoloit mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre
charmante idée, je triompherai d'elle, & viendrai former, avec
son aveu, une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir
rempli mes devoirs, avant de me donner tout entier à l'amour,
je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie. Vous connoîtrez
un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez, d'après sa conduite,
que s'il obéit aux devoirs de l'honneur & du sang, il sait
également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de
ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y
attache. Je ne puis douter de votre amour; il m'avoit voué une
entière obéissance; je le reconnoîtrai encore mieux par cette
foible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre
commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour
l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que
je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus
vive tendresse qui fût jamais, vous ramène pour toujours votre
esclave».
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle
saison, & tout sembloit se prêter à l'impatience que j'avois d'arriver
dans ma patrie. Je découvrois déjà les clochers de Turin, lorsqu'une
chaise de poste, assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture,
s'arrête, & me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait
des signes, & s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, & reçois Biondetta
dans mes bras; elle y reste pâmée, sans connoissance. Elle n'avoit pu
dire que ce peu de mots: Alvare, vous m'avez abandonnée!
Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je puisse l'asseoir
commodément; elle étoit heureusement à deux places. Je fais mon
possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de
ceux de ses vêtemens qui la gênent; & la soutenant entre mes bras, je
continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais
porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur
un lit, & m'assieds à côté d'elle. Je m'étois fait apporter des eaux
spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la
fin, elle ouvre les yeux.
On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.
Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait vous refuser à
des démarches senties & nécessaires de ma part. Je risque de manquer
à mon devoir, si je ne sais pas vous résister, & je m'expose à des
désagrémens, à des remords qui troubleroient la tranquillité de notre
union. Je prends le parti de m'échapper, pour aller chercher l'aveu de
ma mère....
Et que ne me faites-vous connoître votre volonté, cruel? Ne suis-je
pas faite pour vous obéir? Je vous aurois suivi: mais m'abandonner
seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits
pour vous, me voir exposée, par votre faute, aux affronts les plus
humilians!...
Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un auroit-il osé?... Et qu'avoit-on
à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute
assistance? L'indigne Bernadillo nous avoit suivis à Venise. A peine
avez-vous disparu, qu'alors cessant de vous craindre, impuissant contre
moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination
des gens attachés à mon service, il a fait assiéger, par des fantômes
de sa création, votre maison de la Brenta. Mes femmes, effrayées,
m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de
lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples, &
l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, & cela se trouve
presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur.
J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin
l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une
mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons; je vous suis....
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgraces de Biondetta. Je ne
pouvois, lui dis-je, prévoir des événemens de cette nature. Je vous
avois vue l'objet des égards, des respects de tous les habitans des
bords de la Brenta. Ce tribut vous sembloit si bien acquis! Pouvois-je
imaginer qu'on vous le disputeroit dans mon absence? O Biondetta! vous
êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues
aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions
désespérées? Pourquoi....
Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par
mon choix, Alvare; mais je suis femme enfin, exposée à ressentir
toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre
les zônes la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle
est très-susceptible; si elle ne l'étoit pas, je manquerois de
sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, & je vous deviendrois
insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes
les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvois, toutes
les graces: mais la folie est faite, &, constituée comme je le suis
à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche;
mon imagination est un volcan; j'ai, en un mot, des passions d'une
violence qui devroit vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de
la plus emportée de toutes, & si nous ne connoissions pas mieux les
principes & les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connoît à
Salamanque: on leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les
étouffer. Etouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel
l'ame & le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre, & se
forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est
bien imbécille, mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvemens, mais
quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève,
ils échappent tous à la fois, & la raison ne sait plus où s'asseoir
pour gouverner. Ménagez-moi dans ces momens-ci, Alvare; je n'ai que
six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez
qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent
l'amour, révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la
crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, & mon Alvare
aussi malheureux que moi!
O, Biondetta, repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de
vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites
de vos penchans. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre
tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des
conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous
chérira, tout m'en assure, & nous aidera à couler des jours heureux....
Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connois mieux mon sexe,
& n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous
plaire, & je me livre.
Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu &
en compagnie de l'objet qui avoit captivé ma raison & mes sens,
je m'empressai de chercher le passage des Alpes, pour arriver en
France: mais il sembloit que le ciel me devenoit contraire, depuis
que je n'étois pas seul; des orages affreux suspendent ma course, &
rendent les chemins mauvais & les passages impraticables. Les chevaux
s'abattent; ma voiture, qui sembloit neuve & bien assemblée, se dément
à chaque poste, & manque, ou par l'essieu, ou par le train, ou par
les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au col de
Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnoit un voyage
aussi contrarié, j'admirois le personnage de Biondetta. Ce n'étoit plus
cette femme tendre, triste ou emportée que j'avois vue; il sembloit
qu'elle voulut soulager mon ennui, en se livrant aux saillies de la
gaîté la plus vive, & me persuader que les fatigues n'avoient rien de
rebutant pour elle.
Tout ce badinage agréable étoit mêlé de caresses trop séduisantes
pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrois, mais avec réserve; mon
orgueil compromis servoit de frein à la violence de mes désirs; elle
lisoit trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre, &
chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois,
entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point
d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardés pour
l'avenir.
Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis,
par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtoit
mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation
françoise. C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrois vous voir
établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez
la figure qu'il vous plaira d'y faire, & j'ai des moyens sûrs de vous
y faire jouer le plus grand rôle. Les françois sont galans; si je ne
présume point trop de ma figure, ce qu'il y auroit de plus distingué
parmi eux viendroit me rendre hommage, & je les sacrifierois tous à mon
Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!
Je regardai cette proposition comme un badinage. Non, dit-elle,
j'ai sérieusement cette fantaisie.... Partons donc bien vîte pour
l'Estramadure, répliquai-je, & nous reviendrons faire présenter
à la cour de France l'épouse de dom Alvare Maravillas; car il ne
conviendroit pas de ne vous y montrer qu'en aventurière....
Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que
je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment
ferois-je pour ne jamais la rencontrer?
J'entendois, je voyois la répugnance; mais j'allois à mon but, & je me
trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les
fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets
rétifs me donnoient encore moins de relâche que dans le Piémont & la
Savoie.
On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, & c'est avec raison:
cependant je m'estimois heureux, quand les contrariétés éprouvées
pendant le jour ne me forçoient pas de passer une partie de la nuit au
milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.
Quel pays allons-nous chercher, disoit-elle, à en juger par ce que nous
éprouvons! En sommes-nous encore beaucoup éloignés?
Vous êtes, repris-je, en Estramadure, & à dix lieues tout au plus du
château de Maravillas.... Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel
nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.
Je regardai le ciel, & jamais il ne m'avoit paru plus menaçant. Je
fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvoit nous
garantir de l'orage. Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me
dit-elle.... Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre
dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, & devez si bien
connoître son origine physique?... Je ne le craindrois pas si je la
connoissois moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes
physiques, & je les appréhende, parce qu'elles tuent, & qu'elles sont
physiques.
Nous étions sur deux tas de paille, aux deux extrémités de la grange.
Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche, & mugit
d'une manière épouvantable. Le ciel paroissoit un brasier agité par
les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre répétés par
les antres des montagnes voisines, retentissoient horriblement autour
de nous. Ils ne se succédoient pas, ils sembloient s'entreheurter. Le
vent, la grêle, la pluie le disputoient entre eux à qui ajouteroit le
plus à l'horreur de l'effrayant tableau dont nos sens étoient affligés.
Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable
suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient
se précipiter dans mes bras. Ah! Alvare! je suis perdue....
Je veux la rassurer. Mettez la main sur mon cœur, disoit-elle. Elle
me la place sur sa gorge; & quoiqu'elle se trompât en me faisant
appuyer sur un endroit où le battement ne devoit pas être le plus
sensible, je démêlai que le mouvement étoit extraordinaire. Elle
m'embrassoit de toutes ses forces, & redoubloit à chaque éclair. Enfin
un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étoient fait entendre, part;
Biondetta s'y dérobe de manière, qu'en cas d'accident, il ne pût la
frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut singulier, & je commençai à appréhender
pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé
dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus
transporté que je ne puis le dire, je me lève. Biondetta, lui dis-je,
vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre
ne menace ni vous, ni moi.
Mon flegme dût la surprendre; mais elle pouvoit me dérober ses pensées,
en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avoit fait
son dernier effort, le ciel se nettoyoit, & bientôt la clarté de la
lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre
des élémens.
Biondetta demeuroit à la place où elle s'étoit mise. Je m'assis auprès
d'elle, sans proférer une parole; elle fit semblant de dormir, & je
me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le
commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses
de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma
maîtresse étoit charmante, mais je voulois en faire ma femme.
Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir
si je pourrois poursuivre ma route. Cela me devenoit impossible pour le
moment. Le muletier qui conduisoit ma calèche, me dit que ses mulets
étoient hors de service. Comme j'étois dans cet embarras, Biondetta
vint me joindre.
Je commençois à perdre patience, quand un homme d'une physionomie
sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la
ferme, chassant devant lui deux mules qui avoient de l'apparence.
Je lui proposai de me conduire chez moi; il savoit le chemin, nous
convînmes de prix.
J'allois remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnoître une
femme de campagne qui traversoit le chemin, suivie d'un valet: je
m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village,
& sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son
tour, mais d'un air consterné. Quoi! c'est vous me dit-elle, Seigneur
dom Alvare? Que venez vous chercher dans un endroit où votre perte
est jurée, où vous avez mis la désolation?... Moi! ma chère Berthe, &
qu'ai-je fait?...
Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la
triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse,
se trouve réduite. Elle se meurt.... Elle se meurt! m'écriai-je....
Oui, poursuivit-elle, & c'est la suite du chagrin que vous lui avez
causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il
lui est venu des lettres de Naples, de Venise; on lui a écrit des
choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux;
il dit qu'il sollicitera par-tout des ordres contre vous, qu'il vous
dénoncera, vous livrera lui-même...
Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas, & y arrivez avant
moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.
Sur le champ, la calèche étant attelée, je présente la main à
Biondetta, cachant le désordre de mon ame sous l'apparence de la
fermeté. Elle, se montrant effrayée: Quoi, dit-elle, nous allons nous
livrer à votre frère? nous allons aigrir, par notre présence, une
famille irritée, des vassaux désolés....
Je ne saurois craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que
je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut
que je m'excuse; & comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit
à sa compassion & à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau
par le déreglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, &
pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes
regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de
naturel imprimeroit à mon sang....
Ah! dom Alvare, vous courez à votre perte & à la mienne. Ces lettres
écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude
& d'affectation, sont la suite de nos aventures & des persécutions que
j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connoissez
pas assez, obsède votre frère; il le portera....
Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo & de tous les lâches de la
terre? Je fuis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne
portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des
actions indignes d'un homme de tête & de courage, d'un gentilhomme
enfin. Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu
devenir embarrassant pour l'un & l'autre: mais après quelques instans,
Biondetta s'assoupit peu à peu, & s'endort. Pouvois-je ne pas la
regarder? pouvois-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant
de tous les trésors, de la pompe, enfin de la jeunesse, le sommeil
ajoutoit aux graces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse,
animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement
s'empare de moi; il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont
suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de
l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture,
n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des
frottemens. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir:
mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le
parer; Biondetta jette un cri, & nous sommes renversés. L'essieu étoit
rompu; les mulets heureusement s'étoient arrêtés. Je me dégage, je me
précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avoit
qu'une légère contusion au coude, & bientôt nous sommes debout en
pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil, en plein midi, à
cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparens de pouvoir nous
y rendre; car il ne s'offroit à nos regards aucun endroit qui parût
être habité.
Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à
la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis,
mêlé de quelques arbres assez élevés: alors confiant ma voiture à la
garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui
m'offre l'apparence de quelques secours.
Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie: déjà la petite forêt
semble se partager en deux; bientôt elle forme une avenue, au fond de
laquelle on aperçoit des bâtimens d'une structure modeste; enfin une
ferme considérable termine notre perspective.
Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée.
Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache, & vient au devant de nous.
Il nous aborde avec civilité; son extérieur est honnête; il est vêtu
d'un pourpoint de satin noir, tailladé en couleur de feu, orné de
quelques passemens en argent. Son âge paroît être de vingt-cinq à
trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le
hâle, & décèle la vigueur & la santé.
Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. Seigneur
cavalier, me répond-il, vous êtes toujours le bien arrivé, & chez des
gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, & votre essieu sera
rétabli; mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur
le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi, ni personne des miens
ne pourroient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon
épouse & moi; c'est le plus beau de nos jours: entrez. En voyant la
mariée, mes parens, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous
jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant: d'ailleurs,
si madame & vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui
subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous
allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne
tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons
aux affaires. En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma
voiture.
Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, & nous
entrons dans le salon préparé pour le repas de noce, adossé au manoir
principal; il occupe tout le fond de la cour; c'est une feuillée en
arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par
les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à
travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table étoit servie. Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos &
moi; Biondetta est à côté de Marcos; les pères & les mères, les autres
parens font vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissoit deux grands yeux noirs, qui n'étoient pas faits
pour regarder en dessous tout ce qu'on lui disoit, & même les choses
indifférentes la faisoient sourire & rougir.
La gravité préside au commencement du repas; c'est le caractère de la
nation: mais à mesure que les outres disposées autour de la table se
désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençoit
à s'animer, quand tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée
paroissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les
couplets suivans, en s'accompagnant de leurs guitares:
Marcos a dit à Louise,
Veux-tu mon cœur & ma foi?
Elle a répondu, suis-moi,
Nous parlerons à l'église.
Là, de la bouche & des yeux,
Ils se sont juré tous deux
Une flamme vive & pure:
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.