Vous la connoissez, Dom Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?...

J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus long-temps; ainsi je la quitte;

& pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une jolie

maison que l'on m'a proposée sur la Brenta. Je m'habillai sur le champ,

& allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissois aux

menaces d'Olympia. Pauvre folle! disois-je, elle veut tuer.... Je ne

pus jamais, & sans savoir pourquoi, prononcer le mot.

Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai; &

craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane,

je me déterminai à ne pas sortir de la journée.

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le

quitte; je vais à là fenêtre, & la foule, la variété des objets me

choquent, au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans tout

mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation

continuelle du corps.

Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garderobe

sombre, où mes gens renfermoient les choses nécessaires à mon service,

& qui ne devoient pas se trouver sous la main. Je n'y étois jamais

entré: l'obscurité du lieu me plaît; je m'assieds sur un coffre, & y

passe quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce

voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux, m'attire vers une

porte condamnée; il s'échappoit par le trou de la serrure; j'y applique

l'œœil.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés,

dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le

silence.

Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta; c'est le

premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.

Elle se tait, & paroît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les

mains sur le clavecin que je lui avois vu raccommoder. Elle avoit

devant elle un livre fermé sur le pupître. Elle prélude & chante à

demi-voix en s'accompagnant.

Je démêlai sur le champ que ce qu'elle chantoit n'étoit pas une

composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,

celui d'Olympia; elle improvisoit en prose sur sa prétendue situation,

sur celle de sa rivale, qu'elle trouvoit bien plus heureuse que la

sienne, enfin sur les rigueurs que j'avois pour elle & les soupçons

qui occasionnoient une défiance qui m'éloignoit de mon bonheur. Elle

m'auroit conduit dans la route des grandeurs, de la fortune, & des

sciences, & j'aurois fait sa félicité. Hélas! disoit-elle, cela devient

impossible. Quand il me connoîtroit pour ce que je suis, mes foibles

charmes ne pourroient l'arrêter; un autre......

La passion l'emportoit & les larmes sembloient la suffoquer. Elle se

lève, va prendre un mouchoir, s'essuie & se rapproche de l'instrument;

elle veut se rasseoir; & comme si le peu de hauteur du siège l'eût

tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui

étoit sur son pupître, le met sur le tabouret, s'assied & prélude de

nouveau.

Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne seroit pas de

l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'un barcarole fort en

vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis d'une voix plus

distincte & plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:

Hélas quelle est ma chimère!

Fille du ciel & des airs,

Pour Alvare & pour la terre,

J'abandonne l'Univers;

Sans éclat & sans puissance,

Je m'abaisse jusqu'aux fers;

Et quelle est ma récompense?

On me dédaigne, & je sers.

Coursier, la main qui vous mène

S'empresse à vous caresser:

On vous captive, on vous gêne,

Mais on craint de vous blesser.

Des efforts qu'on vous fait faire,

Sur vous l'honneur rejaillit,

Et le frein qui vous modère,

Jamais ne vous avilit.

Alvare, un autre t'engage,

Et m'éloigne de ton cœœur:

Dis-moi par quel avantage

Elle a vaincu ta froideur?

On pense qu'elle est sincère,

On s'en rapporte à sa foi;

Elle plaît, je ne puis plaire;

Le soupçon est fait pour moi.

La cruelle défiance

Empoisonne le bienfait.

On me craint en ma présence;

En mon absence on me hait.

Mes tourmens, je les suppose;

Je gémis, mais sans raison;

Si je parle, j'en impose;

Je me tais, c'est trahison.

Amour, tu fis l'imposture,

Je passe pour l'imposteur;

Ah! pour venger notre injure,

Dissipe enfin son erreur.

Fais que l'ingrat me connoisse,

Et quel qu'en soit le sujet,

Qu'il déteste une foiblesse

Dont je ne suis pas l'objet.

Ma rivale est triomphante,

Elle ordonne de mon sort,

Et je me vois dans l'attente

De l'exil ou de la mort:

Ne brisez pas votre chaîne

Mouvemens d'un cœœur jaloux;

Vous éveilleriez la haîne:

Je me contrains, taisez-vous.

Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me

jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. Etre fantastique,

dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où

j'avois demeuré trop long-temps, peut-on mieux emprunter les traits

de la vérité & de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que

d'aujourd'hui le trou de cette serrure, comme je serois venu m'enivrer,

combien j'aurois aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur

la Brenta dès demain; allons-y ce soir.

J'appelle sur le champ un domestique, & fais dépêcher, dans une

gondole, ce qui m'étoit nécessaire pour aller passer la nuit dans ma

nouvelle maison.

Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je

sortis. Je marchois au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir

entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnoit Soberano dans

notre promenade à Portici. Autre fantôme! dis-je: ils me poursuivent.

J'entrai dans ma gondole, & courus tout Venise de canal en canal; il

étoit onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, &

mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en faire

appeler d'autres: ils arrivent; & mes gens, prévenus de mes intentions,

me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets.

Biondetta me suivoit.

A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent

à me retourner. Un masque poignardoit Biondetta. Tu l'emportes sur moi!

meurs, meurs, odieuse rivale!

L'exécution fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage

ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin, en lui portant le

flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, & le repousse avec une

action menaçante, une voix tonnante, que je crus reconnoître pour celle

de Bernadillo.

Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu.

A l'aide du flambeau, je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang,

expirante.

Mon état ne sauroit se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois

plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée

à ma vaine & extravagante confiance, & accablée par moi jusques-là des

plus cruels outrages.

Je me précipite, j'appelle en même temps le secours & la vengeance.

Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je

fais transporter la blessée dans mon appartement; & crainte qu'on ne la

ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.

Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant,

atteint de deux énormes blessures, qui sembloient devoir attaquer

toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.

Biondetta présumée sans connoissance ne devoit pas les entendre; mais

l'aubergiste & ses gens, un chirurgien, deux médecins appelés jugèrent

qu'il étoit dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès d'elle.

On m'entraîna hors de la chambre.

On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de

me dire que la faculté avoit jugé les blessures mortelles, je poussai

des cris aigus.

Fatigué enfin par mes emportemens, je tombai dans un abattement qui fut

suivi du sommeil.

Je crus voir ma mère en rêve; je lui racontois mon aventure, & pour la

lui rendre plus sensible, je la conduisois vers les ruines de Portici.

N'allons pas là, mon fils, me disoit-elle, vous êtes dans un danger

évident. Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageois

avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; je

la reconnois, c'est celle de Biondetta. Je tombois, une autre main

me retire, & je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille,

encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne

m'abandonnez pas, même en rêve.

Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble

de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feroient manquer à la

reconnoissance, à l'humanité.

J'appelle un domestique, & fais demander des nouvelles. Deux

chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang, on craint la fièvre.

Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures

n'étoient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient,

redouble, & il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.

Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut

pas possible de s'y refuser.

Biondetta avoit le transport, & répétoit sans cesse mon nom. Je la

regardai; elle ne m'avoit jamais paru si belle.

Est-ce là, me disois-je, ce que je prenois pour un fantôme colorié, un

amas de vapeurs brillantes, uniquement rassemblées pour en imposer à

mes sens?

Elle avoit la vie comme je l'ai, & la perd, parce que je n'ai jamais

voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un

tigre, un monstre.

Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, & dont j'ai si

indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai,

après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia.

Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnoîtrai tes bienfaits,

je couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens

indissolubles, & ferai mon devoir de te rendre heureuse par le

sacrifice aveugle de mes sentimens & de mes volontés.

Je ne peindrai point les efforts péenibles de l'Art & de la Nature

pour rappeler à la vie un corps qui sembloit devoir succomber sous les

ressources mises en œœuvre pour le soulager.

Vingt & un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la

crainte & l'espérance; Enfin la fièvre se dissipa, & il parut que la

malade reprenoit connoissance.

Je l'appelois ma chère Biondetta; elle me serra la main. Depuis cet

instant, elle reconnut tout ce qui étoit autour d'elle. J'étois à son

chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étoient baignés de

larmes. Je ne saurois peindre, quand elle me regarda, les grâces,

l'expression de son sourire. Je suis la chère Biondetta d'Alvare! Elle

vouloit m'en dire davantage, on me força encore un fois de m'éloigner.

Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne

pût pas me voir. Enfin j'eus la permission d'en approcher. Biondetta,

lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.

Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce

sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.

J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent

entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvois

faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air seroit

plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes, Je lui

avois donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son

sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai

autour d'elle tout ce qui pouvoit contribuer à sa commodité, & ne

m'occupai qu'à la soulager, l'amuser, & lui plaire.

Ses forces se rétablissoient à vue d'œœil, & sa beauté sembloit

prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager

dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé: O

Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes

point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les

procédés révoltans que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si

mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange

apparition qui affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où

venoient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui

précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés

pour vous attacher à moi? Qui étoient-ils? qui êtes-vous? Achevez de

rassurer un cœœur tout à vous, & qui veut se dévouer pour la vie.

Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre

audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, & parvenir,

par la voie de la terreur, à vous réduire à l'état de vil esclave de

leurs volontés. Ils vous préparoient d'avance à la frayeur, en vous

provoquant à l'évocation du plus puissant & du plus redoutable de tous

les esprits; & par le secours de ceux dont la cathégorie leur est

soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir

d'effroi, si la vigueur de votre ame n'eût fait tourner contre eux leur

propre stratagême.

A votre contenance héroïque, les sylphes, les salamandres, les gnomes,

les ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout

l'avantage sur vos ennemis.

Je suis sylphide d'origine, & une des plus considérables d'entre elles.

Je parus sous la forme de la petite chienne: je reçus vos ordres, &

nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez

de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler nos

mouvemens, plus nous redoublions d'admiration & de zèle pour vous.

Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.

Je me soumis avec joie, & goûtai de tels charmes dans mon obéissance,

que je résolus de vous la vouer pour toujours.

Décidons, me disois-je, mon état & mon bonheur. Abandonnée dans le

vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans

jouissance, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs

fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes

connoissances, balancerois-je davantage sur le choix des moyens par

lesquels je puis ennoblir mon essence?

Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le

voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds, par ce

changement volontaire, le droit naturel des sylphides & l'assistance

de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer & d'être aimée; je

servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être,

dont il ignore les prérogatives; il nous soumettra, avec les élémens

dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il

est fait pour être le roi du monde, & j'en serai la reine, & la reine

adorée de lui.

Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une

substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur le champ. En

conservant ma figure, je prends un corps de femme, pour ne le quitter

qu'avec la vie.

Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avois un cœœur.

Je vous admirois, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis

en vous que de la répugnance, de la haîne! Je ne pouvois ni changer, ni

même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les

créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la

haîne implacable des nécromanciens, je devenois, sans votre protection,

l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel. Que dis-je? je le

serois encore sans votre amour.

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix

ajoutoient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevois rien de

ce que j'entendois. Mais qu'y avoit-il de concevable dans mon aventure?

Tout ceci me paroît un songe, me disois-je; mais la vie humaine

est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, &

voilà tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver

presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de

l'épuisement & de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue & d'eau, pourquoi une

femme ne seroit-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres, & de

rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le

possible?... où est l'impossible?

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon

penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblois Biondetta

de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtoit avec une

franchise qui m'enchantoit, avec cette pudeur naturelle qui agit sans

être l'effet des réflexions ou de la crainte.

Un mois s'étoit passé dans des douceurs qui m'avoient enivré.

Biondetta, entièrement rétablie, pouvoit me suivre par-tout à la

promenade. Je lui avois fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce

vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attiroit tous

les regards, & nous ne paroissions jamais que mon bonheur ne fît

l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant

les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes

sembloient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou

subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvoient disconvenir, ou

désarmées par un maintien qui annonçoit l'oubli de tous ses avantages.

Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant,

mon orgueil égaloit mon amour, & je m'élevois encore davantage, quand

je venois à me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvois douter qu'elle ne possédât les connoissances les plus

rares, & je supposois, avec raison, que son but étoit de m'en orner;

mais elle ne m'entretenoit que de choses ordinaires, & sembloit avoir

perdu l'autre objet de vue. Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous

promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant, trop

flatteur pour moi, vous décida à lier votre sort au mien, vous vous

promettiez de m'en rendre digne, en me donnant des connoissances qui ne

sont point réservées au commun des hommes.

Vous parois-je maintenant indigne de vos soins? Un amour aussi tendre,

aussi délicat que le vôtre, peut-il ne point désirer d'ennoblir son

objet?

O Alvare, me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, & ma

passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus

douce des sensations enivre un cœœur qui n'a jamais rien éprouvé.

Je voudrois vous montrer à aimer comme moi; & vous seriez, par ce

sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain

aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas

de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la

perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliois avec plaisir

mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la

vôtre: mais il ne suffit pas de me promettre d'être à moi, il faut que

vous vous donniez, & sans réserve, & pour toujours.

Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chevrefeuille,

au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. Chère Biondetta, lui

dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.

Non, disoit-elle, vous ne me connoissez pas, vous ne vous connoissez

pas; il me faut un abandon absolu; il peut seul me rassurer & me

suffire.

Je lui baisois la main avec transport, & redoublois mes sermens; elle

m'opposoit ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se

penchent, nos lèvres se rencontrent.... Dans le moment, je me sens

saisir par la basque de mon habit, & secouer d'une étrange force....

C'étoit mon chien, un jeune danois dont on m'avoit fait présent. Tous

les jours je le faisois jouer avec mon mouchoir. Comme il s'étoit

échappé de la maison la veille; je l'avois fait attacher, pour prévenir

une seconde évasion. Il venoit de rompre son attache; conduit par

l'odorat, il m'avoit trouvé, & me tiroit par mon manteau, pour me

montrer sa joie & me solliciter au badinage. J'eus beau le chasser de

la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter; il couroit,

revenoit sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le

saisis par le collier, & le reconduisis à la maison.

Comme je revenois au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique,

marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avoit servi, &

nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu paroître

embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune

gentilhomme étoit venu passer la soirée avec nous.

Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des

réflexions sérieuses qui m'avoient occupé pendant la nuit. Elle étoit

encore au lit, & je m'assis auprès d'elle. Nous avons pensé, lui

dis-je, faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes

jours. Ma mère veut absolument que je me marie; je ne saurois être à

d'autre qu'à vous, & ne puis point prendre d'engagement sérieux sans

son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon

devoir est de vous respecter.

Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment

ne seroit-il pas le poison de l'amour? Vous vous trompez, repris-je; il

en est l'assaisonnement....

Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, & me

pétrifie moi-même. Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime

ni raison, ni père ni mère, & veux aimer de tout mon cœœur, sans

cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère, ils sont

naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœœurs;

pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous

au défaut de lumières; &, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant

pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre.

Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou

impossible ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire

écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession

vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent

dépendans de la volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera

d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me

verrois dédaignée! ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudroit

vous obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science, qui

me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estramadure?

Et dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle

des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des

espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil & de morgue, que d'amour.

J'avois vu des scènes bien extraordinaires; je n'étois point préparé

à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me

le prescrivoit, & la reconnoissance, l'attachement, plus forts encore

que lui. On n'écoutoit pas. Je ne suis pas devenue femme pour rien,

Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Dona Mencia

désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis

qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je

deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssoit; & elle se mit à

sangloter.

Heureusement je suis fier, & ce sentiment me garantit du mouvement

de foiblesse qui m'entraînoit aux pieds de Biondetta, pour essayer

de désarmer cette déraisonnable colère, & faire cesser des larmes

dont la seule vue me mettoit au désespoir. Je me retirai, je passai

dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service: enfin,

craignant l'issue des combats que j'éprouvois, je cours à ma gondole;

une des femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. Je vais à

Venise, lui dis-je; j'y deviens nécessaire pour la suite du procès

intenté à Olympia; & sur le champ je pars, en proie aux plus dévorantes

inquiétudes, mécontent de Biondetta, & plus encore de moi, voyant qu'il

ne me restoit à prendre que des partis lâches ou désespérés.

J'arrive à la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un

air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant

point qu'un orage affreux va fondre sur moi, & qu'il faut m'inquiéter

pour trouver un abri.

C'étoit dans le milieu du mois de Juillet. Bientôt je fus chargé par

une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.

Je vois une porte ouverte devant moi: c'étoit celle de l'église du

grand couvent des franciscains; je m'y réfugie.

Ma première réflexion fut qu'il avoit fallu un semblable accident pour

me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les états de

Venise; se second fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes

devoirs.

Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, &

cherche à voir les monumens qui sont dans cette église: c'étoit une

espèce de voyage curieux que je faisois autour de la nef & du chœœur.

J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée, & qui étoit éclairée par une

lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer: quelque chose d'éclatant

frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'étoit un monument.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 4 / 20 段