Ne pouvant faire mieux, il démêloit sa chevelure avec ses doigts.

Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse

forêt de cheveux blonds-cendrés, leur finesse étoit égale à toutes

leurs autres perfections; un petit mouvement que j'avois fait, ayant

annoncé mon réveil, elle écarte avec ses doigts les boucles qui lui

ombrageoient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant

d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs, & tous ses

parfums.

Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de

ce bureau. Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont

rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend

son pourpoint, met le comble à son ajustement, & s'assied sur son

siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui solicitoit vivement

la compassion. S'il faut, me disois-je, que je voye dans la journée

mille tableaux plus piquans les uns que les autres, assurément je n'y

tiendrai pas; amenons le dénouement, s'il est possible.

Je lui adresse la parole. Le jour est venu, Biondetta, les bienséances

sont remplies; vous pouvez sortir de ma chambre, sans craindre le

ridicule....

Je suis, me répond-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; mais

vos intérêts & les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée; ils

ne permettent pas que nous nous séparions. Vous vous expliquerez? lui

dis-je.... Je vais le faire, Alvare.

Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les périls

que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous

la voûte, cette contenance héroïque, à l'aspect de la plus hideuse

apparition, décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour

parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps; il

en est temps; voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les

méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir

exposée à leur ressentiment, à leur vengeance; que m'importe? Aimée

d'Alvare, unie avec Alvare, eux & la nature nous seront soumis. Vous

avez vu la suite; voici les conséquences.

L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtimens

les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce,

dégradé par son choix; & vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il

jour, & déjà les délateurs sont en chemin, pour vous déférer, comme

nécromancien, à ce tribunal que vous connoissez. Dans une heure...

Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux,

vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez

d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous

défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le

puis, pour devenir capable de prendre une résolution.

S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas,

pour ce moment-ci, entre vous & lui; mais si vous m'aidez à me tirer

d'ici, à quoi m'engageai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le

voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté & précision...

Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte ce votre

volonté: j'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous

méconnoissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon

valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à

la poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma

mère...

Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; j'en

ai à votre service...

Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant, je ferois une

bassesse...

Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un

mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici.

Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous,

par lettre auprès de votre commandant sur une affaire indispensable,

qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une

voiture, & des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de

vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es

lié à un corps que pour moi, & pour moi seul, j'accepte ton vasselage,

& t'accorde ma protection._

En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me

tenoit la main, la pressoit, la mouilloit de larmes.

J'étois hors de moi; ne sachant quel parti prendre, je lui laisse ma

main, qu'elle baise, & je balbutie les mots qui lui sembloient si

importans. A peine ai-je fini, qu'elle se relève. Je suis à vous,

s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de

toutes les créatures.

En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau

sur ses yeux, & sort de ma chambre.

J'étois dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes.

Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent

nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des

lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture &

le fouet du postillon se faisoient entendre à la porte.

Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient & m'entraîne.

Carle, éveillé par le bruit, paroît en chemise. Allez, lui dis-je, à

mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture, je pars.

Biondetta étoit entrée avec mot dans la voiture; elle étoit sur le

devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui

la tenoit à l'ombre. Ses cheveux étoient renfermés dans un filet

cramoisi; on n'en voyoit que la pointe; c'étoient des perles dans du

corail. Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brilloit de ses

seules perfections. On croyoit voir un transparent sur son teint. On ne

pouvoit concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvoient

s'allier au caractère de finesse qui brilloit dans ses regards. Je me

surpris, faisant malgré moi ces remarques; & les jugeant dangereuses

pour mon repos, je fermai les yeux, pour essayer de dormir.

Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens, &

m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon

ame des idées effrayantes & bizarres dont elle avoit été fatiguée. Il

fut d'ailleurs très-long, & ma mère, par la suite, réfléchissant un

jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avoit pas

été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étois sur les bords du canal

sur lequel on s'embarque pour aller à Venise.

La nuit étoit avancée; je me sens tirer par la manche: c'étoit un

porte-faix; il vouloit se charger de mes ballots. Je n'avois pas même

un bonnet de nuit.

Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le

bâtiment qui devoit me conduire, étoit prêt. Je descends machinalement,

j'entre dans la felouque, & retombe dans ma léthargie.

Que dirai-je? Le lendemain matin, je me trouvai logé sur la place

Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de

Venise. Je le connoissois; je le reconnus sur le champ. Je vois du

linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai

que ce pouvoit être une attention de l'hôte chez qui j'étois arrivé

dénué de tout.

Je me lève, & regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la

chambre; je cherchois Biondetta.

Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune.

Cet esprit & moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré, &

après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je

dois m'estimer très-heureux.

Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres

souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger, si tu n'es pas

incorrigible, & tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une

mère tendre, l'Estramadure, & un patrimoine honnête te tendent les bras.

Mais que te vouloit ce lutin qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre

heures? Il avoit pris une figure bien séduisante. Il m'a donné de

l'argent; je veux le lui rendre.

Comme je parlois encore, je vois arriver mon créancier; il m'amenoit

deux domestiques & deux gondoliers. Il faut, dit-il, que vous soyez

servi, en attendant l'arrivée de Carle. On m'a répondu dans l'auberge

de l'intelligence & de la fidélité de ces gens-ci, & voici les plus

hardis patrons de la république.

Je suis content de votre choix, Biondetto, lui dis-je; vous êtes-vous

logé ici?

J'ai pris, me répond le page les yeux baissés, dans l'appartement

même de votre excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous

occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.

Je trouvai du ménagement, de la délicatesse dans cette attention à

mettre de l'espace entre elle & moi; je lui en sus gré.

Au pis aller, disois-je, je ne saurois la chasser du vague de l'air,

s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera

dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de

mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.

Je voulois sortir pour aller chez le correspondant de ma mère.

Biondetta donna ses ordres pour ma toilette; & quand elle fut achevée,

je me rendis où j'avois dessein d'aller.

Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il étoit

à sa banque; de loin il me caresse de l'œœil, vient à moi: dom Alvare,

me dit-il, je ne vous croyois pas ici. Vous arrivez très à propos pour

m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux lettres &

de l'argent. Celui de mon quartier? répondis-je. Oui, répliqua-t-il,

& quelque chose de plus. Voilà deux cents sequins en sus, qui sont

arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme, à qui j'en ai donné le reçu,

me les a remis de la part de dona Mencia. Ne recevant pas de vos

nouvelles, elle vous a cru malade, & a chargé un Espagnol de votre

connoissance de me les remettre pour vous les faire passer... Vous

a-t-il dit son nom?... Je l'ai écrit dans le reçu; c'est Dom Miguel

Pimientos, qui dit avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre

arrivée ici, je ne lui ai pas demandé son adresse.

Je pris l'argent; j'ouvris les lettres; ma mère se plaignoit de sa

santé, de ma négligence, & ne parloit pas des sequins qu'elle envoyait.

Je n'en fus que plus sensible à ses bontés.

Me voyant la bourse aussi à propos & aussi bien garnie, je revins

gaîment à l'auberge. J'eus de la peine à trouver Biondetta dans

l'espèce de logement où elle s'étoit réfugiée; elle y entroit par un

dégagement distant de ma porte. Je m'y aventurai par hasard, & la vis

courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler & recoller les

débris d'un clavecin.

J'ai de l'argent, lui dis-je, & vous rapporte celui que vous m'avez

prêté. Elle rougit, ce qui lui arrivoit toujours avant de parler: elle

chercha mon obligation, me la remit, prit la somme, & se contenta de me

dire que j'étois trop exact, & qu'elle eût désiré jouir plus long-temps

du plaisir de m'avoir obligé.

Mais je vous dois encore, lui dis-je; car vous avez payé les postes.

Elle en avoit l'état sur la table, je l'acquittai. Je sortois avec un

sang froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui

donner, & elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournoit

le dos. Je l'observai quelque temps; elle sembloit très-occupée, &

apportoit à son travail autant d'adresse que d'activité.

Je revins rêver dans ma chambre. Voilà, disois-je, le pair de ce

Calderon qui allumoit la pipe à Soberano; & quoiqu'il ait l'air

très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend

ni exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne

le garderois-je pas? Il m'assure d'ailleurs que, pour le renvoyer,

il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir

tout à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instans du jour? On

interrompit mes réflexions, en m'annonçant que j'étois servi.

Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, étoit derrière mon

siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avois pas besoin de me

retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon répétoient

tous ses mouvemens. Le dîné finit, on dessert; elle se retire.

L'aubergiste monte; la connoissance n'étoit pas nouvelle. On étoit

en carnaval; mon arrivée n'avoit rien qui dût le surprendre. Il me

félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposoit un meilleur

état dans ma fortune, & se rabattit sur les louanges de mon page, le

jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus doux qu'il eût

encore vu. Il me demanda si je comptois prendre part aux plaisirs du

carnaval: c'étoit mon intention. Je pris un déguisement, & montai dans

ma gondole.

Je courus la place; j'allai au spectacle, au _ridotto_. Je jouai; je

gagnai quarante sequins, & rentrai assez tard, ayant cherché de la

dissipation par-tout où j'avois cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me

livre aux soins d'un valet de chambre, & se retire, après m'avoir

demandé à quelle heure j'ordonnois que l'on entrât chez moi. A l'heure

ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disois, sans penser que

personne n'étoit au fait de ma manière de vivre.

Je me réveillai tard le lendemain, & me levai promptement; je jetai par

hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table.

Digne femme! m'écriai je, que fais-je ici? que ne vais-je me mettre à

l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai; c'est le seul parti

qui me reste.

Comme je parlois haut, on s'aperçut que j'étois éveillé: on entra chez

moi, & je revis l'écueil de ma raison: il avoit l'air désintéressé,

modeste, soumis, & ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçoit un

tailleur & des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à

l'heure du repas.

Je mangeai peu, & courus me précipiter à travers le tourbillon des

amusemens de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de

froides plaisanteries, & terminai la scène par l'opéra, sur-tout le

jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette

seconde séance qu'à la première.

Dix jours se passèrent dans la même situation de cœœur & d'esprit, &

à peu près dans des dissipations semblables: je trouvai d'anciennes

connoissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées

les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs

casins.

Tout alloit bien, si ma fortune au jeu ne s'étoit pas démentie; mais

je perdis au _ridotto_, en une soirée, treize cents sequins que

j'avois amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois

heures du matin je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes

connoissances. Mon chagrin étoit écrit dans mes regards & sur tout

mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la

bouche.

Le lendemain, je me levai tard. Je me promenois à grands pas dans

ma chambre, en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point.

Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire; elle me

fixe un instant, laisse échapper quelques larmes. Vous avez perdu de

l'argent, dom Alvare, peut être plus que vous n'en pouvez payer... Et

quand cela seroit, où trouverois-je le remède?... Vous m'offensez; mes

services sont toujours à vous au même prix; mais ils ne s'étendroient

pas loin, s'ils n'alloient qu'à vous faire contracter avec moi de ces

obligations que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur

le champ. Trouvez bon que je prenne un siège; je sens une émotion

qui ne me permettroit pas de me soutenir debout; j'ai d'ailleurs des

choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi

jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?...

Tout le monde ne fait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourroit-il

me les apprendre?...

Oui, prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez,

mal à propos, jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde;

tout y a été & sera toujours une suite de combinaisons nécessaires,

que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les

principes sont en même temps & si abstraits & si profonds, qu'on ne

peut les saisir, si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut

avoir su se le donner & se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette

connoissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait

la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événemens fortuits

& prétendus déterminés, les forçant, par des balanciers invisibles, à

tomber, chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les

sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont

aujourd'hui dépouillé de votre argent.

Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition

un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger

frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avoit saisi sous la voûte

de Portici. Je fixe Biondetta qui baissoit la vue. Je ne veux pas de

maître, lui dis-je; je craindrois d'en trop apprendre; mais essayez de

me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, & s'en

servir sans compromettre son caractère. Elle prit la thèse, & voici en

substance l'abrégé de sa démonstration.

La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant, qui se

renouvelle à chaque taille. Si elle ne couroit pas de risques, la

république feroit à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais

les calculs que nous pouvons faire sont supposés, & la banque a

toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix

milles dupes.

La conviction fut poussée plus loin: on m'enseigna une seule

combinaison, très-simple en apparence. Je n'en devinai pas les

principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le

succès.

En un mot, je regagnai, en la suivant, tout ce que j'avois perdu, payai

mes dettes de jeu, & rendis en rentrant, à Biondetta, l'argent qu'elle

m'avoit prêté pour tenter l'aventure.

J'étois en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances

s'étoient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont

j'avois agréé les services. Je ne savois pas décidément si je pourrois

l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avois pas la force de le vouloir.

Je détournois les yeux pour ne pas le voir où il étoit, & le voyois

par-tout où il n'étoit pas.

Le jeu cessoit de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon,

que j'aimois passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque,

avoit perdu tout ce qu'il avoit de piquant pour moi. Les singeries

du carnaval m'ennuyoient; les spectacles m'étoient insipides. Quand

j'aurois eu le cœœur assez libre pour désirer de former une liaison

parmi les femmes de haut parage, j'étois rebuté d'avance par la

langueur, le cérémonial, & la contrainte de la cicisbeature. Il me

restoit la ressource des casins des nobles, où je ne voulois plus

jouer, & la société des courtisanes.

Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avoit quelques-unes

plus distinguées par l'élégance de leur faste & l'enjouement de leur

société, que par leurs agrémens personnels. Je trouvois dans leurs

maisons une liberté réelle dont j'aimois à jouir, une gaîté bruyante,

qui pouvoit m'étourdir, si elle ne pouvoit me plaire; enfin un abus

continuel de la raison, qui me tiroit, pour quelques momens, des

entraves de la mienne. Je faisois des galanteries à toutes les femmes

de cette espèce chez lesquelles j'étois admis, sans avoir de projet sur

aucune; mais la plus célèbre d'entre elles avoit des desseins sur moi,

qu'elle fit bientôt éclater.

On la nommoit Olympia; elle avoit vingt-six ans, beaucoup de beauté, de

talens & d'esprit; elle me laissa bientôt m'apercevoir du goût qu'elle

avoit pour moi; & sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête, pour

me débarrasser en quelque sorte de moi-même.

Notre liaison commença brusquement; & comme j'y trouvois peu de

charmes, je jugeai qu'elle finiroit de même, & qu'Olympia, ennuyée de

mes distractions auprès d'elle, chercheroit bientôt un amant qui lui

rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris sur

le pied de la passion la plus désintéressée: mais notre planète en

décidoit autrement. Il falloit sans doute, pour le châtiment de cette

femme superbe & emportée, & pour me jeter dans des embarras d'une autre

espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi.

Déjà je n'étois plus le maître de revenir le soir à mon auberge, &

j'étois accablé pendant la journée, de billets, de messages, & de

surveillans.

On se plaignoit de mes froideurs; une jalousie qui n'avoit pas encore

trouvé d'objet, s'en prenoit à toutes les femmes qui pouvoient attirer

mes regards, & auroit exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles,

si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisois dans ce tourment

presque perpétuel; mais il falloit bien y vivre. Je cherchois de bonne

foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, & à me distraire du

goût dangereux que je me connoissois. Cependant une scène plus vive se

préparoit.

J'étois sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la

courtisane. Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page

qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, & que vous

ne cessez de suivre des yeux, quand son service l'appelle dans votre

appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite austère?

par on ne le voit jamais dans Venise.

Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation

duquel je suis chargé par devoir. C'est...

C'est, reprit-elle les yeux enflammés de courroux, traître; c'est une

femme. Un de mes affidés lui a vu faire sa toilette par le trou de la

serrure...

Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...

N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleuroit, on l'a

vu; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment des

cœœurs qui se donnent à toi; tu l'as abusée comme tu m'abuses, & tu

l'abandonnes. Renvoie à ses parens cette jeune personne; & si tes

prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la

tienne de moi. Tu lui dois un sort, je le lui ferai; mais je veux

qu'elle disparoisse demain.

Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous

ai juré, je vous le répète, & je vous jure encore que ce n'est pas une

femme; & plût au ciel!...

Que veulent dire ces mensonges, & ce plût au ciel, monstre? Renvoie-la,

te dis-je, ou... Mais j'ai d'autre ressources; je te démasquerai, &

elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre.

Excédé par ce torrent d'injures & de menaces, mais affectant de n'être

point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.

Mon arrivée parut surprendre mes domestiques & sur-tout Biondetta; elle

témoigna quelque inquiétude sur ma santé: je répondis qu'elle n'étoit

point altérée. Je ne lui parlois presque jamais depuis ma liaison avec

Olympia, & il n'y avoit eu aucun changement dans sa conduite à mon

égard; mais on en remarquoit dans ses traits; il y avoit sur le ton

général de sa physionomie une teinte d'abattement & de mélancolie.

Le lendemain, à peine étois-je éveillé que Biondetta entre dans ma

chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, & je lis:

_AU PRÉTENDU BIONDETTO._

«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire

chez Dom Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas

excusable, & en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter

la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à

tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique

déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que

belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en

âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait;

une ame sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera

point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer

votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état,

aux vues que l'on vous a sait abandonner, à celles que vous

pouvez avoir pour l'avenir, & par conséquent vous réglerez

tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée &

malheureuse, & à en faire d'autres, attendez-vous à tout ce

que le désespoir peut suggèrer de plus violent à une rivale.

J'attends votre réponse».

Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. Répondez, lui

dis-je, à cette femme qu'elle est folle; & vous savez mieux que moi

combien elle l'est.....

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 3 / 20 段