Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monumens
les plus augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent
à mon imagination des idées qui ne m'étoient pas ordinaires. Voilà,
disois-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil & de
l'industrie des hommes. Nous avançons dans les ruines, & enfin nous
sommes parvenus, presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu
si obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvoit pénétrer.
Mon camarade me conduisoit par le bras; il cesse de marcher & je
m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil & allume une bougie. Le
séjour où nous étions s'éclaire, quoique foiblement, & je découvre que
nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds
en carré à peu près, & ayant quatre issues. Nous observions le plus
parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servoit
d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le sable
léger dont le terrein étoit couvert, & en sort après y avoir dessiné
quelques caractères. Entrez dans ce penthacle, mon brave, me dit-il, &
n'en sortez qu'à bonnes enseignes....
Expliquez-vous mieux, à quelles enseignes en dois-je sortir?.... Quand
tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous faisoit
faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les plus
grands.
Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de
quelques mots que je n'oublierai jamais. Récitez, me dit-il, cette
conjuration avec fermeté, & appelez ensuite à trois fois clairement
_Béelzébut_, & sur-tout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.
Je me rappelai que je m'étois vanté de lui tirer les oreilles. Je
tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. Nous
vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez fini,
vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par
laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre. Ils se retirent.
Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au
moment de les rappeler; mais il y avoit trop à rougir pour moi; c'étoit
d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la
place où j'étois, & tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer,
dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui m'éprouvent,
sont à deux pas d'ici, & à la suite de mon évocation, je dois
m'attendre à quelque tentative de leur part pour m'épouvanter. Tenons
bon; tournons la raillerie contre les mauvais plaisans.
Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée par le
ramage des hiboux & des chats-huants qui habitoient les environs & même
l'intérieur de ma caverne.
Un peu rassuré par mes réflexions, je me rasseois sur mes reins, je
me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire & soutenue, &
en grossissant le son, j'appelle à trois reprises & à très-courts
intervalles, _Béelzébut_.
Un frisson couroit dans toutes mes veines, & mes cheveux se hérissoient
sur ma tête.
A peine avois-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battans, vis-à-vis de
moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que
celle du jour fond par cette ouverture; une tête de chameau horrible,
autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre,
sur-tout elle avoit des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la
gueule, & d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: _Che
vuoi?_
Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi
du terrible _Che vuoi?_
Je ne saurois peindre ma situation; je ne saurois dire qui soutint mon
courage & m'empêcha de tomber en défaillance, à l'aspect de ce tableau,
au bruit plus effrayant encore qui retentissoit à mes oreilles.
Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une sueur froide alloit
les dissiper: je fis un effort sur moi. Il faut que notre ame soit
bien vaste, & ait un prodigieux ressort; une multitude de sentimens,
d'idées, de réflexions touchent mon cœur, passent dans mon esprit, &
font leur impression toutes à la fois.
La révolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe
hardiment le spectre.
Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme
hideuse?
Le fantôme balance un moment: Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix
plus bas.... L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître?
Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable & un ton
soumis.
Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour
vous être agréable?
La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien; viens,
lui dis-je, sous la figure d'un épagneul. A peine avois-je donné
l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le cou de seize pieds de
longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, & vomit un épagneul
blanc, à soies fines & brillantes, les oreilles traînantes jusqu'à
terre.
La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, & il ne reste
sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien & moi.
Il tournoit tout au tour du cercle en remuant la queue, & faisant des
courbettes. Maître, me dit-il, je voudrois bien vous lécher l'extrémité
des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne, me repousse.
Ma confiance étoit montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle; je
tends le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer
les oreilles, il se couche sur le dos, comme pour me demander grace;
je vis que c'étoit une petite femelle. Lève-toi, lui dis-je, je te
pardonne: tu vois que j'ai compagnie; ces Messieurs attendent à quelque
distance d'ici; la promenade a dû les altérer, je veux leur donner une
collation; il faut des fruits, des conserves, des glaces, des vins
de Grèce; que cela soit bien entendu; éclaire & décore la salle sans
faste, mais proprement. Vers la fin de la collation, tu viendras en
virtuose du premier talent, & tu porteras une harpe: je t'avertirai
quand tu devras paroître. Prends garde à bien jouer ton rôle; mets de
l'expression dans ton chant, de la décence, de la retenue dans ton
maintien....
J'obéirai, maître, mais sous quelle condition?...
Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou....
Vous ne me connoissez pas, maître, vous me traiteriez avec moins de
rigueur; j'y mettrois peut-être l'unique condition de vous désarmer &
de vous plaire.
Le chien avoit à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois
mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève
à l'opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts
de mousse, prenoient une teinte douce, des formes agréables; c'étoit
un salon de marbre jaspé. L'architecture présentoit un cintre soutenu
par des colonnes; huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois
bougies, y répandoient une lumière vive, également distribuée.
Un moment après, la table & le buffet s'arrangent, se chargent de
tous les apprêts de notre régal; les fruits & les confitures étoient
de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse, & de la plus belle
apparence. La porcelaine employée au service & sur le buffet, étoit
du Japon. La petite chienne faisoit mille tours dans la salle, mille
courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail, & me demander si
j'étois satisfait.
Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, & allez
dire à ces messieurs, qui sont près d'ici, que je les attends, & qu'ils
sont servis.
A peine avois-je détourué un instant les regards, que je vois sortir un
page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après
il revint, conduisant sur ses pas mon camarade le flamand & ses deux
amis.
Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée & le compliment
du page, ils ne l'étoient pas au changement qui s'étoit fait dans
l'endroit où ils m'avoient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête
occupée, je me serois plus amusé de leur surprise; elle éclata par
leurs cris, se manifesta par l'altération de leurs traits & par leurs
attitudes.
Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour
de moi; il nous en reste à faire pour regagner Naples. J'ai pensé
que ce petit régal ne vous désobligeroit pas, & que vous voudriez
bien excuser le peu de choix & le défaut d'abondance en faveur de
l'im-promptu.
Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la
scène & la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyoient
invités. Je m'en aperçus; &, résolu de terminer bientôt une aventure
dont intérieurement je me défiois, je voulus en tirer tout le parti
possible, en forçant même la gaîté, qui fait le fond de mon caractère.
Je les pressai de se mettre à table; le page avançoit les sièges avec
une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avois rempli les
verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvroit pour parler
& manger, les autres restoient béantes. Cependant je les engageai à
entamer les fruits, ma confiance les détermina: je porte la santé de la
plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra
nouveau, d'une _improvisatrice_ romaine, arrivée depuis peu, & dont les
talens font du bruit à la cour; je reviens sur les talens agréables,
la musique, la sculpture; &, par occasion, je les fais convenir de la
beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille
se vide, & est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie,
& le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à
la dérobée; figurez-vous l'amour en trousse de page: mes compagnons
d'aventure le lorgnoient de leur côté d'un air où se peignoit la
surprise, le plaisir, & l'inquiétude. La monotonie de cette situation
me déplut; je vis qu'il étoit temps de la rompre. Biondetto, dis-je au
page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez
si elle ne seroit point arrivée. Biondetto sort de l'appartement.
Mes hôtes n'avoient point encore eu le temps de s'étonner de la
bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre & Fiorentina
entre, tenant sa harpe; elle étoit dans un déshabillé étoffé & modeste;
un chapeau de voyage & un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose
sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grace. Seigneur dom
Alvare, dit-elle, je n'étois pas prévenue que vous eussiez compagnie;
je ne me serois point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs
voudront bien excuser une voyageuse.
Elle s'assied, & nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit
festin, auxquels elle touche par complaisance. Quoi, Madame, lui
dis-je, vous ne faites que passer par Naples: on ne sauroit vous y
retenir?
Un engagement, déjà ancien, m'y force, seigneur: on a eu des bontés
pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de
revenir, & j'ai touché des arrhes; sans cela, je n'aurois pu me refuser
aux avantages que m'offroit ici la cour, & à l'espoir de mériter les
suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au dessus
de toute celle d'Italie.
Les deux napolitains se courbent, pour répondre à l'éloge, saisis par
la vérité de la scène, au point de se frotter les yeux. Je pressai la
virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle
étoit enrhumée, fatiguée; elle craignoit avec justice de décheoir
dans notre opinion. Enfin elle se détermina à exécuter un récitatif
_obligé_, & une ariette pathétique, qui terminoient le troisième acte
de l'opéra dans lequel elle devoit débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée,
tout à la fois blanche & purpurine, dont les doigts insensiblement
arrondis par le bout, étoient terminés par un ongle dont la forme & la
grace étoient inconcevables; nous étions tous surpris, nous croyions
être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'ame, plus
d'expression: on ne sauroit rendre plus, en chargeant moins. J'étois
ému jusqu'au fond du cœur, & j'oubliois presque que j'étois le
créateur du charme qui me ravissoit.
La cantatrice m'adressoit les expressions tendres de son récit & de
son chant. Le feu de ses regards perçoit à travers le voile; il étoit
d'un pénétrant, d'une douceur inconcevable; ses yeux ne m'étoient
pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me
les laissoit apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de
Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de sa taille se faisoient
beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de
page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes
éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive, pour nous
donner lieu d'admirer la diversité de ses talens. Non, répondit-elle,
je m'en acquitterois mal dans la disposition d'ame où je suis;
d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait
pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage; elle est voilée; vous
êtes prévenu que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a
conduite; je suis à ses ordres. Je vous demande en grace d'agréer mes
excuses, & de me permettre de me retirer. En disant cela, elle se lève,
veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains; & après l'avoir
reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'étoit introduite, je
rejoins la compagnie.
Je devois avoir inspiré de la gaîté, & je voyois de la contrainte
dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avois trouvé
délicieux; il m'avoit rendu mes forces, ma présence d'esprit: je
doublai la dose; & comme l'heure s'avançoit, je dis à mon page, qui
s'étoit remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma
voiture. Biondetto sort sur le champ, va remplir mes ordres.
Vous avez ici un équipage? me dit Soberano. Oui, répliquai-je, je me
suis fait suivre, & j'ai imaginé que si notre partie se prolongeoit,
vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un
coup; nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.
Ma phrase n'étoit pas achevée, que le page rentre, suivi de deux grands
estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. Seigneur dom
Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture;
elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont
entourés. Nous nous levons, Biondetto & les estafiers nous précèdent;
on marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases & des
colonnes brisées, Soberano, qui se trouvoit seul à côté de moi, me
serra la main. Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera
cher.
Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je
vous le donne pour ce qu'il me coûte.
Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un
cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi
commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, & nous prenons
légèrement le chemin de Naples.
Nous gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano
le rompt. Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut
que vous ayez fait des conventions singulières. Jamais personne ne fut
servi comme vous l'êtes; & depuis quarante ans que je travaille, je
n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour
vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il
soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux, plus souvent
que l'on ne songe à les réjouir. Enfin vous savez vos affaires; vous
êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de
réfléchir, & on précipite ses jouissances.
Bernadillo, c'étoit le nom de cet homme, s'écoutoit en parlant, & me
donnoit le temps de penser à ma réponse.
J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs
distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, & ma consolation
sera de les avoir, toutes partagées avec de bons amis. On vit que je me
tenois sur la réserve, & la conversation tomba.
Cependant le silence amena la réflexion; je me rappelai ce que j'avois
fait & vu; je comparai les discours de Soberano & de Bernadillo, &
je conclus que je venois de sortir du plus mauvais pas dans lequel
une curiosité vaine; & la témérité eussent jamais engagé un homme
de ma sorte. Je ne manquois pas d'instruction: j'avois été élevé
jusqu'à treize ans sous les yeux de dom Bernardo Maravillas mon père,
gentilhomme sans reproche, & par dona Mencia ma mère, la femme la plus
religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estramadure. O ma mère!
disois-je, que penseriez-vous de votre fils, si vous l'aviez vu, si
vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole.
Cependant la voiture arrivoit à Naples. Je reconduisis chez eux les
amis de Soberano; lui & moi revînmes à notre quartier. Le brillant de
mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes
en revue; mais les graces de Biondetto, qui étoit sur le devant du
carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
Le page congédie la voiture & la livrée, prend un flambeau de la
main des estafiers, & traverse les casernes pour me conduire à mon
appartement: mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres,
vouloit parler, pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je
venois de faire la montre. C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant
dans mon apartement; je n'ai pas besoin de vous: allez-vous reposer, je
vous parlerai demain.
Nous sommes seuls dans ma chambre, & Biondetto a fermé la porte sur
nous; ma situation étoit moins embarrassante au milieu de la compagnie
dont je venois de me séparer, & de l'endroit tumultueux que je venois
de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les
yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui
monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras &
beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.
Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des graces à ce
que vous avez fait pour moi; mais comme vous vous étiez payé d'avance,
je pense que nous sommes quittes...
Dom Alvare est trop noble, pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce
prix...
Si vous avez fait plus que vous ne me devez; si je vous dois de reste,
donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez
payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à
l'auberge, au tailleur...
Vous plaisantez hors de propos...
Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous
retirer; car il est tard, & il faut que je me couche...
Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû
m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis
savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue, & ont
deviné mon sexe. Si j'étois une vile courtisane, vous auriez quelque
égard pour lès bienséances de mon état; mais votre procédé pour moi est
flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...
Il vous plaît donc à présent d'être femme, pour vous concilier des
égards? Eh bien, pour vous sauver le scandale de votre retraite, ayez
pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...
Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis... Puis-je l'ignorer?...
Vous l'ignorez, vous dis-je; vous n'écoutez que vos préventions; mais
qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est à
titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que
la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait
aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à
vous, & vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus
cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que
la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare?
Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur,
cette indignité, quelqu'un qui a tout sacrifié pour lui, une ame
sensible, un être foible, dénué de tout autre secours, que le sien; en
un mot, une personne de mon sexe?
Je reculois autant qu'il m'étoit possible, pour me tirer d'embarras;
mais elle embrassoit mes genoux, & me suivoit sur les siens: enfin je
suis rangé contre le mur. Relevez-vous, lui dis-je; vous venez, sans y
penser, de me prendre par mon serment.
Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la
garde, de servir toute ma vie les femmes, & de n'en pas désobliger une
seule. Quand ce seroit ce que je pense, que c'est aujourd'hui...
Eh bien, cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de coucher
dans votre chambre...
Je le veux, pour la rareté du fait, & mettre le comble à la bizarrerie
de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous
voye, ni ne vous entende: au premier mot, au premier mouvement,
capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix,
pour vous demander à mon tour: _che vuoi?_
Je lui tourne le dos, & m'approche de mon lit, pour me déshabiller.
Vous aiderai-je? me dit-on... Non, je suis militaire, & me sers
moi-même. Je me couche.
A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger
dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une
garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe
d'un de mes manteaux qui étoient sur un siége, éteint la lumière, & la
scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon
lit, où je ne pouvois trouver le sommeil.
Il sembloit que le portrait du page fût attaché au ciel du lit & aux
quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçois en vain de lier
avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avois vu;
la première apparition servoit à relever le charme de la dernière.
Ce chant mélodieux, que j'avois entendu sous la voûte, ce son de voix
ravissant, ce parler qui sembloit venir du cœur, retentissoient
encore dans le mien, & y excitoient un frémissement singulier.
Ah! Biondetta, disois-je, si vous n'étiez pas un être fantastique! Si
vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!
Mais à quel mouvement me laissé-je emporter! J'ai triomphé de la
frayeur; déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je
en attendre? Ne tiendroit-il pas toujours de son origine?
Le feu de ses regards si touchans, si doux, est un cruel poison. Cette
bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, & en apparence si
naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en étoit un,
ne s'échaufferoit que pour une trahison.
Pendant que je m'abandonnois aux réflexions occasionnées par les
mouvemens divers dont j'étois agité, la lune, parvenue au haut de
l'hémisphère & dans un ciel sans nuages, dardoit tous ses rayons dans
ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisois des mouvemens prodigieux dans mon lit; il n'étoit pas neuf;
le bois s'écarte, & les trois planches qui soutenoient mon sommier,
tombent avec fracas.
Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. Dom Alvare,
quel malheur vient de vous arriver?
Comme je ne la perdois pas de vue, malgré mon accident, je la vis se
lever, accourir; sa chemise étoit une chemise de page; & au passage,
la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avoit paru gagner au
reflet.
Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposoit qu'à être un
peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans
les bras de Biondetta.
Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je; retirez-vous. Vous courez sur le
carreau sans pantoufles; vous allez vous enrhumer, retirez-vous...
Mais vous êtes mal à votre aise.... Oui, vous m'y mettez actuellement;
retirez-vous, ou, puisque vous voulez être cachée chez moi & près de
moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui
est à l'encoignure de ma chambre. Elle n'attendit pas la fin de la
menace, & alla se coucher sur sa natte, en sanglottant tout bas.
La nuit s'achève, & la fatigue prenant le dessus, me procure quelques
momens de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour: on devine la route que
prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.
Il étoit assis, tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit
tabouret; il avoit étalé ses cheveux, qui tomboient jusqu'à terre, en
couvrant, à boucles flottantes & naturelles, son dos & ses épaules, &
même entièrement son visage.