Il n'y a pas encore trois jours, dit le chevalier Sidney, qu

VOYAGES

_IMAGINAIRES_,

ROMANESQUES, MERVEILLEUX,

ALLÉGORIQUES, AMUSANS,

COMIQUES ET CRITIQUES.

_SUIVIS DES_

SONGES ET VISIONS,

_ET DES_

ROMANS CABALISTIQUES.

_CE VOLUME CONTIENT:_

L'ENCHANTEUR FAUSTUS, conte, par HAMILTON.

LE DIABLE AMOUREUX, nouvelle espagnole, par M. CAZOTTE.

LES LUTINS DU CHATEAU DE KERNOSY, nouvelle historique par madame la

comtesse DE MURAT.

VOYAGES

_IMAGINAIRES_,

SONGES, VISIONS,

_ET_

ROMANS CABALISTIQUES.

_Ornés de Figures._

TOME TRENTE-CINQUIÈME.

Troisième classe, contenant les Romans

cabalistiques.

[Illustration]

A AMSTERDAM,

_Et se trouve à PARIS,_

RUE ET HÔTEL SERPENTE.

M. DCC. LXXXIX.

L'ENCHANTEUR _FAUSTUS_,

CONTE,

_Par HAMILTON_.

AVERTISSEMENT

_DE L'ÉDITEUR_

DES VOYAGES IMAGINAIRES, &c.

L'enchanteur Faustus, si célèbre chez nos pères, est maintenant

absolument ignoré; à peine la tradition a-t-elle transmis à quelques

personnes le nom de ce fameux magicien, & sa fin déplorable; il en est

très-peu qui aient lu l'histoire de sa vie. Nous rappelons la mémoire

de ce roman singulier, monument rare & curieux de l'ignorance & de la

crédulité du seizième siècle.

La vie du docteur Fauste ou Faustus a été originairement écrite en

allemand: on croyoit alors aux sorciers, & l'auteur s'est plu à

accumuler dans son ouvrage tout ce qui peut frapper le plus vivement

les imaginations avides des merveilles de ce genre, & ce qui est

capable d'inspirer de l'effroi aux esprits crédules. Ce roman a eu

un succès prodigieux, non seulement en Allemagne, mais dans toute

l'Europe, où les traductions l'ont fait connoître. La traduction

françoise est intitulée: _Histoire prodigieuse & lamentable du docteur

Jean Fauste, grand & horrible enchanteur, avec sa mort épouvantable;

où est montré combien est misérable la curiosité des illusions &

impostures de l'esprit malin, ensemble la corruption de satan par

lui-même, étant contraint de dire la vérité._

Le succès de cet ouvrage étoit dû, comme nous l'avons observé, au

crédit qu'avoit alors la magie; nous croyons même que, par une pieuse

supercherie, l'auteur a donné son roman comme une histoire véritable.

Le but moral qu'il semble s'être proposé, est de nous mettre en garde

contre les ruses du diable, qui ne nous procurent de légers avantages

que pour nous conduire à une fin déplorable. Depuis que les sorciers

& les magiciens ont cessé de nous faire illusion, l'histoire de Jean

Fauste n'a plus paru qu'un conte ridicule, qui est insensiblement tombé

dans l'oubli. Nous n'en faisons mention que comme d'une production

singulière, & qui a donné au comte Hamilton l'idée du conte que nous

imprimons, dans lequel l'enchanteur Jean Fauste joue le principal

rôle. Entre autres dons que le magicien avoit reçus du démon, celui

d'évoquer les ombres est le principal; il en fait usage devant la reine

d'Angleterre Elisabeth, & fait passer en revue en sa présence tous

les héros avec qui cette princesse veut faire connoissance. Ce cadre

fournit une galerie de portraits dessinés avec tout l'art & l'esprit

que l'on connoît au comte Hamilton: on y retrouve l'auteur ingénieux de

Fleur d'Epine & des quatre Facardins.

On a cru que la vie de l'enchanteur Faustus étoit une satire contre

le fameux Jean Fust ou Faust de Mayence, l'un des inventeurs de

l'imprimerie, ou l'effet du zèle outré d'un catholique, qui, sous

le nom de ce magicien, a voulu désigner Luther; mais aucune de ces

traditions ne nous paroît vraisemblable ni fondée.

Nous faisons suivre ce conte d'un petit roman très agréable, intitulé,

_le Diable amoureux_; c'est un charmant badinage dont M. Cazotte est

l'auteur; on y trouvera du merveilleux, de l'esprit, & de l'intérêt.

M. Cazotte est encore auteur de deux ouvrages agréablement écrits, le

_Lord in-promptu_, & _Ollivier_, poëme.

Nous terminons ce volume par les _Lutins du château de Kernosy_, par

madame de Murat, augmentés de deux contes de fées, _Peau d'Ours_ &

_Etoilette_, attribués à mademoiselle de Lubert. Ici ce n'est qu'en

apparence que les événemens sont surnaturels; ce n'est plus que de

la fausse magie; ou, pour nous expliquer mieux, on ne trouve dans

les Lutins du château de Kernosy que des enchantemens factices, des

sorciers & des magiciens supposés, dont l'art n'est qu'une adroite

supercherie pour parvenir à leurs fins.

Les Lutins du château de Kernosy ont été donnés d'abord sous le titre

des Sylphes amoureux. Ce sont deux amans, qui, pour pénétrer dans un

vieux château qui renfermoit leurs maîtresses, se font passer pour

des esprits élémentaires, trompent la vigilance d'une vieille tante

maussade & sévère, & se débarrassent de leurs rivaux, qui sont deux

provinciaux sots & ridicules. Ce petit roman est très-agréable & bien

écrit; les scènes qu'il présente sont amusantes, gaies, variées, &

ornées d'épisodes charmans, dont le plus intéressant est l'histoire

touchante de madame de Briance. Les deux contes de fées qu'y a ajoutés

mademoiselle de Lubert, sont aussi épisodiques.

Nous ne dirons rien de ces deux dames, connues par des contes de fées,

que l'on trouve dans le cabinet des fées; savoir, ceux de madame de

Murat, tom. Ier, & ceux de mademoiselle de Lubert, tome 33 de la

collection: nous y renvoyons nos lecteurs.

[Illustration]

[Illustration]

L'ENCHANTEUR _FAUSTUS_,

CONTE.

Belle Daphné, je me repens

De la petite confidence

Que je vous fis vers le printemps,

En parlant des amusemens

Que le loisir & l'indolence,

Ou plutot que votre présence,

M'inspiroient dans ces lieux charmans,

Où les Graces & les _Sorans_

Ont établi leur résidence.

Je sais de quelle indifférence

Le ciel vous fit pour tout encens,

S'il s'adresse à vos agrémens;

Car j'en ai quelque expérience.

Il est même certains momens

Où malheur à qui vous encense,

Et dans ses discours ou ses chants,

Vous va donnant la préférence

Sur les beautés de notre temps.

Pourquoi donc, avec ce mérite,

Si rare chez d'autres beautés,

Voulez-vous tant que je m'acquitte?

Pourquoi faut-il qu'on vous irrite,

En vous disant vos vérités?

Cela veut dire en peu de mots, mademoiselle, qu'il y a je ne sais

combien que vous me persécutez pour un misérable écrit, indigne de vous

& de moi. Vous le voulez voir, quoique je vous aye dit que j'ai tâché

d'y mettre quelque chose qui vous ressemble; & cependant vous ne voulez

pas que ce qu'on fait pour vous ait de votre air, tant vous avez peur

que ce ne soit vous flatter, que d'attraper votre ressemblance! Il

n'y a pas de peintre que cela n'embarrasse; mais pour dépayser votre

délicatesse sur les louanges, il faut vous conter une historiette où

vous serez mise tout au long, sans pouvoir y trouver à redire.

La reine Elisabeth (dont fut autrefois grand amiral en Irlande un grand

grand père, ou trisaïeul de madame votre mère) étoit une merveilleuse

princesse pour la sagesse, le savoir, la magnificence & la grandeur

d'ame; tout cela étoit beau: mais elle étoit envieuse comme un chien,

jalouse & cruelle, & cela gâtoit tout.

Je n'entends pas, en parlant d'elle,

Parler de cette cruauté,

Dont une farouche beauté

Martyrise un amant fidèle;

Car, entre nous, de ce côté,

La reine n'étoit point cruelle;

Et dans l'histoire on a douté

Si sa pudique majesté,

Qui fut au dieu d'hymen rebelle,

L'avoit été par chasteté,

Ou par une incommodité

D'espèce bizarre & nouvelle:

Mais en fait de virginité,

Ce fut une étrange pucelle.

Quoi qu'il en soit, la renommée, qui dit le bien & le mal, avoir porté

son caractère jusqu'au fond des Allemagnes, d'où certain personnage

partit en poste pour se rendre à sa cour. Il s'appelloit Fauste;

peut-être le nommerons-nous quelquefois faustus, pour la commodité de

la rime, en cas que la fantaisie nous prenne de le mettre en vers. Ce

Fauste donc, grand magicien de profession, eut envie de s'informer

par lui-même si cette Elisabeth, dont on parloit tant, étoit aussi

merveilleuse en belles qualités, qu'elle étoit endiablée sur les

autres. Il en pouvoit être juge compétent: tout ce qui se passoit

là-haut au pays des étoiles & des planètes, lui étoit connu, & Satan

lui obéissoit comme son chien. Il savoit tout plein de petits secrets

pour rire, & un million de tours de passe-passe, qui ne faisoient ni

bien ni mal: comme, par exemple, quand il vouloit, une duchesse couroit

les champs après son cocher, & un archevêque passoit les jours à faire

des vers pour sa servante de cuisine, & les nuits à lui donner des

sérénades. C'étoit lui qui le premier en Angleterre avoit enseigné à

mettre, dans certains jours de l'année, du romarin, du pissenlit, des

os de bécasse, & autres curiosités de cette nature sous les chevets

des jeunes pucelles, pour leur faire voir, la nuit en songe, celui

par qui elles ne le seroient plus. La reine, charmée des gentillesses

qu'on en disoit, voulut le voir, & dès qu'elle le connut, elle devint

presque folle de son savoir & de ses manières. Elle croyoit bien avoir

elle-même tout l'esprit du monde, & n'avoit pas tort; elle se flattoit

aussi d'être la plus belle personne de son royaume; mais il n'en étoit

rien.

Un jour qu'elle s'étoit extraordinairement parée pour une audience

d'ambassadeurs, elle se retira dans son cabinet après la cérémonie, &

elle y fit venir notre docteur. Après s'être admirée quelque temps

dans deux ou trois grands miroirs, elle parut fort contente d'elle-même:

Elle avoit cet air qu'au matin,

Du soleil a l'avant-courrière;

Rien n'étoit plus frais que son tein;

C'étoit tous lys, & tout jasmin,

Mêlés de rose printanière:

Car dès qu'on a force or en main,

Les plus beaux teints ne manquent guère.

Court étoit son vertugadin,

Et montroit, depuis l'escarpin,

Sa jambe presque tout entière;

Et s'étant assise à la fin,

Le dos penché contre sa chaise,

Comme qui diroit sans dessein,

Ce penchement montroit son sein,

Ayant fait regrimper sa fraise;

Tandis que sur sa blanche main

Rubis & diamans sans fin

Alloient brillant tout à leur aise.

Ce fut dans cet état que l'enchanteur Faustus la trouva: c'étoit bien

le courtisan le plus adroit pour un sorcier, qu'on pût voir au monde;

& connoissant le foible de la reine sur sa beauté imaginaire, il n'eut

garde de manquer une si belle occasion de lui faire sa cour. Ainsi,

choisissant le rôle d'Esther interdite, il fit trois pas en arrière,

comme pour tomber en foiblesse. La reine lui ayant demandé s'il se

trouvoit mal, il dit que non, Dieu merci! mais que la gloire d'Assuerus

l'avoit ébloui. Elle qui savoit l'ancien & le nouveau testament par

cœœur, trouva l'application juste & ingénieuse: mais n'ayant pas alors

son sceptre sur elle, pour lui en faire baiser le bout en signe de

grace, elle se contenta de tirer un rubis de ses doigts d'ivoire, dont

il se contenta aussi. Vous nous trouvez donc assez passable pour une

reine? lui dit-elle en repassant ses lèvres du bout de la langue, comme

sans y songer. A cela, il se donna au diable (le présent n'étoit pas

nouveau); il se donna donc au diable que non seulement il n'y avoit ni

souveraine ni particulière qui l'égalât, mais même qu'il n'y en avoit

jamais eu. O Fauste, mon ami, lui dit-elle, si ces fameuses beautés

des siècles passés pouvoient revenir, il feroit aisé de voir que vous

nous flattez. Votre majesté les veut-elle voir? dit-il; elle n'a qu'à

dire, elle en aura bientôt le cœœur net. Notre homme ne manqua pas

d'être pris au mot, soit qu'elle eût envie de l'éprouver dans un effet

si merveilleux de science magique, ou qu'elle voulût satisfaire une

curiosité qu'elle avoit eue depuis assez long-temps.

Au reste, mademoiselle, n'allez pas vous imaginer que ce que je vais

dire soit une fable de ma façon. L'événement est tiré des mémoires d'un

des beaux esprits de ce temps-là; c'étoit le chevalier Sydney, espèce

de favori de la reine, qui, parmi quelques faits particuliers de sa

vie, a mis cette aventure tout au long; & c'est du feu duc d'Ormond,

votre grand oncle, qui m'en a souvent fait le récit, que je tiens ce

passage d'histoire.

Elle dit donc que notre magicien pria la reine de vouloir bien passer

dans une petite galerie qui étoit près de son appartement, tandis qu'il

iroit chercher son livre, sa baguette, & sa grande robe noire. Il ne

fut pas long-temps à revenir avec son équipage & ses talismans. Il y

avoit une porte à chaque bout de la galerie, par une desquelles les

personnages que sa majesté souhaiteroit, entreroient & sortiroient par

l'autre. Il n'y eut que deux personnes, sans plus, d'admises avec la

reine au spectacle, l'un desquels fut le comte d'Essex, & l'autre le

Sidney, auteur de nos mémoires.

La reine était placée devers le milieu de la galerie, ses deux favoris

à droite & à gauche auprès de son fauteuil, autour desquels, aussi bien

que de leur maîtresse, l'enchanteur ne manqua pas de tracer des cercles

mystérieux, avec toutes les façons & cérémonies en pareil cas usitées;

il en traça un autre vis-à-vis, où il se mit lui-même, laissant un

espace au milieu pour le passage des acteurs. Cela fait, il supplia

la reine de ne pas dire un mot tant qu'ils seroient sur la scène, &

sur-tout de ne se point effrayer, quelque chose qu'elle pût voir. Cette

dernière précaution étoit assez inutile à son égard; car la bonne dame

ne craignoit ni dieu ni diable. Après ce mot d'avis, il lui demanda

laquelle des beautés trépassées elle souhaitoit de voir la première?

Elle lui dit que, pour suivre l'ordre des temps, il falloit commencer

par la belle Hélène. Sur quoi le négromancier, dont le visage parut un

peu changé, leur dit: Tenez-vous bien. Le chevalier Sidney, dans son

récit, avoue que, sur le point de cette opération magique, le cœœur

lui battit un peu; que le brave Comte d'Essex en devint pâle comme un

mort, mais qu'il ne parut pas la moindre petite émotion à la reine. Ce

fut alors

Qu'ensuite de quelques _oremus_,

Et de quelque autre momerie

Que font gens de la confrérie,

Dans les vieux contes rebattus

D'esprits & de sorcellerie,

Le révérend docteur Faustus,

Voyant trembler la galerie,

Et nos deux héros éperdus,

Dit, criant comme une furie:

Paroissez, fille de Léda!

Et d'une prompte obéissance,

Offrez-vous à notre présence

Telle que vous étiez, quand sur le mont Ida

Vénus au beau Pâris jadis vous accorda,

En faveur de la préférence

Dont vous fûtes la récompense

Dans le procès qu'il décida.

Après cette invocation, la belle Hélène n'eut garde de se faire

attendre; elle parut au bout de la galerie, sans qu'on se fût aperçu

comme elle y étoit entrée. Elle étoit habillée à la grecque, &, suivant

les mémoires de notre auteur, son habillement ne différoit en rien de

celui de nos déesses d'opéra. Sa coiffure étoit composée de quantité

de plumes flottantes sur sa tête, & surmontées d'une belle aigrette;

des boucles de cheveux noirs lui descendoient jusqu'à la ceinture

par-devant, & jusques au croupion par-derrière; ses engageantes lui

battoient agréablement les genoux en marchant, & la queue, qu'elle

traînoit à la lacédémoniene, avoit pour le moins quatre aunes d'un

riche brocard de Corinthe. Cette figure s'arrêta quelque temps devant

la compagnie; & s'étant tournée face à face devers la reine, pour

en être mieux observée, elle en prit congé avec un certain sourire

entre-doux & hagard, & sortit par l'autre porte.

Dès qu'elle disparut: Quoi! dit la reine, c'est là cette belle

Hélène? Je ne me pique pas de beauté, poursuivit-elle; mais je veux

bien mourir, si je changeois de figure avec elle, quand même cela se

pourrait. Je le disois bien à votre majesté, répondit l'enchanteur, &

cependant voilà justement comme elle étoit dans sa plus grande beauté.

Je trouve pourtant, dit le comte d'Essex, qu'elle ne laisse pas d'avoir

les yeux assez beaux. Oui, dit le Sydney, ils sont grands, noblement

fendus, noirs & brillans; mais, après tout, ses regards disent-ils

quelque chose? Pas un mot, répondit le favori. La reine qui, ce

jour-là, s'étoit fait le visage rouge comme un coq, demanda, en parlant

du visage d'Hélène, comment on trouvoit son teint de porcelaine?

De porcelaine! s'écria le comte; c'est tout au plus de la faïence.

Peut-être, poursuivit elle, qu'ils étaient à la mode de son temps;

mais, vous m'avouerez que, dans aucun siècle, il n'a été permis d'avoir

les pieds tournés comme elle.

Je ne hais pas son habit, poursuivit la reine, & je ne sais si je ne le

mettrai point à la mode; au lieu de ces impertinens vertugadins dont

les femmes ne savent que faire dans quelques occasions, & où l'on ne

fait que faire des femmes en quelques autres. Pour l'habit, passe, dit

le comte d'Essex: mais, ma foi, ce n'est pas grand'chose que la figure

que nous venons de voir. Le chevalier Sidney, topant à la remarque,

s'écria:

O Pâris! quel amour fatal

Te fit dans Ilion renfermer une proie

Dont nous venons de voir le piètre original?

Si cet exploit d'abord te donna quelque joie,

Sa présence y fit plus de mal,

Que ce grand diable de cheval

Qui fit périr l'antique Troie.

Cette bénigne critique sur la figure & les prétendus défauts d'Hélène;

étant finie, la reine eut envie de voir cette belle & infortunée

Mariamne, dont l'histoire fait une si belle mention. L'enchanteur ne

se le fit pas dire deux fois; mais il ne jugea pas à propos d'évoquer

une princesse qui avoit connu le vrai dieu, de la même manière qu'il

avoit appelé la beauté payenne. C'est pourquoi, s'étant tourné quatre

fois vers l'orient, trois vers le midi, deux au couchant, & une seule

du côte du Septentrion, il dit en hebreu, mais d'une manière honnête:

Mariamne, fille d'Hyrcan, montrez-vous, s'il vous plaît, vêtue comme

vous aviez coutume de l'être pendant la fête des Tabernacles. A peine

eut-il fini, que l'épouse d'Hérode parut, & s'avança gravement jusqu'au

milieu de la galerie, où elle s'arrêta comme avoit fait la première;

quant à ses habits & son ajustement, ils sembloient répandre sur toute

sa personne un air de noblesse & de dignité qui la rendoit respectable;

elle étoit mise à peu près comme on représente le grand sacrificateur

des Juifs, excepté qu'il ne lui paroissoit point de barbe, & qu'au

lieu de cette tiare en croissant que portoient les grands prêtres, un

voile de gaze, qui prenait depuis la tête, & qui étoit attaché vers

la ceinture, traînoit bien loin derrière elle. Après s'être assez

long-temps arrêtée devant la compagnie, elle poursuivit son chemin,

mais sans faire la moindre honnêteté à la fière Elisabeth. Est-il

possible, dit cette reine dès qu'on ne la vit plus, que cette célèbre

Mariamne fût faite comme cela? Quoi? c'était une grande idole pâle,

maigre, & sérieuse? & depuis tant de siecles, elle a passé pour une

merveille? Ma foi, dit le comte d'Essex, si j'avois été à la place

d'Hérode, je ne me serois jamais brouillé avec un chat sauvage comme

cela, sur le refus de ses caresses. Je lui ai pourtant trouvé, dit

Sidney, une certaine langueur touchante dans les regards, un grand air,

& quelque chose de noble & de naturel dans toute l'action. Fi! répondit

l'autre, la grandeur de son air est impertinente; la grace qu'elle a

dans ses manières aisées que vous admirez, est pleine de présomption,

& je lui trouve de l'insolence jusques dans la taille. La reine ayant

approuvé tout cela, condamna principalement la pauvre princesse, sur

le mépris & l'aversion qu'elle avoit eue pour la personne de son mari,

& sur la résistance continuelle qu'elle avoit faite à ses plus tendres

empressemens; qu'elle avoit eu beau dire que c'étoit parce qu'il avoit

égorgé toute sa famille, ce n'étoit pas une raison pour lui refuser les

droits de l'hymen, quand il les auroit exigés vingt fois par jour, &

conclut que, pour cette seule rebellion, Hérode avoit bien fait de lui

couper la tête.

Le docteur Fauste, pour paroître plus savant en tout, assura que ce

n'étoit point pour cette raison qu'Hérode s'étoit défait de la chaste

Mariamne; que tous les historiens s'y étoient mépris; mais qu'une

certaine Salomé, sœœur du roi, & maudite de dieu, avoit rapporté à

son frère, qu'étant à un sacrifice auprès de la reine, elle l'avoit

entendue de ses propres oreilles, qui prioit bien dévotement, le dieu

d'Abrahem, d'Isaac, & de Jacob, de la délivrer de son vieux cocu de

mari. Si ce trait-anecdote ne fut pas cru, au moins parut-il nouveau.

Un moment après, la reine ordonna qu'on fît venir Cléopâtre, du même

air qu'elle auroit pu demander une de ses femmes de chambre.

Pas n'y manqua le savant Fauste,

Et pour n'être point ennuyeux,

Il fit partir devant ses yeux,

Un petit diablotin en poste,

Pour la transporter dans ces lieux.

Peut-être serez-vous bien aise d'apprendre la manière dont ce courrier

fut dépêché? La voici. Il ne fit que prendre un grand bonnet fourré

qu'il portoit; & en trois coups de baguette, l'ayant métamorphosé

en haquenée blanche, la plus jolie du monde, il lui mit un bout de

sa baguette dans le derrière, & après avoir soufflé dans l'autre,

la haquenée partit comme un éclair, & en sept minutes, revint avec

l'illustre Cléopâtre, qui mit pied à terre au bout de la galerie. La

reine comptoit bien que cette apparition dédommageroit sa curiosité du

peu de satisfaction que les charmes tant vantés des autres lui avoient

donné. Nous allons voir ce qui en arriva.

La reine d'Egypte avoit fait de grands apprêts, ayant appris, par sa

monture, le sujet de son voyage, & le peu de cas qu'on avoit fait de la

belle Hélène & de l'infortunée Mariamne. Dès qu'elle parut, la galerie

fut embaumée des parfums les plus précieuse de l'Arabie heureuse; car

elle s'en étoit mis par-tout, tant à cause qu'il y avoit du temps

qu'elle étoit morte, que pour laisser au moins sa mémoire en bonne

odeur, en cas qu'on ne fût pas content de sa figure, après son départ.

Elle avoit la gorge fort découverte; une attache de rubis & de gros

diamans retroussoit ses jupes beaucoup au dessus du genou gauche: ce

qui n'étoit pas découvert de sa personne paroissoit très-distinctement

au travers d'une gaze transparente, qui composoit son habillement. Dans

cet équipage galant & léger, elle fit, au milieu de la galerie, le même

manège qu'avait fait avant elle les deux autres.

Dès qu'elle eut le dos tourné, on ne manqua pas de tomber sur sa

personne & sur sa friperie. La reine crioit comme une possédée, qu'on

lui brûlât du papier sous le nez, à cause des vapeurs que l'onguent

dont cette momie s'étoit frottée, lui avoit causées. Elle la trouva

moins supportable que la femme d'Hérode & la fille de Léda; elle se

moqua fort de ce qu'elle s'étoit troussée en Diane, pour montrer

la plus vilaine jambe du monde, & dit qu'elle auroit mieux fait de

paroître en robe fourrée, que dans ce petit habillement d'été, qui

exposoit à la vue des trésors qui n'étoient faits que pour être

éternellement cachés. En effet, dit le Comte d'Essex, voilà un corps

plaisamment bâti pour aller aussi débraillé qu'elle fait. Il est vrai

qu'elle a quelque éclat, & que sa peau est assez blanche pour une

Egyptienne; mais c'est l'apanage de toutes les rousses, dont elle a

sans doute été l'archi-doyenne en son temps. Le Chevalier Sidney, qui,

outre ces défauts, trouvoit qu'elle a voit trop de ventre & trop peu de

derrière, s'écria:

Fauste, par cette vision,

Combien de choses à rabattre

Dans la riante fiction

Que l'histoire nous fait, à sa confusion,

De la fameuse Cléopâtre!

Ah! dans le combat d'Actium,

Antoine, pour elle poltron,

Devoit cent fois plutôt se battre,

Ou se faire tenir à quatre,

Que de suivre cette guenon.

Guenon tant qu'il vous plaira, dit le docteur; voilà pourtant celle

qui mit dans ses fers le héros qui s'étoit rendu maître du monde, &

c'est cette même guenon qui tourna la tête à cet autre héros que vous

venez de dire. Mais, madame, dit-il à la reine, puisque ces fameuses

étrangères ne sont pas de votre goût, n'en cherchons plus hors de vos

états. L'Angleterre, qui a toujours été en possession de produire

des beautés parfaites, comme nous le voyons par votre majesté, nous

fournira peut-être un objet plus digne de votre attention, dans

l'apparition de la belle & malheureuse Rosemonde. Votre grandeur, qui

sait tout, n'en ignore apparemment pas l'histoire. J'en ai quelque

idée, dit-elle; mais comme mes grandes occupations l'ont presque

effacée de ma mémoire, je ne serai pas fâchée qu'on l'y retrace par une

petite répétition de ses aventures.

Il n'y a pas encore trois jours, dit le chevalier Sidney, que je

lisois cet endroit de la vie d'Henri second, un de vos plus illustres

prédécesseurs. Ce grand roi avoit le cœœur du monde le plus tendre,

mais rien moins que scrupuleux sur l'inconstance. Cependant il y avoit

quelques années qu'une certaine Jeanne Shoar en étoit en paisible

possession: elle avoit de la beauté; mais il s'en falloit bien

qu'elle en eût assez pour fixer une légereté comme la sienne, si le

diable ne s'en étoit mêlé; car, en ces temps-là, tout le monde tenoit

pour constant que c'étoit par sortilège & pure magie qu'elle s'étoit

fait aimer, & qu'elle conservoit sa conquête. C'est à Faustus à nous

dire ce qu'il en pense, lui qui est versé dans ces innocentes petites

rubriques. Quoi qu'il en soit, voici comme l'enchantement de dame

Jeanne se rompit, si tant est qu'il y en ait eu à son fait.

Le roi s'étant un jour égaré à la chasse dans une vaste forêt, fit

tant, en tournoyant & retournoyant de côté & d'autre, qu'il se trouva

au bout d'un ruisseau dont l'eau étoit belle & claire; il en suivit

quelque temps le cours, & cela le mena dans un endroit où le ruisseau,

s'élargissant, faisoit une espèce de bassin, bordé d'un gazon vert

& frais, ombragé de grands arbres extrêmement touffus. Or comme ces

sortes d'endroits sont d'ordinaire les scènes de quelque aventure,

celle qui lui arriva fut de trouver d'abord des habits de femme au

pied d'un de ces arbres, ce qui l'obligea de mettre pied à terre, avec

quelque émotion; & s'étant avancé trois ou quatre pas, il vit les

personnes à qui ces habits appartenoient; c'étoient deux nymphes qui

étoient jusqu'au cou dans cette fontaine, & qui poussèrent en même

temps deux cris des plus aigus, voyant un homme de cette apparence qui

venoit droit à elles. Le visage de la plus jeune le frappa d'un si

grand étonnement, qu'il en demeura quelque temps immobile, & parut tout

éperdu: il ne prit pas garde à l'autre, quoiqu'elle fût sortie de l'eau

comme une étourdie, pour courir à ses habits. Sa compagne, qui avoit

bien autant de peur, & qui n'avoit pas été moins surprise qu'elle,

ne jugea pas à propos de l'imiter. Elle étoit fort embarrassée: mais

voyant que le Roi ne l'étoit pas moins, elle se rassura un peu, & lui

dit que comme tout ce qui paroissoit en sa personne lui faisoit juger

qu'il avoit été armé chevalier, elle le supplioit de lui accorder un

don: c'étoit la grande manière en ces temps-là. Ainsi, le roi qui

lui avoit déjà donné sa personne, sa liberté son cœœur & son ame,

jura qu'il ne lui refuseroit rien de ce qu'elle lui feroit l'honneur

de lui demander, quand ce seroit la moitié de son royaume. A ce mot,

la belle tressaillit, & pensa se lever pour lui faire la révérence;

mais supprimant ce premier mouvement que le respect & le devoir lui

avoient inspiré, la grace qu'elle lui demanda, fut d'avoir la bonté

de se retirer, jusqu'à ce qu'elle fût sortie de l'eau, & qu'elle eût

repris ses habits. Il obéit comme un enfant, quoique dans ces sortes

d'occasions, il fût d'ordinaire aventureux; mais le pauvre prince

l'aimoit déjà à la fureur. Il n'en faut pas davantage pour que l'homme

du monde le plus délibéré devienne plus soumis & plus timide qu'une

pucelle auprès de l'objet aimé. Il se retira donc; mais ce ne fut pas

avec intention de tenir tout à fait sa parole. Dès qu'il se vit couvert

de quelques buissons, il donna un coup de fouet à son cheval, qui se

mit à galoper par le bois, & sa majesté se mit à quatre pattes, &

s'étant traînée vers l'endroit d'où il venoit, il écartoit doucement

les branches qui lui fermoient la vue de la fontaine, justement comme

la belle inconnue en sortoit, sans aucune précaution, & sans se

douter de cette supercherie de la part d'un chevalier errant, qui de

plus étoit roi. Dieu sait si le prince, qui étoit devenu éperdument

amoureux, à ne lui voir, pour ainsi dire, que le bout du nez, trouva

de quoi achever de s'enflammer dans la contemplation de tout le reste.

L'histoire dit, que quoiqu'il fût à quatre pattes, il y auroit bien

resté trois jours sans boire ni manger, tant les objets lui plaisoient;

mais on ne lui en donna pas le temps. La nymphe fut s'habiller, & son

nouvel adorateur, après un petit détour, se présenta devant elle. La

première chose qu'il fit, ce fut de se jeter à ses pieds, pour lui

jurer qu'il l'adoroit, sans s'informer qui elle étoit. La surprise, le

respect, l'émotion & la rougeur, qui s'étoient emparés tout à la fois

de la charmante étrangère, auroient sans doute désorienté les appas

de toute autre; mais les siens n'en firent que croître & embellir: si

bien que le pauvre roi... Chevalier, dit la reine, abrégeons, s'il vous

plaît. Tant qu'il vous plaira, madame, reprit-il. On entendit un grand

bruit de chevaux; c'étoient les gens de la suite du roi, qui, l'ayant

cherché pendant une grosse demi-heure, lui ramenoient son cheval par la

bride. Il remonta dessus, après avoir appris que sa nouvelle divinité

s'appeloit Rosemonde, fille d'un baron dont le château n'étoit qu'à

cinquante pas de cette forêt. Il revint tout rêveur & tout refroidi

pour sa maîtresse Jeanne. Elle s'en aperçut bientôt; il ne s'en mit

guère en peine: il alloit plus souvent à la chasse, & en revenoit

toujours plus refroidi pour elle. Cela fit naître les soupçons, & les

soupçons mirent force espions en campagne, un desquels l'informa qu'on

avoit trouvé le roi à deux genoux devant une jeune personne belle

comme un ange, le jour qu'il s'étoit égaré; & que toutes les chasses

qu'il avoit faites depuis, n'avoient été qu'à son intention. A cette

découverte, la dame Jeanne, qui, sauf le respect de votre majesté,

étoit la plus méchante carogne de l'univers, jeta feu & flammes,

gourmanda le roi, comme elle auroit fait son laquais; & comme elle

avoit un ascendant diabolique sur son esprit, elle l'obligea, par ses

menaces & ses vacarmes, de consentir, comme un grand benêt qu'il étoit,

qu'on enlevât la pauvre Rosemonde, & qu'on l'enfermât dans un vieux

château, au milieu d'un désert, qui s'appelle encore de nos jours la

prison de Rosemonde. Ce fut dans cette prison, qu'au bout de quelques

années la détestable Shoar fit étrangler sa rivale, pendant un voyage

que le roi fut obligé de faire en France.

Voilà, dit la reine, une fin bien déplorable. Ce qu'il y eut de

plus triste, dit l'enchanteur, c'est qu'elle fut enlevée, & qu'elle

mourut, sans que ce roi si passionné eût jamais mis d'autre fin

à une aventure qui avoit eu de si tendres commencemens. La bonne

Elisabeth, après un certain branlement de tête & un petit sourire

d'incrédulité, témoigna beaucoup d'impatience de voir celle dont on

venoit d'abréger l'histoire. Il y a, dit Faustus, un instinct secret

dans cet empressement, puisque suivant la tradition & quelques mémoires

de ces vieux temps, la belle Rosemonde avoit beaucoup de votre air,

& ressembloit passablement à votre majesté, quoique ce fût en laid,

comme on peut croire. Voyons-la, dit la Reine. Mais dès qu'elle

paroîtra, chevalier Sidney, je vous ordonne de l'observer avec la

dernière exactitude, afin que si nous trouvons qu'elle en vaille la

peine, vous en puissiez faire une description ressemblante. Cet ordre

donné, & quelques petites conjurations finies, comme l'endroit où la

belle étoit enterrée n'étoit qu'à trente lieues de Londres, elle parut

au bout d'un moment. Dès la porte de la galerie, son air & sa figure

plurent extrêmement. A mesure qu'elle avançoit, ses attraits sembloient

briller d'une nouvelle lumière; & si-tôt qu'elle fut à portée d'être

mieux examinée, l'approbation de la compagnie parut à certains airs de

plaisir & d'admiration que chacun témoignoit en la regardant, & chacun

sembloit approuver en soi-même le goût d'Henri second pour elle, en

détestant la foiblesse dont il l'avoit immolée. Le docteur ne lui avoit

point donné d'autre habit que celui qu'elle avoit repris en sortant

du bain: ce n'étoit que des cornettes unies, rattachées au haut de sa

tête, une robe de chambre de taffetas, un jupon de toile jaune assez

court, & légèrement brodé de soie. C'étoit pourtant dans cet extrême

négligé qu'elle effaçoit l'éclat du jour au gré des spectateurs.

Elle s'arrêta beaucoup plus long temps devant eux que n'avoient fait

les autres; & comme si elle avoit su les ordres qu'on avoit donnés

au Chevalier, elle se tourna deux ou trois fois vers lui, en le

regardant assez agréablement. On eût dit qu'à chacun de ces regards,

le cœœur lui fondoit dans l'estomac, tant il en avoit la mine niaise

& déconfite. Il fallut enfin qu'elle prît congé de la compagnie; & dès

qu'elle fut sortie: Mon dieu, s'écria la reine, la jolie créature!

Non, je n'ai rien vu de ma vie qui plaise tant. Quelle taille! quelle

noblesse d'air sans affectation! & quel éclat sans artifice! Et

l'on me viendra dire que je lui ressemble! Qu'en dites-vous, comte?

poursuivit-elle. Il étoit alors si pensif, qu'il ne lui répondit rien

tout haut; mais il disoit à part soi: Plût à dieu, Babet, ma reine & ma

maîtresse; j'en donnerois le meilleur cheval de mon écurie, quand ce

ne seroit qu'en laid que tu lui ressemblerois! & puis il lui dit tout

haut: Si vous lui ressemblez! Votre majesté n'auroit qu'à faire un tour

de galerie en robe de chambre flottante & en jupon brodé de soie; &

si notre sorcier lui-même ne s'y méprenoit, tenez-moi pour un faquin.

Pendant toutes ces fadeurs, & quantité de misères de cette nature,

dont le favori flattoit la vanité de la bonne dame, le poëte Sidney,

un crayon à la main, achevoit de mettre au net le portrait de la belle

Rosemonde. Dès qu'il y eut mis la dernière main, il eut ordre d'en

faire la lecture, & voici par où il commença:

Allons, mes vers, obéissons,

Puisque ma reine me l'ordonne;

Et du plus beau de nos crayons,

traçons & l'air & la personne

D'un objet dont l'éclat de mille feux rayonne,

Et qui du dieu des vers mérite les chansons.

Loin d'ici, flatteuse imposture,

De fictions, de faux brillans,

Dont on embellit la peinture,

Quand les objets sont indigens!

Pour mettre à fin mon aventure,

D'une main & fidelle & sûre,

Peignons l'original sans fard & sans encens:

Il suffira des ornemens

Que fournit l'aimable nature.

Il faut, en traçant la beauté

De la divine Rosemonde,

Dans le plus beau portrait du monde,

N'employer que la vérité.

Voilà parler en honnête homme, & qui, pour un faiseur de vers & de

romans, semble avoir quelque conscience. Voici comme il poursuit, dans

le détail des charmes qu'il décrit.

De graces & d'attraits un brillant assemblage

Accompagnoit mille agrémens

Inséparables des beaux ans,

De la jeunesse heureux partage;

Tout plaisoit dans son beau visage;

De Flore les trésors naissans

Y paroissoient en étalage,

Mais purs, naturels, innocens,

Et tels qu'on les voit au printemps,

Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.

Sa bouche couronnoit l'ouvrage;

Elle étoit faite pour ses dents.

Heureux, parmi tous les vivans,

Qui jouiroit de l'avantage,

Après mille & mille tourmens,

D'y pouvoir offrir son hommage!

Ses yeux n'étoient pas des plus grands;

Mais, ciel, quel étoit le langage

De leurs traits vifs & séduisans!

Puisque par leurs regards les plus indifférens,

Jusques au fond du cœœur ils s'ouvroient un passage:

Rien n'étoit si beau que son nez:

D'Hébé c'étoit le nez céleste,

Et ces deux pieds étoient tournés,

De manière que pour le reste

De ces attraits toujours moins nus que devinés,

On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.

Sa taille avoit de ces appas

Qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.

La noblesse en étoit suprême.

Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,

C'étoit un certain air digne du diadême;

Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,

Et qu'on aime jusqu'au trépas;

Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,

Belle Daphné, c'étoit vous-même

Qu'on peignoit sur ce canevas.

Du moins en aurois-je juré, tant la description vous convient, excepté

pourtant la gorge, qu'on a oubliée; & certainement, si l'on prenoit

la liberté de vous copier, ce ne seroit pas un article à supprimer.

Certaine forme, certain éclat, & certaine situation dont la nature a

doué le peu que vous en laissez voir, offriroient d'assez agréables

idées à mettre en prose ou en vers, sans la moindre exagération, pour

rendre la chose plus touchante. Je ne suis guère plus content de ce

qu'il dit de la bouche de son original. On diroit que c'est celle de

quelque sibylle, tant il craint d'y toucher! Il est bien vrai que dire

qu'elle est faite pour assortir les plus belles dents du monde, c'est

quelque chose; mais ce n'étoit pas assez; & s'il avoit eu connoissance

de la vôtre, il auroit dépeint en vers aussi gracieux vos lèvres

fraîches & vermeilles; il auroit dit qu'autour de ces lèvres, quand il

vous plaît de sourire, le ciel a placé certains agrémens qu'il oublie,

ou qu'il ne se donne pas la peine de placer autour des autres.

Revenons à notre galerie. On y délibéroit sur le choix de l'apparition

qui devoit succéder à celle de Rosemonde. L'enchanteur fut d'avis de

ne plus sortir d'Angleterre, pour chercher des beautés de réputation,

& proposa cette célèbre comtesse de Salisbury, qui avoit donné lieu à

l'institution de l'ordre de la jarretière, comme une certaine beauté

flamande avoit été cause de celui de la toison d'or. On trouva la

proposition bien imaginée; mais la reine dit, qu'avant toutes choses

elle vouloit voir encore une fois sa chère Rosemonde. Le docteur s'en

défendit fort & ferme, en disant que la chose n'étoit guère praticable

dans l'ordre des conjurations, outre que la rétrogradation des

fantômes irritoit les puissances soumises à ses premiers enchantemens,

Mais il eut beau dire, on crut qu'il ne faisoit ces façons que pour

se faire valoir, & la reine lui parla d'un ton si sérieux, qu'il fut

obligé de s'y rendre. Il assura pourtant que si Rosemonde faisoit tant

que de revenir, ce ne seroit ni par où elle était entrée, ni par où

elle étoit sortie la première fois, & que chacun prît garde à soi, car

il ne répondroit plus de rien. La reine, comme on a dit, ne savoit ce

que c'étoit que la peur, & nos deux messieurs étoient un peu aguerris

sur les apparitions. Ainsi, les paroles au docteur ne leur causèrent

pas grande émotion; cependant il avoit commencé. Jamais conjuration ne

lui avoit donné tant de peine; car, après avoir marmoté quelque temps,

en faisant des grimaces & des contorsions qui n'étoient ni belles,

ni honnêtes, il mit son livre à terre au milieu de la galerie, en

fit trois fois le tour à cloche-pied; ensuite de quoi il fit l'arbre

fourchu contre la muraille, la tête en bas & les jambes en haut: mais

voyant que rien ne paroissoit, il eut recours au dernier & au plus

puissant de ses prestiges, ce fut de faire trois sauts en arrière, le

petit doigt de la main droite dans l'oreille gauche, & de se donner

trois claques sur les fesses, en criant trois fois, Rosemonde, à pleine

tête. A la dernière de ces claques magiques, un vent soudain ouvrit

avec impétuosité la fenêtre d'une grande croisée par où la charmante

Rosemonde mit pied à terre au milieu de la galerie, comme si elle

ne fût descendue que d'une berline. Le docteur étoit tout en eau; &

pendant qu'il s'essuyoit, la reine qui la trouva incomparablement plus

aimable qu'à son premier voyage, laissa, pour le coup, endormir sa

prudence ordinaire par un transport d'empressement, & sortit de son

cercle, les bras ouverts, aussi étourdiment qu'auroit pu faire la dame

à la pièce jaune, en s'écriant: ah, ma chère Rosemonde! Dès qu'elle eut

lâché la parole, un violent éclat de tonnerre ébranla tout le palais,

une vapeur épaisse & noire emplit la galerie, & plusieurs petits

éclairs nouveaux-nés serpentoient à droite & à gauche autour de leurs

oreilles, & faisoient transir les spectateurs. L'obscurité s'étant

enfin dissipée petit à petit, on vit le magicien Faustus, les quatre

fers en l'air, écumant comme un sanglier, son bonnet d'un côté, sa

baguette de l'autre, & son alcoran magique entre les jambes. Personne,

dans cette aventure, n'en fut quitte pour la peur.

Les éclairs redoubloient avec vivacité; le comte d'Essex en avoit perdu

le sourcil droit, Sidney la moustache gauche. On ne sait s'il en coûta

quelque chose à la reine; mais notre auteur dit, dans ses mémoires, que

la fraise de sa majesté sentoit le soufre, & le bas de son vertugadin

le rissolé, que c'étoit une pitié d'en approcher. Vous jugez bien,

charmante Daphné, qu'après une telle déroute parmi nos curieux, le

désir de voir la comtesse de Salisbury fut remis à un autre jour: je ne

trouve pas même, dans les mémoires du chevalier Sidney, qu'il en ait

jamais été question depuis.

Je me flatte, de mon côté, que cette longue rapsodie vous aura

tellement excédée, que vous ne vous aviserez plus de me prier de mon

déshonneur, en m'obligeant à retomber dans ces sortes de récits.

Ainsi chantoit par nos vallons,

Par nos bois, & par nos prairies,

Ou bien sur les rives fleuries

De quelque onde des environs,

Un certain berger sans moutons,

S'occupant de ses rêveries,

Ou décrivant dans ses chansons,

Sans y mêler de flatteries,

De vrais appas sous de faux noms.

Mais c'en est fait; & ce langage,

Dont il sut parfois enchanter

Quelques bergères du village,

Du temps qu'il aimoit à chanter,

Ne lui paroît qu'un sot ramage,

Qui n'a plus de quoi le tenter.

Adieu, dit-il, célèbre rive,

Où tant de fois mes chalumeaux

Accompagnoient ma voix plaintive,

Lorsque je racontais mes maux

Au cours de votre eau fugitive.

Adieu vous dis, célèbre rive;

Je vous consacre mes pipeaux.

[Illustration]

LE DIABLE

_AMOUREUX_,

NOUVELLE ESPAGNOLE;

_Par M. CAZOTTE._

[Illustration]

LE DIABLE _AMOUREUX_,

NOUVELLE ESPAGNOLE.

J'étois vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous

vivions beaucoup entre camarades, & comme de jeunes gens, c'est-à-dire,

des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvoit y suffire, & nous

philosophions dans nos quartiers, quand nous n'avions plus d'autre

ressource.

Un soir, après nous être épuisés en raisonnemens de toute espèce autour

d'un très-petit flacon de vin de Chypre & de quelques marrons secs, le

discours tomba sur la cabale & les cabalistes.

Un d'entre nous prétendoit que c'étoit une science réelle, & dont les

opérations étoient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenoient que

c'étoit un amas d'absurdités, une source de friponneries, propre à

tromper les gens crédules & amuser les enfans.

Le plus âgé d'entre nous, flamand d'origine, fumoit sa pipe d'un air

distrait, & ne disoit mot. Son air froid & sa distraction me faisoient

spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissoit, &

m'empêchoit de prendre part à une conversation trop peu réglée pour

qu'elle eût de l'intérêt pour moi.

Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançoit: on se

sépara, & nous demeurâmes seuls, notre ancien & moi.

Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés

sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.

--Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit;

pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?

[Illustration: Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit.]

C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire, que d'approuver ou

blâmer ce que je ne connois pas: je ne sais pas même ce que veut dire

le mot de _cabale_.

Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles

dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une

science qui enseigne à transformer les métaux, & à réduire les esprits

sous notre obéissance?...

Je ne connois rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que je

suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un

carlin au jeu, à l'auberge & ailleurs, & ne peux rien assurer ni nier

sur l'essence des uns & des autres, sur les modifications & impressions

dont ils sont susceptibles.

Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance, elle vaut bien la

doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, & si vous

n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre naturel, la

franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit me plaisent:

je sais quelque chose de plus que le commun des hommes; jurez-moi

le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de vous

conduire avec prudence, & vous serez mon écolier.

L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est très-agréable.

La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai que

naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connoissances

ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, & j'ai deviné

cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais

quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce

que disoient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes

qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux?

Vous avez dit le mot, Alvare; on n'apprendroit rien de soi-même; quant

à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve

sans réplique.

Comme il finissoit ce mot, il achevoit sa pipe. Il frappe trois coups

pour faire sortir le peu de cendres qui restoit au fond, les pose sur

la table assez près de moi. Il élève la voix: Calderon, dit-il, venez

chercher ma pipe; allumez-la, & rapportez-la moi.

Il finissoit à peine le commandement, je vois disparoître la pipe, &

avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel étoit

ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée étoit de retour; &

mon interlocuteur avoit repris son occupation.

Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac, que pour

jouir de la surprise qu'il m'occasionnoit; puis se levant, il dit: Je

prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher;

soyez sage, & nous nous reverrons.

Je me retirai plein de curiosité & affamé d'idées nouvelles dont je me

promettois de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le

vis le lendemain, les jours suivans; je n'eus plus d'autre passion, je

devins son ombre.

Je lui faisois mille questions; il éludoit les unes, & répondoit aux

autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la

religion de ses pareils. C'est, me répondit-il, la religion naturelle.

Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadroient plus avec

mes penchans qu'avec mes principes; mais je voulois venir à mon but, &

ne devois pas le contrarier.

Vous commandez aux esprits, lui disois-je; je veux, comme vous, être en

commerce avec eux: je le veux, je le veux.

Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve;

vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut

aborder sans crainte à cette sublime cathégorie....

Eh! me faut-il bien du temps?.. Peut-être deux ans.... J'abandonne ce

projet, m'écriai-je; je mourrois d'impatience dans l'intervalle. Vous

êtes cruel, Soberano; vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que

vous avez fait naître en moi; il me brûle....

Jeune homme, je vous croyois plus de prudence, vous me faites trembler

pour vous & pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des esprits

sans aucune des préparations...?

Eh! que pourroit-il m'en arriver?... Je ne dis pas qu'il dût absolument

vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre

foiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond, nous

sommes nés pour les commander..... Ah! je les commanderai.... Oui, vous

avez le cœœur chaud, mais si vous perdez la tête, s'ils vous effrayent

à certain point?....

S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour

m'effrayer.... Quoi! quand vous verriez le diable?.... Je tirerois les

oreilles au grand diable d'enfer.....

Bravo! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, & je vous

promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner avec

deux des nôtres, & nous mettrons l'aventure à fin.

Nous n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu

avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon

camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La

conversation roule sur des choses indifférentes.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 1 / 20 段