--Courage, Marguerite, disait Jeanne à la Parisienne un peu hors
d'haleine, quelques minutes encore, et nous arriverons... Là-haut, vous
serez largement récompensée de votre fatigue!...
--Vous sentez-vous bien lasse? s'inquiète Jules, avec douceur.
--Vous êtes si gentils, tous les deux, que je ne sens guère ma fatigue,
répond Marguerite, avec un sourire triste.
--La forêt est moins dense, la végétation se clairsème, ajoute le jeune
homme. Il en est des plantes comme des hommes: il y en a moins qui
vivent dans les hautes sphères!...
En effet, depuis quelque temps déjà, ils ont quitté la petite oseille
écarlate et faraude, les convolvolus amoureux, les avoines folles et
pimpantes, les mourons étoilés, les cotonniers pourpres, les sureaux
de neige, les silènes ivres et lourds, les moutardes aveuglantes. Ils
aperçoivent encore, ici et là, des fougères au dessin frêle et aux
tiges menues. Tout-a-l'heure, ils étaient accueillis par les hêtres
efflanqués, les bouleaux minces et les érables un peu mélancoliques dans
leur feuillage qui sent venir plus tôt que les autres, l'automne et la
mort. Il n'y guère maintenant, que la grande taille des épinettes et les
bras ouverts des sapins qui les saluent au passage. A tout moment, ils
entendaient gazouiller les sources dans les verdures attendries: plus
ils gravissaient la montagne, plus elles sont devenues rares, et il
leur semble qu'il ne doit plus y en avoir. La montée se prolonge,
accidentée, pénible, un peu énervante. Les racines qui s'enlacent au ras
du sentier, accrochent les pieds qu'elles taquinent. Il faut se heurter
aux roches anguleuses, sentir la pointe des cailloux effilés déchirer
les toiles d'araignée dont la trame colle au visage, franchir un
arbre dont l'orage de l'année dernière a jonché la route. Parfois, ils
s'arrêtent: un parfum de mille arômes apaise leur sang qui bat à grands
coups martelés. Le vol sous bois d'un geai d'azur, tout près d'eux, leur
donne des ailes, et ils reprennent le chemin tortueux, l'oeil ébloui par
les "quatre-temps" vermillons qui jalonnent le sol tout le long de la
lisière.
Soudain, l'ascension est facile et repose. La pente a cessé d'être
escarpée, il n'y a plus de racines sournoises ni de pierres hostiles.
Les trois amis foulent, avec ils ne savent quelle volupté, le tapis
moelleux des aiguillettes brunes ou dorées que les conifères ont semées
dans la forêt profonde. Marguerite pressent qu'ils arrivent, et sa
lassitude l'abandonne.
--Bientôt, la grande Croix se dressera devant nous, s'écrie Jeanne, avec
une joie dont pétille son visage plus rose qu'à l'ordinaire. Ce sera
presque la fin... N'êtes-vous pas heureuse, Marguerite, que ce soit la
fin?...
--Oui, je grille du désir de voir le spectacle dont vous m'avez promis
la splendeur, dit-elle, s'efforçant de sourire, parce qu'elle pense A
l'autre fin, celle de son amour.
--J'espère qu'on ne vous a pas trop promis, murmure Jeanne, qui
comprend...
--Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, épargner la déception
amère, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la montée, a suivi
distraitement le colloque assez vif des jeunes filles.
--Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne
crains rien, dit la Française, regrettant d'avoir laissé deviner son
trouble.
--Je ne vous ai jamais déçue, alors, répond-il.
--Oui, vous ne m'avez jamais trompée, dit-elle, et Jules est confirmé
dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir.
--La Croix! s'écrie Jeanne, et elle se met à courir, folle d'allégresse.
Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse.
Il leur est impossible d'échanger les impressions banales qu'ils
cherchent en vain dans leurs âmes effrayées l'une de l'autre. Ils
avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les
fascine. Elle est géante sur un piédestal de rocs antiques, soulevé dans
le firmament bleu sa tête dominatrice, et le bois nu de ses larges
bras étendus remplit l'espace de grandeur et de souveraineté. En
l'apercevant, la Voltairienne a été secouée d'un frisson puissant tout
le long de son être, a eu le coeur noyé d'une émotion surabondante où la
terreur et l'admiration se mêlaient étrangement. L'esprit discipliné à
bannir le surnaturel a dompté sur-le-champ l'impression magnétique.
Refermant leur ligne sur la clairière où les jeunes gens réunis causent
du paysage orgueilleux, les sapins austères se dérident sous le soleil
palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature
primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur
étagent leurs plans torturés ou bossus en une colline terne et
bizarre. Par-delà la cime fière, on voit le clocher grêle de
Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouillée
paraît s'ennuyer d'être silencieuse. Le lichen, ça et là, sur la pierre
millénaire, gonfle sa nappe argentée d'un jour. Des framboisiers presque
rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est
charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les
campanules ouvrant leur âme bleue. Un émerillon affamé qui menaçait dans
les airs, s'est dardé comme une flèche dans les arbres. Les trois amis
reviennent souvent à la Croix dont l'ombre immense écrase les alentours
sauvages et plane au-delà jusqu'aux horizons que la forêt dérobe encore.
--Tout-à-l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses écoliers
en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse,
rendre visite à la cîme et à Notre-Dame-des-Neiges... Alors, la solitude
s'anime de vie jeune et ardente... On cueille les fruits sauvages, les
"bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on
s'arrache, parce qu'elles sont rares... On va tirer d'une source tapie
dans la mousse, un peu plus loin, l'eau fraîche qui crève les rocs... On
allume, là-haut, un petit feu qui crépite au sein des pierres dont on
a construit la cheminée d'un soir... A table, c'est un engouffrement de
choses qu'on dévore, une escarmouche de bons mots qui pétillent... Quand
la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche où la
grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prière aux étoiles, puis,
regardent longtemps les feux par myriades qui sont la féerie nocturne
de Québec dans la distance... Le sommeil est lourd et bon dans les
lits durs qui sont nichés derrière la chapelle... Les plus vaillants
se lèvent, à trois heures du matin, pour voir les ténèbres se blanchir
d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil...
--Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la
deuxième fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le
soleil...
--Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la
Française, que la pensée du départ hante. Vous y reviendrez, Jeanne...
--Pourquoi ne pas revenir au Canada, Marguerite? interrompt la petite
Canadienne, avec un élan de toute elle-même.
--C'est pour toujours que je pars, que je dois partir...
--Je ne veux pas, moi, s'écrie Jeanne, impulsive et se révoltant. Je
veux vous revoir!...
--Venez en France, alors, Jeanne...
--Que j'aimerais à voir la France, à vous y revoir!... Mais qui viendra
avec moi? dit-elle, songeant à l'abîme entre Jules et Marguerite qui ne
trouvent pas de réponse.
--Ce n'est pas vrai que vous partez, que je ne vous reverrai plus! redit
Jeanne. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre à vous aimer comme vous le
méritez!... Je n'aurai jamais d'amie pareille à vous, restez que je
vous aime davantage!... Si vous saviez comme cela me désole de vous
perdre!...
--Il vaut mieux que nous nous séparions tous, la Croix l'exige
au-dessus, de nos têtes, répondit Marguerite, passionnée, presque
farouche. Puis, voyant des larmes plein les yeux de Jeanne, elle dit:
"Pardon d'avoir été cruelle, petite amie, vous vous trompiez sur mon
coeur, il n'est pas digne de votre amour... Il faut me pardonner
cette violence, elle ne fut pas méchante, j'ai tant de peine à
vous quitter!... J'ai parfois des cris de révolte, et je regrette
celui-là!... Tu as oublié, n'est-ce pas, Jeanne? Je t'aime et je ne
t'oublierai jamais!... Il y a des choses brutales; qui sait pourquoi
elles nous font saigner le coeur?"...
--Pour que nous devenions meilleurs, dit Jules, profondément ému.
--Vous avez raison, il est des souffrances qui rendent meilleure...
--Allons voir Notre-Dame-des-Neiges! interrompit brusquement Jules, que
le regard de Marguerite bouleverse jusqu'aux plus sourdes profondeurs de
lui-même.
Et les jeunes filles le suivent dans le sentier qui serpente à travers
les airelles et les lichens argentés. Ils se hâtent, le coeur gros des
choses pénibles entre eux. Voici déjà qu'ils escaladent les rochers
abrupts du sommet, foulent aux pieds les noms qu'on a vulgairement
sculptés dans leur flanc tenace, arrivent auprès du sanctuaire dont
l'humble façade est sortie peu à peu de l'écran massif qui la dérobait à
leurs regarda.
--Que c'est merveilleux! s'écrie la Française, en extase devant le
tableau colossal que l'on aperçoit des hauteurs du Cap Tourmente, à
Notre-Dames-des-Neiges.
Elle en est comme navrée. Elle en oublie sa douleur. Elle est muette
de contemplation éperdue. Jeanne et son frère ont une vive jouissance
d'orgueil à ne pas troubler l'extase de leur amie. A presque deux mille
pieds d'une profondeur béante où le regard plonge comme dans un abîme,
le Saint-Laurent élargit son onde où le soleil fait pâlir ici l'azur,
étend là des nacres et des blancheurs qui étincellent. Des rafales
éveillent des frissons qui courent en se tordant sur l'eau paisible
qu'ils sillonnent d'ombre. L'Ile d'Orléans s'écrase sur le fleuve, et
la verdure des feuillages, l'éclat des toits et des prairies s'estompent
dans une buée d'or. L'Ile-aux-Grues, la Grosse-Ile et d'autres que la
lumière nimbe de rayonnements doux, évoquent les îles des mythes et des
légendes. Un paquebot, dont la carène semble minuscule, paraît immobile
dans sa course libre et sereine. Les côtes de Bellechasse et de
Montmagny dessinent, leurs méandres infinis dans une brume aux pâleurs
d'encens qui fume sur les autels. Il jaillit, du tableau colossal,
ue vaste impression de mystère apaisant, de bonheur sublime, de force
éternelle et d'horizons immenses.
--Que je vous remercie de m'avoir conduite en ce lieu superbe! finit par
dire Marguerite, enthousiaste et reconnaissante. J'en associe la noble
et grande beauté aux souvenirs les plus empoignants qui enchantent
ma mémoire... Vous souvenez-vous, Monsieur Hébert, du jour presque
semblable où le "Laurentic", là même, nous emportait vers Québec?...
--Si je m'en souviens! répond-il, à voix basse. Ignorez-vous que je m'en
souviendrai toujours?
--J'ai l'intuition que je me souviendrai toujours du Cap Tourmente,
ajoute la Française. Plus que jamais, maintenant, j'adore le
Saint-Laurent... Voici l'heure de lui jurer amour et fidélité...
--Il est un noble et grand seigneur, et je l'aime, disiez-vous...
--Vous n'avez donc rien oublié de tout ce que je vous ai dit?...
--Voulez-vous que je l'oublie?...
--Va-t-il oublier, Jeanne? interrogea-t-elle, finement, pour détourner
la question embarrassante.
--Il y a un moyen très-sûr de vous en assurer, dit la petite Québécoise.
Revenez par Québec, nous aurons la joie de vous revoir, et vous ferez
subir un examen de conscience à Jules...
--Impossible, Jeanne, l'itinéraire est irrévocable, dit-elle, redevenue
triste, au souvenir de la terrible joute d'armes avec son père, la
veille même.
--Je voulais que vous gardiez un tel souvenir de mon fleuve, reprit le
Canadien. Voilà pourquoi je vous ai conduite ici... C'est un des coins
les plus enchanteurs de la patrie canadienne!...
--Il vous donne l'envie folle d'y vivre, répond Marguerite, bouleversée
par l'allusion d'amour.
--Le souvenir, c'est presque vivre où l'on promène son rêve, dit-il.
--Alors, je vivrai souvent au Canada, plus souvent à Québec, j'en suis
profondément certaine.
--Ce n'est pas tout-à-fait la cîme que nous avons sous les pieds,
interrompit Jeanne, à qui ce prétexte parut en valoir d'autres. On la
gravit, un peu plus loin dans le bois, sur un rocher d'où l'horizon se
déroule... Hâtez-vous de m'y rejoindre, n'est-ce pas?...
-Et Jeanne, en quelques bonds souples qui font songer à des battements
d'ailes, disparaît dans la montagne. La Française et le Canadien
prolongent le silence plein d'angoisse entre eux.
--Est-ce vrai que vous partez? dit-il, enfin.
--Est-ce vrai que vous restez? murmure-t-elle.
--C'est donc fini, alors, irrémédiablement fini...
--Voulez-vous, nous allons tout recommencer?
--Si nous pouvions, Marguerite...
--Tenez, nous sommes à bord du "Laurentic", devant
Saint-Jean-de-l'Ile... Nous entrevoyons de longues semaines pour nous,
n'est-ce paa charmant?...
--Que sont-elles devenues, les semaines dont la vision'était si
douce?...
--Elles me prodiguèrent un bonheur dont je les remercie de toute mon
âme, répond-elle.
--Hélas! on ne ressuscite pas de telles heures qui ne revivront plus
jamais!...
--Non, Jules, elles vivront toujours, aussi longtemps, du moins, que je
vivrai moi-même!...
--Est-ce un doute que vous avez de moi, Marguerite?...
--Si je doutais de vous, je ne vous dirais pas de pareilles choses!...
Je suis trop orgueilleuse pour mendier un souvenir!...
--Votre confiance ne s'égare pas... Il suffit de vous avoir connue, pour
vous donner largement le meilleur souvenir... Ce n'est pas une aumône
qu'on vous jette, c'est un devoir qu'on vous rend!...
--Oh! que je voudrais vous écouter longtemps! L'heure est trop
vertigineuse!... Comment s'y prirent-ils, autrefois, pour arrêter le
soleil?...
--Il s'agissait d'une victoire à gagner... Inutile de commander au
soleil, nous ne triompherons pas du destin...
--La Providence est plus forte que nous, Jules...
--Que voulez-vous dire, Marguerite?... Vous ne pouvez railler, vous
m'avez promis de ne jamais insulter la Providence!...
--Et je garde ma promesse!... Je voulais vous témoigner que je n'en veux
pas à votre Providence qui nous sépare...
--La Croix, là-bas, m'ordonne de vous laisser partir...
--Elle m'ordonne de partir... Mon père sait tout, Jules... Il a voulu
quitter la ville dès hier.
--Que sait-il? balbutie le jeune homme, palpitant d'émotion.
--Il s'est aperçu que j'avais de la peine, en a exigé la cause...
J'avais défendu les clochers canadiens qu'il maudissait, je l'avais
supplié d'aimer un peu, ses adversaires... Il vous a soupçonné d'avoir
semé le trouble en mon âme, il a eu de telles paroles contre vous,
Jules, que malgré moi je vous ai défendu!...
--Vous avez fait cela, mon amie! s'écrie-t-il, avec un élan de tout
lui-même.
--Ne vous le devais-je pas?... Vous avez été si loyal, si bon pour
moi!...
--J'ai failli ne pas vous revoir!... Oh! le chagrin de vous perdre sans
l'adieu dont j'avais hier le besoin exaspérant!... Que je vous remercie
d'avoir eu pitié de moi!...
--Et croyez-vous que je n'eus pas pitié de moi-même?... Quand je l'ai su
implacable, j'ai pleuré...
--Vous avez pleuré! interrompit, le Canadien, frémissant. Pour moi, vous
avez pleuré!... Pour moi, vous souffrez!... Mais c'est affreux, cela!...
Et moi qui vous désire tant de bonheur!... Je ne puis supporter votre
chagrin, dites-moi qu'il s'agit de votre âme sensible que les départs
bouleversent toujours, quand vous abandonnez les lieux que vous
aimez!... Oui, ce n'est pas pour moi que vous souffrez jusqu'aux
sanglots, je ne mérite pas cela!...
--Plus vous vous en croyez indigne, plus je suis heureuse d'être
malheureuse!... Il n'y a que les femmes qui sachent bien ce qu'un homme
vaut dans leur âme!
--Votre accent me transporte!... Je ne voulais pas vous dire la chose
profonde et sainte au plus intime de moi-même... Dieu sait combien
souvent j'ai refoulé cet aveu que je devais taire.. Je crains qu'il
n'avive l'amertume de nous séparer... Non, je ne parlerai pas, j'en ai
déjà trop dit!... Jeanne est bien près d'ici, nous allons vers elle,
n'est-ce pas?...
--Et si je voulais tout entendre, Jules!... Quoiqu'il arrive, dusse-je
en mourir, je veux que vous parliez, je veux être certaine!... Le
souvenir sera meilleur...
--Promettex-moi que vous n'aurez jamais de rancune plus tard!... Non, il
vaut mieux que je le garde en moi-même!...
--Jules! supplia-t-elle.
--Vous l'aurez voulu, Marguerite... Plus je regarde au fond de vos
yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de
mon être... Je n'ai pas gaspillé mon rêve... Depuis que j'ai entrevu
l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait
mieux chaque jour, en qui souvent, je plaçais des espoirs nouveaux,
celle qui ne venait pas, mais qui viendrait... Je lui ai réservé toutes
mes forces de tendresse... Il m'arriva de sentir des élans terribles
vers la passion néant... Ce n'était pas cela que j'attendais, je
passai au large... Il y eut des jours où mon coeur trop plein voulut
déborder... On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'écartai
le mirage... J'avais un talisman contre le mensonge et le dégoût, un
portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma
chambre... Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine,
je m'abandonnai souvent à l'illusion que mon idéal palpitait dans la
chevelure fauve et le visage ardent... Il rayonnait d'elle tant de
flamme pure, d'âme fine et d'espoirs nobles, que j'espérai souvent la
voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route...
Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontrée...
Toute mon âme l'a reconnue, le jour où, merveilleuse dans un vêtement
de lys, elle vint prendre place tout près de mon coeur... Dès lors, j'ai
vécu autrement, d'une vie plus large, plus complète, où frémissaient des
émotions nouvelles... Ce ne fut pas la même façon de vivre, lorsque je
reposais mes yeux dans le calme des vôtres... Qui, j'ai vécu autrement,
d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui
module et berce... Oh! la nouvelle et grisante façon de vivre, à
recevoir la révélation de votre âme délicate et charmante!... Votre
image est dans l'essence de ma vie!... Oh! l'ivresse de vivre, depuis
que je vous aime!... Mon coeur ne combat plus, se livre à vos yeux
qui l'appellent... Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond
de moi-même, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour
toujours? Ne sentez-vous pas que la totalité de mes rêves est à vous,
que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon
être?...
--J'ai le coeur plein à se rompre!... Depuis que je le sais, votre amour
est la vie même!... Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de
me faire une telle promesse!... La violence de l'adieu décuple la force
de notre amour!... Plus tard, vous regretterez d'être allé si loin, vous
saurez que vous ne donniez pas réellement tout ce que vous offrez!...
--Vous ne le voulez donc pas, le rêve entier de ma jeunesse? lui
reproche-t-il, amèrement. Je vous l'offre pour la vie!... Je n'aimerai
une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que
j'adorerai!...
--Il faut que vous en aimiez une autre!... C'est un devoir de famille
et de race!... Votre peine s'émoussera, s'atténuera de mirage et
d'irréel... Alors, une autre cueillera les tendresses de votre âme...
--Vous ne m'aimez donc pas!... Ce serait vous oublier, cela!... Si vous
m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas
une autre vous-même!...
--Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!... Vous avez rêvé,
disiez-vous... Que sont les rêveries d'un homme auprès de celles qui
éclosent dans le coeur d'une jeune fille?... On dirait que nous ne
sommes nées que pour espérer le bonheur!... Nous devenons femmes en
l'espérant... Celles qui n'espèrent plus espèrent encore... Celles
qui connurent l'extase un jour, la revivent à jamais!... Je serai de
celles-là, je vous le jure!... Je vous fis la confidence d'un rêve
fait de soleil et de printemps... Il commençait à perdre ses feuilles,
lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n'ont que
des amours qui filent à tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des
motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mêmes!... Vous
m'avez prise toute entière, vous avez répondu à tout le vibrant appel
de mon être!... Votre fierté m'ennoblit, votre force me captive, votre
éloquence m'exalte, votre bonté m'enchaîne!... Vous êtes mon idéal en
toute sa plénitude!... Auprès de vous, je me sens infime et grande,
faible et toute-puissante, moindre et supérieure!... On n'aime qu'une
fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir
aimé!...
--Est-il bien vrai que tout soit irrémédiablement fini? dit Jules, avec
un cri de révolte ardente. Je ne veux plus, moi!... J'ai besoin de vous
pour vivre... N'y a-t-il rien pour nous sauver?... Je ne veux pas vous
prêcher, mais rappelez-vous ce doute qui ébranla votre conscience!...
Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?... Vous
L'avez chassé: n'en est-il rien demeuré?... Descendez bien au fond de
votre âme, sondez-en les arcanes les plus sourds!... Le sang de vos
veines, quand il circula dans celles de vos ancêtres, aima le Christ!...
Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre âme, peut-être
allez-vous y entendre les voix qui prièrent jadis!...
--Je vous pardonne cet égoïsme... Ce n'est pas le meilleur de Jules
Hébert qui parle... Ce doute, je lui ai déjà prêté une oreille trop
complaisante... Étais-je bien sincère? Étais-je bien loyale à mon père,
quand je me suis précipitée follement dans l'atmosphère de votre foi
brûlante?... Votre Dieu est un habile magnétiseur, il aurait pu me
dompter!...
--Les magnétiseurs paralysent la volonté, Dieu frappe au coeur!...
Loyale à votre père, vous ne le fûtes pas à Lui peut-être!
--Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me
parlez! s'écrie-t-elle, éprouvant le doute avec une acuité plus vive et
troublante. La religion de mon père est l'unique vraie!... Dès que mon
intelligence eut assez d'énergie pour comprendre, il me révéla le grand
mystère de la nature éternellement créatrice!... Il transfusa son âme
dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-même!... Appelez-moi
sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a façonnée
telle!... Peu importe que les aïeux prièrent, on n'a jamais prié autour
de mon berceau!... On vous a saturé de prières dès l'aube de votre
âme, y fûtes-vous pour quelque chose?... On m'a esquissé Dieu comme un
personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendrée par la terreur
dans l'ignorance, un mannequin sans vie!... Non, décidément, je suis
l'enfant de la Matière qui épancha les mondes et fit jaillir d'elle-même
les cellules vivantes de l'homme!... Pardon de vous faire souffrir, je
souffre encore plus que vous, je vous l'affirme... Allons, c'est fini,
oublions tout cela, revenons à tout-à-l'heure, où nos âmes s'aimèrent
sans torture...
--Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais
l'ivresse de tout-à-l'heure... Nous ue l'avons connue que pour mieux
savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si
éloquent, de Celui que vous refusez d'entendre!... La puissance du
paysage ne vous soulève-t-elle pas jusqu'à Lui?... L'horizon mystérieux
ne vous conduit-il pas jusqu'à Lui?... La lumière si douce épandue sur
le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bonté insondable?...
L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas
espérer l'Amour sans larmes et sans fin?... Quelque chose en vous ne se
rebelle donc pas contre le déchirement, irrévocable, sans la promesse
d'une rendez-vous d'Amour suprême, au-delà de ce monde où tant d'âmes
qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?...
--Pourquoi vous insurger? dit-elle, se hâtant d'éluder la question
angoissante. Demain, vous serez accaparé par la besogne virile,
enthousiasmé par votre beau rêve de patriote... L'âme canadienne vous
sourit, attend de vous des choses magnifiques!... Le labeur engourdira
votre peine!... En avant, pour la patrie!... Il faut, moi que je
retourne à mon père... Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon
amour... Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison... Il faut que
je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en
qui s'incarnent tout son rêve de foi humanitaire et tout son orgueil de
libre-penseur!... Si Dieu me prenait à lui, je lui verserais du poison
dans l'âme... Oui, je dois aller à lui, je l'entourerai comme toujours
de calme et d'adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez
servir la patrie canadienne, j'irai servir mon père, et nous souffrirons
moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir.
--Que c'est dur!... Nous aurions été si heureux!...
--Oh! que je vous aime, au moment, même où je dois vous sacrifier à mon
père!... Mon amour en est plus grand, plus éternel!... Mais il me semble
que mon coeur va éclater!... Voyez-vous il est temps que cela finisse,
je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois être
vaillante!...
--Pauvre amie! s'écrie le jeune homme, avec une tendresse où vibre
le meilleur de lui-même. Je comprends... Il n'y a plus qu'à nous dire
adieu...
--Ce sera notre dernier mot d'amour... Adieu, Jules!...
--Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'éternité!...
--Je vous aime pour ma vie et pour votre éternité, Jules,
murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa
tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite,
le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonflé de
toutes les larmes qu'elle avait domptées.
--Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir
souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste... Vous étiez courageuse,
il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout
dans un regard si bon qu'il nous guérira!... Je voudrais vous apaiser
par ma tendresse!... Oui, revenons à, tout-à-l'heure, causons de nos
âmes sans désespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous défends
de pleurer: au nom de notre amour, ayez pitié de mon coeur oppressé
qu'elles étouffent...
--Vous le disiez vous-même, il est impossible de revenir à
tout-à-l'heure, dit-elle.
--Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu'ils n'avaient pas
entendu revenir et dont ils n'avaient pas entendu les larmes filtrant
sur les joues pâlissantes. Votre peine me fait trop de mal!...
--Pardon, si je suis lâche devant la douleur, si je vous fais du mal à
tous les deux...
--Ah! Marguerite! s'écrie Jules, en un cri passionné de révolte.
--Ah! que nous vous aimons tous les deux! cria Jeanne, ardente.
--Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? demanda la Voltairienne, et
le regard si long, si douloureux, si navré, dont elle enveloppa Jules
Hébert, lui arracha des sanglots terribles...
Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente à travers les
airelles et les lichens argentés, ne trouvant rien à se dire, l'âme en
détresse, le coeur tendu de noir...
X
La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisonnière dans une
chaise longue. On a fermé la fenêtre, on a peur que la bise mauvaise
d'octobre ne soit brutale au corps si faible. Il y a un désespoir
aigu sous le visage maigre et morne à vous arracher des larmes. Trois
spécialistes de renommée certaine ont précisément terminé l'examen
décisif et, délibèrent à l'écart. De ses grands yeux qui n'y voient
guère plus, la jeune fille essaye en vain d'épier, sur la physionomie
grave des savants qui s'embrume, la sentence qu'ils préparent. Gilbert
Delorme, courbé, vieilli, pitoyable, couve son enfant, d'un regard de
commisération poignante où flambe un éclair de haine parfois. Et la
mère, oubliant d'être frivole, a le coeur lourd comme elle ne l'a jamais
eu.
--Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudain l'un des
oculistes. Aurez-vous l'obligeance de nous suivre?...
Et, sans attendre qu'il vienne, ils quittent la chambre où la voix
fatidique du médecin a répandu quelque chose de lugubre. Gilbert est
transi d'effroi. Une minute sombre passe, avant qu'il ne bouge. Enfin,
comme écrasé par la menace de ce qu'il appréhende, il sort à pas lents,
moins rapides, lorsqu'il approche du seuil.
Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup songé depuis un mois. Cette
âme de jeune fille éprise de noblesse et saturée d'idéal, était mûre
pour le grand amour dont elle était digne. Toute elle-même a vibré,
lorsque, subitement mise en face de Jules Hébert, elle a eu l'intuition
profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son être,
peu à peu, a chancelé, puis défailli sous la révélation que lui fit
le jeune homme d'une personnalité ardente et généreuse, magnétique et
robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravité autour
d'elle, plus la Française a sombré dans l'amour. Le sentiment, bien
qu'impulsif et fatal, à base d'affinités réelles, n'avait rien de
superficiel et d'exalté, mais creusait aux profondeurs les plus vives
d'elle-même. L'émotion chaleureuse avec laquelle Jules, la première
fois qu'il trahit sa religion, s'éleva de l'Océan vaste à Dieu roi
des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque
reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi
totale. Cédant à un besoin impérieux de femme qui adore, elle voulut
s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir
largement son coeur de chrétien. Le catholicisme vigoureux et
traditionnel du Canada-Français l'émerveilla étrangement, au point
qu'elle regretta d'avoir laissé pénétrer en elle autant de flamme
religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-même, nier
l'ébranlement de ses convictions d'athée, le trouble n'en fouilla que
plus loin les abîmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise
où elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathétique sur le cap
Tourmente, à l'instant même où elle a si violemment défendu l'athéisme
de son père, une voix au fond d'elle-même dominait, le tumulte de
son âme, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant,
nécessaire, débordant, tenace, inéluctable.
Alors même que son doute imposait ce qu'il affirmait si énergiquement,
la jeune fille, méfiante du surnaturel par habitude et par tempérament,
identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La séparation,
atténuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'âme.
Ce n'est qu'au regard suprême de son ami que Marguerite éprouva un
déchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que
le temps de se hâter vers sa chambre, et là, un spasme, creva au plus
intime d'elle-même et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute
la nuit, le rêve qui s'effondrait en elle. Ils essayèrent vainement,
le père et la mère aux abois, d'enrayer ce délire de sanglots. Cette
insomnie de nerfs douloureux lui mit la tête à feu et à sang, et, le
lendemain, une telle névralgie martelait son crâne qu'il fallut ne pas
laisser Québec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de
larmes plaintives ou mouvementées. On lui redit souvent quel péril
menaçait les yeux fragiles: le désespoir du père et l'angoisse de
la mère se heurtèrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura
plusieurs jours lamentables.
Un soir où la crise nerveuse paraissait lâcher prise, la malade se
plaignit que son regard se voilait de noir. Gilbert fut affolé. Il
déchaîna sa rage contré Jules Hébert le lâche. Marguerite, si déprimée
qu'un rien l'assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le père qui
outrageait l'être qu'elle aimait de tout le martyre enduré pour lui. Et
quand il eut fini toute sa colère, une détente se fit dans l'âme de
son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccadés. Gilbert,
effaré, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur
pourquoi il n'avait pas songé à l'épouvantail salutaire du médecin. "Tu
vas te briser les yeux, mon enfant", redisait-il, mais la volonté frêle
était moins puissante que la douleur. Il n'est pas ridicule d'aimer de
la sorte, il suffit d'avoir le coeur altier. Le rire des persifleurs
d'amour sonne mal, il est fêlé d'égoïsme ou de lâchetés. Il est bien
facile de se reprendre, quand on n'a rien donné de soi-même. Elle avait
donné le meilleur d'elle-même, voilà pourquoi l'agonie de son rêve était
si longue et si atroce.
Gilbert comprit qu'il avait trop retardé. Un spécialiste de Québec
s'empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lésions
anciennes de l'oeil s'étaient de nouveau ouvertes, l'acuité visuelle
s'écoulait par les blessures. Il serait bien difficile de les
cicatriser. Des médicaments et des bandages furent tentés. Ils ne furent
pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montréal.
Il fut catégorique, déclara la chose inévitable. Déjà beaucoup vieilli,
Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs années. La mère ne
songea plus à se faire divinement belle. Marguerite ne chercha pas à
savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux
confrères résolurent d'appeler à l'aide un prodigieux oculiste de
New-York. Il venait, précisément, il y a quelques minutes de scruter les
yeux d'où la lumière s'enfuyait de jour en jour.
--Nous sommes unanimes, dit à Gilbert, qui les rejoignait, l'un des
trois savants, celui de Québec, plus familier, connaissant mieux le
chagrin du Français.
--Je devine tout, balbutie le père.
--Notre confrère de New-York est positif, le cas est incurable...
--Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle? s'écrie Gilbert.
J'en avais le pressentiment, la certitude même, et pourtant, je ne puis
le croire!... Elle avait des yeux ai profonds et si beaux!...
--C'est, au mieux, une question de jours, dit en anglais l'oculiste
américain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n'y a rien à
faire...
--Que dit-il? demanda machinalement le père.
--Dans quelques jours, demain peut-être, elle ne verra plus, explique
le médecin de Québec. Comme je vous le disais tout d'abord, les lésions
trop envenimées ne peuvent être cicatrisées...
--Je vous en supplie, laissez-moi une espérance quelconque, gémit le
Français. Il ne faut pas que cela vienne, il y a encore une ressource,
un moyen d'écarter la chose horrible!... Nous allons retourner vers
elle, vous trouverex l'opération salutaire!... Oui, venez la sauver!...
Que ne suis-je à Paris!...
--Paria même serait impuissant, Monsieur Delorme, dit, le praticien de
Montréal. On ne fait pas de miracle à Paris...
--Il n'y a donc alors que le miracle, ricana Gilbert, haineux,
mordant. S'il n'y a plus que Dieu pour guérisseur, nous allons attendre
longtemps...
--Qu'en savez-vous, Monsieur Delorme? interrompit le médecin de Québec.
--Comment! Vous êtes un homme de science et vous croyez encore à cela,
vous?...
--J'ai déjà condamné des yeux que Sainte-Anne de Beaupré sauva...
--Et moi aussi, ajoute celui de Montréal.
--C'est que la nature a des ressources dont le mystère échappe encore à
votre science, Messieurs!...
--Je regrette que notre science nous ordonne de n'avoir plus d'espoir à
vous donner, se contente de dire le praticien de Québec.
--Je vous demande pardon d'avoir insulté votre foi. Messieurs, la
douleur me fait perdre la tête...
--Permettez-nous de partager votre peine, Monsieur Delorme, conclut le
médecin de Montréal au nom de ses confrères.
--Merci de votre pitié, murmure Gilbert aux trois savants qui
s'esquivent...
Longtemps, il est pétrifié par la douleur. Il chancelle à la pensée de
transmettre te message horrible à son enfant.
_____
Pendant le colloque précipité de Gilbert et des oculistes, la jeune
fille traverse une crise atroce. Elle a eu de longues heures, seule à
ses rêveries de malade inerte, pour s'angoisser du problème de la vie
humaine. Et, les germes que la foi canadienne-française avait inoculés
dans son âme y ont gonflé des racines lointaines, magnifié le doute
envahisseur. Il ne pouvait plus s'agir de la passion courbant la volonté
sous le joug, puisqu'elle avait fait le sacrifice de toute elle-même
à l'idéal de son père. Malgré le combat incessant de l'athéisme pour
demeurer tyran de son intelligence, malgré la persistance à rayer
le surnaturel de la pensée aux prises avec l'obsession divine, elle
s'épouvanta, un jour, du relief dominateur avec lequel Dieu logeait au
plus profond de sa conscience. Avant même d'avoir subi le choc de Jules
Hébert et de sa mentalité chrétienne, il lui arrivait parfois de se
demander si les générations n'étaient vraiment que des étapes vers le
bonheur absolu dans la Libre-Pensée universelle, triomphe du principe
intelligent et bon palpitant dans la Matière. Ainsi, elle pourrait
ignorer toujours ce bonheur éperdument convoité jusqu'au dernier
souffle, et rien n'en serait venu étancher la soif. Depuis qu'elle avait
été broyée par ce malheureux amour, maintenant que la lame s'émoussait,
tranchait moins dans la chair vive de son coeur, elle éprouvait des
aspirations plus brûlantes encore vers la grande joie nécessaire que le
plus intime de nous-même réclame et veut. Ce n'était plus l'amour
qui travaillait son âme, il était immolé. Quelle était cette attente
d'allégresse hors l'amour? Si c'était vrai, l'au-delà, gouffre
d'extase, apaisement de l'être, nourriture d'éternel Amour? L'humanité
devenait-elle meilleure sous le sceptre de la Libre-Pensée? Parmi
ses fidèles, y avait-il moins de haine, moins de vilenie, moins
de traquenards, mois de bestialités, plus d'essor vers les cimes?
L'immolation au bonheur de tous ne serait-elle qu'une supercherie
leurrant un petit nombre, débordé par la masse des brutes et des
égoïstes?
Tout d'abord violentée par l'agonie de son rêve, elle s'effraya peu de
la menace de devenir aveugle. Quand on lui ceignit les yeux d'un bandeau
écrasant, elle espéra qu'elle allait guérir. Mais au cours de ces
ténèbres denses, elle écouta plus volontiers les murmures divins plus
impérieux dans le silence en elle-même, et Dieu s'empara plus rapidement
de l'âme plus solitaire. Elle devina que le spécialiste de Montréal
n'avait pas laissé d'espoir. A la perspective d'être plongée dans une
sans relâche, elle sentit des tenailles refermer leurs griffes sur le
cerveau à la dérive et l'étreindre. Ce fut, pendant quelques minutes, un
supplice inexprimable. Tout son être se cabra, en une révolte rageuse,
contre le martyre qui s'approchait. Quelque chose, du fond d'elle-même,
cria follement au secours vers un libérateur, et la vision de Dieu, plus
précise que jamais, se dressa tout-à-coup lumineuse et pacifiante. C'est
ainsi que Marguerite connut la prière. Elle y revint souvent malgré elle
et la trouva douce et rafraîchissante. Et bien qu'elle tremble si
fort, craignant le retour de Gilbert, elle entrevoit qu'une espérance
merveilleuse adoucira le désespoir.
--Sois bien courageuse, mon enfant, murmure soudain la mère que le
silence oppresse.
--Il n'est pas facile d'avoir du courage contre le désespoir...
--Vous ne pouvez me cacher vos inquiétudes... Père tarde beaucoup à
venir... Je suis jugée maintenant, on m'a condamnée...
--Non, cee serait trop barbare, s'écrie la mère, avec un élan
d'affection débordante. Si tu deviens aveugle, il n'y a plus de
joie pour nous!... Gilbert apportera des nouvelles calmantes... Une
allégresse trop vive fait sourdre les larmes, il ne faut pas que tu
pleures... Sois raisonnable, là est le salut, je le devine.
--Depuis longtemps, je suis fort sage, ma mère.
--Depuis une semaine, depuis dix jours, mais avant cela, tu nous a
trompés, tu sanglotais à la sourdine, alors que nous te croyions guérie
de cette blessure au coeur... C'est même le chagrin qui t'a affaiblie de
la sorte.
--Pardonnez-moi tout cela, mère, je ne pouvais faire autrement... Il y
avait, au fond de moi-même, une source inépuisable de souffrance. Plus
j'ai pleuré, plus j'avais le besoin de pleurer toujours...
--C'est plutôt nous qui devrions réclamer ton pardon... Nous espérions
sans cesse que ta douleur ne serait qu'une passade, nous aurions dû
voler au médecin plus tôt...
--Le médecin aurait échoué... Ils n'ont jamais guéri les coeurs qui
saignent d'amour, vous le gavez bien, mère... Il n'y a, pour cela,
d'autre remède que soi-même...
--Et s'il t'avait menacé du malheur que tu redoutes?...
--Je crois que cela eut été la même chose, vraiment... Il fallait que la
crise, amassée comme un nuage trop lourd dans mon âme, crève et fonde...
Enfant naïve que j'étais, j'ai cru qu'une larme d'adieu suffirait à la
vengeance de la passion étranglée en moi-même...
--Il n'est donc pas fini, cet amour néfaste?...
--Il ne finira jamais, mère...
--Comment l'aimes-tu encore, après tant de mal?...
--Je l'aime davantage, parce que je l'aime plus profondément, plus
saintement... Je penserai à lui, désormais, sans amertume et sans
violences... Au fait, vous n'avez pas oublié mon message à Jeanne
Hébert, n'est-ce pas? Vous a-t-elle répondu?...
--Pas encore, mon enfant...
--Oh! Que j'ai hâte de la voir!... Il faut qu'elle ne tarde pas. Mère,
je distingue à peine votre charmant visage... Je perds mes yeux à chaque
instant, goutte à goutte... Mon père ne vient pas encore: c'est bien
cela, demain, je ne vous verrai plus, je ne verrai que des souvenirs...
--Le voici! murmure Geneviève, effrayée par le visage décomposé de
Gilbert.
--Approchez, mon père... Vous avez bien tardé... Plus vite que cela...
Vous paraissez ne pas vous empresser de me communiquer la sentence...
Parlez sans crainte, je suis prête...
--Pourquoi désespères-tu ma fille? dit Gilbert, s'efforçant de maintenir
sa voix calme et plutôt rassurante.
--Cela flotte dans l'air que vous traînez... Il faut bien que je devine,
je distingue si peu votre visage que je n'y puis lire ma condamnation...
Approchez-vous plus près encore, tout près de mes yeux, que je puisse
vous voir... C'est le dernier jour, n'est-ce pas?...
--Il est impossible que tu ne puisses pas me voir, je suis tout près
de loi, je ne puis l'être davantage, proteste Gilbert, avec presque des
sanglots dans la voix. C'est une ruse pour me forcer à déclarer ce que
tu appréhendes...
--Inutile de feindre, reprend vivement la jeune fille... Si c'était
le contraire, je n'aurais pas besoin de recourir à la ruse pour le
savoir... Vous m'auriez déjà préparée à la nouvelle du salut, vous
m'auriez déjà tout dit... Vous vous êtes trahi, je suis aveugle!... Mais
dites-le moi donc, afin que je pleure à loisir!...
--Hélas, pauvre enfant! sanglote le père, étreignant la tête brune sur
sa poitrine.
--Courage, ma fille, gémit la mère...
--Aveugle! Je suis aveugle!... Quelle horreur!... Mais je ne veux pas,
je proteste contre le sort!... Malgré tout, j'espérais toujours!...
Fermés à toujours, à la clarté, à la vie immense, à la poésie des
espaces, aux livres adorés, aux chers visages, à la France!... C'est
la nuit, lugubre, épaisse, inflexible, jusqu'au dernier souffle de ma
poitrine!... On m'abandonnera seule à mon martyre!... Oh non, c'est
trop cruel!... Je ne veux pas, moi!... Elle est barbare, elle est
monstrueuse, cette Matière!... Non, mon Dieu, si Vous êtes, Vous ne
voudrez pas cela!...
--Que dis-tu, Marguerite? interrompt Gilbert, atterré.
--Ce n'est pas moi qui ai dit cela, répondit-elle, se rappelant que son
père doit ne jamais le savoir, le désespoir m'a entraînée, mon âme a
voulu se cramponner à je ne sais quelle illusion de salut!... J'ai crié
vers un Être quelconque, vers celui qui me délivrera... Le nom de Dieu
m'est venu malgré moi, comme tout autre aurait pu venir!... Sauvez-moi,
quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un médecin, Jules Hébert ou son
Christ, venez à mon secours, quelqu'un!... Les hommes n'ont donc rien
trouvé pour guérir le désespoir!...
--Dis, mon enfant, tu ne crois pas à Lui? implore Gilbert.
--Le sais-je, moi?... Donnez-moi, je vous en conjure, une espérance
de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime!... Qu avez-vous à
m'offrir, s'il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu'à la fin
des jours?... Non, c'est trop douloureux, ce que je sens là!... On doit
éprouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la
soif nous étrangle, quand l'agonie nous empoigne au cerveau!... Il faut
qu'on déchire ces ombres, là, qui envahissent, qui tuent!...
--Mais que pourrait-il t'offrir, Lui?...
--Sa Lumière, la vision éternelle, le regard plongeant dans les abîmes
de l'infini...
--Ah! ce Jules Hébert que j'abhorre, ce canadien-français abject! Voilà
donc ce qu'il t'a enseigné, le misérable hypocrite, il t'a fait le
catéchisme, inoculé le virus de la superstition!... Connue lui, comme
les siens, tu as la bouche pleine de Dieu, d'éternité, de Lumière des
choses... Mais c'est lui, ce lâche, qui t'a valu la souffrance et t'a
brisé les yeux en te broyant le coeur!... Tu ne le hais donc pas?...
Faut-il qu'il joigne la honte à tous les maux dont il a jonché ton
âme?... Quel est cet art diabolique avec lequel il t'a ligotée de
chaînes?... Il enveloppe ton existence d'un deuil effroyable, et tu
l'aimes toujours!... Une semaine encore, et tu abjurais la Libre-Pensée,
tu m'apostasiais... Je l'exècre, je le maudis!... S'il était devant moi,
je me jetterais sur lui, j'en ferais de la charpie!...
--Je vous supplie, de ne pas frapper Jules Hébert, c'est moi-même que
vous brisez... Je vous en conjure, mon père, calmez votre fureur...
Peut-être est-ce le dernier jour où je pourrai vous entrevoir...
Laissez-moi deviner, sur vos traita, toute leur douceur pour que j'en
garde l'empreinte au fond de mon être... Je veux sentir, dans vos yeux,
tout votre amour pour moi... Approchez-vous aussi, mère, que je vous
sache tout près de mon coeur... Oh, comme cela, je distingue un peu, si
peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste...
Maintenant, je les possède à jamais... Éloignez-vous, l'effort épuise
l'énergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la
lumière leur parvienne encore demain...
--Oh! mon enfant, cela me navre et me transperce le coeur! s'écrie
Gilbert, écrasé de peine.
--C'est trop de malheur! sanglote Geneviève.
--Ne pleurez pas, chers parents... Vous serez auprès de moi
quelquefois... Cela me suffira pour vivre... Avec de la tendresse
autour de soi, on n'est pas incapable de vivre... Il n'y a que les âmes
tout-à-fait seules qui aient besoin de mourir... Je vous promets d'être
vaillante, de ne pas me plaindre... Mais oui, ce sera encore du bonheur,
vous aimer comme j'en aurai le loisir... Ah! que je vous aimerai!...
Vous serez ma vie toute entière, je ne me lasserai pas de vivre pour
vous...
--Oh! que tu es généreuse, ma fille!... Tu n'as pas une parole de haine
contre cet infâme!... Je ne lui pardonnerai jamais, moi, je le sens!...
Ne me le demande pas, je suis incapable de te le promettre... Ne te
chagrine pas, je ne te parlerai plus jamais de lui, ma rancune sera
discrète... Je t'aimerai comme jamais père n'aima... Ce n'est rien,
l'amour dont je te comblai, si je le compare à celui que je te
réserve...
--Et moi, je serai meilleure pour toi, je serai vraiment ta mère, ajoute
Geneviève, qu'un remords vague hantait.
--Vous fûtes bonne sans cesse, mère chérie... J'ai cru que vous vous
accusiez dans l'accent de vos paroles... Vous aviez tort de vous faire
des blâmes... Nous allons partir bientôt, n'est-ce pas, mon père?...
--Ah! pourquoi y sommes-nous venus, dans ce Canada funeste?...
--Encore des violences, mon père!...
--Pardon, Marguerite...
--Je vous comprends... C'est moi qui devrais implorer votre clémence...
J'ai fait crouler votre idéal... Vous n'aurez pas de petit-fils pour
continuer votre belle mission... La Matière, que vous adorez, n'est
vraiment pas généreuse à votre égard, on dirait même qu'elle se venge...
Si je fus coupable, elle m'a rudement châtiée, elle a bien choisi sa
torture...
--Ne parie pas ainsi, ma fille... Il y a du fiel dans tes paroles! Les
lois de la Matière sont immuables... Alors que jeune, tu fus terrassée
par une maladie...
--Qui venait d'Elle, se hâta d'interrompre la jeune fille.
--Eh bien?...
--Pourquoi m'avait-Elle frappée?...
--Tu avais été imprudente, je suppose, répondit Gilbert interloqué, de
nouveau soupçonneux.
--Pourquoi l'a-t-Elle permis?...
--Tu accuses, tu doutes, mon enfant... Ah! Ce Jules Hébert!...
A ce moment, Jeanne Hébert, introduite jusqu'à la chambre où le père
et la fille se blessent au coeur, a l'intuition d'une chose affreuse
et court, d'un élan impulsif, vers son amie affaissée dans la chaise
longue.
--Qu'y a-t-il, Marguerite? s'écrie-t-elle, frémissante, le coeur battant
vertigineusement.
--Ah! c'est vous, Jeanne! Que je suis heureuse!...
--Vous ici, Mademoiselle Hébert! s'étonne Gilbert, les sourcils pleins
de menaces, mais Jeanne ne pense guère à s'inquiéter.
--Hâtez-vous de tout me dire, implorait-elle, j'éprouve une inquiétude
indicible... Est-ce un malheur?...
--Viens! dit Geneviève à son mari, il faut que ces enfants demeurent
seules, et le père obéit avec un geste de colère sourde.
--Je vous remercie d'être venue si promptement, avait répondu Marguerite
pendant qu'ils s'éloignaient. Voyez-vous, il fallait ne pas tarder... Je
désirais tant vous revoir avant la fin!...
--Non, vous ne mourrez pas, Marguerite, c'est trop douloureux!... On
vous a trompée, je n'en crois rien!... Je vais vous sauver, moi!...
--Votre coeur est impuissant, petite amie... Il ne s'agit pas de mourir,
il s'agit de pire encore peut-être... C'est bien là vos boucles blondes,
Jeanne, elles sont noires, tout votre joli visage est presque noir... Au
moins, je l'entrevois un peu encore... Il fallait venir vite, demain, je
n'aurais probablement rien vu de ma petite amie québécoise...
--Vous allez être aveugle, Marguerite!... Ah! que je souffre pour
vous!... Mais c'est inhumain, c'est monstrueux, il faut vous sauver de
ce tourment!... Il y a des médecins, à Montréal, ici, à New-York, il
faut qu'ils accourent, qu'ils fassent un prodige, qu'ils aient du génie.
--Ils sont tous venus, Jeanne...
--Et ils tos ont promis le salut, n'est-ce pas? Ils vous ont permis
d'espérer, vos yeux vont ressusciter à la lumière, à la joie!...
--C'est fini, je suis condamnée, irrévocablement, jusqu'au dernier
battement de mon coeur!...
--C'est bien vrai, alors, dit Jeanne, les larmes se précipitant de ses
prunelles qui s'élargissaient de pitié. Vos yeux que j'aimais tant,
auxquels j'ai rêvé souvent depuis qu'ils nous avait quittés, Jules et
moi, vont se couvrir de nuit profonde!... Mais non, c'est horrible,
c'est déchirant, je ne veux pas que cela soit vrai!... Dites, ils ne
se voilent pas, vos beaux yeux, Marguerite! On se trompe, elle ne se
cachera pas, votre belle âme!...
--Mon âme a bien changé, mon amie...
--Elle n'a pas cessé d'être bonne et généreuse, cela, je le jure...
--Parlez-moi de votre frère, balbutie Marguerite, et son coeur ému
teinte ses joues de flamme rose.
--Il vous pleure... Oh! s'il savait! Il deviendrait fou de chagrin!...
--Je vous remercie de ne lui en avoir rien dit...
--Pourquoi exigez-vous qu'il ne vous revoie pas?...
--Il faut qu'il ne vienne pas, il faut que je parte, comme cela; je ne
supporterais pas un autre adieu, je le sens!...
--Que s'est-il donc passé?...
--Dès l'adieu consommé, j'ai eu beaucoup de chagrin, une crise
d'affolement douloureux... Ma tête fut si déchirée par le mal que nous
dûmes rester à Québec... J'ai trop pleuré, Jeanne, voilà tout ce qui eut
lieu...
--Ah! si Jules n'était pas à Ottawa, j'irais...
--Je vous le défendrais! interrompit la Française, vivement. Il vaut
mieux qu'il ne me voie pas, l'amour est si bizarre, il ne m'aimerait que
beaucoup moins peut-être...
--Est-ce que je vous aime moins? lui reprocha Jeanne.
--Les hommes, ce n'est pas la même chose... Je vous disais que j'ai
pleuré... Une maladie, alors que j'étais bien jeune, avait blessé mes
yeux... Les cicatrices n'étaient pas solides... Trop de sanglots les
ont ouvertes... Les médecins, il n'y a pas une heure, les ont déclarées
invincibles...
--Oh! que vous avez dû souffrir, quand on vous l'a dit!...
--Le délire fut effroyable... J'ai presqu'imploré la mort, j'ai eu des
cris de bête sauvage, ils m'ont percée jusqu'au plus intime de la chair,
ils sont là pour toujours... Cela ne pouvait pas durer: le désespoir,
quand il ne tue pas, se tue lui-même... N'en parlons plus, Jeanne, c'est
la dernière fois que nous nous voyons, ou plutôt, que vous me voyez...
Mon père souffrirait de votre présence ici... Causons des jours heureux,
voulez-vous? Que devient-il?...
--Il y a quelques jours, il demandait au ciel de vous rendre heureuse...
La session est commencée à Ottawa...
--Il a parlé! s'écrie Marguerite, avec un élan d'enthousiasme.
--Oui, il a parlé de son âme canadienne, reprit Jeanne, impuissante à
ne pas être orgueilleuse. Il a fait une sensation!... Les journaux
ont signalé son éloquence et l'envergure de son idéal!... Comme il le
disait, il a semé la graine!...
--Elle poussera!... Oh! comme je l'adorais, son enthousiasme de
patriote!... C'était le troisième jour que j'avais le bonheur d'être
avec lui... Il me parla longuement de l'âme canadienne-française, et je
l'aimai tout de suite, parce qu'elle était la sienne. Puis, s'animant
davantage, il me révéla l'âme canadienne, m'en déroula les plis beaux et
larges!... Et je le contemplais, si beau, si généreux, si vibrant!... On
peut me crever les yeux, on ne m'empêchera pas de toujours le revoir, si
éloquent, si fier et de l'aimer toujours!...
--Marguerite, je ne le crois pas encore!... Dites, on vous guérira!...
C'est monstrueux, si vous saviez tout ce que j'endure pour vous!...
Je voudrais vous délivrer de ces ténèbres, il faut qu'on dompte la
nature!... Ah! si vous croyiez!...
--Quoi, Jeanne? interrompit brusquement la fille de Gilbert.
--Oui, si vous étiez avec nous, Dieu vous redonnerait vos yeux!...
Sainte-Anne de Beaupré vous sauverait!...
--Êtes-vous bien certaine? balbutie Marguerite.
--Tellement certaine qu'elle devra vous guérir!... Je veux qu'elle
agisse! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m'écoute! Mais oui,
je m'étonne de ne pas y avoir songé plus tôt... Demain, je cours au
sanctuaire de Beaupré, je prie jusqu'à la résurrection de vos yeux!...
--Je ne crois pas, Jeanne... Le ciel ne peut avoir pitié de moi... Merci
de votre grand coeur, cela me touche infiniment...
--Ah! si vous croyiez, cela serait tôt fait, je vous l'assure, dit la
petite Québécoise, ardente, si impétueuse qu'elle vainquit les derniers
scrupules de la Voltairienne.
--Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme épouvantée de l'aveu qu'elle faisait,
je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule à jamais...
Savez-vous ce qui m'a soulagée, rendue moins douloureuse, presque
résignée au supplice d'être aveugle?... La certitude qu'un jour la
soif intense de ravissement dont mon être brûle encore, sera largement
assouvie!... Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par
delà ma torture, il y aura des joies ineffables!...
--Vous croyez! s'écrie la petite Québécoise. Ce n'est pas autre chose,
croire!... C'est l'au-delà que vous pressentez au meilleur de votre
conscience, vous avez la foi, vous êtes sauvée, demain nous irons à
Sainte-Anne de Beaupré!... Quelle joie!...
--Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si
rudimentaire... Ce n'est peut-être que de la poésie, du sentimentalisme,
le besoin de remplacer les horizons perdus par des rêves d'infini!...
D'ailleurs, il faut que mon père ignore, il en serait si malheureux!...
--Dieu le prendra comme Il vous a prise!... Croyez-vous à Lui?...
--Attendez un peu, Jeanne... Peut-être est-ce Lui, cela... Mais oui,
plus j'y songe, plus ce doit être Lui, plus je Le sens en moi!... Il
répand, dans mon âme, le repos et l'Amour...
--C'est Lui, je Le reconnais!...
--Il y a quelques semaines, Il est venu... Misérable! je L'ai chassée...
Il est revenu, toujours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il
poussait dans mon âme, je voulais l'en déraciner... Oh! qu'il est bon!
Il ne s'est pas offensé!... Il m'est resté fidèle, m'a inondée chaque
jour davantage, plus grand, plus nécessaire... Et maintenant que je
Le vois au fond de moi-même, Lumière et Joie, Espérance et Bonté, je
L'aime, je L'adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire
autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois
en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour...
--Oh! la belle prière!... Dieu ne résiste jamais à de tels accents!...
Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous guérira,
Marguerite!...
--Je commence à vous croire, Jeanne... Je suis plus légère et je ne
sais quelle ivresse m'envahit toute entière, serait-ce la sensation de
l'Infini?... C'est vrai, Jeanne, ce que vous disiez. Il va me guérir,
j'en suis certaine, je le sens, je l'exige. Il ne m'en veut pas de Lui
commander ainsi!...
--Je Lui en veux, moi! s'écrie Gilbert, froidement, avec une rage
condensée. Les deux jeunes filles, stupéfiées, attendent qu'elle éclate.
Il n'a pu résister à l'élan de sa méfiance. Il a soupçonné Jules Hébert
d'il ne sait quelle machination fourbe. Dès qu'il eût abandonné la
chambre, docile malgré lui à l'appel de Geneviève, il a eu peur.
Incapable de mater son inquiétude, il est revenu, presqu'aussitôt, la
démarche assourdie, se dérobant, sournois, presque rampant, la haine
à l'affût. Il sait tout, ou plutôt, il ne croit pas à ce qu'il entend,
identifie cette explosion de foi au délire des nerfs à la dérive.
--Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et
de la fumée, j'ai toujours haï ce Dieu!... Depuis que je t'ai entendue
L'implorer de la sorte, je ne sais plus ce que j'éprouve pour Lui: c'est
quelque chose de plus fort, que la haine, comme un besoin de me venger
de Lui!... Il n'existe pas, et je voudrais L'avoir sous mes talons!...
Jeanne, effarouchée, transie, regarde avec terreur le sectaire dont la
fureur se déchaîne.
--Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure
doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir étrangler un
mythe, écraser de la fumée... Plus vous le niez, plus Il existe en
vous... Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir haï!... Ne soyez pas
violent, mon père, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientôt!...
--Jamais, te dis-je!... Ainsi, tu crois à Lui? Il t'a ensorcelée?
--N'allez pas plus loin, mon père, je vous en supplie, au nom de ce
qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!... J'ai cru, à
votre accent, que vous alliez me maudire!... Il ne faut pas faire cela,
je n'y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont
je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!... Que n'ai-je le mot
qui persuade! Que ne puis-je vous étaler le mystère de ce qui change
mon âme!... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a
prise et comment je L'aime?... J'essaye de ne pas croire à Lui, c'est
impossible, Il est là, je L'entends, je veux Le garder!...
--Je rêve, c'est un cauchemar!... Tu me disais qu'on n'a pas cherché à
t'évangéliser, tu ne m'as pas menti!... Il aurait suffi de te causer un
peu de cette foi naïve, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?... Ne
prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rêve, que tu rêves, que c'est
la fièvre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux,
mon enfant!... Tu es encore mon disciple, mes idées, n'est-ce pas,
Marguerite?...
--J'avais résolu de vous le dissimuler toujours, mon père!... Dieu ne
m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine,
à vous si bon!... Vous êtes venu de vous-même au chagrin, vous avez
surpris mon secret!
--Non, tu ne rêves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une
convertie!... Ah! malheureuse!... Ou plutôt non, ce n'est pas toi
qu'il faut maudire!... La première fois que j'ai toisé ce Jules Hébert,
j'aurais dû flairer sa lâcheté!... Il s'est insinué tortueusement dans
ton âme, t'a sournoisement infusé la superstition dont la moëlle de
sa race est pétrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour
t'apprivoiser à son an-delà chimérique et dégradant!... C'est un voleur
d'âme, un ravisseur d'idéal, il m'a volé mon enfant! Le misérable!
l'hypocrite! je le hais, je le maudis!...
--Jules n'est ni un lâche ni un hypocrite! s'écrie Jeanne, dont le sang,
fouetté au vif comme par des lanières, se rebelle.
--Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rétorque Gilbert, à qui
le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse
en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il
n'est pas un misérable!...
--Je le redis, mon frère n'est pas un lâche!... Il n'a pas essayé,
de faire le catéchisme à Marguerite, cela, je l'affirme, il est
trop généreux pour cela!... Il a respecté son incroyance, j'en suis
certaine!... Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?...
Mon frère agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le
dis-je!...
--N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?...
--Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'écrie Jeanne,
violente, puisque Dieu est la source de la vie même!... Qui vous assure
que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de
mourir comme le vulgaire animal que le talon écrase, libre à vous, mais
n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre
faim de joie sans bornes?... Où est la honte à nous courber sous
le mystère? Il est des interrogations, dans l'être de Marguerite,
auxquelles vos doctrines n'ont jamais répondu, ne répondront jamais,
je les en défie!... Jules a parlé de sa foi sans arrière-pensée, sans
hypocrisie, je le répète!... Quand le désespoir s'est déchaîné dans
l'âme de Marguerite, elle a eu le désir d'une espérance par-delà les
années de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!... Vous
n'aviez rien à lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase
du ciel!... Ce fut la prière, cela!... Et maintenant, je vous en
supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard,
dès qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses
beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de
Beaupré la guérira!...
--Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain
Marguerite, que le plaidoyer émouvant de la petite Québécoise avait
enflammée. Pardon, mon père, c'est irrésistible... Je suis toute
imprégnée d'une Présence étonnante et radieuse!... Une puissance me
possède, et j'en suis ravie au-delà de tout, ce que je peux dire!...
C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon
âme comme sur un rivage!... Et je ne sais quel transport m'enchante!...
J'ai besoin de prier, de prier longtemps!... Oui, je n'ignore plus ce
qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'écouter, je suis certaine de
Lui!... Oh oui, vous allez me guérir mon Dieu, je le devine, je le
sais!...
Au cours de ces ardentes paroles, une éclaircie magique s'ouvre dans
l'âme enfiévrée de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'éparpille. Il
perçoit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brûle, une
possibilité extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources
illimitées de la nature, il se rappelle que la science en ignore
presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables
et féconds. Mais oui, pourquoi pas? La volonté, surchauffée jusqu'au
paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas
exploiter ce délire d'enthousiasme? Il était impossible qu'elle crût
vraiment à Dieu, la crise d'affolement avait semé le désordre en son
âme, voilà tout. Dès que l'exaltation des nerfs aurait amené le prodige
espéré d'eux, il serait facile de reprendre à Dieu celle qui ne croyait
à Lui que par désespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme
aurait pacifié le cerveau...