Au moment même où Jules Hébert a le coeur à la torture dans le
sanctuaire des livres canadiens de son père, Marguerite Delorme,
immobile et pensive à l'une des fenêtres du Château-Frontenac, admire
longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir éternel. A
la veille de s'en éloigner pour toujours, elle imprègne sa mémoire de
chaque détail pittoresque, et le Saint-Laurent, désormais, fera partie
de la substance vive de son âme. C'est une des journées paradisiaques du
septembre québécois, où le soleil a des caresses de lumière plus
douce et l'air des parfums plus subtils. On dirait que la nature, aux
approches de l'automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin
d'oublier la bise qui bientôt, la rendra frissonneuse. Le fleuve déploie
sa nappe limpide, aux miroirs d'émeraude et de bleu turquoise, le
feuillage du Bout-de-l'Ile est alangui, la falaise grise de Lévis
s'éclaire d'un sourire, les Laurentides échelonnent leurs croupes
gracieuses dans la clarté bleue, les villages, au loin, s'auréolent de
rayons tendres. Une allégresse vive miroite sur le visage des quelques
promeneurs sur la Terrasse lumineuse. Champlain s'anime dans le bronze,
et c'est peut-être la fanfare des cloches innombrables qui fait passer
des souffles de vie dans sa chevelure.
Marguerite adore le son des cloches canadiennes. Elles lui arrivent de
partout, ce matin-là. Une plainte mélancolique vient à elle de la
côte de Beaupré lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de
Saint-Picrre-de-l'lle et de Sainte-Pétronille, une harmonie enthousiaste
s'élève des clochers fraternels de Beauport et des églises de Lévis, le
carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers
de Québec unissent leurs voix prochaines en une salve éclatante.
Elles sont, les cloches vivantes, l'emblème triomphal d'un pays de foi
profonde. La jeune fille sait pourquoi le paysage magique et la mélodie
grandiose répandent l'extase au fond de son être. Elle ne peut les
séparer, l'une et l'autre, du jeune Canadien qui lui chanta l'une et
lui dévoila le mystère de l'autre. C'est beaucoup moins le grand fleuve
qu'elle regarde et les clochers des villages canadiens qu'elle entend,
laisse pénétrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme
énergique et fort qu'elle y retrouve et qu'elle aime. Elle n'en doute
plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu,
plus elle eut soif. Hélas! elle est presque tarie déjà. Demain, elle
s'abreuvera de la dernière goutte. Et tous ignoreront le chagrin
poignant, nul jamais ne saura la tendresse où le meilleur d'elle-même
s'est donné, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu'un tel amour
ne disparaît jamais de l'âme et que Jules Hébert trônera dans son rêve
toujours. Mais la souffrance qu'elle éprouve est étrangement douce, et
voilà pourquoi elle écoute, avec une émotion ravie, la fanfare des sons
innombrables.
En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprès d'une table fragile, à
quelques pas de la jeune fille, fit courir vertigineusement sa plume sur
les feuillets blancs qu'il couvre d'une écriture nerveuse et mesquine.
Les cloches ne l'ont jamais énervé comme en ce jour, elles inspirent,
à sa haine des invectives pleines de flamme. La pâleur de ses traits
rayonne d'une passion farouche, des éclairs traversent les yeux noirs et
tendus, un rictus amer contorsionne la bouche entr'ouverte. A coup
sûr, il est la proie d'un sentiment qui l'enfièvre et le transporte. Un
instant, la plume fébrile cesse d'aller et venir: il écoute, la fureur
dans les veines, le bruit immense des cloches. Puis, sa pensée de
nouveau se hâte sur les feuillets immaculés.
--"Jamais comme en cette minute, écrit-il à Paul Favart, un de ses
compagnons d'armes dans la guerre à Dieu, je n'ai senti la rage
devant la superstition que nous voulons déraciner de ce monde. Ce
Canada-Français fourmille de crétins endurcis. Oh! comme il faudra de
persévérance et de besogne pour déloger ici le surnaturel qui est
comme la moëlle vitale de cette race! Mais nous y parviendrons, nous
infiltrerons petit à petit l'humanitarisme vainqueur! Tiens, j'ai les
oreilles cassées par le son des cloches maudites qui m'arrive de toutes
parte, et je voudrais réduire en poussière tous ces clochers dont Québec
foisonne!"...
Et, longtemps encore, les feuilleta blancs se noircissent de haine.
Gilbert Delorme, enfin, s'arrête, les sueurs perlant du front livide.
Son enfant chérie est toujours là, immobile à la fenêtre. Oh! comme il
en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idéale, qu'il a créée!
Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avec une joie délirante, vous ne
faites pas mieux, vous ne ferez jamais une créature comme celle-là!
Un désir incontrôlable de lui redire sa fierté dirige le père vers sa
fille. Elle est si intense, la rêverie visage mince et parfait, qu'il en
est frappé.
--Quelle songerie, ma fille!... Si j'ignorais que tu n'as aucune raison
de l'être, je te croirais triste même...
--On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous...
--C'est la souffrance des poètes, cela, railla-t-il. Les larmes qu'on
verse alors ont une saveur infinie... C'est la douleur imaginaire, qui
n'en est que plus douce, parce que nous la créons en nous-mêmes... Ce
n'est qu'une forme de l'égoïsme; deviendrais-tu égoïste, mon enfant? La
chose est, très-vilaine...
--La poésie m'a toujours ensoleillée de joie, mon père, dit la jeune
fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n'avait pas songé qu'à
elle même. Je ne suis pas une égoïste, alors...
--La joie intense confine aux larmes ce n'est qu'une manière de dire ce
que tu sais, n'est-ce pas?...
--Si vous le voulez absolument, il faut bien que je sois égoïste, badina
Marguerite.
--Tu railles, mon enfant, et bien que je n'y connaisse guère aux
mystères des femmes, j'ai l'intuition que tu n'as pas envie d'être
joyeuse, que tu préfères être seule...
--Mais non, je suis très heureuse de vous avoir auprès de moi, de
regarder vos bons yeux tendres!...
--Dans les tiens, quoi que tu dises, je soupçonne une vague tristesse...
--C'est toujours après-demain que nous partons, c'est irrévocable,
n'est-ce pas? interrompit vivement la jeune fille, pour esquiver
l'interrogatoire troublant.
--Mais oui, n'en as-tu pas assez, de cette ville?... Elle est très
belle, fort intéressante, j'en conviens, mais le Canada nous réserve
beaucoup d'autres surprises tout aussi agréables, je t'assure... Est-ce
le départ qui te bouleverse?...
--Sans me désespérer, il me chagrine, mon père...
--Eh quoi! tu m'étonnes là, vraiment, je ne comprends pas. On
s'attendrit sur un endroit qu'on laisse avant d'en avoir épuisé tout
le charme!... N'as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Québec?... Un
cicérone captivant ne t'a rien caché de la ville pittoresque, au cours
des longues semaines qu'il a eu la délicatesse de nous consacrer... Il
est fort bien, ce jeune homme, et c'est dommage qu'il prie!...
--Allons, mon père, n'est-ce pas admirable, le tableau qui se déroule
d'ici? s'empressa-t-elle de dire, effrayée de la fièvre dont son visage
brûlait. Plus je le contemple, plus je l'aime!...
--Je te le redis, les paysages qu'on abandonne, en les aimant encore,
laissent dans Pâme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps à
Québec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles!
Montréal est superbe, m'a-t-on dit, la sorcellerie des plaines de
l'Ouest nous attend!... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop
sentimentale, Marguerite...
--C'est la première fois que je regrette autant d'abandonner une terre
étrangère, ne put s'empêcher de murmurer la Française.
--Combien de fois nous quittâmes des lieux qui me parurent plus
merveilleux que celui-là, et tu n'eus jamais un chagrin pareil!...
Aujourd'hui, tu es mélancolique à l'extrême, il faut chasser
l'impression pénible, ne pas donner prise à la songerie maladive...
On glisse vers elle sans trop le savoir!... Oh! je devine, ces
cloches t'affligèrent sans doute!... Je l'écrivais à Favart, elles ne
m'agacèrent jamais autant que tout-à-l'heure... Elles ont enfin calmé
leurs transports!... Dis, c'est leur tapage qui t'a rendu triste...
Elles nous narguaient, chantaient victoire!... Ah! si je pouvais les
étouffer!...
--Pourquoi tant de haine, mon père? reproche-t-elle.
--Que veux-tu dire?...
--Oui, notre religion, c'est l'amour, et vous n'avez jamais pitié des
catholiques, de leurs clochers...
--Quel étrange langage! interrompit brusquement Gilbert. Je ne
l'entendis jamais sortir de tes lèvres, auparavant!... Ainsi, tu aimes
les clochers, ton âme sensible est touchée par leurs appels, mais c'est
notre ruine qu'ils annoncent à grande volée, c'est nous qu'ils bravent
dans leur insolence, et tout-à-l'heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils
se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes à la figure!... Je
connais les émotions poétiques, moi-même... Eh bien, ces cloches, je les
hais, je les méprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher
le sol, en morceaux, vaincues, muettes à jamais!... Je la condamne, ma
fille, ta poésie qui s'attendrit jusque-là!...
--Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art?... N'est-il pas
inspirant de voir les clochers escalader l'azur ou rester debout quand
la tempête gronde autour d'eux?... Ils me parlent de choses douces,
ils devraient vous émouvoir comme symbole de l'âme humaine qui s'élève,
aspire vers l'idéal et défie les ouragans de l'existence!...
--Mais tu sais bien qu'ils sont l'emblème de la foi exécrable de ces
gens-là!... Aussi longtemps qu'ils seront debout, fiers, arrogants,
despotiques, on les aimera!... En avoir pitié, c'est reculer
indéfiniment le règne béni de la Libre-Pensée!... Non, il faut leur
trancher la tête, les écraser sous nos talons frénétiques!... Ta
tendresse pour eux m'agace énormément, j'avoue ne pas te comprendre...
On cultive le cléricalisme en serre chaude ici, mais il ne peut t'avoir
entamée!...
--Je suis tout aussi anti-cléricale que vous, mon père, mais autrement,
voilà tout.
--Comment peux-tu l'être autrement que moi qui t'ai faite à ma
ressemblance?...
--Je rêve plus de tolérance dans la guerre à ces gens-là, comme vous les
appelez... Ils sont sincères, croyez-m'en... Dans leur sincérité, il y
a de la grandeur... Vous les dédaignez, je crois qu'ils valent mieux que
cela, qu'ils méritent notre amour même... Vous les traitez d'ignorants:
il est des choses qu'ils n'ignorent pas, cependant, l'honneur, le
devoir, la noblesse, les vertus sublimes... Quand vous vous battez
contre eux, vous ne songez qu'à leur Dieu que vous haïssez... Vous avez
la conviction que leur Dieu n'est pas, c'est donc eux-mêmes que vous
haïssez!... Est-ce prêcher l'amour que d'être impitoyable et d'outrager
sans cesse?...
--Ces idées sont nouvelles, inouïes, je crois rêver à les entendre
jaillir de ton cerveau, une influence a opéré sur toi de vrais
sortilèges!... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les défends
même, que tu leur permets de vivre?... C'est le laisser-aller que tu
exaltes!... Mais laissons-les faire, et le crétinisme encroûtera
la pensée humaine à jamais!... Non, ma fille, il faut traquer la
superstition légendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer!... La
foi de ces Canadiens-Français t'en impose, un moment... Cela passera, ne
peut durer, c'est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi blessé qu'on
apporte dans sa maison!... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi
tu es si triste, ce ne peut être pour cela, assurément...
--C'est pour cela, mon père, je souffre, parce que les hommes ont à se
haïr!...
--C'est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ne pousse pas la
sensibilité à un tel point!... Il ne s'agit que d'une idée: on ne verse
pas de larmes sur une idée, et c'est comme s'il y avait eu des pleurs
dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de
comprendre... Oh! si c'était cela!... Quelle pensée affreuse!... Mais
c'est impossible!... Tu n'aurais pas fait cela!...
--Quoi, mon père! s'écrie la jeune fille, inquiète.
--Eh oui, ta peine... J'ai pensé, un instant, que... Mais non, je ne le
dirai pas, ce serait déjà t'insulter, bien que je n'y aie pas cru...
Ce serait violer la confiance que j'eus toujours en toi, introduire un
mauvais souvenir entre nous qui ne connûmes jamais cela!... Décidément,
non!...
--Je veux savoir, mon père, dit Marguerite, impulsive et cédant au
besoin qu'on a toujours de fuir le mystère avec les êtres chers.
--Il vaut mieux que je me taise!...
--Un soupçon plane entre nous, je ne puis endurer cela!... Je préfère
savoir!...
--Puisque cela t'intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi
que je n'en crois rien... Je le dis, pour ne pas te déplaire, tout
simplement... Ce Canadien-Français, eh bien, il est charmant, cause fort
joliment, possède une intelligence assez vigoureuse, assez brillante
même, une érudition des choses de son pays vraiment captivante...
Depuis que vous vous êtes rencontrés, vous avez eu presque des relations
d'amoureux... Si je ne t'avais pas connue la femme inflexible que je
t'ai façonnée, je n'aurais jamais permis une pareille intimité!... Mais
je ne pouvais m'y opposer sans douter de toi, et je t'aurais outragée,
n'est-ce pas?... Tu es un autre moi-même, tu as la ferveur de mes idées,
tu peux braver toute la séquelle des crétins ensemble, au besoin même
tu leur donnerais une verte leçon de grande et saine philosophie!... A
certains moments, quand une inquiétude passagère me traversait l'esprit,
je songeais avec orgueil que ce brasier de superstition ardente que
tu effleurais, ne pouvait te causer la moindre brûlure!... Non, Jules
Hébert n'a pas eu l'audace de t'endoctriner!... Ce n'est pas la sienne,
l'influence dont j'ai parié tout-à-l'heure!...
--Il est trop délicat, mon cher père, il n'y a pas même songé, vous
pouvez en être sûr... C'est moi qui lui ai demandé de me parler de sa
foi!... J'étais certaine de moi-même!...
--Et il t'en a parlé! avec son feu, son enthousiasme de fanatique
enragé, n'est-ce pas?... Quelle imprudence, ma fille!... Il y a mis
toute sa conviction diabolique, je suppose, il a fait de l'étalage, a
déclamé des tirades pieuses!... Dans tout cela, il y a je ne sais quel
magnétisme, et il faut être sur ses gardes!... Au moins, tu lui as
répondu, tu l'as joliment muselé, tu l'as fait rougir de son ignorance
et de sa lâcheté devant leur Dieu fantasmagorique!... Oh oui, tu as fait
cela, tu as vengé ton père défié, tu lui as fait rengainer sa chimère
de l'au-delà!... C'était, ton devoir, et tu n'y as pas failli, j'en suis
certain!...
--Il ne m'imposait pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne?
D'ailleurs, tout ce que je pouvais lui en dire, il le connaissait
déjà!...
--Comment! il aurait l'esprit assez large pour concevoir la Libre-Pensée
émancipatrice, et il est, encore esclave des antiquailles du
christianisme!... Oh non, je ne crois pas cela!... C'est mal d'avoir
courbé la tête, Marguerite, et tu as faibli!... Tu eus, pour lui, la
pitié que les clochers t'inspirent... Tu es trop généreuse, décidément:
trop de bonté mène à la tiédeur et à la mollesse!... Vraiment, je te
croyais plus forte que cela, tu me désappointes... Ce Canadien-Français
se vantera désormais qu'il eut facilement raison de la fille de Gilbert
Delorme!... Peut-être n'ignore-f-il pas qui je suis, et il n'en sera que
plus fat!... Tu les connais, pourtant, ces catholiques arrogants,
leur morgue n'a pas de bornes, et dès qu'ils ont sur nous le moindre
avantage, ils le proclament à tous les vents du ciel!... Il nous
comprend, dis-tu: c'est, de l'hypocrisie, te dis-je... S'il nous
comprenait, il serait avec nous!...
--Vous me reprochez d'être généreuse, comment pouvais-je ne pas l'être
avec lui? Il est si bon, ni magnanime lui-même!... Il n'a pas de haine
contre nous, mon père...
--Impossible! il est un catholique enraciné, il doit nous haïr...
--Il nous méprisait avant de nous avoir rencontrés... Il croyait que
nous étions tous des poseurs à l'indifférence, que nous n'étions pas
sincères... Depuis qu'il est convaincu, par nous, qu'il y a des alliées
francs, il nous aime, tout en nous combattant!...
--Alors, c'est depuis qu'il t'a vue, qu'il nous aime, répondit Gilbert,
que son soupçon de tout-à-l'heure reprenait.
--Il n'a plus de rancune contre nous, mon père c'est tout ce que j'ai
dit, balbutie Marguerite, épouvantée par le ton sévère de Gilbert, et
craignant d'avoir laissé poindre son secret par mégarde.
--Et si c'était moins les sectaires et tes parents qu'il aime que toi,
ma fille?...
--Il ne m'a rien dit de tel, répondit la jeune fille, trahissait une
pâleur intense.
--Une femme devine toujours, quand il y a de l'amour autour d'elle!...
Et maintenant, je veux réponse nette et libre!... Ce Canadien-Français
t'aime-t-il?...
--Je ne saurais dire, murmure-t-elle.
--Tu doutes!... C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu'il
t'aime!... Il te l'a dit peut-être?...
--Oh! mon père; ce n'est pas vous, cela, vou» me tendez un piège, je
viens de vous déclarer que je n'en sais rien...
--Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas ceci... Mais,
vois-tu, à la seule pensée qu'il peut t'aimer, je me révolte!... il ne
peut avoir eu cette audace!... Il est ton ami, c'est très-bien, mais pas
autre chose!... Et pourtant si c'était vrai!... Je me suis conduit comme
un écervelé: laisse-t-on des jeunes gens se voir autant que je vous le
permis?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dépistés
par ses faux airs de cicérone désintéressé!... Mais oui, je commence à
le détester, à lire sur son visage du mensonge et de la fourberie... Il
ne te l'a pas dit qu'il t'aime, mais s'il te l'a fait voir, c'est déjà
trop de sans-gêne, trop d'insulte!... J'en ai le pressentiment horrible,
il t'aime, et tu le sais!... Dis-moi qu'il t'aime, tu ne m'as jamais
menti, petite fille...
--Je suppose qu'il m'aime... Y a-t-il de la honte à se sentir aimée par
un jeune homme chevaleresque et noble?... Quelque chose me dit qu'il a
pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que
jamais homme aura pour moi le respect religieux dont il m'entoure... Sa
délicatesse est impeccable, il ne m'a fait aucun reproche de mes idées
païennes, il ne me parla de sa foi que le jour où je l'en priai... Il y
mit une réserve admirable, dont vous l'auriez loué vous-même... Ah! si
vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique,
vous ne lui feriez pas un crime de m'avoir aimée!... La passion vous
suggère un langage indigne de votre bon coeur!... S'il m'aime, j'en suis
fière, et son amour me charme et m'enrichit!...
--Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le désir intense d'un
catholique maudit, s'écrie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la
chose s'envenime, plus tu persévères à me la cacher... Je pense que
tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos
voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais à conquérir son
âme!... Quand la prudence la plus élémentaire te conseille d'écarter mon
soupçon aux aguets, tu le défends malgré toi, tu en fais une idole, tu
as pour lui des paroles chaudes, passionnées, qui me condamnent, qui me
bravent!...
--Je n'ai pas voulu vous braver, mon père, proteste Marguerite, qui a
peur et devine à quelle conclusion son père se précipite.
--Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui
illumine tout!... Je sais d'où elles viennent, tes idées nouvelles et
d'où il vient, ton sentimentalisme outré!... Je sais d'où elle t'est
venue, l'affection pour les clochers!... Je n'ignore plus ce qui
fermente derrière ton front rêveur et je connais la source où s'abreuve
ton chagrin!... Ce n'est pas Québec et son paysage que tu pleures de
laisser à jamais, c'est Jules Hébert que tu aimes!... N'essaye pas de
le nier, cela est écrit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont
injectés de honte!...
--Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empêcher d'être
impitoyable... Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-delà de
ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c'est, aimer, que de lui être
profondément reconnaissante de la gentillesse et de la bonté qu'il eut
pour moi, je l'adore... Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le
voir et de lui parler, je l'aime éperdument... Si c'est de l'amour,
la peine que je sens là, indéracinable, étouffante, je l'aime
désespérément... Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon père, si
c'est l'amour, tout cela, c'est la première fois que j'aime!...
--Et tu es orgueilleuse de cet amour?... C'est même l'orgueil de cet
amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperçu que ton secret débordait!...
--Vous avez attaqué Jules... En dépit de moi-même, je l'ai défendu... Je
lui devais cela, je le devais à mon coeur, au pur souvenir que j'aurai
toujours de lui!... Vous m'avez enseigné la loyauté: malgré moi, je fus
loyale à celui que je crois digne de mon amour!...
--Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu préfères!... Il a le
meilleur de toi-même!...
Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!...
--Oh! mon père, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des
coups dont la blessure ne guérira jamais!... Pourquoi cette fureur
que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que
jamais, le jour où c'est l'amour de vous qui m'empêche de voler à la
tendresse de Jules Hébert!... Il faut que je vous aime bien, que vous
ayez une emprise bien forte sur mon âme, pour que je m'en aille ainsi
pour toujours, brisant mon rêve et fuyant la joie ineffable de cet
amour!...
--Mais je rêve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis là, s'écrie
Gilbert, qui se cramponne à un suprême espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est
faux, c'est impossible!... Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai pétrie à la
ressemblance de mon idéal, je t'ai distillé goutte ù goutte la haine
de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition
avilissante, je croyais que ma colère contre elle était plus pure
et meilleure!... J'espérais pour toi un fils de la libre-pensée, un
champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idéale que
j'avais créée... A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne,
et ma vieillesse en aurait été rajeunie sans cesse... Un catholique va
enchaîner ton rêve désormais? Ah non, je me révolte à croire cela!... Tu
as peur que je t'écrase de ma colère?... Mais non, petite fille, je ne
songe plus à châtier!... C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!...
C'est une admiration à fleur de coeur pour un joli garçon!... Dis-moi,
tu ne lui as pas donné ton âme de jeune fille!... Je comprends qu'il
t'aime, lui!... Je lui en voudrai éternellement d'avoir osé t'aimer!...
Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'exècre!... N'est-ce
pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la répugnance d'un tel
amoureux, que tu exagères l'impression qu'il t'a faite?... Demain, tu
l'oublieras!... N'est-ce pas que tu commences à rougir de cet amour?
--Je n'ai pas, le droit de renier mon coeur!... Je sens, mon père, que
je n'oublierai jamais cet homme!...
--Ah! malheureuse! je t'implore, je me traîne presqu'à genoux pour te
supplier d'immoler cet amour, et tu n'hésites pas à briser mon espoir,
à faire crouler l'idole que tu es dans mon âme de père et que je
voulais sauver!... Tu l'aimes! et tellement, que tu n'en as pas même la
honte!... Le lâche! l'hypocrite! le menteur! l'impudent! il s'est glissé
entre nous comme une vipère, et ses odes brûlantes de patriote faisaient
oublier la sournoiserie du larron d'amour!... Il t'a ensorcelée, t'a
presque gagnée!... Ne dis rien, tu n'as rien à dire!... Il s'en est bien
peu fallu qu'il ne te convertisse!... Marguerite Delorme, ma fille, une
convertie, une catholique, à genoux, quelle humiliation!... Il était
presque trop tard, tu glissais sur la pente visqueuse!... Ta poésie
des clochers, le plaidoyer vibrant pour la foi de ces gens-là, c'est
l'oeuvre du germe empoisonné, leur Dieu s'insinuait dans tes veines par
l'amour!... Encore une semaine, et tu me reniais!... Inutile de parler,
tu n'as rien à dire!... Quand on les défend, on est bien près de les
suivre!... Et tu m'as soigneusement dérobé sa machination d'enfer, tu
t'es caché avec lui, vous vous êtes moqués de moi tous les deux, tu
es sa complice dans le soufflet dont il me cingle au visage!... Il t'a
enseigné l'hypocrisie, la dissimulation, la révolte!... Oh! que je le
hais, ce Canadien-Français fourbe qui t'a changée, t'a prise à moi, t'a
presque fait engloutir par le gouffre hideux de son christianisme!...
--Vous l'outragez, mon père, et chacune de vos invectives me fait
saigner le coeur autant que si vous me les adressiez!... Comprenez-vous,
il m'est infiniment cher, et l'outrager, c'est m'outrager moi-même!...
Vous n'êtes pas coupable de flageller, vous ne pouvez faire
autrement!... Mais c'est à vous que je le dois, si je l'aime!...
--C'est, moi qui t'ai enseigné que les catholiques méritaient l'amour
de ma fille! s'écria-t-il, d'une voix tranchante et, railleuse. C'est
vraiment, trop fort!... Tu badines, et ce n'est pas le temps des
mauvaises plaisanteries!... Tu te moques de moi que tu vénérais plus que
tout au monde... Comme il t'a changée, mon enfant!...
--Non, mon père, j'ai pour vous le même amour et la même vénération!...
Si vous pouviez lire dans mon coeur tout ce que je vous y sacrifie, vous
ne douteriez plus que je vous adore plus que jamais!... Oui, il s'est
emparé de mon âme de jeune fille, mais c'est autant votre faute et la
mienne que la sienne, s'il en est maître aujourd'hui!... Vous m'avez
prêché...
--Prêché? interrompit-il, furieux. Tu vois bien que leur langage te
gagnait, que la gangrène s'était mise dans ton cerveau!...
--Écoutez-moi, cher père, votre esprit droit va se soumettre!...
Vous m'avez enseigné l'amour libre, la loi de l'instinct, du choix
volontaire... Je vous sais un gré infini d'avoir fait jaillir les bons
instincts dans mon âme de femme et d'en avoir émondé les mauvais...
Je me suis construit un palais de rêves, et j'ai attendu qu'on vienne
l'habiter... Plus j'ai espéré, plus le besoin d'amour est devenu
tyrannique en moi... J'ai connu Jules Hébert, et, dès nos premiers
regards, tout ce qu'il y avait en moi d'instinct vibrant et supérieur
accourut vers ce jeune homme énergique et fier... Je l'aimai de par
l'amour libre, qui va toujours où le poussent les instincts dominateurs,
sublimes ou laids!... Vous exigez que j'aie honte de cet amour: il me
faudrait rougir de vous, mon père, qui m'avez inculqué la noblesse et
l'idéal, il me faudrait renier votre amour libre!...
--Quand devins-tu certaine qu'il croyait? demanda Gilbert,
singulièrement adouci par le plaidoyer sans réplique de son enfant.
--Après avoir commencé à l'aimer.
--Quand l'as-tu appris?...
--Le lendemain du jour où nous quittâmes Liverpool... Nous étions
ravis devant l'infini bleu du ciel et, de la mer... "Dieu nous est plus
tangible devant cet horizon sans bornes", dit-il soudain.. "Vous croyez
donc?" fis-je, étonnée... "Vous ne croyez donc pas, vous. Mademoiselle?"
répondit-il, avec tristesse. "Non, Monsieur", dis-je, et nos regards se
pardonnèrent...
--Et tu n'éprouvas pas une répugnance de tout ton être?...
--Nous nous aimions déjà, mon père, je le sais maintenant. Je ne le
trouvai pas odieux, pas plus qu'il ne me jugea méprisable... Nous ne
songions qu'au bonheur de nous être vus, qu'à celui de nous voir le plus
possible toujours...
--Que je le hais, ce Canadien!... Cet après-midi, au plus tôt, dans une
heure, si la chose est possible, nous partons!... Tu m'entends bien, je
ne veux plus que tu le revoies, il ne te reverra plus!...
--Ce n'est pas vrai, vous n'y songez paa sérieusement, mon père,
s'écria Marguerite, affolée, dont les yeux se dilatèrent d'horreur et
d'angoisse.
--Il ne te reverra pas, te dis-je!... Il t'a déjà fait assez de mal!...
Il m'a fait trop de mal!...
--Vous ne ferez pas cela!... Je vous étale mon coeur à nu, n'y
voyez-vous pas le désespoir que vos paroles y répandent? Il faut que je
le revoie!
--De ce pas, je vais prendre les informations nécessaires, et nous
partons cet après-midi, je te le répète!...
--Pas cela, oui, pas cela! je vous en conjure, au nom de votre amour!
Et, de sa poitrine qu'il étreint, un sanglot morne qui éclate,
déchirant, navrant. Gilbert, qui aime cette enfant plus que lui-même,
souffre d'une torture cuisante.
--Ne pleure pas, petite fille, murmure-t-il, avec tendresse, c'est, pour
ton bonheur que je suis cruel... A ne pas le revoir, tu l'oublieras plus
vite... Si vous vous faites l'adieu pénible, tu en auras le coeur plus
douloureux, moins facile à guérir... Ne pleure pas, mon enfant... Viens
avec moi, nous n'en parlerons plus jamais, et quand je t'aurai reprise à
lui, je te pardonnerai tout, nous vivrons heureux toujours, comme avant
lui...
--Je ne puis vous promettre de l'oublier, mon père, je ne suis pas de
celles qui, l'ayant juré, trahissent le serment du souvenir!... Demain,
je devais lui jurer de ne jamais l'oublier... Il m'a dit que, des
hauteurs du Cap Tourmente, on a le tableau le plus merveilleux... Nous
irons là, nous échangerons l'adieu de nos âmes... Ma peine sera plus
douce, et ce sera plus facile, tous les deux, père, d'être heureux comme
toujours avant lui...
--Quel est donc cet art infernal avec lequel il a rivé ton âme à lui?...
J'essaye de ne pas le haïr, et c'est plus fort que moi, je l'abomine!...
Non, décidément, il ne te reverra pas! Je vais annoncer le départ à ta
mère!...
De nouveau, Marguerite est secouée par des sanglots violents, Gilbert,
défaillant sous la plainte douloureuse, ferme son coeur pour qu'elle n'y
pénètre pas.
--Enfin, me voilà prête, s'écria Madame Delorme qui faisait tout-a-coup
irruption dans le petit salon. Apercevant, les traits décomposés de
Gilbert et la forme prostrée de Marguerite en pleurs, elle courut à la
jeune fille.
--Mais qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-elle, bouleversée. Que
s'est-il passé, Gilbert? Il y a quelque chose de grave pour un tel
chagrin!... Elle n'a pas pleuré, depuis le jour que tu te rappelles,
Gilbert... Dis, qu'y a-t-il?...
A ces mots de son épouse, les yeux de Gilbert deviennent hagards. Ivre
de haine, il a oublié la chose épouvantable à laquelle il songe bien
souvent, presque tous les jours, si cruel en fut le drame. Un souvenir
de nuits éperdues au chevet de Marguerite jeune, sème l'effroi dans son
âme, et il est là, immobile, pantelant. Elle se tordait, la petite fille
mourante, sous les griffes d'une méningite atroce à la base du cerveau.
En une seconde, il revit les insomnies d'appréhension folle. Il avait
cru mourir d'angoisse. La maladie réagissant sur les yeux, avait,
diminué l'acuité visuelle, au point qu'on avait, prédit la cécité
absolue. Le médecin, qui avait terrassé la méningite brutale, avait dit
que la vision, quoique sauvée, serait toujours à la merci d'une fatigue
intellectuelle intense ou d'un chagrin vif et prolongé. Il ne fallait
pas que Marguerite se livre à un effort cérébral aigu: ses yeux
s'affaiblissaient alors, avaient besoin de calme afin de regagner leur
énergie visuelle. Oh! la vigilance jalouse avec laquelle Gilbert avait
écarté de son enfant les études trop ardues! Et, depuis les jours
pathétiques, elle n'avait jamais pleuré.
--Oui, Geneviève, tu as raison, c'est la première fois, depuis lors,
qu'elle pleure, finit-il par dire à sa femme anxieuse, assommé, dompté.
--Que s'est-il passé, Gilbert? lui demande encore celle-ci.
--Elle aime ce Canadien-Français!...
--Jules Hébert!...
--Oui!... Je voulais la lui arracher, partir tout de suite, avant qu'il
ne l'ait revue... C'est pour cela qu'elle pleure... Marguerite, il faut
cesser tes larmes, supplie-t-il, elles sont dangereuses!... Le médecin
t'a défendu les larmes pour la vie!!!
--Je t'en conjure, ma fille, obéis à ton père...
--Je lui obéirai demain, j'en suis incapable aujourd'hui, sanglota la
jeune fille.
--Dis, tu es encore ma véritable enfant, implore Gilbert, tu crois en
mes doctrines!...
--Vous le savez bien, mon père...
--Tu ne faibliras pas, demain? Tu me reviendras?...
--C'est mal d'avoir douté de moi, mon père...
--Je t'en demande pardon, je me suis fourvoyé... Tu iras lui dire adieu,
puisque c'est le seul moyeu de tarir le chagrin qui me met le coeur à
sang...
--Oh! merci, mon père, et pardon de vous faire de la peine...