IV

Presque seuls au bout de la jetée de Sainte-Anne-de-Beaupré, deux jeunes

filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de pèlerins. Les

cloches de la Basilique éclatent dans le matin lumineux. Ils écoutent,

avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans

nombre. Il va répandre la joie saine dans les foyers des alentours,

animer les échos de la montagne, éveiller le chasseur dans les camps

de bois rond. Il vibre de mille accords émouvants: l'allégresse des

naissances, la cantate des amours bénis, l'accueil enthousiaste des

pèlerinages, l'hymne délirant des miracles se mêlent en une clameur

immense qui fait palpiter l'espace, électrise les êtres et rejoint les

cantiques enflammés sur le fleuve.

--C'est à rendre folle, ce chant, cette lumière et ces cloches! dit

Jeanne Hébert à ses compagnons.

--Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite

Delorme, et je voudrais unir ma voix à cette mélodie entraînante!...

--J'éprouve la même sensation, reprend la jeune Québécoise. Cela me

torture de rester là, sans pouvoir crier mon transport au ciel!...

--C'est une de ces heures, remarque Jules Hébert, où l'on voudrait

faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler très-haut, loin de

l'insignifiance banale et des médiocrités laides!... Pour un moment, on

a l'illusion d'être un héros ou d'avoir du génie!...

--C'est comme si le meilleur de nous-mêmes jaillissait à la surface

de nos êtres et plongeait dans le néant tout ce qu'il y a, chez nous,

d'inférieur et de méprisable! dit la Française.

--Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'écrie Jeanne,

ardente.

--Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec

un élan de tout son coeur.

Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, dès le choc de

leur premier regard, elles ont senti leurs âmes accourir l'une à

l'autre et se prendre. C'est qu'elles se complètent l'une et l'autre, la

Française un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse

et la petite Canadienne exubérante, dont le rire a la fraîcheur des

sources et gazouille. Jeanne Hébert ne s'était jamais imaginée qu'une

Voltairienne pouvait être aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme,

au contact de cette enfant blonde aux yeux pétillants de clartés

limpides, avait été conquise, attirée par cette âme aux sensibilités

fines, aux ivresses pures. Avant même de se parler, elles avaient deviné

ce qu'il leur fallait se dire, et leur amitié s'était nouée, magique,

instantanée, charmante.

La tendresse dont elles se prodiguaient le témoignage exquis, faisait

les délices de Jules Hébert, et celui-ci n'intervenait que le moins

possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'échange de leur

affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la

présence de Marguerite, d'être ébloui par la merveille de cet esprit

raffiné, de contempler la frémissante image de Greuze, de se laisser

bercer par la voix paisible aux sonorités riches. Et plus elle aimait la

soeur, plus elle entrait dans l'âme vive du frère.

--Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitôt répondu

Jeanne, étonnée par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien

fait pour vous plaire... Oh! j'y suis!... Ce doit être la même chose...

Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer... Je vous ni

admirée, malgré moi, comme si la chose eut été nécessaire!...

--C'est bien cela... On vous aime tout de suite... En vous voyant,

j'ai compris que vous aviez une âme délicieuse, que vous ignoriez le

mensonge, que vous ne pensiez qu'à semer du bonheur autour de vous, que

vous étiez un ange de délicatesse...

--Mon frère me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur

de Jules, devenue très rouge, en badinant.

--C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne

pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne

nous dirions-nous pas transportés dans le Paradis terrestre?... La scène

est vraiment merveilleuse...

Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus

de la colline où séjournent des maisons coquettes et des pommiers

torses, la crête du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout

près, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit

Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins

verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la

couleur autour d'elles hésite entre l'émeraude et l'azur. La rive

Sud élève à l'horizon sa masse aux teintes indécises. L'Ile d'Orléans

captive: la falaise, où dégringolent des saules épars et des cerisiers

sauvages, descend droit à la grève que la marée délaisse, et, sur la

hauteur, les prés verdoyants et les moissons dorées font cortège aux

fermes radieuses et aux écuries vastes. Les clochers de Sainte-Famille

et de Saint-Pierre apportent leur note discrète au concert de la

Basilique et des pèlerins. Des petits nuages légers déploient leur

dentelle en plein firmament. Québec étincelle au loin dans une orgie

de soleil, et les rochers de la côte, mis à nu par le flot qui baisse,

arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent

fait courir, à la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au

vol imposant, décrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours:

le battement des roues domine le chant des fidèles. Les bestioles

fragiles, dont le gîte est quelque part dans les profondeurs du quai,

s'enfuient, effrayées par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur

le pont d'une goélette vieillotte, regarde venir le bateau sans émotion

visible sur son visage criblé de rides.

--Je veux savoir d'où ils viennent! s'écria Jeanne.

--Mais tu le sais bien, petite soeur! répond Jules, que le spectacle

impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures

campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Français qui vient

implorer la grande sainte!... Peu importe d'où il vienne, de Lotbinière

ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles... Il a

le teint fané: souvent, la terre l'a marqué d'une empreinte morne... Il

a les mains balafrées, les ongles écrasés... Son épaule s'est tordue...

C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tâche dure et,

noble du sol... Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre

d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa

meilleure bête à sa plus belle voiture, court entendre pieusement la

messe où il retrempe son courage et nourrit son âme d'idéal... L'épouse

est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmétiques, les bains

scientifiques et la dernière trouvaille des modes... Avant l'âge, elle

courbe... Sa beauté des premiers jours s'envole aux heures du labeur...

C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les

reins, cuisine au poêle rouge ou se plie jusqu'aux sillons... Mais le

dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps

neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les

jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la

jeunesse du coeur... Les enfants feront connue eux, s'ils en sont

dignes... C'est la campagne canadienne-française qui défile... Elle a

l'écorce un peu rude, le langage un peu sans façons, mais voyez les yeux

francs, les torses bombés, les épaules fermes, les gara solides,

les filles puissantes... Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire...

Laissons-nous traîner par le peuple fort!...

Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par

la vague des pèlerins. Le quai frémit sous les pas qui se hâtent. Les

cloches de la Basilique acclament avec frénésie les paysans dont le

coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique à Sainte-Anne rugit

de mille poitrines. A travers la poussée des coudes et la houle des

têtes, les trois amis aperçoivent, en un relief saisissant, le parapluie

suranné d'un vieillard encore souple, les lunettes fumées d'une vieille

qu'on bouscule, la grimace rose d'un bébé qui hurle sa frayeur dans les

bras de sa mère, la voiture où tressaute le profil mélancolique d'une

infirme enfant, la bannière où la Vierge d'or trône dans l'azur, le

chapelet démesuré que laisse pendre à terre un mendiant vêtu de loques

rapiécées, la haute silhouette du curé dont les cheveux blancs flottent

comme un étendard à l'avant-garde.

Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mêmes, la confidence

que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu

du tumulte, et l'émotion qu'ils en éprouvent est violente, étrange et

troublante.

--T'en souviens-tu, au pèlerinage de l'an dernier, ça commençait entre

nous, disait l'inconnu.

--Nous n'osions pas encore nous le dire répondait l'inconnue.

--J'ai prié la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre.

--Et moi, je la priais pour que tu continues à m'aimer.

--Tu le savais donc, ma Pierrette?...

--C'était si facile à voir, mon Jean!

--Dis donc, nous allons offrir nos fiançailles à la Sainte, reprit Jean,

après un silence.

--Oui, elles les bénira! dit Pierrette.

--Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir...

--Et nous serons toujours heureux...

Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils

songent combien doit être suave à l'âme cet amour simple, ingénu, sans

complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, éternel.

Il fait revenir les heures où ils ont rêvé pareille douceur, pareille

extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin

de l'assouvir n'a jamais été aussi intense en eux. Ils savent que leurs

regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un

de l'autre. Marguerite commence à pénétrer tout ce qu'il y a de sève

religieuse débordante en l'âme canadienne-française. Elle sent la foi

de ces paysans l'imprégner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui

défend de retourner à l'ivresse qu'elle a déjà souvent puisée dans les

yeux du Canadien-Français. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face

de ses compatriotes en prières, a honte de céder à la défaillance de

son être. Et voilà pourquoi ils gardent un silence poignant, alors

que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnière dans la voiture

cahotante.

La vague des pèlerins, déferlant, toujours, approche du sanctuaire et se

précipite. La fanfare des cloches devient étourdissante. Les saules

de la grève et les ormes, dans le verger des Pères, balancent dans

la brise. Là-haut, la statue de la Sainte, adorant Jésus tout jeune,

aveugle d'éclairs. Dans le jardin tout près de la façade, les fleurs

sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles

frêles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du

centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui

se pressent pour s'engouffrer dans la passe étroite de la barrière. Le

sable menu crépite sous les centaines de pas qui le fouillent. Déjà,

la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du curé qui sont comme

l'écume à la cime du flot bigarré qui les suit.

--Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les

larmes sur les joues roses de Jeanne.

--Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante...

N'est-elle pas douloureuse à voir, sa cage de souffrances?...

--Je l'ai vue tout-à-l'heure, et cela m'a navrée, répond l'autre, avec

attendrissement.

--Nous allons vous accompagner à l'hôtel, dit Jules, qui n'a pas entendu

leur colloque de pitié.

--Pardon, Monsieur Hébert, suivons la foule, je veux voir la campagne

canadienne-française à genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement.

Et la Française, qui regarde Jules, est bouleversée par la façon dont

les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance...

La nef et les bas-côtés regorgent. Deux pèlerinages ont ajouté leurs

phalanges aux mille pèlerins dont la vague a roulé les deux jeunes

filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous

des paysans. Depuis la grande porte béante jusqu'à la Sainte Table où

l'on a sculpté l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les

encoignures et l'entrée des chapelles latérales, agenouillés dans les

bancs à la file brune et dans les allées sur les laques dures où leurs

os font mal, ils ont entassé leurs rangs épais. La gravité religieuse

plane au-dessus des chevelures peignées, au hasard, des crânes

dépouillés, du bonnet noir ailé des vieilles, des chapeaux maladroits,

des chignons primitifs et des vêtements sans art. Mais, sous les habits

sans finesse et les échines sans grâce, l'âme humaine intense palpite.

Elle idéalise la masse touffue des humbles prosternés. Elle brille dans

les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue

de la Guérisseuse canadienne garde rivés sur elle. Une auréole de

flèches d'or s'échappe de la tête qu'un diadème royal hausse de rubis et

de rayons. Une mansuétude infinie coule du regard dont elle contemple

le Jésus dans ses bras d'aïeule. Le marbre veiné de son manteau antique

s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un

faisceau de béquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle

a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figuré,

dans un bloc énorme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupré répand le

fécond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours

fidèle aux apôtres vivant dans le Carrare immaculé de la chaire. Un

Rédemptoriste, dont la voix tonnait dans les voûtes profondes, a parlé

du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt

fois séculaire prépare son mystère au grand autel. Les chasubles de

pourpre et les surplis de neige évoluent selon la volonté des rites. Les

volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et

on dirait que les anges, à genoux sur le baldaquin élevé qui s'efface,

battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un

éblouissement de feux électriques: ils courent au-dessus des stalles

mordorées, jaillissent tout autour de l'autel où les ornements sacrés

ont des éclairs de perles et les cheveux du curé la blancheur des lys

au soleil. Les paysans ignorent que la féerie des lumières et le

ronflements de l'orgue ne sont qu'une même substance à des degrés

vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes

versent la clarté dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne

leurs coeurs d'allégresse. L'âme des tuyaux sonores gronde, longe

la corniche ciselée de choses fines, frappe aux profondeurs pâles de

l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir

quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor

entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lèvres

qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence

les échos les plus lointains de la Basilique. Elle ébranle tout sur sa

route, et les pèlerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et

leurs hommages pour les offrir tous à l'Eternel en une supplication une

et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prière bruit de toutes

parts, glisse dans les cannelures des colonnes altières, effleure

l'entablement aux riches découpures et, pour s'élever jusqu'à l'au-delà,

perce la voûte où l'azur est semé d'étoiles d'or et de trèfles

sanglants.

Marguerite, debout près de Jules Hébert qui la domine, est fascinée par

la campagne canadienne-française en prières. La fille de Gilbert l'athée

ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle

n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne

est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif.

Les gerbes de feu, les chants passionnés de là-haut, la Statue des

merveilles les accents pathétiques du prédicateur et l'harmonie prenante

de l'orgue ont éveillé comme une rumeur qu'elle écoute au fond le plus

intime d'elle-même. Kt souvent, elle se laisse attendrir par

Jeanne courbée sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent

nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose,

il rayonne une transfiguration touchante.

--Que pensez-vous de la campagne canadienne-française à genoux devant

son Dieu? demande Jules à la Parisienne, de façon à ne pas troubler la

piété voisine.

--Elle est, belle, et je retrouve, à la contempler, la douce impression

que les choses de votre paya m'ont inspirée dès le premier jour,

dit-elle. Le sentiment est étrange: il est fait de charme et de

vénération...

--Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes,

murmure-t-il, reconnaissant.

--Depuis que je vous ai rencontré, je ne raille plus vos croyances... Le

mépris ne m'est plus possible...

--Et moi, je n'ai plus de haine contre nos persécuteurs! répond le jeune

homme, avec une émotion profonde.

--Vous les haïssiez donc? interrompit Marguerite, avec horreur.

--Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec toute la

mesure que lui commande le lieu saint.

--J'aurais dû le savoir!... Mon père n'a jamais assez de fureur contre

les catholiques!...

--Si votre père était avec nous, il outragerait la campagne

canadienne-française et la Patronne qu'elle implore, il insulterait

Beaupré!... Beaupré! vous ne pouvez vous figurer la traînée magnétique

de ce nom à travers le Canada catholique! On accourt à Beaupré de toutes

parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montréal, du Témiscamingue et

du Saguenay, des ranchs de l'Ouest et des rives de l'Acadie, du Labrador

et des vallons de la Colombie-Anglaise... L'Amérique entière l'aime et

vient à lui... Il n'est pas un foyer paysan canadien-français dont le

feu, chantant dans l'âtre un soir, n'a pas entendu le récit émouvant de

quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu'il embrasait, le mirage

lointain de Beaupré!... Il n'est pas un, vrai Canadien-Français dont

l'âme, à ce nom seul, ne s'élargisse en une pensée d'amour!... Combien

de fois les foules, comme celles d'aujourd'hui, ont lié leurs prières

à la Sainte en une gerbe immense! Songez à tous les désespoirs qu'elle

adoucit, aux souffrances qu'elle apaise, aux suicides qu'elle écarte,

aux héroïsmes qu'elle fait jaillir!... Et votre père, devant cette foule

à genoux, dirait que c'est la tourbe des crétins ignares et vils!...

--Et vous disiez que vous n'aviez plus de haine! reproche la fille de

Gilbert.

--Et je le répète... Mon indignation n'avait pas d'amertume, elle est

triste au-delà de ce que je peux dire...

--Rappelez-vous que mon père ne sait pas qu'il outrage, reprend la jeune

fille, à qui le chagrin de son ami fait éprouver le besoin d'une excuse.

Il ne peut outrager les prières et la Sainte auxquelles il n'a jamais

cru!...

--Et vous aussi, vous ne croyez pas à la foule qui prie, vous niez

Sainte-Anne de Beaupré! dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Autant que vous l'affirmez! répond-elle. Il ne faut pas m'en faire un

crime... Tout me défend d'y croire...

--Ainsi, dans votre sentiment de tout-à-l'heure, il y avait plus de

pitié que d'admiration!...

--Pardon, je sens que j'aime la campagne canadienne-française! dit-elle.

--Tout en niant le Dieu qu'elle adore!... Il n'y a donc rien, dans les

sources de votre âme, qui vous parle de Lui!...

--Rien, Monsieur Hébert!...

--Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix

de l'autel?

--Il me rappelle tout ce que m'en a dit Renan!

--Et des paroles enflammées du prédicateur?

--Elles me font songer à tout ce que Voltaire m'a enseigné des

prêtres!...

--Et de l'amour des chants sacrés?...

--Ils exaltent la puissance de la matière qui les apporte à mon

coeur!...

--Et de la messe qu'on murmure?

--Elle évoque à mon souvenir les temples de jadis et la superstition

grecque!...

--Et des miracles sans nombre?... A droite, à gauche, ils ont amoncelé

leurs preuves...

Voyez le fouillis des béquilles innombrables!... Chacune d'elles

représente un sanglot humain qui fut séché!... Voyez, sur la muraille,

les dépouilles de la souffrance mise en déroute: les violons ternes des

aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouillés

parlent des blessures qu'elle a cicatrisées, les bandages lugubres

éternisent les plaies qu'elle a domptées!... La vision de tout le

bonheur que rappellent ces défroques du malheur, vous laisse-t-elle

insensible à l'au-delà?...

--Tout eela me dit que l'auto-suggestion est une force admirable, dont

l'inconnu m'épouvante et m'attire...

--Oh! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle!

ajoute le jeune homme, écrasé par l'incrédulité paisible de la

Voltairienne. Il ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos

ancêtres!...

--Il n'en restait plus dans les veines de mon père!...

Alors même qu'elle a été si nette et presque brutale en ses réponses

brèves, Marguerite n'a pas eu le calme et l'assurance intimes de ses

paroles. Une angoisse indicible la mord au coeur, et des pulsations

rapides violentent ses artères. Dès l'heure où son intelligence a pris

contact à la croyance virile et saine de Jules Hébert, la jeune fille

a senti poindre en elle un doute de son incroyance. Ce ne fut qu'un

malaise, à l'origine, et quelque chose d'un peu vague; mais l'atmosphère

de religion chaude au sein duquel elle a respiré le souffle de la foi

canadienne-française, l'a pénétrée peu à peu de son ardeur, et la paix

de sa conscience a sombré devant les assauts multiples. Elle sait bien

que, des deux antagonismes en présence, un seul a faibli, et que

ce n'est pas celui de Jules Hébert. Ce jour-ci, plus que tout autre

antérieur, avive la crise de son âme. Devant le surnaturel que tout dans

la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer à l'extase poétique le

silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur

humaine, dresser contre lui toutes les résistances de la libre-pensée

victorieuse. Mais la même sensation pénible revient toujours à la

rescousse, attaque des régions encore inexplorées de son être. Est-ce,

comme l'a dit le Canadien, la voix des aïeux qui crurent, cette rumeur

aux profondeurs secrètes d'elle-même? L'au-delà qu'il lui avait toujours

suffi d'une raillerie pour détourner comme un rêve puéril, apparaît avec

des probabilités nouvelles. Elle essaye d'arracher l'obsession gênante,

mais elle est impuissante à la terrasser. Tout-à-coup, elle tressaillit.

L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle

voit les chasubles de pourpre et les surplis de neige un instant se

mouvoir, puis s'arrêter. L'orgue commence une mélodie sourde. Une

attente mystérieuse est dans l'air. A la hauteur du coeur de Marguerite,

la tête brune de Jules est en prières. Les boucles blondes ont bougé sur

le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle

insulter la foi paysanne et celle des Hébert? Une impulsion généreuse

l'entraîne, et elle s'agenouille auprès de Jeanne. Les cheveux blancs

du curé fléchissent, la clochette rend un son grêle et, pendant que les

mille têtes des campagnards se courbent comme les blés de leurs prairies

sous le vent d'Ouest, la jeune fille n'ignore plus que le doute est dans

son âme pour toujours.

_____

Une sourde angoisse les serre à la gorge, enveloppe leur âme d'ils ne

savent quelle terreur indicible. Ils sont presque pétrifiés, tous trois,

Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency géante, et

leurs mains convulsives se cramponnent au garde-fou qui les sépare de

l'abîme. La clameur des eaux, s'écrasant dans le vide et rugissant sur

les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et, la vaste plainte

aux gémissements sans nombre épouvante. L'écume, à gros bouillons

immaculés, se précipite sur les rochers qu'elle gruge, galope sur

les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se déchire

aux pointes aiguës, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre

hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes,

et celles-ci, tout près d'atteindre la pierre tailladée que leurs

devancières à travers les siècles ont noircie, portent, un moment la

livrée de l'arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achèvent de mourir

sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un éboulis

dévalant vers la rivière, un peu plus loin, fait songer aux secousses

formidables d'antan. A n'en pas douter, c'est un des repaires où la

nature donne libre cours à sa rage féroce. D'abord vaincu, l'homme dont

le regard qui s'élève aperçoit là-haut la nonchalance des arbres et

le calme de l'azur, a déjà moins peur du tapage infernal et du torrent

monstre.

--Tout-à-l'heure, à Sainte-Anne-de-Beaupré, c'était l'homme et la

puissance des foules qui grondent; nous avons, maintenant, la nature;

et la grandeur écrasante des forces qu'elle déchaîne et qui mugissent,

disait la Française, au cours de leur entretien ému.

--Plus que jamais, vous croyez à l'âme des choses, à Dieu-matière...

Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement.

--Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous

avouer vaincu...

--Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur

plaisanterie légère. Peut-être mon Dieu est-il pour quelque chose dans

toute cette grandeur!...

--Oui, Dieu a créé les torrents qui épouvantent l'homme, et leur

puissance n'est rien devant la sienne qui a l'éternité pour abîme,

interrompit Jeanne, comme se parlant à elle-même, et dont la voix fait

moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu

duquel elle a vibré, tremblante et convaincue. La Parisienne secoue

en vain la sensation tyrannique de la Présence étrange qui n'est plus

nouvelle, envahit son âme et se précise, surhumaine, toujours moins

nébuleuse, plus réelle. C'est là, bien au fond d'elle-même, et c'est

indéracinable.

--C'est une tombe magnifique pour le désespoir, fait remarquer Jules,

après un long silence entre eux tous. On ne peut rêver plus beau

suicide!...

--Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler

sur la vague qui leur promettait l'oubli? ajoute Marguerite. Les fleurs,

là-haut, les empêchèrent de mourir...

--D'autres, sans doute, électrisés par la clameur grandiose, caressèrent

ici de grandes espérances, mûrirent de grands desseins, conçurent de

grands héroïsmes, dit Jules.

--Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout près l'un de

l'autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui

tombent, murmure Jeanne.

--C'est, en effet, le jour des petites ouvrières et de leurs tendres

amis, reprend son frère. Ils viennent ici, le dimanche, faire une

provision de bon air pour toute la semaine accablante à l'usine...

--Au fait, vous apercevez là, tout près du fleuve, une fabrique immense,

dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement

la Chute qu'elles aiment, et cela étanche leurs fronts que la sueur

inonde...

--Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs,

assommés de rayons brûlants, regardent au loin le flot géant, et cela

les repose et les rafraîchit...

--Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la

voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien

de semblable!...

--Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame

Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grâce

voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vôtres, n'est-ce pas,

Gilbert?...

--Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beautés de mon pays,

Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux

compliments que vous m'en faites? dit Jules.

--C'est donc là la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit

Madame Delorme, gentiment.

--Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit

Gilbert, galamment.

--C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je

crains que mes épaules soient trop faibles pour un tel fardeau, répondit

la petite Québécoise, et la conversation se noue, aimable et facile.

Marguerite éprouve, à revoir brusquement son père, une joie suprême.

Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son âme et détruit, pour le

moment, les influences mystérieuses dont elle commençait à redouter la

hantise en elle-même. Elle pousse un long soupir de délivrance, comme si

le poids qui lui alourdissait la conscience, était enlevé pour toujours.

N'est-ce pas avoir été infidèle, à ce père que d'avoir laissé, le doute

s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole,

sa plus grande félicité, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle

toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui déroula sa

religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant

le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait

une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs

l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frémissant du père

adoré, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a

passionnément nourrie, saturée. Elle incarne son rêve de la jeune fille

nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans

qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupré,

tout-à-l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence

est demeurée intacte. Cela est passé, ne reviendra plus, grâce au

père dont la présence réchauffe et fortifie sa croyance en l'évolution

féconde, éternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrésistible pour

déifier la Matière? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est

leur apothéose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime

qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent

leur source dans la Matière sans commencement ni fin. Dans les eaux qui

s'écroulent et leurs gémissements sans nombre, elle ne voit plus que

le symbole du gouffre infranchissable entre l'âme de Jules Hébert et la

sienne...

V

C'est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle

à chacune de ses fenêtres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes

d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées

d'une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond

verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des

jouisseurs cause, déguste ou flâne autour des tables mignonnes: le thé

fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les

habits noirs taillés des hommes du service attendent qu'on les appelle

ou s'empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une

sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a

je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vidé les écrins: les perles

ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures

nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent,

à leur boutonnière, une fleur dont le sourire se mêle à celui de leur

visage en gaîté. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et,

le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure

capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la

jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, éblouir par la

beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de

l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin

sa masse en cadence.

La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s'éloignent et de

ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et

de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu'après la

chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de

poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à

tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides

encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi

quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus,

déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de

tous rassure: on s'amuse à la revue cinématographique des êtres

en liesse. Enfin délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique

malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs

narines gonflées aspirent avec frénésie l'air du soir, pendant que leurs

pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des

escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit

gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme

intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards,

des frôlements imperceptibles dont tout l'être a conscience. Quand

ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse

bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. Il faut voir les

minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches

qu'on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du coeur.

C'est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les

sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles

terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse,

bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade!

C'est la féerie presqu'affolante des minois étincelants, des frimousses

piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises

vives à foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits

classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs

infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent,

des profils usés par l'âge et des quelques visages graves noyés dans

l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et

des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des

humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrête, des tissus

clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis

merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des

grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens

ménages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds énormes et des

talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des

bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques

dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue

balustrade.

Adossés mollement à l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules

et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et

fuir au loin, laissent pénétrer en eux la paix du Saint-Laurent calme.

On dirait qu'il songe.

Et l'onde muette, jusqu'à l'île d'Orléans rêveuse, baigne dans les

rayons que la lune épanche des hauteurs de l'azur. C'est comme si

la trace lumineuse, allant d'une rive à l'autre, écoulait son fluide

argenté sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu

mystérieux dans les bateaux-passeurs dont la course à la dérive est

silencieuse. La clarté du ciel envahit les faubourgs de Lévis: les

clochers pensifs coupent l'horizon serti d'étoiles, les maisons se

recueillent, le collège médite, l'Hospice de la Délivrance et le

monastère du Précieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de

l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux

pieds du roc légendaire, la Basse-Ville est presque léthargique;

un galop de cheval résonne parfois dans la rue Champlain déserte et

quelques ombres un instant glissent pour disparaître aux encoignures.

Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en

leurs âmes ils ne savent quelle ivresse sentimentale.

--Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir?

demande la Française.

--Ils ne font qu'effleurer l'onde, répond Jules.

--Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient

toujours à la mémoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors

que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage... Quelle

impression divine a dû le ravir!...

--Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le

jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent,

le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour... Vous me pardonnerez une

vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent,

l'âme du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu'elle

rêve et, se souvienne... Elle se souvient des héros qui la connurent

et voguèrent en prononçant, son nom, des boulets qui la déchirèrent, du

sang qui a rougi le flot d'alors... Ou bien, elle écoute la clameur des

villes soeurs grandissant à travers les siècles... Il se peut qu'elle

se rappelle Wolfe et la nuit fatale où ses vaisseaux se rendirent, à

l'appel de Verger le traître... Ou bien, elle médite sur l'avenir de

Québec et le voit, se déployer en splendeur...

--Vous devenez matérialiste! plaisante Marguerite.

--Dans la mesure où je prête à la matière la sensibilité de mes nerfs et

la flamme de mon imagination! lui répond-il.

--Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller,

ce soir, Monsieur Hébert?... Comme vous le disiez en face de

Saint-Laurent-de-l'Ile, à bord du paquebot, cela achève.

--C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!...

--C'est résolu, nous partons demain pour le Saguenay... Notre visite

à Québec achève donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou

trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter Montréal et parcourir

l'Ouest Canadien!...

--J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les élections

pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai

mon père... Il a déjà commencé la campagne électorale dans un de nos

comtés ruraux... Nous nous battrons ensemble!...

--Je parie qu'il sera élu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous

êtes éloquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire:

il sera écrasé... Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi,

que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous résister!...

--Je prends note de vos paroles, afin d'en être le moins indigne

possible... Mais c'est dans la mienne, et non dans l'élection de mon

père, que nous allons unir nos fers pour triompher..

--Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle.

--Nous avions tant de choses à nous dire! répond-il, en souriant.

--C'est vrai, il nous reste même beaucoup de choses à nous dire, ajoute

Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-être,

il y en a que nous ne pourrons pas nous dire.

--Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il.

-Et la même émotion surabondante étreint leurs coeurs...

--Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le

malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre père, qu'on a

demandé?...

--On lui offrit la candidature... Il me la cède...

--Il est généreux, votre père!... Que j'aurais aimé le connaître!... Je

me le figure noble et grand...

--Hélas! vous auriez été ennemis, répond Jules, que le conflit perpétuel

entre la jeune fille et lui déprime. Il est de la vieille école

canadienne-française... Il est catholique jusque dans la moelle... Vous

n'auriez pas trouvé grâce à ses yeux: il aurait eu peur... A coup sûr,

il m'aurait interdit la fille d'un athée!...

--Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement émue. Pour

moi, vous avez trompé celui que vous adorez tant!... Pour moi, vous

avez fait ce qui vous a paru mesquin, lâche peut-être... Une pensée me

trouble, j'hésite à parler... Mais il le faut, cela m'entraîne... Pour

moi, vous avez tout caché peut-être à votre mère?...

--Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux.

--Et, Jeanne fut votre complice?...

--Jeanne vous aime...

--Mais elle sait que mon père est Gilbert Delorme, un sectaire, un

persécuteur de son Christ! Votre mère, elle aussi, aurait compris que je

n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Français, que je respecte

sa foi, qu'elle a creusé dans mon âme une empreinte saisissante!...

Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excusé mes origines

révolutionnaires... N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons

connues?...

--Vous oubliez qu'elle n'aurait pas été complice, elle... Jeanne le fut:

elle m'idolâtre, elle connaissait mon caractère qui ne bronche pas... Je

lui ai promis d'être fidèle à mon père... Elle ne doutait pas que je

ne le fusse... Voilà pourquoi elle ne m'a pas trahi... Maintenant, elle

vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mère aurait parlé... C'était

son devoir: épouse canadienne-française à la façon traditionnelle, elle

n'aurait pas été complice, même pour le fils, contre le père...

--Pour moi, tout, cela!...

--Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue,

j'ai cru déchoir... Je n'ai réalisé ma défaillance que le jour où je

me suis replongé dans l'atmosphère familial... J'aurais dû fuir les

causeries intimes avec vous, dès la minute où j'appris que votre père

était l'adversaire impitoyable de mes croyances... L'aurais-je pu,

d'ailleurs?... Je ne songeai même pas à fuir... Vous êtes devenue si

rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c'était

fatal, et mon père eut un soupçon... Alors seulement, je compris... Mon

père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre

qu'il espérait ne pas être un des leurs, et cependant, je le trompai,

j'éloignai la question brûlante... Sa confiance en moi est si profonde

qu'il ne m'en a plus reparlé...

--Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce

pas? demande-t-elle, devenue très pale.

--Je le savais... Il fallait me décider tout de suite... Vous aviez été

si bonne pour moi, je ne pus me résoudre au sacrifice qu'il exigerait.

Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?...

--Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine à condamner les

faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille,

avec un regard de tendresse.

--Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé souvent moi-même... Ce

fut une faiblesse... Pardonnez-moi d'être brutal: je me sentais fort, je

savais que les craintes de mon père seraient vaines, que vous ne pouviez

ébranler la moindre parcelle de ma foi!... Chacune des heures où vous

fîtes de la traversée le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint

en une vision magique.

J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne

voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre

charme et de votre âme exquise...

--Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice...

--Je ne comprends pas, fit-il, étonné.

--Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'étais le défi que vous lançait

mon père à la face... Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me

lancer impunément!... Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je

vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous... Vous

serez élu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce héros moderne

qu'est le favori du peuple... Les jolies Québécoise ne le seront

plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la

personnalité du jour... A moi de vous braver, maintenant! Je vous défie

bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires

feront mordre la poussière... Je serai le passé d'un jour qu'on daigne

se rappeler, quand, parfois la pensée est, lasse de tout le reste...

--Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche

le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand vous raillez de la

sorte. Vous ne pouvez pas l'être!... Quelque chose doit vous rendre

certaine que je ne vous ai pas menti, que, dès le premier jour, vous

m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai

pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu'une

fantaisie passagère ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que

réclamait mon père... Vous parliez d'oubli: vous êtea trop femme pour ne

pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacrées...

Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle... Mais ce sera

malgré vous; les voyages, en peuplant la mémoire d'impressions toujours

nouvelles, atténuent, les souvenirs... Peut-être est-ce la Parisienne

qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu'un

incident agréable au cours de pérégrinations sans nombre...

--Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... S'il

fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et

une étourdie, ne vous en déplaise... Mais vous m'avez déjà louée du

contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hébert... Le Canada-Français,

dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la

grandeur et la poésie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a

charmé... Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en

mon coeur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me

souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'à

travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur

d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'héritier des

traditions qu'apporta l'aïeul Hébert, le premier colon canadien?...

--Souvent et longtemps? demande-t-il, profondément ému.

--Souvent et toujours... Du meilleur de moi-même, je vous promets

d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destinées de votre race et

l'évolution de l'âme canadienne... Je ne pourrai en suivre les phases,

sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de

l'autre... C'est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre,

n'est-ce pas, mon beau chevalier?

--Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je

serai le candidat de l'âme canadienne... Pour elle, en champ clos,

je croiserai mon épée... Du meilleur de moi-même aussi, je vous

suis reconnaissant de la grande amitié dont vous m'assurez la longue

existence... Elle sera un trésor dans ma vie d'homme, une des forces

magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dépression mauvaise...

Pendant la lutte prochaine, j'évoquerai souvent votre image: je sens

qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est déjà la

victoire!...

--Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une

carrière éblouissante et féconde... Vous vous distinguerez plus tard,

les journaux apporteront jusqu'à moi l'écho de votre éloquence et le

magnétisme de vos oeuvres... Alors, je serai bien orgueilleuse de vous

avoir connu!...

--Votre espoir exagère, mais si jamais votre prédiction se réalise à un

degré plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assurée que

le jour où ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce

soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a créé dans mon âme...

--Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.

--Vous êtes méchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les

bonnes semaines qui achèvent... Je serai heureux, si je suis digne de

votre souvenir...

--Une telle admiration me touche infiniment... Je n'ai pas d'expressions

pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop

large... Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours

près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois

fatalement n'être que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait

égaler la tendresse de l'épouse éperdument chérie... C'est de celle-ci

que, par l'action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre

digne!... C'est à elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance

et de votre gloire!...

--Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait... J'ai toujours

respecté ce rêve... La seule manière d'en avoir le culte, c'est de

respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent

que c'est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d'espérer

l'irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont

le vôtre est rempli comme un vase qui déborde?...

--Attendez, Monsieur Hébert... J'adore votre formule: un jour, il vous

rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira

le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous

trouverez la source, et vous méritez d'y boire...

--Oh! regardez la gentille petite barque! a'écrie-t-il. Peut-être ceux

qu'elle dirige boivent-ils à la source d'amour...

La chaloupe effilée coule sur l'onde blanche et rêveuse. Elle se laisse

aller au caprice de la marée, pendant que lea rames sommeillent. Une

silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme, à l'arrière,

semblent goûter l'heure divine en silence. Est-ce des époux qui vivent

sur le fleuve la douceur d'être ensemble? Est-ce des amoureux dont

les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mêmes le

recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course

égale et douce, effleure la traînée lumineuse où elle fait songer aux

vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux

reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent

où elle va dans sa promenade insouciante et légère. Un désir aigu de

s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs.

--C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, après le long

silence.

--Oui, c'est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour...

--Vous voulez dire que les êtres et les choses échangent des propos

d'amour!...

--Les clochers redisent le grand amour du Christ!...

--Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!...

--Le collège s'auréole du beau dévouement des prêtres!...

--Les Soeurs, dans l'Hospice, répandent la charité sublime autour

d'elles!...

--Les bateaux-passeurs caressent l'onde!...

--La petite barque file toujours!...

Les chants d'actions de grâces flottent encore autour de la flèche de

Notre-Dame-des-Victoires!...

--La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir

dans la poitrine!...

--La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre

à ta voix"!...

--Et le peuple, eu rangs cordés, se presse autour de la chanson

d'amour!...

--Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'étourdissent

de liberté!...

--L'amour de leur pays jusqu'à la mort frémit dans la colonne

fraternelle à Wolfe et Montcalm!...

--Regardez aller ces deux enfants du peuple... Ils ont lu, dans leurs

yeux, l'ivresse au fond de leurs êtres!...

--Et ce vieux couple... Ils se ressemblent, à force de s'être aimés!...

--Là-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!...

--La barque file toujours et s'éloigne, dit la jeune fille, revenant au

Saint-Laurent calme.

--Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.

Elle est si près de son coeur. Elle pend avec grâce. Il a fallu des

générations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine

l'ossature fine sous le modelé pur. La paume a des courbes charmantes.

Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses à ravir. Elle

n'a appris que les besognes délicates, effleuré les pages des livres,

écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé

d'harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses

nobles. Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et

pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le

baiser de son âme sur la main qui pend tout près de son coeur, la jeune

fille suit la course de l'amour sur l'onde rêveuse.

--La barque s'éloigne toujours... Où va-t-elle? demande soudain

Marguerite.

--Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.

--Voici qu'elle tourne! s'écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.

--Les rames s'agitent... Elle remonte... C'est déjà fini, leur joie

souveraine de tout-à-l'heure... C'est bien là notre bonheur humain: un

moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer

douloureusement contre elle...

--Il y a de la joie, même à souffrir...

--Et la joie surhumaine qu'on espère toujours, qui donc nous en

rassasiera, Mademoiselle?... Je vous plains de ne pas même soupçonner la

vie par delà les planètes et les étoiles... Oh! que je vous souhaite le

grand amour dont la rosée vous rafraîchira les tempes jusqu'à la fin de

vos jours!...

--Dieu, s'il existe, devrait me conduire à la source...

--Vous blasphémez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!...

--Pardon, je ne blasphème pas Celui qui, pour moi n'est rien... Je vous

fais de la peine, je le sens... Mais il faut que je me défende... Et

c'est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux pas

vous faire de la peine!...

--Oui, c'est vrai, trop vrai... Vous me forcez à l'admettre: j'avais

toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athées sincères... Mais, logique

avec vous-même, vous devriez me dédaigner, avoir pour un crétin des

répugnances nécessaires!...

--Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Français que vous êtes!...

Et c'est le Canadien-Français que j'admire, patriote enflammé, noblement

sincère, fièrement chrétien!... Que voulez-vous, c'est notre logique, à

nous, les femmes...

--Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai

l'athéisme...

--Voulez-vous dire que, si je n'étais pas libre-penseuse, je ne serais

pas votre amie?...

--Vous avez plus de logique que vous ne le prétendez... Pour moi ou

contre moi, vous deviez l'être: peut-on ne pas vous admirer?... Il n'y

a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgré tout, dont la

souffrance à lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les âmes l'une à

l'autre...

--Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?...

--A la veille de votre départ, Mademoiselle, j'en souffre plus que

jamais...

--Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore... C'est moi

qui ai cédé constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, incliné

la tête sous l'inflexibilité de votre foi... Rien de vous-même n'a lâché

prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute...

--Est-ce bien vrai? s'écrie Jules, qu'une espérance affole. Vous

avez été ébranlée, vous n'êtes plus aussi certaine, vous commencez

à entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matière Unique,

souverainement intelligente, éternellement créatrice... Dieu vous a

agité la conscience!... Quel bonheur!...

--Égoïsme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!...

Vous méritez la déception qui vous arrive... Il est des croyants que le

doute blesse à l'âme un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit

avec une emprise plus tyrannique, plus indéracinable que jamais. Un

instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-française, mais

elle n'a oscillé qu'un peu, l'équilibre est stable à jamais!...

--Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez... Dieu ne

se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir... Dites, au moins,

que vous serez neutre entre votre père et Lui...

--Impossible, je crois aux doctrines de mon père!...

--Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui...

--Autant que le peut la fille d'un père!...

--Et si votre père déclare la guerre au Canada-Français?

--Il le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hébert!...

--Vous n'avez pas répondu, Mademoiselle... Vous aimez le

Canada-Français, dites-vous... Voulez-vous qu'il périsse en perdant sa

foi? Aiderez-vous votre père à l'écraser?...

--Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.

--Aurez-vous le secret espoir que l'athéisme ici triomphe?

--Je veux que Jules Hébert demeure Canadien-Français! cria-t-elle, avec

passion.

--Merci, Mademoiselle...

L'aveu d'amour frémit au bord de leurs coeurs gonflés. Ils n'en peuvent

plus de lutte et de ruse contre eux-mêmes. Leurs âmes sont tendues, sur

le point de se rompre. L'image de Greuze rêve si près du jeune homme,

qu'il y pourrait poser ses lèvres. Il évoque la promesse qu'il a faite

au Christ de sa race et des siens, à Jeanne prophétique. Toutes

les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son

imagination au désarroi, mais la vague d'amour avance au fond de

lui-même, menace de tout renverser devant elle.

Une détonation formidable crève dans l'air. Le canon de la Citadelle

annonce à la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il

est sauvé.

--Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser... Il faut que je

parte ce soir...

--Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin

qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche à travers la

foule moins touffue. Rassasiés d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs

ont abandonné la Terrasse, et les rangs s'émiettent. Il y a moins de

jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu'à

la porte latérale; du Château-Frontenac.

--Au revoir, Monsieur le député, dit Marguerite, gentille.

--Au revoir, princesse, répond-il, avec un regard profond.

--A bientôt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et

Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase

qui déborde...

Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste là,

frémissant, effaré, espérant que les yeux merveilleux auront encore une

caresse à le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque

chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le

vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu'il

éprouve à la voir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer

longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais

la robe de mousseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable

descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une

douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent

infiniment bon, capable d'il ne sait quel dévouement surhumain. Il en

a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de

lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l'énergie

virile. Il élève au ciel un regard d'âme aux abois. Alors, ses yeux sont

hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu'il est dominateur

et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant

triomphal, auréolé de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu

de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre

inspiratrice. Sur son piédestal d'immortalité, il est évocateur

de souffrances et de renoncements. Il parle à Jules, qui l'écoute

pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis

fuyards, de sacrifices amoncelés, de l'aïeul Hébert. Et le jeune homme

sent les ambitions généreuses remonter en lui comme une marée calmante.

Il a honte d'avoir succombé à un désir de lâche. Il jure d'être fidèle

au Canada-Français pour lequel Champlain, défiant les orages et les

siècles, montera désormais la garde.

Au large de l'écueil: roman canadien · 第 5 / 11 题