L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle
rectangulaire et basse. C'est ici le comité-chef de Jules Hébert, le
candidat Patriote. Les volutes pâles que lea fumeurs exhalent des pipes
noires ou "cernées", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel
s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine le
nuage de fumée toujours plus dense et violent à la gorge. Douze à quinze
électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers
bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles
chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint
l'épinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y
tordent. Au fond de la cheminée de briques ternies par les feux d'hiver,
une bûche d'érable est restée depuis le printemps dernier. Près d'elle,
un tisonnier chôme. Épars sur la cloison rustique, des clous rouillés
attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a délogés
pendant la tourmente électorale. On n'y a laissé que la Croix des
sobres, et les bras d'ébène s'estompent dans la fumée bleue du tabac
canadien.
Immobile à la table de sapin verni sur laquelle on a éparpillé les
listes fatidiques, Jules Hébert a les yeux rivés sur l'écriture gothique
d'une lettre. Il leur paraît si absorbé dans sa rêverie, que les
électeurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le
tirer de son silence devant le petit papier mystérieux. Elles devinent,
ces âmes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs
voix malgré eux s'enthousiasment déjà de la victoire prochaine. Il
vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune électrise
la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues
couperosées de celui-ci, le visage grillé d'une "jeunesse", la _couette_
solitaire folâtrant, sur le crâne poli du voisin, la crinière touffue
de celui-là; un même amour bat dans les artères sous les dos pliés, les
mains criblées de gerçures, les muscles d'acier, les vêtements marqués
de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent
en une fusillade intarissable.
--Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!...
--Va-t-il en recevoir une raclée, l'autre aussi!...
--Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, à tous les
deux!...
--On sait ce que c'est, leur gouvernement!... Il promet, ce n'est pas
vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son
devoir de nous le donner!... Pourquoi s'aplatir devant lui?
--Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire "le saut"!
--Était-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener
contre notre candidat!...
--Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!...
--Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur
montrer ce que c'est que le peuple!... Ils nous prennent pour des
nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!... Et le programme de
notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?
--Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri... Les Anglais se méfient
de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que
nous sommes prêts à être des frères avec eux, pour faire un grand
pays!...
A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la
salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du
poll, il est le roi de céans. Son visage commande, sa lèvre se plisse
en une moue impérieuse, et le candidat lui-même doit courber la tête et
recevoir tous ses conseils avec une bonhomie déférente. Celui-ci est un
colosse à la peau tannée, à l'encolure massive, aux muscles terrifiants.
Dans une bagarre, il règne. Aujourd'hui, c'est le personnage
indiscutable: il secoue les tièdes, échauffe les enthousiastes, nargue
les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants. C'est un roi,
et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des
attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.
--Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l'écoute volontiers. Tous nos
amis ont voté!... Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas
bouger!... Il dit que vous serez élu "haut la main", que cela ne vaut
pas la peine de se déranger!...
L'indignation éclate de toutes parts...
--Le vieux lâche!...
--Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?...
--C'est toujours comme cela!...
--Il faut toujours des prières!...
--On n'a pas besoin de lui!...
--Qu'il reste!...
--Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale,
autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi!...
--Allons, mes amis, il ne faut pas être violents contre le père Jeannot,
dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!... Son âge le
rend un peu paresseux, voilà tout... Vous avez raison, Robert, il vaut
mieux qu'il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera
moins plaisir sans son vote!...
Le chef de la cabale s'enfuit à tire d'aile, et la fusillade entre
les chauds partisans recommence. Jules Hébert s'est replongé dans sa
méditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les
battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture
gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue.
Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme,
et le cri passionné de la jeune fille a retenti au plus profond de
lui-même. Non pas qu'elle ait avoué le bouleversement de son âme ou
l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au défilé des lignes vibrantes, a
l'intuition qu'elle souffre au-delà de ce qu'elle déclare, au-delà de ce
qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant
de fièvre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle écrit, mais, sans vous, ce
n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrète où filtre un
sanglot, il comprend la détresse de la jeune fille. Et il en est triste
d'un poids qui lui écrase le coeur. Il envie la gaîté tapageuse des
campagnards. Quelque chose pleure en lui-même. Son secret l'étouffe,
il sent qu'il a besoin d'air au fond de son âme, il voudrait crier à
quelqu'un la douleur pénétrante. Il ne peut écrire à Jeanne, dont la
prédiction de grand amour se réalise. Un éclair subit déchire le nuage
de plomb; il songe au vieux curé de la paroisse, depuis si longtemps
l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hébert. Il est déjà
plus léger, moins souffrant, il est entraîné, il se lève. Les paysans,
que le mutisme a frappés, le dévorent de leurs prunelles soumises,
attendent un ordre, un mot d'Evangile.
--Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu... Vous
n'ignorez pas que l'abbé Lavoie fut toujours l'ami de ma famille... Il
faut que j'aille le voir!... Je vous demande pardon, j'aurais aimé
à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du
triomphe... Je reviendrai!... A bientôt!...
--Vive Hébert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux
chargés d'orgueil et d'amour le reconduisent.
_____
Le coup de trois heures sonne allègre et sans hâte au cadran de
l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences
de l'homme ne pénétrèrent jamais dans la bibliothèque du vieux
presbytère. La paix la plus délicieuse et la plus intime se diffuse
dans l'atmosphère, circule autour des livres dont les cases mordorées
fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe
les scènes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les
profondeurs molles des fauteuils de chêne, plane au-dessus du tapis
vert olive, flotte autour des menus objets disséminés sur la table aux
veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que
domine un aigle, la brochure ouverte et délaissée, la Madone minuscule
et suave. D'où vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa
source dans le coeur du prêtre dont la main repose sur le bras sculpté
du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus
on pense qu'elle émane de lui. Elle semble couler à flots du visage
classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de
meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une
bonté sans limites. Des lueurs d'âme pure souvent passent dans les
yeux de velours noir où les visions de l'au-delà ont semé une douceur
infinie. Une abondante moisson pousse au front que des éclairs à tout
moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur
sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les
colères qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage
alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible
d'en douter, la source, où les choses s'abreuvent de paix surabondante,
est le coeur du vieillard pensif.
Les mains croisées sur sa poitrine encore puissante, il a l'air
d'abandonner son âme à des choses exquises. La physionomie grave
s'idéalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns
des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi
de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amitié toujours
accroissante de la famille Hébert, il a comme une sensation d'avoir été
aimé, de l'être encore, de l'être à jamais. Augustin Hébert, presque
chaque été, s'éloigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme
patriarcale, aspirer la brise nourricière des champs. A dix minutes du
presbytère, ombragée d'ormes et de frênes, orgueilleuse du verger vaste
où les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de
fruits plus mûrs chaque jour, elle entasse des pierres inégales sous des
pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un
jour, le curé du village et le seigneur du manoir, et dès lors l'abbé
Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Français, profondément
catholique, admira le prêtre simple et grandiose, et son épouse, qui
ne s'y trompait guère en noblesse, avait compris la délicatesse extrême
dont les chocs de la misère humaine affinaient cette nature d'apôtre
sentimental. Il avait caressé les boucles blondes et soyeuses de Jeanne
gamine: elle en était folle. Il connaissait la conscience de Jules
jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des
choses au vieillard qui lui avait distillé la sève de l'Evangile à
travers sa tendresse et son sourire.
Voici que l'abbé se rappelle précisément qu'on va bientôt, retirer des
urnes le sort de celui qu'il nomme son fils. Toute la semaine, il a prié
pour le triomphe de Jules. Le matin même, sa prière fut beaucoup plus
longue qu'à l'ordinaire. Soudain ses yeux s'immobilisent d'une fixité
étrange: il vient d'apercevoir, dans le rêve patriotique du jeune homme,
un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont
la silhouette grêle a pénétré sans bruit jusqu'à la porte aux moulures
blanches comme l'ivoire, est ébahie de stupeur.
--Qu'y a-t-il, Marie? demande-t-il, remarquant enfin sa présence.
--Il y a, Monsieur le curé, que Monsieur Jules est au village.
--Vraiment? dit-il, avec-un cri de joie. Que j'ai hâte de le voir!...
--Pauvre Monsieur Jules! gémit-elle.
--Parle! Qu'y a-t-il? s'inquiète l'abbé.
--Figurez-vous que j'ai rencontré, tout-à-l'heure, le bossu du troisième
rang... C'est un malheur, pour sur!... Monsieur Jules va être battu!...
--Tu radotes!... Je te l'ai souvent dit de faire une bonne attisée des
superstitions que tu charries dans ton tablier!...
--Pourtant..., commence à raconter la vieille fille.
Interrompant le récit, une vibration longue secoue le timbre de la porte
centrale...
--C'est lui! s'écrie l'abbé.
--Je cours ouvrir! dit la servante, presque folle.
Et le bon curé, que la joie transporte, se lève de toute sa grande
taille pour accueillir le fils de son âme..
--Je pensais à toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il centre.
--J'aurais voulu venir auparavant... Quelque chose m'a empêché...
--Je ne te fais pas de reproches... Tu sais bien que je n'eus jamais de
reproches à te faire...
--Et mes fredaines, alors que j'étais enfant, les oubliez-vous?...
--Un enfant qui ne fait pas de fredaines n'est pas adorable!... Et je
t'ai adoré, mon fils: je te faisais de gros yeux, mais je voulais que tu
recommences pour te les faire encore!...
--Oh! le temps béni d'alors! dit Jules, avec un regret profond.
--Tu m'étonnes!... Sans doute, à certains moments, nous voudrions
revenir au passé dont le mirage nous attendrit... Mais il est des heures
où l'avenir seul nous possède, et voici l'heure, pour toi, de ne songer
qu'au lendemain souriant de promesses!... Dans quelques minutes,
on t'acclamera, ta carrière déploie ses possibilités devant toi, la
griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tête... C'est
la fatigue qui te rend morose, n'est-ce pas? Elle se lit sur ton visage
pâle et dans tes yeux tristes...
--La bataille a été rude, Monsieur le Curé, mais il ne s'agit pas
d'elle...
--Marie aurait-elle eu raison? Serait-ce un malheur? interrompt l'abbé,
qu'une vague inquiétude épouvante.
--Je ne puis dire encore si c'est un malheur...
--Il faut que la chose soit grave pour qu'elle t'écrase, toi, si fort,
si énergique, si indomptable!... Tu m'inquiètes: est-ce des tiens qu'il
s'agit?...
--Non, mon père...
--De toi, alors, c'est de la logique brutale!...
--Je suis venu pour vous mettre à nu l'angoisse de mon âme... Je souffre
comme il est trop douloureux de souffrir...
--Pauvre enfant! s'écrie le prêtre, à qui l'accent du jeune homme met
presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir
ainsi, parle que je te soulage, que je te guérisse!... Tu es venu à moi,
c'est que tu m'as pensé bon à quelque chose dans ta peine... Tu le sens
bien, je veux t'apaiser, te guérir!...
--Tout-à-l'heure, je souffrais tant!... Je pensai à vous, je souffris
déjà moins... Et maintenant, je souffre beaucoup moins... Il faut que je
vous parle... Je ne sais comment vous le dire, mon père, la chose est si
étrange... Je veux éperdument la crier à quelqu'un, mais j'ai comme un
besoin de la garder au fond de moi-même, comme une honte d'en parler
tout haut... Il n'y a que vous seul à qui je pourrais la dévoiler, j'en
suis sûr...
--Eh quoi! tu ne l'avouerais même pas à ton père? dit le curé, surpris.
--A lui moins qu'à tout autre...
--A ta mère?...
--Peut être, à ce degré de ma souffrance...
--Mais tu ne peux avoir commis une lâcheté!... Tu en es incapable: tu me
le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!...
--Oh oui! vous méritez que je vous parle!... Il s'agit... Je ne devinais
pas que cela fut si pénible à dire, il s'agit d'une femme...
--J'aurais dû m'en douter, pourtant... Mais tu ne me parlas jamais des
femmes!... Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle
dans sa jeunesse, plus il en est bouleversé plus tard... Et c'est là ton
chagrin, mon fils, et c'est tout?... Tu aimes une femme, et ton amour
a tellement de force qu'il te brise!... C'est l'orgueil qui te fait
souffrir, ton indépendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas
admettre les chaînes autour de ton poignet libre hier!... Avoue que tu
es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te
fait rougir deviendra une puissance qui soulève les montagnes!...
--Je voudrais qu'il n'y eût que de l'orgueil à dompter... Votre
confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile... Non, mon
père, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu
d'une défaillance que je dois vous faire, et je n'en réalise toute la
bassesse et l'énormité qu'au moment de vous le dire... Vous allez me
condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner... C'est la première
fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi... J'espérais
ne jamais mériter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut
votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un
lâche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand même!...
--Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait poussé des
racines dans ton coeur! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je
me révolte!... Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent
ceux d'hier, il semble... Quand, les mains pleines des cerises que tu
venais de cueillir au verger du presbytère, tu dévorais le pulpe gras
de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le
fruit défendu!... Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les
papillons de neige esquivaient ton désir, tu me promis d'être pur!...
Quand le vent, faisait danser tes mèches brunes et gonfler ta poitrine
affamée d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes
de la bonté!... Tu n'as pas oublié cela, tu ne peux avoir commis une
vilenie, donné ton âme à une créature indigne!...
--Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'écrie Jules très-ému.
Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi
dire... Quand je me laisse attendrir par le visage béni, je me sens
profondément bon, la paix la plus douce endort mon être, je voudrais
faire pour cette femme quelque chose d'héroïque et de gigantesque...
Elle est merveilleuse, mon père: si vous la voyiez, si vous l'entendiez,
vous sauriez pourquoi je l'adore!... Vous souvenez-vous de l'image de
Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et
c'est la même grâce enchanteresse... Elle a des yeux pleins d'extase,
une imagination exquise, une voix qui chante, une âme tissée de tous les
charmes et de toutes les noblesses... Mon rêve de jeunesse prend vie
en elle, et c'est, l'idéal espéré que j'aime dans son profil pur, alors
qu'elle est silencieuse... Vous avez raison, je n'ai pas à rougir de mon
vieux professeur d'honneur et de beauté, quand je pense à elle...
--Alors, pourquoi m'avoir alarmé de la sorte? Dis, mon fils, il ne
s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut être sérieux... L'amour
se moque des empêchements futiles!... Sans épines, l'amour n'a pas de
roses!...
--Hélas! je n'en suis que plus coupable d'avoir aimé, lorsque l'obstacle
se dressait devant moi, m'interdisant l'amour! Un gouffre isole nos
coeurs, et c'est pour la vie...
--Que veux-tu dire? Je ne comprends pas!... Les parents de la jeune
fille auraient-ils des répugnances?... Qui ne serait fier d'unir sa
fille à la noble lignée des Hébert?...
--Pas cela...
--Est-elle du peuple?... Ton père a l'âme trop belle pour mépriser la
fille d'un ouvrier, si tu l'as jugée digne de toi!...
--Je le sais...
--Son père a-t-il des tares qui souillent?...
--Vous ne pouvez pas le deviner, c'est pour cela que je suis un lâche,
mon père...
--Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne vois pas que je souffre!...
--C'est la fille d'un athée, murmure le jeune homme, en courbant la tête
sous l'orage qui viendrait.
Pendant quelques minutes, le silence est affreux pour Jules Hébert. Le
prêtre le regarde avec une commisération tendre.
--Comment as-tu pu faire cela? demande enfin le curé, d'une voix
concentrée par l'émotion qu'il éprouve.
--Je ne puis vous le dire, balbutie, le jeune homme, tremblant, mais si
heureux d'avoir parlé.
--Tu ne le savais donc pas?...
--Oui, mon père, dès l'une des premières entrevues...
--Où l'as-tu connue?...
--Au retour, à bord du paquebot...
--Comment te l'a-t-elle dit?
--Elle m'a dit qu'elle ne croyait pas au Dieu dont j'adorais la
puissance devant l'Océan vaste...
--Que lui as-tu dit, alors?...
--J'ai eu pitié d'elle...
--Et tu n'as rien dit!...
--Rien, je fus lâche...
--T'a-t-elle dit ce qu'était son père?...
--Gilbert Delorme, un socialiste effréné...
--Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage
de la fuir, dit-il, avec une douceur où tout son grand coeur d'apôtre
vibre.
--Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colère,
pas même de reproches?...
--Tu ne songeas même pas à la fuir, comment veux-tu que j'aie des
paroles vengeresses? Au moment même où elle te disait qu'elle était
une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamnée! Déjà, elle t'avait
pris... Je serais un misérable de te faire de la peine, parce que je
comprends... Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour...
Dès le premier regard, vos âmes se connurent, et s'aimèrent... Tu
l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour où tu suspendis
à la muraille de ta chambre une image "délicieuse": et tu l'aimais déjà,
quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigué... Cette Française,
en une minute, a emporté malgré vous deux tout ce que tu avais amassé
de force d'amour... Est-elle criminelle d'être le fruit d'un amour sans
Dieu?... Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu à peu la prière
dans la substance vive de son âme... Le génie des blasphémateurs a pétri
le cerveau malléable... Elle est bonne, puisque tu l'aimes... J'ignore
le dessein de la Providence qui l'a épargnée, qui lui a fait bouleverser
ton être... Mais si tu l'as aimée, il fallait que vous vous aimiez, et
tu ne fus pas lâche...
--Que vous me faites du bien, mon père! Oh oui, vous êtes un guérisseur
merveilleux, je respire, je vis!... J'avais beau me flétrir, quelque
chose en moi ne voulait, pas que je sois vil... Maintenant, je suis fier
de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!...
--Prends garde, tu n'es pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas
immoler ton amour!... Tu vois l'écueil, navigue au large!... Il faut que
tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Français, quoi!... Si tu te
laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir
horrible... Il ne faut pas que la gangrène du désespoir te gruge l'âme
et que tes nerfs sombrent... Tu entends, mon fila, ta race et ton
pays ont besoin de ton épaule qui ne doit pas casser!... Ton coeur
va connaître les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir
trempé comme du fer!... Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour
que tu auras étranglé aux profondeurs de ton être!...
--Que vous êtes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me
sens plus inébranlable... Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je
n'eus la pensée molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur
de l'individu chétif que je suis... Mais c'est bon, quand on souffre,
d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vôtres, et quand on
a besoin d'être invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous
soulève au-dessus de votre misère!... En vous écoutant, je sais que je
serai fort, que rien ne me brisera!...
--En t'écoutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!...
Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton
enthousiasme et de ta foi!... Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un
dans l'histoire, ne peut se passer de religion!... Sans elle, tu
le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races
deviennent veules, les femmes n'ont plus l'héroïsme de l'enfantement,
c'est la débâcle des jouissances... Il faut, au Canada, le respect de
l'amour, les foyers saints, la natalité vigoureuse, l'entassement des
moralités fécondes!... L'athéisme infailliblement mènerait au Canada
sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des
jouisseurs, des mollesses et des prostituées!... Il faut opposer à
l'athéisme destructeur des peuples forts une cuirasse imperméable!...
L'âme canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!... Elle sera
faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la liberté, amour
du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!... Tout autant que
nous, les Canadiens-Français, les Anglais aiment le même Dieu... Va,
mon fils, prêcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des
sectaires malsains... On t'appellera le théoricien, le colporteur
de songea creux... Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et
à l'insulte... C'est avec des théories qu'on révolutionne et qu'on
réforme... Une théorie mit le paganisme en déroute... Une théorie
déchaîna les croisades... Une théorie mit la France en sang... Une
théorie donna la liberté britannique au monde... C'est avec une théorie
qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous
empêchent de veiller... C'est avec une théorie qu'on fera mordre la
poussière à l'athéisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artères
de la nation canadienne... Va, mon fils, prêcher la théorie de l'âme
canadienne!... Les choses même qui la retardent serviront à la rendre
nécessaire, inévitable!... Ce que nous appelons le fanatisme des
Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en
somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la
base d'elles, un même Dieu que nous adorons du même amour!... Tu leur
diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer
qu'à l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athéisme qui,
moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où
elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un
peuple immortel!... Prêche, le génie pratique anglais fera le reste...
Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par
ta noblesse et ton courage, sois vainqueur à force d'éloquence et de
clarté!
--Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel délire
ardent!... Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez
les épaules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour à semer la
graine, que d'autres plus puissants que Jules Hébert, arroseront, le sol
et la rendront féconde!...
--Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme,
contre le souvenir amollissant...
--Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement
douloureux.
--C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi...
--Et qu'elle va souffrir... Ce n'est pas de la fatuité cela... Du moins,
j'aurai l'action pour m'étourdir... Mais elle?... Peut-être les voyages
apaiseront-ils sa douleur... Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer
l'âme?...
--Parce que l'épreuve durcit... Ton énergie sera plus riche, aura plus
de poigne!...
--Je verrai mon père tout-à-l'heure, je puis tout lui avouer
maintenant... Oh! que cela me fera du bien!...
--Je te le défends! s'écrie l'abbé Lavoie, effrayé. Je t'ai excusé,
moi... Coudoyer la misère humaine apprend bien des choses, élargit la
vision de la pitié, multiplie le pardon... Ton père ne comprendrait pas
cet amour... Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide...
Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur où tout son grand
coeur d'apôtre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de
peine... Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te
maudirait peut-être!...
--Pour lui, je serais un lâche...
--Oui, mon fils...
--Pauvre père!... Je comprends... La vie est bien étrange, parfois...
A ce moment, le timbre de la porte est agité de coups secs dont les
harmoniques tranchants se répercutent dans l'âme du jeune homme et celle
de l'abbé. Celui-ci va ouvrir: Augustin Hébert courbe sa longue taille
pour franchir le seuil du presbytère.
--C'est, ton père, Jules! s'écrie l'abbé.
--On m'a dit, qu'il était ici, dit Augustin. Viens, mon fils, que je
t'écrase les mains dans les miennes!... Un moment encore, on viendra
t'annoncer la victoire!... J'arrive des paroisses du haut... Ta majorité
sera grasse!... Que je suis fier de toi, mon fils!...
Les mains vigoureuses du fils et du père s'étreignent, les yeux
d'Augustin scintillent d'orgueil, ceux de Jules sont brûlants de
reconnaissance, le curé songe avec terreur à l'abîme qui séparerait les
deux hommes, si l'un des deux savait.
--Que je vous remercie, mon père! Si je suis vainqueur, c'est à vous que
je le dois!... On a moins voté pour le fils que pour le père... On vous
adore partout...
--Ton âme canadienne avait de l'amorce... Je la redoutais un peu... Mais
on a compris que tu étais sincère, qu'elle pouvait faire du bien à notre
race... A force de l'entendre, je me suis un peu réconcilié avec ta
chimère... Je vous demande pardon, Monsieur le Curé, me voici nerveux,
affolé, presqu'un étourdi, je ne pense qu'à la joie du triomphe... Vos
prières, que vous m'aviez promises, ont eu leur magnétisme...
--Mes prières...
--Une clameur grandissante paralyse la protestation du beau vieillard.
Jules et son père écoutent avec un saisissement de tout leur être. Ils
ne distinguent pas encore les cris dont le tumulte vibre, mais la brise
leur apporte une vague d'enthousiasme. Un instant, le doute les empoigne
au vif d'eux-mêmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va bientôt
savoir quelle est la vocifération monstrueuse.
--J'ai compris, on t'acclame, Jules, dit l'abbé, que l'allégresse
ramène aux délires de vingt ans. Augustin Hébert est remué jusqu'en ses
entrailles profondes. Jules, une seconde, éprouve au cerveau comme une
sensation de folie.
--Vive Hébert! Vive le Patriote! hurlent des centaines de poitrines
glapissantes. D'abord masqués du presbytère, un pêle-mêle d'hommes et
d'enfants débouchent de la rue principale. Des mains battent l'air, des
chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent à l'avant-garde,
des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de
cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renaître avec
une passion plus aiguë, rugit dans l'espace: "Vive Hébert! Vive le
Patriote!"
Jules Hébert, haletant, se grise de l'acclamation exaltée. Une onde
intense d'orgueil reflue de son coeur au cerveau. Ce n'est pas de lui
qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'âme canadienne. Dans
son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit
d'un prolongement vaste. Il déborde les alentours frémissants, ébranle
des espaces infinis, vibre jusqu'aux plus lointains échos de la patrie.
C'est avec un sanglot dans la poitrine qu'il remercie ces campagnards
d'avoir applaudi son rêve de fraternité canadienne....