Il est, à Québec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le
dédain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calèche gaie,
d'où l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d'été.
Elle a des caresses de mouvement pour les étrangers qui lui sont déjà
moins fidèles. Si on éveillait les échos qu'elle garde, on entendrait
les belles choses qu'on dit sur le Québec séculaire, les mots d'amour
que les couples, venus de loin, se glissent à l'oreille du cocher sourd.
Hélas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voilà pourquoi
elle agonise, elle finira par en mourir.
Une calèche roule sur le pavé dur qui vibre. Elle entre sous la Porte
Saint-Louis, et la voûte en pierre tonne. Une note grave résonne: on
dirait que les régiments de jadis, allant à la bataille, y laissèrent le
claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins,
et que c'est encore là. La Grande-Allée s'ouvre, large et baignant
dans la chaleur de l'après-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules,
bercés par la voiture. La double rangée d'arbres s'allonge au loin:
un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique
à droite: il renifle maintenant la poussière brûlante de l'allée
transversale. Dans les carrés verts, les balles du tennis affolent les
robes blanches. Le jardinier, courbé sur les plate-bandes, assouvit la
soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens
abandonnent le cocher à la somnolence qui le gagne. Ils gravissent déjà
la pente rapide qui conduit à la porte d'honneur. Il fait bon entendre
le murmure des gerbes d'eau fraîche égouttant leurs perles dans la
fontaine ronde.
--Que c'est beau, votre Québec! s'écrie Marguerite. Je comprends que
vous en soyez fou!...
--Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu
songeur.
--Hier soir, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre
qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reçu le coup de
foudre... Décidément, je suis amoureuse!...
--Selon votre idéal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec
un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous
quitterez...
--Vous raillez si bien que je vous le pardonne!... Mais il arrive
qu'on s'aime, après s'être laissés... Dès maintenant, je sais que je
n'oublierai pas la vieille cité canadienne!... Elle m'enchante... D'ici,
le spectacle est admirable!... La Porte Saint-Louis me fait songer à
l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invisible... Le contraste
est joli des remparts lourds et des robes légères volant sur les carrés
du tennis... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes
bizarres se chauffent au soleil... Les clochers dans l'azur
impressionnent...
--Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du
regard et de la voix.
--Ils m'ont toujours émue, répond-elle, doucement. Parfois, la musique
des cloches me donne envie de pleurer... Les clochers me font monter
au ciel... En les regardant, je rêve à ce que peut être la douceur de
croire...
--Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un
accent qui la remue.
--Il ne prie jamais, mon visage, mais il a pitié!... Je désire que les
clochers restent debout!.. Ils parlent d'idéal... Quelque chose rayonne
autour d'eux: ce doit être l'amour de ceux qui croient et qui les
aiment!...
--Pour nous, c'est la présence universelle du Dieu que nous adorons qui
les entoure... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle... Mais je
suis heureux que vous réprouviez ceux qui font taire les cloches et
crouler les clochers!...
--Vous allez trop loin... Il est vrai que mon père déteste les
clochers... Le son des cloches l'exaspère... Cela me peine de le voir
aussi impitoyable!... Je n'ose lui faire le reproche de mon coeur...
Il ne comprendrait pas!... Songez donc, il m'adore, et ma pitié
l'affligerait tant!... Et d'ailleurs, je j'admire!... Il est sincère:
il est, si vous me permettez l'expression, un missionnaire de
la libre-pensée!... Il veut abattre vos clochers, tout comme vos
missionnaires mettaient les idoles en pièces!... Tout simplement, je
voudrais plus d'amour dans son grand zèle!...
--Me ferez-vous un crime d'être franc? dit Jules, avec tristesse. Soyez
certaine que je ne voulais pas vous offenser... Je crois avoir saisi la
portée de vos paroles... Vous demandez qu'on étouffe la superstition,
mais qu'on en conserve la poésie, les reliques d'art, qu'on l'étrangle
avec un mouchoir brodé qui fera son oeuvre sans hâte et sans douleur...
La différence, entre votre père et vous, n'est que dans les formes: il
veut écraser, la femme en vous veut engourdir par un sourire...
Mais tous deux, vous souhaitez; de toute votre âme l'avènement de la
Libre-pensée, Reine de l'Univers!... Je vous préviens que, chez nous,
dans le Canada chrétien, la foi est tenace; elle est solide comme le
vieux roc de Québec: quelques parcelles en tombent, mais la masse en est
là pour bien des siècles encore... Je m'étonne que Monsieur Delorme
vous laisse en compagnie d'un Canadien-Français, de l'un de ces enfants
terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice.
--Mon père est sûr de ma foi en la matière intelligente, éternelle,
murmura-t-elle, avec orgueil. Il m'a nourri l'esprit de ses doctrines
d'humanitaire... Il me sait invulnérable!... C'est même sa fierté de me
croire un autre lui-même!...
--Ainsi, s'écria Jules, avec la colère polie dn gentilhomme, je suis
l'adversaire qu'on brave impunément, contre lequel on est tout-puissant!
...Pour lui, vous êtes le défi qu'on me lance et que je ne puis
relever!... Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquiète!...
--Et quand cela serait, Monsieur Hébert, lui dit-elle, avec l'émotion la
plus vive, ne suffit-il pas que je ne songe pas à cela, moi?... Pourquoi
ne pas oublier ce qui sépare pour vivre ensemble ce qui réunit? Tant de
choses font de l'amitié entre nous!... Ne serait-ce que mon admiration
sincère pour le Québec de votre berceau?... Tenez, je les connais
déjà tous, le Cap Tourmente, pâlissant dans la buée lointaine, le dôme
superbe du mont Sainte-Anne, les clochers frères de Beauport, la grande
échancrure où gronde la Chute Montmorency, la pointe enchanteresse du
Bout-de-l'Ile... Voyez, il n'y a pas de nuage dans l'espace: laissons
fondre celui qu'il y a entre nous... Suivons, un moment, la course
blanche des voiles qui glissent au loin sur le fleuve...
--J'ai eu tort de vous soupçonner, je le regrette infiniment, dit-il,
grisé par les paroles de sa compagne. N'est-ce pas divin, en effet? Je
me crois transporté aux lacs d'Italie!... Ne sont-elles pas charmantes,
nos montagnes aux lignes douces, aux contours gracieux, aux fières
envolées dans le ciel?... Regardez les jeux de lumière sur les villages
de la côte, le bleu des sommets, le vert sombre des arbres que l'église
de Beauport dérobe au soleil qui tombe... Ne logent-ils pas dans un pays
sublime, les foyers de la vie canadienne-française?...
--C'est contre l'éclosion de cette vie, pourtant, qu'est dirigée la
flèche de bronze du Jeune Indien, répondit-elle, songeuse, indiquant
le groupe allégorique devant la porte d'honneur. Elle fut impuissante
contre la civilisation plus forte.
--Oui, la forêt a reculé devant les affamés du sol... Un peuple l'a
remplacée... Voyez, là-haut, dans les niches de la façade, les géants
de notre histoire... Frontenac l'intrépide: c'est la Nouvelle-France
héroïque d'autrefois!... Lévis le désespéré: c'est la Nouvelle-France
agonisante en beauté!... Salaberry le victorieux: c'est la loyauté
canadienne-française!...
Elgin le Père de la liberté britannique au Canada: c'est la naissance
de l'âme canadienne!... Entendez-vous, au-dessus de Wolfe et Montcalm,
voisins de gloire, claquer le drapeau anglais dans la brise qui s'élève.
C'est le triomphe de l'âme canadienne qui s'annonce!...
--Je n'oublierai jamais la vision que j'emporte d'ici! murmura la
Française, que le feu du jeune homme enthousiasmait.
_____
La calèche roule sur le pavé dur qui vibre. La Grande-Allée file sous
les pattes nerveuses de la bête vaillante. Les feuilles, éveillées du
repos, fredonnent au gré des petites rafales. Les demeures des riches,
où tour à tour la joie et le sanglot passèrent, déploient leur
munificence. Il y a un coeur généreux, peut-être, sons les haillons en
poussière du balayeur épuisé de fatigue. Les tourelles du "Manège"
dressent leur pointe comme en ont les casques militaires. Les mamelons
des Cove Fields sont gonflés de verdure. C'est la vie, frémissante,
intense, qui palpite dans les fleurs humant l'air aux balcons, dans la
chanson des érables, dans les rideaux qui battent, dans les coiffures
aériennes des bonnes. Les Saintes prient devant l'Hostie perpétuelle des
Franciscaines. Une clameur a retenti, se prolonge: on applaudit dans
l'arène des sports voisine, les champions modernes comme on acclamait
les chevaliers des tournois anciens. Les orphelins de Sainte-Brigitte
font entendre le concert de leur allégresse d'enfants. C'est la vie
ardente, universelle en Jules et Marguerite. La beauté du jour précipite
le rapprochement de leurs êtres. Il échangent du bout des lèvres, des
mots indifférents, presque banals, mais leurs voix ont des résonnances
aux douceurs nouvelles, des profondeurs inconnues se creusent dans les
regards qu'ils se donnent, des silences entre eux s'imposent qu'ils
tardent volontiers à rompre. Ils oublient, elle, qu'il est l'esclave de
croyances que rien ne peut déraciner, lui, qu'elle est la fille d'un
persécuteur de l'Hostie des Franciscaines, pour laisser l'heure
distiller en leurs âmes la magie de chaque minute enivrante.
Le cocher, se souvenant de l'ordre, fait tourner à gauche. Et, la
colonne de Wolfe découpe sa ligne modeste sur un grand nuage blanc qui
monte dans l'azur. Les souvenirs tragiques accourent de tous les coins
des Plaines d'Abraham.
--C'est donc ici la grande plaine! murmure la jeune fille à voix basse.
--Oui, Mademoiselle, c'est le Waterloo de la Nouvelle-France! répond
Jules, avec recueillement.
--On s'est battu jusque là-bas? interroge Marguerite, et sa main désigne
le petit bois d'où les Anglais vinrent.
--Oui, partout, le sol a bu le sang des braves... Il est presque
sacrilège de fouler cette herbe aux pieds... Elle pousse en terre
sacrée!...
--Cet édifice lugubre est une caserne, je suppose?...
--C'est la Prison... Espérait-on que l'âme des vaillants, portée sur
la brise jusque dans les cellules, allait régénérer les criminels? Je
l'ignore... Toujours est-il que le crime dort sur le champ d'honneur...
--Ces arbres, tout près de nous, sont jeunes: ils n'étaient pas là,
quand la chose terrible eut lieu, remarque-t-elle.
--Ils n'y sont guère que depuis trois ans... C'est le Parc des Batailles
qui grandit!... N'est-ce pas un nom qui sonne? En le prononçant, il nous
vient une vision de gloire et d'exploits...
C'était bien tard!... Là même, les cirques grotesques ont longtemps pris
leurs ébats... A l'endroit même où Wolfe et les siens virent se lever
l'aube sur le Québec de leur ardente convoitise, des écuyères sans
honneur se fardaient... Là même où vibrèrent dans la mêlée les
commandements suprêmes, le fouet des dompteurs d'ânes claquait... Là
même où les balles couchèrent les vaillants des Boyal Guards et du
Roussillon, les bouffons hideux tombaient sous la gifle bête... Jusqu'à
l'endroit même où Wolfe attendit la mort qui lui venait par la blessure
définitive, arrivaient les trépignements des danseuses grossières... Et
la foule, qui oublie toujours, quand on l'amuse, ne se souvenait plus...
Il était temps!... Plaines d'Abraham! ce n'était pas assez pour le
peuple ingrat! ...Parc des Batailles! cela vous empoigne, évoque malgré
soi, et il faudra bien se rappeler Wolfe et Montcalm expirant leurs
lèvres collées au drapeau, Lévis donnant la preuve que les nôtres ne
furent pas des lâches, mais qu'ils surent se relever pour faire un grand
geste immortel avant de céder la place!...
--Vous avez raison, ce fut une profanation! dit la jeune fille, de
plus en plus séduite par le patriotisme chaud du Canadien. Je comprends
l'idée féconde... Il y aura des fleurs sur les tombes... Les amoureux
cueilleront la pensée d'amour que laissèrent ici les héros dans leur
dernier souffle... Dans le feuillage, ce sera la complainte des morts ou
l'hymne à lu gloire!...
--Une Canadienne ne dirait pas mieux! s'écria Jules, que la pensée
délicate de la Française avait impressionné.
--Il suffit de vous entendre pour qu'on le soit, par la sympathie, du
moins... Mon père lui-même, bien qu'antipatriote avancé, fut ébloui par
votre enthousiasme d'hier... Il m'a avoué que vous l'aviez ému... C'est
un succès, je vous l'assure...
--Plus que celui d'hier encore, c'est l'endroit pour moi de ne pas
accepter les opinions de votre père... Il n'est pas un vrai Canadien
qui, après un pèlerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un
antipatriote!...
--Je suis convaincu que vous ne le serez jamais! fit-elle, gentiment.
--Et moi, je suis certain que vous ne l'êtes pas!...
--Je suis Française! dit-elle, avec orgueil. Mon père est Français, mais
autrement: il croit que c'est l'être davantage que de travailler à la
patrie sans frontières!... L'illusion est généreuse, mais l'humanité
n'est pas prête à cela!...
--Voici la Libre-Pensée qui revient! reprend Jules. Selon vous,
elle fera des hommes, tous bons, des frères esclaves de la félicité
commune... Alors même qu'elle deviendrait reine de tous les royaumes,
elle ne pourrait arracher des coeurs les différences du sol!... En
voulez-vous une preuve, de la puissance des attaches natales?... Cette
fumée, là, qui noircit le ciel, nous arrive d'une fabrique: sur
la grande plaine, on prépare les fusils avec lesquels Anglais et
Canadiens-Français, désormais frères d'armes, défendront le Canada, s'il
le faut, contre l'univers!...
--Contre la France même? demande Marguerite.
--Vous m'avez compris! dit-il.
--Vous ne l'aimez donc plus? interrompit-elle, avec effroi.
--Pardon, nous l'aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir
coulant à jamais dans nos veines!... Mais plus qu'elle encore,
nous aimons la patrie canadienne!... Vous veniez de nous lâcher,
volontairement ou non!... Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnèrent
l'accolade de la gloire... La fraternité des deux races est née
d'elle!... Après des combats nécessaires, nous sommes libres!... Et
maintenant, nous appartenons au Canada!... Chez vous, nous ne sommes
plus chez nous, nous voulons revenir... C'est le chez nous dont je vous
parle que nous défendrions contre la France!...
--Il y a, entre nous, les "arpents de neige" de Voltaire et de la
Pompadour! ajoute la jeune fille, pensive.
--Au collège, quand nous l'apprenons, nous nous sentons Canadiens!...
Les deux races vont aimer d'un même amour les "arpents de neige"
qu'elles ont rougis de leur sang... Vous parliez d'athéisme
universel!... A l'heure même où le triomphe vous paraîtra certain,
rappelez-vous que Wolfe et Montcalm ont prié avant de mourir, et que le
Canada chrétien s'en souvient encore!...
--Toujours la prière entre nous! dit-elle, avec tristesse.
--Je vous demande pardon, je ne voulais pas être cruel, murmure-t-il...
_____
La calèche roule sur l'avenue des Érables. Les branches lourdes plient
et se tordent sous le vent plus fort. Les oiseaux, affolés d'air et de
lumière, joignent leur note en un choeur étincelant. Sur une pelouse
soignée, des bambins se poursuivent avec des éclats de rire. Enfouies
mollement dans les bergères d'osier, les femmes offrent leur joli visage
à la brise. Elle leur apporte l'arôme des foins coupés dans les prairies
de Sainte-Foye. Le cocher revient à la réalité des choses, et ses yeux
verts pétillent sous les sourcils en broussailles. La tristesse est
encore au coeur de Jules et de son amie. Ils savent, dès lors, que plus
i'abîme entre eux s'élargit, plus la peine qu'ils en ont les grise
et les attache l'un à l'autre. Par une ouverture béante, à gauche de
l'avenue, le soleil décoche, un rayonnement qui les aveugle. D'un geste
rapide, ils protègent leurs yeux, et leurs regards se rencontrent, se
gardent, se déprennent à regret pour demeurer aux profondeurs atteintes.
Apercevant, sur un balcon où le lierre grimpe aux colonnes minces,
deux enfants dont l'amour précoce unit les lèvres, ils n'osent railler
l'innocente idylle.
La Croix de Notre-Dame-du-Chemin brille. Le cocher docile dirige la
voiture dans la ruelle qui mène au bord de la falaise. Les grands
bouleaux frissonnent. Devant l'humble monastère des Franciscains, les
peupliers lombards élèvent des bras agités. Une scène grandiose éblouit
la jeune fille.
--Encore des clochers! s'écrie-t-elle, après un silence. Parlez-moi de
vos clochers!... Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai eu de la peine...
Soyez sûr qu'ils m'intéressent... On ne m'a jamais parié d'eux comme
cela, auparavant... J'admire la chaleur de votre foi... Parlez-moi
d'elle!... Elle m'apparaît dans une auréole ignorée... Vous vous
excusiez de votre enthousiasme... Eh bien! je le veux, moi, il est
quelque chose de neuf, de sain, de fort!... Je veux apprendre le nom de
vos clochers canadiens!... Quel est celui-là?
--La flèche aiguë de Saint-Jean-Baptiste! répond le jeune homme, étonné.
--Et celui-ci?...
--Le clocher normand de Saint-Sauveur! Oh, si vous saviez quelle
vaillante masse populaire s'entasse en cette église! A certains jours,
des milliers d'ouvriers. L'âme ardente sous la blouse noble, entonnent
le cantique de leurs milliers de poitrines frémissantes, font mugir
la sourde rumeur de leur prière colossale à l'Hostie baignant dans les
lumières. Si vous les voyiez, si vous les entendiez, vous seriez touchée
jusqu'aux larmes!...
--Je veux les voir, les entendre! dit-elle, vibrante.
--A gauche, à droite, depuis la falaise jusqu'à la rivière
Saint-Charles, les toits par centaines abritent le foyer des
travailleurs. Pendant que les panaches noirs s'élèvent des cheminées
longues, que les mains durcissent, que les chairs fondent et que
les visages pâlissent au son des machines qui ronflent, les femmes
surveillent le bouillon du soir... Entendez-vous monter jusqu'à nous la
vague des héroïsmes et des sublimes dévoûments?...
--J'entends aussi les soupirs las de la petite ouvrière qui, dans
l'usine fétide, besogne tout le jour et dont le front se fane trop vite,
alors que les jouisseurs exhibent au grand air leur peau d'inutiles!
s'écrie la Française.
--La gaité du jouisseur n'a jamais le son clair et joyeux du rire de
l'ouvrière, quand elle sort de l'usine: le travail lui met du soleil au
coeur!...
--J'aime le peuple... Il est bon, il est terrible, il est puissant!...
--Il gonfle comme la marée montante, interrompt le jeune homme... Voyez,
sur l'autre rive, le bourg compact, de Limoilou... C'est le peuple qui
déborde... Il va inonder les prés verts de Charlesbourg, escalader
les collines de Lorette... Depuis la falaise, à nos pieds, jusqu'à la
montagne, ce sera le peuple grouillant, énorme, effrayant, sublime!...
On abattra les haies pour faire des rues grises, reprend la jeune fille.
Il y aura des cours maussades là où les agneaux broutaient l'herbe...
Les arbres tomberont sous la hache de l'entrepreneur brutal... Il n'y
aura plus de fermes isolées dans la verdure... La clameur dn trafic fera
taire le gazouillis des ruisseaux... Ce sera l'immolation de la campagne
si douce à voir...
--Vous avez raison, mais il faut que le peuple passe et que son flot
gagne le large, que le Canada grandisse et, qu'il étende ses ailes afin
de planer d'un vol plus haut dans l'histoire! s'écrie Jules, s'animant
de plus en plus. Je ne sais quelle passion cet endroit m'inspire...
J'entrevois l'âme canadienne à travers une vision nouvelle: elle est
extraordinaire, grandiose, émouvante... Elle a la profondeur et la
largeur du Saint-Laurent, la hauteur des Rocheuses, la puissance de
Niagara et de Montmorency, l'harmonie des forêts épaisses, le souffle
des plaines de l'Ouest, la clarté de la Baie des Chaleurs, le génie de
deux races géniales, la poésie des Laurentides et l'immortalité de la
Croix de ce monastère!...
Et la jeune fille qui l'écoute est désormais certaine que ce Canadien
lui est infiniment cher.
_____
La calèche roule sur le pavé dur qui vibre. A la Porte Saint-Jean, où
la foule est dense, un fluide irrésistible de joie remplit l'atmosphère.
Tous ont secoué la torpeur du jour. On dirait que toutes les femmes sont
belles dans les corsages clairs et sous les chapeaux fragiles. Jeunes
gens et jeunes filles échangent des oeillades chaudes. Un mendiant tire
un air boiteux d'un violon lamentable. Deux charroyeurs se décochent des
traits populaires. Jules et Marguerite, électrisés par la vie exubérante
de la rue, s'abandonnent à la détente de leurs âmes. Ils s'amusent comme
des enfants, se fusillent de bons mots. Le cocher, devenu loquace, est
en verve, et quand la circulation lui donne un instant de loisir, il
jette à ses hôtes les gerbes de son esprit pittoresque. A l'encoignure
du Palais, c'est la cohue fiévreuse, la bousculade étourdissante.
Les petits négociants de journaux hurlent des noms connus. Le cocher
foudroie un chauffeur trop pressé de son éloquence brève. Un policier
grave attend le moment d'agir. La rue de la Fabrique est en liesse,
l'Hôtel de Ville est radieux, la Basilique rajeunit dans le soleil qui
baisse. Le vieux Séminaire parle d'immortalité. Monseigneur de Laval est
gigantesque. Le Chien d'Or ronge. Le Château Frontenac a grand air et
noble stature. Les gouttelettes ruissellent dans le bassin du petit
parc où les flâneurs à l'ombre font de la paresse exquise. La Cathédrale
Anglicane rappelle au Palais que la justice divine et celle des hommes
doivent se voisiner sans cesse. Marguerite adore Québec. On renvoie le
cocher, dont les yeux verts sont moins heureux du pourboire que d'avoir
ébloui.
--Oh! le beau chevalier! dit la jeune fille, en s'adressant à Champlain,
toujours prêt à s'envoler de son piédestal.
--Il était un jour un grand seigneur qui venait de Saintonge...,
commence à raconter Jules.
--Et qui venait de souche antique, ajoute Marguerite, en souriant. Hier
soir, il planait dans l'incendie rose... Son manteau se soulevait comme
une aile... Il était merveilleux... Il ressuscitait dans ses atours de
gentilhomme d'épée... Je l'ai regardé longtemps... J'aurais voulu qu'il
me parle, qu'il me dise des choses extraordinaires...
--Il vous aurait parlé du berceau de la Nouvelle-France, des tempêtes et
des misères qu'il fallut pour qu'elle ait pu vivre, dit Jules.
--Pourquoi ne pas avoir tourné son front génial vers la France qu'il
aimait tant? demande-t-elle.
--Je regrette de le redire, c'est parce que la France abandonna la ville
où il est mort...
--Il ne faut pas lui en garder rancune, si cette ingratitude vous a
donné les combats et les victoires de la liberté!
--Oui, depuis le troisième centenaire de 1908, Champlain se découvre
devant l'âme canadienne qui l'acclame...
--J'aime la grâce de son geste, reprend-elle. On devine qu'il le fit à
la cour de France.
--Dans sa chevelure, les vents de l'Atlantique rugissent encore!...
--Sa botte puissante s'empare du rocher de Québec!...
--Il tient dans sa main la charte royale!...
--La trompette claironne ses prouesses dans l'âge futur!...
--L'histoire enregistre les paroles par lesquelles il remit à Dieu les
destinées de la colonie si frêle encore, dit-il, songeur.
--Il est fier, il est épatant, s'écrie-t-elle. En le regardant, je me
sens moins petite et meilleure... Eh bien, oui, je l'aime! Si j'avais
été jeune fille au temps de Richelieu, j'en aurais été folle!...
--Et moi, je l'idolâtre!... Songez qu'il fut le compagnon de souffrances
de mon ancêtre, le premier colon canadien... A travers le sang de mes
aïeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid...
--Vraiment? fit-elle, surprise. Je ne m'étonne plus que vous soyez
si amoureux de votre pays... C'est un amour dont la fidélité est
séculaire...
_____
La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idéale. Elle arrache à ceux
qui ont une âme un cri de ravissement. Elle domine un site aux beautés
infinies. On se demande quel ébranlement des couches terrestres a creusé
le lit où le Saint-Laurent se déroule en splendeur, quelle réaction
géologique a taillé les falaises, durci les rocs, enflé les montagnes,
aiguisé les récifs et soulevé l'Ile d'Orléans. On s'imagine ce que dut
être la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au
génie de celui que l'endroit fascina au point qu'il en fit l'artère des
premiers héroïsmes. On sonde les échos pour qu'ils disent tout ce qu'ils
savent d'un passé de légendes et d'imposants souvenirs. On revient au
vaste paysage pour en laisser pénétrer la grandeur en nous, pour être
entraîné, par delà les horizons franchis malgré nous, à suivre la
course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la ligne
effleurant la cime des bois jusqu'au lointain Nord, le prolongement des
provinces soeurs jusqu'au Pacifique, la grande route des vallées et des
collines allant à la terre qui n'est plus canadienne.
C'est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l'impression de
Marguerite et Jules, appuyés au rebord de la Terrasse. Un nuage
cuivre gravit lentement l'azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap
Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans
l'ombre qu'il traîne. Plus il avance, plus il écrase de sa lourdeur. Une
teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les
grèves de Beaupré. Le vent s'affaisse, et les voiles pendent comme
des ailes cassées. Un silence dans l'air fait peser sur les coeurs
une sensation vaguement angoissante. Et le soleil, dont les rayons
s'épanchent à torrents sur le Bout-de-l'Ile et Lévis, ne fait pas
oublier le nuage qui vient. La nature prépare une de ses colères et
l'homme est dompté.
Et cependant, la puissance de l'homme éclate de toutes parts: dans la
masse de la Basse-Ville, où les ruches de labeur foisonnent, où les
millions grouillent, où tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque
jour, où les entrepôts regorgent, où les mâts sont légion dans le port;
dans les faubourgs de Lévis, où les foyers continuent l'histoire d'un
peuple, où les clochers perpétuent l'oeuvre du Christ; dans le collège
de Notre-Dame, on l'on façonne les couches supérieures de la société
prochaine, où l'on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi;
dans l'Hospice de la Délivrance, où la pitié est organisée comme
la discipline d'un régiment; dans le paquebot qui s'en va, dont le
capitaine ne songe même pas aux fureurs probables de l'Océan; dans le
sifflement d'une locomotive qui s'est raillée de la distance et dans
la fumée des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif; dans
la Citadelle, où le canon menace, les murailles défient, l'étendard
britannique règne; dans le Château Frontenac, où les subalternes à
la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant, à multiplier les
jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l'homme se sent écrasé
par le nuage qui s'avance.
Marguerite et Jules, qui prennent place à l'une des tables vertes du
café, subissent le malaise de l'atmosphère. Leur conversation est moins
souple. On abandonne les sièges autour d'eux. Là-bas, sur les bancs
espacés devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles
aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits
groupes, s'inquiètent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur
le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le thé bienfaisant:
Marguerite verse la liqueur brune où passent des reflets d'ambre et
d'or.
--Les rayons reculent devant l'ombre, dit le jeune homme. Avant
longtemps, la tourmente fondra sur nous...
--Je me sens comme oppressée... A la veille des orages, il doit y avoir
du poison dans l'air...
--C'est plutôt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales
de la nature! répond Jules.
--Ce couple, auprès de nous, ne paraît guère s'en soucier, dit la jeune
fille, à demi-voix.
--Quelle séduisante coquette! reprend son ami, sur le même ton. Elle
minaude pour ce garçon dont elle se moque, assurément... Savez-vous à
quoi me fait songer le coeur des coquettes?... L'amour qu'elles
donnent fond comme le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce
breuvage... Leur coeur est un liquide bouillant qui dévore autant de
pains de sucre qu'elles ont d'aventures...
--Vous voulez dire qu'elles ne savent pas aimer, dit-elle, après avoir
ri de cette boutade. Il est banal de le dire; leur amour, c'est d'être
aimées... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange
de ceux qui les adorent, elles cherchent à chacun d'eux celui dont
celui-là prend le plus ombrage, et quand elles l'ont trouvé, le lui
jettent sans cesse à la figure...
La vanité de l'homme est piquée... Elles les tiennent par elle, ne
vous en déplaise... Et leur esprit s'amuse, pendant que leur coeur est
vide...
--Elle doit être passionnante, la chasse au gibier mâle, remarque-fc-il,
un peu ironique.
--Pardon, elle est dangereuse... Une femme éparpille son âme, et quand
le bonheur se présente, elle essaye en vain de rassembler les miettes
envolées... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite...
--Il ne faut pas émietter son coeur, c'est là votre pensée?...
--Du moins, mon père m'a enseigné un autre idéal! s'écrie la jeune
fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur!...
--Celui de l'amour libre...
--Vous l'avez eu horreur, n'est-ce pas?...
--Je le regrette pour vous, tout simplement, répond Jules, en la
regardant avec tristesse.
--Pourquoi vous alarmer ainsi?...
--Si je vous ai bien comprise, vous désirez la félicité complète... Vous
avez rêvé, Mademoiselle: on se repent souvent d'avoir rêvé, d'avoir eu
de grands espoirs...
--Eh bien, non, je ne serai pas déçue!... Je ne le veux pas, moi!...
J'ai, dans le plus intime de mon être, la soif du bonheur!... Il
viendra, il faut qu'il vienne, je sais, je suis certaine qu'il viendra,
je vis pour qu'il vienne!...
--Je vous le souhaite avec toute la sincérité de mon âme! reprend son
ami. Et bien que vous ne croyiez pas à la prière, je prierai pour qu'il
vienne... Mais j'ai peur... L'amour libre, c'est l'instinct... Si votre
instinct s'égare, si vous placez mal votre rêve, le coeur vous saignera
toute la vie...
--Vous vous inquiétez inutilement, dit-elle. Quand je confierai à un
homme le plus profond de moi-même, les plus douces de mes espérances,
les plus délicates de mes pensées, les plus nobles de mes aspirations,
le meilleur de ma sensibilité, je saurai à qui va ce don total de
moi-même...
--Et si vous vous trompiez? Si vous vous donniez à un lâche qui blessera
tous les raffinements de votre nature d'élite, flétrira la fleur au
parfum pur?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la
conquête de votre bel espoir, et, d'amertume en amertume, vous
tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d'idoles
brisées...
--Vous avez une fausse conception de l'amour libre... Je l'entends
autrement, Monsieur Hébert... Mon rêve est haut... Si je me trompe, je
serai fidèle à l'ingrat... Je n'aurai qu'à marcher dans l'existence avec
du plomb dans l'aile!...
--Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez
même pas la consolation d'espérer l'autre monde avec sa promesse de
rétribution souveraine...
--J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanité
affranchie, qui sera bonne un jour, où iî n'y aura plus de lâches ni
d'égoïstes où tous auront la joie parfaite dans le véritable, le saint
amour libre!...
Il y a presque de la violence dans la façon dont elle profère ces
paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vérité:
elle éprouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entière.
Une influence, ignorée jusqu'alors, lui fouille des recoins ignorés dans
la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance
religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a
imprégnée peu à peu, s'est logée impérieusement dans son esprit. La
personnalité vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle
s'étonne d'être moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le
nuage, de plus eu plus noir, qui a chassé le soleil et verse dans l'air
son ombre pesante, avive son inquiétude secrète. Les roulements du
tonnerre s'accélèrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprête
emportent au loin les chiffons affolés et tordus. Un éclair épouvantable
déchire la masse noire, et la jeune fille est moins effrayée de sa
menace que de la Présence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-même et
dans la puissance des choses...