Bocage normand_, I, 51; II, 62.--_Les Français peints par
eux-mêmes_, II, 169, 368.--Régis de la Colombière, _Les Cris de
Marseille_, 214.--Clément-Janin, _Blason populaire de la Côte-d'Or,
Dijon_, 31.--Amélie Bosquet, _La Normandie romanesque_, 363.--E.
Rolland, _Rimes et Jeux de l'enfance_, 321.--Baudouin, _Glossaire du
patois de la forêt de Clairvaux_ (Aube).--_Ancien théâtre français_,
I, 63, 90, 110; II, 10, 116.--_Folk-Lore Record_, II, 77.--_Blason
populaire de Villedieu-les-Poêles_, 79.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 302.--Michelet, _Origines du droit français_,
196.--_Folk-Lore Journal_, IV, 260.--Comte de Puymaigre, _Chansons
populaires du pays messin_, I, 203.--Daymard, _Vieilles chansons du
Quercy_, 156.--J.-F. Bladé, _Contes populaires de Gascogne_, III,
362.--Loys Brueyre, _Contes populaires de la Grande-Bretagne_,
31.--X. Marmier, _Contes populaires de différents pays_, II, 297.
SERRURIERS.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Revue des _Traditions
populaires_, X, 31.--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_,
175.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
184.--G.-S. Simon, _Études sur le Compagnonnage_, 94,
105.--Blavignac, l'_Empro genevois_, 365.--_Le Conteur vaudois_, 30
juillet 1887.--Communication de M. Alfred Harou.--_Wisla_, 1893,
309.--Communication de M. Vladimir Bugiel.
CLOUTIERS.--_Recueil des Noëls anciens au pays de Besançon_, 1773,
111.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 49.--A.
Perdiguier, _Le livre du Compagnonnage_, I, 44.--Grimm, _Veillées
allemandes_, I, 121.
[Illustration: Étameur ambulant, d'après le _Jeu brûlant des
Enseignes_ (1823).]
LES IMPRIMEURS
Lorsque l'imprimerie fut inventée, ou, pour parler plus exactement,
quand on imagina les caractères mobiles, la Renaissance n'était pas
loin, et le temps était déjà passé où toute chose qui étonnait
s'expliquait par une légende: un peu plus tôt, on aurait sans doute
attribué à des causes surnaturelles, aux saints ou plus probablement
au diable, l'origine de cet art, d'une si incomparable puissance
pour la conservation et la diffusion de la pensée humaine. Il est
juste de dire que la typographie ne frappa pas tout d'abord les
imaginations, et qu'au début l'on n'y vit qu'un procédé plus rapide,
plus économique et plus régulier que l'écriture; au XVe siècle,
personne n'aurait pensé à écrire la phrase célèbre de Victor Hugo:
Ceci tuera cela.
Cent ans après les premiers essais de l'imprimerie, en plein
mouvement de la Réforme, on a pu constater que les idées n'ont point
de véhicule plus puissant, et plusieurs villes revendiquent
l'honneur d'avoir vu les premières presses fonctionner dans leurs
murs.
À Strasbourg, on prétendit qu'un certain Jean Mentelin, citoyen de
cette ville, avait inventé l'imprimerie, et qu'ayant confié son
secret à un de ses serviteurs, Jean Goensfleich, natif de Mayence,
celui-ci l'aurait transmis à Gutenberg, qui, n'osant s'en servir à
Strasbourg, alla à Mayence, où parurent les premiers produits de cet
art nouveau. La _Revue d'Alsace_ de 1836, à laquelle nous empruntons
ces détails, extraits d'une ancienne chronique manuscrite, dit que
ce même document ajoute plus loin: Dieu, qui ne laisse aucune
infidélité sans châtiment, punit Goensfleich en le privant de la
vue. Ce dernier trait, où figure une des punitions familières à la
_Légende dorée_, constitue déjà une circonstance merveilleuse; à la
fin du XVIe siècle, un chroniqueur hollandais nous en donne une
autre:
En 1588, dans un livre intitulé _Batavia_, Adrien Junius disait
avoir appris d'hommes respectables par leur âge et les fonctions
qu'ils avaient exercées, une tradition qu'ils tenaient de leurs
ancêtres. Un jour, vers 1420, Laurent Jean, surnommé Coster, se
promenant dans un bois voisin de la ville, comme font après les
repas ou les jours de fêtes les citoyens qui ont du loisir, se mit à
tailler des écorces de hêtre en forme de lettres, avec lesquelles il
traça sur du papier, en les imprimant l'une après l'autre en sens
inverse, un modèle composé de plusieurs lignes, pour l'instruction
de ses petits-fils. Encouragé par ce succès, son génie prit un plus
grand essor, et d'abord, de concert avec son gendre, il inventa une
espèce d'encre plus visqueuse et plus tenace que celle qu'on emploie
pour écrire, et il imprima ainsi des images auxquelles il avait
ajouté ses caractères en bois. Adrien Junius était un savant, et il
n'est pas difficile de reconnaître dans ce récit une variante de
l'ancienne légende grecque, bien connue à l'époque de la
Renaissance, du berger qui, voyant l'ombre de sa fiancée se projeter
sur le sable, imagina d'en cerner les contours, et inventa ainsi
l'art du dessin; il est vraisemblable que Junius ou les personnes
qu'il cite s'en inspirèrent pour justifier les prétentions des
Hollandais à la priorité d'une des inventions qui font le plus
honneur à l'esprit humain.
L'imprimerie eut le sort commun à toutes les découvertes qui
froissent des préjugés ou lèsent des intérêts. Les écrivains ou
copistes, que ruinait le bon marché des livres sortis des premières
presses, et dont l'aspect rappelait les manuscrits, ne trouvèrent
rien de mieux, pour se débarrasser de cette concurrence, que de
lancer contre les imprimeurs l'accusation de sorcellerie. On ne
connaît pas le détail des griefs qu'ils formulèrent; ils devaient
différer assez peu de ceux qui étaient d'usage en semblable
occurrence: pacte avec le diable, intervention de puissances
surnaturelles et impiétés. Selon Voltaire, qui ne cite pas la source
de cette anecdote, ils avaient intenté un procès à Gering et à ses
associés, qu'ils traitaient de sorciers. Le Parlement commença par
faire saisir et confisquer tous les livres. C'est alors que le roi
intervint entre les persécutés et le tribunal persécuteur. «Il lui
fit défense, dit Voltaire, de connaître de cette affaire, l'évoqua à
son conseil, et fit payer aux Allemands le prix de leurs ouvrages.»
L'espèce de mystère dont les premiers imprimeurs entouraient leur
art, l'isolement dans lequel vivaient les compagnons, presque tous
étrangers au début, pouvaient donner quelque vraisemblance à la
dénonciation des copistes. Ils avaient probablement appris qu'on
n'était initié aux mystères de l'imprimerie qu'après un temps
d'épreuve et d'apprentissage: un serment terrible liait entre eux
les compagnons qui avaient été jugés dignes, par le maître, d'être
admis dans l'association. On peut même supposer que le maître ne
confiait à personne certains procédés de main-d'oeuvre qu'il
exécutait seul.
[Illustration: Imprimerie au XVIe siècle, d'après Stradan.]
Quand la période difficile fut passée, le nombre des imprimeurs
devint considérable, et l'initiation des ouvriers dut perdre peu à
peu le caractère rituel qu'elle avait au début; mais il en subsista
des traces dans des cérémonies, où elles étaient conservées par
tradition, alors que le sens primitif en était oublié. Au siècle
dernier, la réception d'un ouvrier imprimeur était l'occasion
d'épreuves bizarres, qui formaient l'objet d'un rituel spécial,
caché soigneusement aux profanes et aux non initiés, et qui étaient
de tradition dans tout atelier de typographie allemande. L'apprenti,
dit la _Revue des arts graphiques_, qui venait de terminer son
apprentissage et demandait à faire partie de l'association des
chevaliers du Livre, y était admis à la suite d'une séance
solennelle où la bière coulait à flots. Le récipiendaire était
désigné sous le nom de Gehörnter Bruder, frère Cornu. Cette
dénomination venait de ce qu'on le coiffait d'un bonnet orné de
gigantesques cornes de diable, dont on ne le débarrassait qu'après
lui avoir fait subir toute une série de mauvais traitements, dont
l'ordre était soigneusement indiqué. On lui remplissait les narines
de poivre, on le frappait à coups de poing et de coups de pied, on
le jetait brusquement à terre. Le nouvel initié avait-il une belle
barbe, vite on le rasait; parfois même, la barbe lui était arrachée
par quelqu'un des malins compagnons qui, pendant tout le temps de la
cérémonie, chantaient des cantiques lugubres, dont les couplets
alternaient bizarrement avec des refrains obscènes. Le récipiendaire
devait subir patiemment ces épreuves, auxquelles il s'attendait
quelque peu; il était d'ailleurs solidement ficelé sur l'escabeau,
qui lui servait de banc de torture. Pour clore la cérémonie, un des
assistants, affublé d'une grotesque défroque ou d'ornements
sacerdotaux, inondait d'eau le frère Cornu, après lui avoir fait
jurer sur la lame d'un glaive de ne rien révéler des épreuves qu'il
venait de subir, lui donnant, au nom de Cérès, de Vénus et de
Bacchus, le baptême qui le consacrait ouvrier et compagnon.
Ces coutumes se conservent encore en Autriche et surtout dans la
Suisse romande; mais le rite a été adouci. En Suisse, le baptême
subsiste, mais l'eau lustrale y est administrée d'une façon moins
barbare: le récipiendaire, que de vigoureux camarades saisissent par
la tête et par les pieds, est plongé à plusieurs reprises dans un
baquet garni d'éponges et de vieux chiffons des machines, imbibés ou
plutôt inondés d'eau. Un camarade jovial régale parfois l'initié
d'une douche supplémentaire, mais tout se borne là, et le soir, dans
un punch d'honneur, dont il paye les frais, le nouveau confrère
reçoit des plus anciens un diplôme de _baptême d'éponges_, qui reste
pour lui la preuve qu'il a satisfait à cette formalité, sans
laquelle en ce pays nul ne peut être ouvrier du livre.
En France, ces cérémonies semblent avoir disparu d'assez bonne
heure: dans l'enquête faite au milieu du XVIIe siècle sur les rites
sacrilèges attribués aux compagnons des divers états, les imprimeurs
ne sont pas mentionnés. Mais jusqu'à ces derniers temps, lorsqu'un
apprenti avait fini son temps, l'usage l'obligeait à payer une sorte
de redevance avant de prendre place parmi les ouvriers en pied. À
Troyes, de 1845 à 1848, suivant un règlement conventionnel observé à
cette époque, on payait les droits de tablier, de bonnet de papier,
etc. Un collègue du récipiendaire lisait, en 1827, les _Heures
typographiques_, après quoi on allait manger un morceau chez un
débitant voisin, et la fête durait parfois jusqu'au soir.
Les imprimeurs étrangers trouvaient meilleur accueil en France que
les compagnons français qui allaient chercher de l'ouvrage dans les
pays voisins. «Qu'un imprimeur allemand, dit en 1796 Ant.-François
Momoro dans son _Manuel de l'Imprimerie_, vienne travailler en
France, il est bien reçu partout; il travaille librement, ne paie
aucuns droits que celui de bienvenue de 30 sous, et celui de
première banque de 9 livres; une fois ces droits modiques payés, il
participe à tous les bons de chapelle. Mais qu'un Français aille en
Allemagne pour y travailler dans les imprimeries, on ne le regarde
pas; on le moleste, on l'oblige à travailler tête nue, tandis que
messieurs les Allemands ont leurs bonnets ou leurs chapeaux sur la
tête; il ne participe à aucuns bons, n'est admis à aucuns conseils;
et si on a quelque chose à délibérer dans l'imprimerie, on le fait
sortir; et pour ne pas être exposé à cet insultant mépris, on est
contraint de payer une somme de cinquante écus dans certains
endroits, d'un peu moins dans d'autres, mais toujours exorbitante
pour des compagnons qui ne sont jamais trop pécunieux.»
Les imprimeurs ont eu, dès une époque assez reculée, la réputation
de n'être point ennemis de la bouteille; à la fin du XVIe siècle,
ils figurent en bon rang dans la _Chanson nouvelle de tous les
drolles de tous estats qui ayment à bien boire_:
Faut enroller premierement
Tous les libraires.
Imprimeurs sont de nos gens.
Ils ayment à boire.
Parcheminiers et papetiers
Sont bien des nostres.
Mes drolles, mes drolles.
Venez trestous, qu'on vous enrolle.
L'image de saint Lundi, publiée à Épinal, est accompagnée de vers
que récitent chacun des corps d'état qui y sont représentés;
l'imprimeur Boit sans soif s'exprime en ces termes:
Mes amis, je vous fais sans peine
De ma foi la profession;
Si j'honore sainte Quinzaine,
La bouteille à discussion
Est ma seule religion.
Que me fait enfin dans le doute
Que notre fin soit bien ou mal.
Si je m'amuse sur la route,
Je vais tout droit à l'hôpital.
La _Physiologie de l'imprimeur_ et un grand nombre de pièces
contemporaines ne sont pas éloignées de prétendre que les
imprimeurs, surtout les pressiers, sont parmi les meilleurs clients
des marchands de vins. L'amour du pittoresque a sans doute poussé
ces divers auteurs à généraliser; sans vouloir enrôler les
typographes parmi les adeptes des sociétés de tempérance, il serait,
je crois, injuste de prendre à la lettre ces assertions, si répétées
qu'elles soient.
Ce qui a pu y donner lieu, c'est le nombre de circonstances qui
motivent un «arrosage». Le soir de sa première «banque» ou paye,
l'ouvrier nouvellement embauché dans une maison offre à boire à ses
compagnons. Cela s'appelle payer son _quantès_ (quand est-ce), ou
bien payer son article 4. Dans le règlement des confréries ou
chapelles d'autrefois, l'article 4, le seul qui soit, par tradition,
resté en vigueur, déterminait tous les droits dus par les
typographes. On ajoute quelquefois, en parlant de cet article,
verset 20, qu'il est facile de traduire par «versez vin». Dans le
nord de la France, s'acquitter du droit de bienvenue, c'est «payer
ses quatre heures». On célèbre de la même manière, la sortie de la
maison.
On arrose la réglette d'un nouveau metteur en pages, la première
page d'un ouvrage important, le premier numéro d'un journal, avec le
concours et aux frais de l'administration: le premier qui emploie
une fonte neuve est parfois moralement obligé d'offrir une tournée à
ses compagnons. Un bouquet est placé en haut d'une presse neuve le
jour où l'on achève de la monter, et le patron est tacitement invité
à l'arroser. Dans quelques villes de province, quand un étranger
visite l'atelier, on secoue derrière lui une jatte dans laquelle se
trouvent quelques lettres, pour imiter le bruit d'un ballon de
quêteur, et lui faire comprendre qu'une générosité à la chapelle
sera la bienvenue; mais peu nombreux sont ceux qui comprennent la
«sorte», et moins encore ceux qui s'exécutent.
[Illustration: Presses et pressiers (XVIe siècle) frontispice d'un
livre de Josse Badius.]
À l'imprimerie de l'abbé Migne qui, d'après un manuscrit conservé à
la Chambre syndicale des typographes, était appelée en 1832
_refugium Sarrasinorum_, le compositeur qui n'avait pas commis de
bourdon ou de doublon dans la semaine avait droit à un petit verre
d'eau-de-vie qu'on lui versait consciencieusement et qu'il avalait
de même.
L'apprenti est désigné quelquefois sous le nom ironique
d'_attrape-science_. Vers 1840 on l'appelait aussi _pâtissier_,
parce qu'on l'employait à faire du pâté, c'est-à-dire à trier les
caractères mêlés et brouillés; à la même époque, d'après la
_Physiologie de l'imprimeur_, les ouvriers lui donnaient le nom de
_cabot_.
En Angleterre le _Printer Devil_, diable d'imprimerie, est le petit
garçon chargé de porter et d'aller chercher les épreuves chez les
auteurs; Douglas Jerrold, traduit dans les _Anglais peints par
eux-mêmes_, pensait que ce nom pouvait dater de l'époque où
l'imprimeur était un sorcier, un magicien, et que ce fut alors que
ce petit garçon fut ainsi baptisé. Dans l'imprimerie, le diable est
l'homme de peine; il n'y a pas d'occupation trop sale pour lui, pas
de fardeau trop lourd pour ses forces, pas de course trop longue
pour ses jambes; il doit courir, il doit voler; car c'est un axiome
que le diable d'imprimeur est obligé de ne jamais marcher.
En France, l'apprenti imprimeur est le factotum des compositeurs; il
va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le
litre qui sera bu derrière un rang par quelque compagnon altéré. Il
va chez les auteurs porter les épreuves, et fait en général plus de
courses que de _pâté_. Quand il a le temps on lui fait ranger les
interlignes ou trier quelque vieille fonte, ou bien encore il est
employé à tenir la copie du correcteur en première, besogne pour
laquelle il montre d'ordinaire une grande répugnance.
Si sa condition n'est pas très brillante, elle s'est pourtant bien
améliorée depuis le commencement de ce siècle. L'auteur de la
_Misère des garçons imprimeurs_, un certain Dufrêne, qui s'était
fait une spécialité de décrire en vers très médiocres les misères
des divers apprentis, nous a laissé une description des débuts d'un
jeune compositeur vers 1710; bien que parfois chargée, elle présente
des détails intéressants: Voici comment il est accueilli à son
arrivée: Le prote «d'un air dur et rébarbatif» lui dit:
--Est-ce vous qui venez ici comme apprentif?
--Ouy, Monsieur. À ces mots la main il me presente
Et me fait compliment sur ma force apparente.
--Quel compère, dit-il, vous suffirez à tout,
Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez à bout.
Portez donc ce papier et le rangez par piles.»
Moi, qui sens mon coeur faible et mes membres débiles,
Je ne veux pas d'abord chercher à m'excuser,
De peur que de paresse on ne m'aille accuser;
Je m'efforce et ployant sous ma charge pesante,
Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante;
Je monte cent degrez chargé de grand-raisin.
J'en porte une partie dans le haut magazin;
Et pour le faire entrer dans une étroite place,
Avec de grands efforts je le presse et l'entasse.
N'ayant encore fait ma tâche qu'à demy,
J'entends crier d'en bas: «Hola! donc! eh! l'amy!»
Je descends pour savoir si c'est moi qu'on appelle.
--Oui, dit le prote, il faut allumer la chandelle.
--Où l'iray-je allumer?--Attendez, me dit-il,
Je m'en vais vous montrer à battre le fusil.»
En deux coups je fais feu.--Bon, vous êtes un brave;
Bon coeur, vous irez loin. Descendez à la cave.
Quand vous aurez remply de charbon ce panier,
Vous viendrez allumer le feu sous le cuvier.
Après sa journée, l'apprenti va se coucher dans une espèce de
soupente humide, espérant dormir tout son content; mais c'est une
illusion qui dure peu:
... Je commence à peine à sommeiller,
Je n'ay pas fermé l'oeil, qu'il me faut me réveiller.
Car j'entends tirailler une indigne sonnette,
Qui de son bruit perçant ébranlant ma couchette,
Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons.
Je saute donc du lit, et, marchant à tâtons.
Souvent transi de froid, je tempête et je jure
De ne pouvoir trouver le trou de la serrure...
Avec le jour l'ouvrage recommence pour l'apprenti, auquel on fait
allumer le poêle, et l'on crie après lui parce qu'il s'y est pris
maladroitement. Cette besogne faite, une autre l'attend:
Le baquet put, dit l'autre, on dirait d'une peste.
Nettoyez le dedans et vuidez l'eau qui reste...
Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin
Cinq ou six alterez crier: «D***! au vin!»
L'un dit: «Je bus dimanche, au bas de la montagne,
D'un vin qui sur ma foy vaut le vin de Champagne.»
Si, sur un tel rapport, un autre en veut goûter,
Fût-ce encore plus loin, il faut m'y transporter;
Celui-ci veut du blanc, celui-là du Bourgogne.
Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne.
Sans songer que souvent, pour leurs demy-septiers,
Il faut aller quêter chez dix cabaretiers.
À l'un faut du gruyère, à l'autre du hollande;
Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande.
Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait
Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
Je ne réplique rien, mais dans le fond j'enrage
De me voir accablé de fatigue et d'ouvrage.
Et d'être à tous momens grondé mal à propos,
Pendant que ces messieurs déjeunent en repos.
[Illustration: Apprenti imprimeur, d'après Ch. de Saillet (1842).]
Cet apprentissage était doux si on le compare à ce qui, d'après M.
Salvadore Landi, se passait il y a cinquante ans en Italie: Il était
facile à un enfant d'entrer dans une imprimerie: on ne lui demandait
pas quelle instruction il avait. Ce n'était pas d'ailleurs un
ouvrier, à peine une créature; c'était un instrument, une petite
machine, de laquelle on exigeait tous les services, et auquel on
faisait porter tous les fardeaux. S'il avait bonne volonté et s'il
se mettait à lire rapidement les feuilles imprimées, on le mettait à
la casse, et il s'appelait le _stampatorino_, mais c'était un titre
assez vain, qui ne le dispensait pas d'accomplir des besognes
pénibles, dont la plupart n'avaient rien de commun avec
l'imprimerie. C'est ainsi qu'il était chargé d'aller le matin
chercher chez le patron la clef de l'atelier et de la reporter le
soir. Quand il avait ouvert l'atelier, il devait le balayer de fond
en comble, ramasser les lettres tombées à terre et nettoyer les
chandeliers; s'il manquait un homme on le mettait à rouler la
presse. Du matin jusqu'au soir il devait être en tout point le
serviteur des ouvriers et obéir à tous leurs caprices. Il avait beau
faire de son mieux, il n'échappait pas aux reproches et aux mauvais
traitements. Pour une erreur, pour une plainte, pour un mot de
réplique ou de révolte, il était injurié et frappé. Si le manquement
était plus grave, si envoyé en commission, il s'était trop attardé,
à son retour il trouvait tout disposé pour ce que l'on appelait
_funerale solenne_. Le prote, aposté à l'entrée, lui barbouillait la
figure avec un torchon imbibé d'essence, et, armé d'une corde
empruntée aux balles de papier, frappait à coups redoublés sur le
maigre corps de l'enfant. Celui-ci poussait des cris désespérés, qui
avaient fait donner à cette punition le nom de funérailles. Pour les
ouvriers, la punition du pauvre apprenti était un passe-temps, un
spectacle, une cérémonie divertissante. Au premier cri de la
victime, il y avait dans tout l'atelier une explosion de gros rires,
puis pour que les funérailles eussent plus de caractère, derrière
les rangées de casses, les voix des ouvriers imitaient le son des
cloches qui sonnent pour les morts en faisant entendre un _din_,
_don_, _don_ prolongé, qui croissait de ton à mesure que les cris du
pauvre enfant devenaient plus aigus.
Les compagnons s'amusaient aussi aux dépens du nouveau venu, et il
était l'objet de farces traditionnelles. À Genève, le 1er avril, on
envoie un apprenti imprimeur bien novice demander la pierre à
aiguiser le composteur, les gants en fer pour fondre les rouleaux ou
des espaces italiques. À Troyes, on lui dit d'aller emprunter chez
des confrères ou dans d'autres salles de la maison le marteau à
enfoncer les espaces fines, la machine à cintrer les guillemets, le
soufflet à gonfler le cylindre, les ciseaux à moucher les becs de
gaz, l'écumoire à passer les gros points et autres ustensiles
imaginaires.
«L'homme de conscience» est le compositeur payé à la journée et non
aux pièces; on désignait sous le nom de «conscience» l'ensemble de
ces ouvriers. Le _Code de la Librairie_ (1723) dit que les protes et
autres ouvriers travaillant à la semaine ou à la journée, qu'on
appelait vulgairement travailleurs en conscience, ne pouvaient
quitter leurs maîtres qu'en les avertissant deux mois auparavant, et
s'ils avaient commencé quelque labeur, ils étaient tenus de le
finir. De leur côté les maîtres ne pouvaient les congédier qu'en les
avertissant un mois auparavant, si ce n'est pour cause juste et
raisonnable. La sortie des ouvriers aux pièces était subordonnée à
l'achèvement du labeur pour lequel ils avaient été embauchés, et
sujette à un avertissement préalable de huit jours seulement.
En 1840, on désignait sous le nom d'_ogres_ les compositeurs
d'imprimerie qui travaillaient, dit Moisand, pour leurs enfants; ils
étaient à la conscience.
«L'homme de bois» était, en 1821, celui qui, dans les imprimeries,
rajustait les planches avec des petits coins en bois. D'après
Boutmy, c'est une désignation ironique qui sert à désigner un
ouvrier en conscience; elle s'applique à peu près exclusivement
aujourd'hui à celui qui distribue, corrige et aide le metteur en
pages.