Les _caleurs_ ou goippeurs étaient ceux qui à chaque instant se

dérangeaient de leur place pour admirer la beauté d'un animal

quadrupède qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien,

s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des _piaux_ ou

blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-là travaillaient aux

pièces, et on les payait seulement en raison de leur travail.

Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roulé dans toutes les

imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle

part, il se met à faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son

Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrière Saint-Denis,

décidé à visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se

plaît en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son

premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail,

mais, hélas! on n'a rien pour le moment, et notre héros prie le

patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier. À ses

saluts réitérés, à son air confus, on le reconnaît de suite, et,

avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le

lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades

de secourir notre infortuné sans ouvrage; bientôt on a ramassé cinq

ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa

révérence avec un plaisir extrême, en assurant de sa reconnaissance

éternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il

commence à se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas

toujours la _passe_ que les ouvriers donnent aux compagnons sans

ouvrage. Alors il revient à Paris, et retourne chez son ancien

bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre,

et en jurant que la province ne vaut pas Paris.

Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des défauts

de caractère ou des vices. Les _gourgousseurs_, dit

Décembre-Alonnier, ont le caractère morose et grondeur, lisant assez

volontiers leur copie à haute voix, sans s'inquiéter des

récriminations de leurs voisins que cela empêche de travailler, et

ils entremêlent leur lecture de réflexions _ad hoc_. Le gourgousseur

est presque toujours en même temps _chevrotin_, c'est-à-dire

irascible. Le _fricoteur_, le premier arrivé à l'imprimerie, passe

rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le

même caractère que le sien et prélève un impôt sur chacun. On

l'appelle aussi _pilleur de boites_.

[Illustration: _Habit d'Imprimeur en Lettres._]

La _Physiologie de l'imprimeur_ dépeint le pressier comme un

personnage à la figure bourgeonnée, à la taille petite, mais énorme,

propriétaire d'un léger «extrait de barbe» ou commencement

d'ivresse, qu'il espère couper bientôt par quelques petits verres de

cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les

pressiers étaient désignés sous le nom d'_ours_. Ce terme est

vraisemblablement ancien, la _Misère des garçons imprimeurs_ «parle

de cinq ou six malotrus ressemblant à des ours». Le mouvement de

va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par

lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse leur a sans

doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des

mécaniques ceux qui tournaient la manivelle étaient appelés

_écureuils_. En revanche les ours ont nommé les compositeurs des

_singes_, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper

les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimitié entre

ces deux catégories, d'ailleurs très différentes, d'employés

d'imprimerie.

Il est très rare, dit l'auteur de _Typographes et gens de lettres_,

de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, à

moins qu'il n'ait des formes à y porter; alors on peut être assuré

qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'établit: «Ah! voilà

Martin! monte à l'arbre!--Monte à l'arbre toi-même, mal appris!--Hé!

là-bas, tâchons d'être poli!--Tu ne vois donc pas que c'est un ours

mal léché!--Je te vas faire lécher ma savate; parce qu'on n'a pas

reçu qué qu'indu...» Le bruit des composteurs frappant sur les

casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend

auprès de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur.

Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux

presses, il est reçu avec la même déférence; pour le conducteur il

en est de même.

Au siècle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de

chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux,

dans l'atelier, une petite société qui avait ses usages, ses règles,

ses privilèges même, et à laquelle ils donnaient le nom de

«Chapelle»; les adhérents étaient tout naturellement appelés

chapelains. En dépit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractère

religieux. Elle n'était fermée à personne: pour devenir chapelain,

il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixée pour

le droit d'admission, qui n'était que de trente sous, plus un autre

droit prélevé sur la première banque ou paye du postulant, et qui se

montait à neuf livres. Le règlement spécifiait, en outre de ces deux

taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui étaient un prétexte

à la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui débutait

ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrère qui

se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou

plaisantaient trop grossièrement; celui qui oubliait d'éteindre sa

chandelle en quittant l'atelier à la fin de la journée, ou lorsqu'il

s'absentait, ne fût-ce que pour quelques minutes; le sortier qui,

pour faire pièce à l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poignée du

barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient

tous payer une somme plus ou moins élevée, et le refus de verser

entraînait la déchéance de tous droits dans le partage de la caisse.

Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les quêtes

qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en

rapport avec l'imprimerie, en même temps que chez les fondeurs,

fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les

fournisseurs; aux sommes ainsi perçues venaient se joindre trois

exemplaires de chaque ouvrage composé et imprimé par eux, qui, sous

le nom de copies de chapelle, leur étaient offerts par l'éditeur.

La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage était

fait entre tous les sociétaires, et le lendemain ils se réunissaient

pour commencer la fête qui, généralement, se prolongeait, laissant

plusieurs jours les rangs déserts et les presses silencieuses. Le

bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempêter

et gémir, il n'empêchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et

le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les

imprimeries actuelles.

On donnait le nom de «Bonnet» à une espèce de ligue offensive et

défensive que formaient quelques compositeurs employés depuis

longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la

tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit

Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue

les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en

font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus récemment

entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est

tyrannique, injuste et égoïste comme toute coterie: il tend à

disparaître.

* * * * *

Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont

encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajouté d'autres. C'est

ainsi qu'on astreint à une redevance le compagnon qui néglige de

fermer une porte à la clôture de laquelle l'atelier est intéressé;

celui qui s'en va sans achever une ligne commencée; celui qui

oublie, en s'en allant, d'éteindre le bec de gaz ou la lampe de sa

place. Un confrère s'empresse alors de l'éteindre et emmanche

aussitôt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon

oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a à

payer.

[Illustration: L'imprimerie]

Lorsqu'un confrère reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la

visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses

outils en croix, on étend sa blouse, s'il a une chandelle on

l'allume: enfin on tâche de figurer quelque chose de lugubre. On a

surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles

à manier, de façon que lorsque le malheureux veut reprendre

possession de sa place, il soit très longtemps à la débarrasser. Un

apprenti est placé en vedette pour signaler son arrivée; aussitôt

qu'il paraît on se met à psalmodier quelque chose de traînant sur un

mode grave, une espèce de scie à faire fuir les plus intrépides:

C'pauvre monsieur Chicard est mort (_bis_),

Il est mort, on n'en parlera plus!

Hue! Hue!

Tous n'ont pas le caractère à prendre la chose du bon côté; il y en

a qui sortent furieux; alors à la psalmodie funèbre succède un

véritable choeur de bacchanal qui ébranle les solives de l'atelier

et fait bondir le prote:

Tu t'en vas et tu nous quittes.

Tu nous quittes et tu t'en vas.

L'imprimerie représentait autrefois, alors que l'accès des ateliers

était sévèrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystérieux

et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait

qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des

presses; les mains et les vêtements noircis par l'encre grasse

pouvaient aussi suggérer des comparaisons, et il est même assez

curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre

d'idées.

L'auteur des _Fariboles saintongheaises_, petite revue patoise

humoristique qui paraissait à Royan vers 1877, a mis dans la bouche

d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il était

censé avoir visitée: «Y ai vu la machine oure qu'on met les

Fariboles en emolé. A semble in moulin à venter, s'rment a l'est pu

grand, toute en fer et graissée de ciraghe d'in bout à l'autre. O

l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de papé, qui l'a fait marcher et

qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour

d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un

tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait

d'au popé, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des

châtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui

preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les

mettions à coté des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux

mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in

cent de feuilles de papé à la foué.»

Une habitude assez répandue consiste à installer des musées

fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment

avec les affiches et autres impressions voyantes «réussies» de la

maison, on voit des collections pêle-mêle ou méthodiquement alignées

sur le mur. Toutes sortes de débris disparates s'y coudoient, avec

des inscriptions abracadabrantes, où l'esprit ne fait pus toujours

défaut. Tel vieux clou servit à fixer Jésus-Christ sur la croix,

telle poignée de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle

savate sans forme, raccommodée avec des ficelles et des porte-pages,

fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits

souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade «qui a cassé la sienne»;

la carte d'un repas pris en commun, etc.

Au siècle dernier, les imprimeurs appelaient leur Saint-Jean, à

l'instar des cordonniers qui donnaient à leur sac à outils le nom de

Saint-Crépin, les objets dont ils devaient se munir à leurs frais:

en 1791, les ouvriers de la casse devaient se procurer le

chandelier, le composteur et les pointes; les pressiers des ciseaux,

un peloton, une lime, un couteau à ratisser les balles, un

ébauchoir.

De tout temps les ouvriers imprimeurs avaient employé entre eux un

langage et des signes particuliers qu'ils appelaient le _tric_,

signal de quitter le travail pour aller boire ou quelquefois pour se

mettre en grève. Plusieurs ordonnances l'avaient interdit sans

beaucoup de succès.

Ce mot a disparu de la langue des typographes; mais ils ont conservé

des coutumes analogues et un vocabulaire spécial, qui n'est pas très

étendu, si l'on considère comme à peu près complet le _Dictionnaire

de l'argot des typographes_, publié par Eugène Boutmy, en 1878 et en

1883.

Dans quelques ateliers, au coup de quatre heures, les imprimeurs et

compositeurs altérés poussent le cri d'appel: Bé! Bé! imitant le

bêlement du mouton.

La «taquance» se fait pour signifier que l'on ne croit pas ce que

vient de dire un confrère. Elle consiste à frapper trois coups sur

le bord de la casse ou même partout ailleurs. À Troyes, celui dont

les paroles sont ainsi mises en doute s'écrie alors: Celui qui taque

n'a pas de chemise.

Quand un _sarrasin_, ouvrier non syndiqué, pénètre dans une galerie,

quand un compositeur est vu d'un mauvais oeil, qu'il est ridicule

ou ivre, qu'il a émis une idée baroque et inacceptable, les

typographes manifestent bruyamment leur déplaisir par une

_roulance_. C'est un tapage assourdissant, que les ouvriers d'un

atelier font tous ensemble, en frappant avec leur composteur sur

leur galée ou sur les compartiments qui divisent les casses en

cassetins, sur les taquoirs avec les marteaux; en même temps ils

frappent le sol avec les pieds. Ce charivari ne respecte rien: les

protes, les patrons eux-mêmes n'en sont pas à l'abri.

L'exclamation _il pleut!_ a pour but d'avertir les camarades de

l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un

étranger. Dans quelques maisons, elle est remplacée par:

_Vingt-deux!_

La composition demandant une attention soutenue amène une fatigue de

tête, qui doit avoir quelque analogie avec celle des écrivains;

c'est là vraisemblablement la cause du besoin que les compositeurs

éprouvent de laisser un moment la casse, pour ne plus penser pendant

quelque temps à lever la lettre. Ils ont imaginé plusieurs façons

ingénieuses de se distraire sans quitter l'atelier.

Le jeu des cadratins est assez usité: l'enjeu est toujours une

chopine, un litre ou toute autre consommation. Les cadratins sont de

petits parallélipipèdes de même métal et de même force que les

caractères d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de

diverses sortes. Ils servent à renfoncer les lignes pour marquer les

alinéas, et portent sur une de leurs faces un, deux ou trois crans.

Ce sont ces marques qui ont donné l'idée aux typographes de s'en

servir comme de dés à jouer. Les compositeurs qui calent,

c'est-à-dire qui n'ont pas d'ouvrages pour le moment, s'amusent

parfois à ce jeu sur le coin d'un marbre. Le coup nul, celui où les

cadratins n'ont montré que leur face unie, est dit «faire blèche»;

lorsque par hasard l'un d'eux reste debout, on a fait «bonhomme». Ce

coup merveilleux annule le coup de blèche.

[Illustration: L'Imprimerie, figure allégorique de Gravelot.]

Parfois le baquet à tremper le papier est transformé par les

apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent légèrement

trois boules à peu près sphériques, taillées dans des morceaux de

pierre ponce; des biseaux, ou, à défaut, de fortes réglettes,

tiennent lieu de queues, ou bien un grand châssis, posé sur le

marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnées, forme un

billard sec. Les biseaux servent aussi d'épées aux jeunes

escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives à l'aide

de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile à machines et

surmontées d'un filet posé à plat et percé d'un trou, dans lequel

s'emmanche un petit tube formé d'une interligne roulée, garni de

filasse; des papiers de couleur, disposés autour, en font des

lanternes vénitiennes.

Jusqu'à la Révolution, les imprimeurs eurent leur fête du mai.

Partout, elle était célébrée avec pompe et allégresse; mais c'est

surtout à Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute

sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement

planter un mai devant l'hôtel du gouverneur.

Un autre mai des imprimeurs était un placard en vers, assez

médiocrement payé sans doute à quelque poète famélique, et que les

membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprès du

rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie.

Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient,

dit l'_Histoire de l'Imprimeur_, la permission de se réunir aux

jours de fêtes solennelles et religieuses sous la bannière de

Saint-Jean-Porte-Latine. À ce patron orthodoxe, les imprimeurs de

Lyon en joignaient un burlesque, dont ils célébraient non moins

exactement la fête: c'était le momon ou mannequin bizarre qu'ils

appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'était sans doute

autre chose que la très étrange personnification des fautes

typographiques ou coquilles. S'il en était ainsi, l'impénitence des

imprimeurs à l'égard des erreurs de leur métier aurait été complète,

puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit

dans une pièce rarissime de ce temps intitulée: _Recueil faict au

vray de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et

commencée le premier jour du moys de septembre mil cinq cent

soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume

Testefort_: Un drôle ou masque tenoit une lance en main où estoit le

guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge

et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V

estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant à la présence

du V sur cette bannière du patron des bandes typographiques, par

préférence à toute autre lettre, il faut vraisemblablement

l'attribuer à ce que cette lettre, qui était alors notre _u_ actuel,

pouvant aisément être retournée et ainsi passer pour un _n_, se

trouvait être de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux

coquilles.

Cette mascarade solennelle se maintint longtemps à Lyon. Chaque

année elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques

et des discours à l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait

naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans

le genre de celui-ci: _Plaisants devis... extraits la plupart des

Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprimée à

Lyon par le seigneur de la Coquille._

Vers 1840, d'après la _Physiologie de l'imprimerie_, voici comme se

passaient les fêtes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la

Saint-Jean-Porte-Latine, est la fête des compositeurs; le singe fait

ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du même atelier se

réunissent pour aller dîner aux _Vendanges de Bourgogne_, et cet

illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus

désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours,

jusqu'à ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il

faille retourner à ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin,

patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le _boni_, ou

si vous aimez mieux toutes les amendes de l'année, et au lieu, à

l'exemple des singes, d'employer leur argent à faire un fameux

dîner, ils dissipent leur _Saint-Jean_ en bourgogne ou en gris de

Suresnes.

Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop à l'écart des

ouvriers ordinaires pour jouer un rôle quelconque dans les contes

populaires, ils ne figurent même pas, à ma connaissance, dans ceux

qui appartiennent à la série comique ou satirique. Les chansons

populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont été quelquefois

mis sur la scène de nos jours, l'ancien théâtre ne les connaît pas.

Des artistes d'un grand mérite nous ont laissé des intérieurs

d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont gravé des compositions où l'art de la

typographie est surtout un caractère emblématique (p. 21, 25); mais

l'imagerie proprement dite des _typos_ est assez pauvre. Les

caricatures, se bornent presque toujours à représenter l'ouvrier, ou

l'apprenti coiffé du bonnet de papier qui fut, pendant la première

moitié de ce siècle, un des attributs de la profession, mais qui

appartient maintenant à l'archéologie. Le surnom de _singe_,

appliqué aux compositeurs, n'a guère tenté que les caricaturistes

américains (p. 31).

En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'_ana_,

plus ou moins amusants, dont les typographes sont les héros.

On sait qu'un typographe «met en pâte» ou «fait de la pâte» quand il

laisse tomber une poignée de lettres composées; le résultat de cet

accident se nomme _pâté_, de même que l'assemblage sans ordre des

lettres ainsi mélangées dans une composition postérieure. Au siècle

dernier, «Des compagnons imprimeurs s'étaient avisés de former une

affiche avec deux paquets de «pâté» recomposé. Ce texte était établi

sur deux colonnes, précédé du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale

ornée, et terminé par une défense au public de déchirer ledit

placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une

enquête ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena

leur découverte; on reconnut qu'ils avaient tiré de leur oeuvre

une douzaine d'exemplaires, dont un est joint à la note d'enquête,

pour s'amuser à l'occasion du Carnaval.»

[Illustration: Printer devil d'après _Les Anglais peints par

eux-mêmes_.]

Mercier donne une version plus plaisante: «Un apprentif, un jour de

fête, seul dans l'imprimerie, s'avisa, pour s'amuser, d'imprimer un

exemplaire du pâté, et puis examinant l'ouvrage indéchiffrable, il

lui vint dans l'idée de faire une affiche au coin d'une vue. C'étoit

dans un temps où les placards tenoient toute la police en mouvement.

La multitude s'arrête, veut lire, et ne pouvant rien comprendre,

s'attroupe pour deviner ce que cela pouvoit être. On invoque le

Cicéron du quartier qui y perd son latin; le commissaire arrive, et

n'y comprenant rien lui-même, imagine la satyre la plus effrénée. Il

couvre respectueusement du pan de sa robe l'affiche présumée

scandaleuse. On la détache avec le plus grand soin, pour la porter

au lieutenant de police. L'inspecteur et les exempts forment un

rempart et empêchent les regards de la multitude de se porter sur

l'engin. Ils arrivent en tremblant chez le magistrat, déposent

l'imprimé. Tous les déchiffreurs, les algébristes sont mandés. On

épuise les combinaisons. Oh! c'est la langue du diable; mais cette

langue dit beaucoup. Chacun hasarde ses conjectures; il y a une

infernale malice sous ces mots, car enfin ce sont des lettres

françoises. L'imagination enfante vite un libelle diffamatoire

contre des personnes sacrées et pis encore. À force de soins et de

recherches on découvre le petit apprentif, on l'arrête; on le mène

devant le lieutenant de police qui l'interroge: Eh! Monseigneur,

répondit l'autre, c'est un pâté d'imprimerie.»

On a parodié, à l'usage de divers métiers, les Commandements de

l'Église. Voici les commandements du compositeur typographe:

La casse où tu composeras,

Tu dois la tenir proprement.

Du manuscrit ne lèveras

Jamais les yeux en travaillant.

Point de fautes tu ne feras,

S'il est possible, en composant.

De l'auteur ne retrancheras,

Ni mot, ni ligne, absolument.

Le même espace tu mettras

Entre les mots également.

Et surtout tu t'appliqueras

A justifier justement.

Chaque paquet ficelleras

Avec soin, bien solidement.

Les épreuves tu tireras

Chaque fois bien lisiblement.

Les corrections n'omettras

De faire très exactement.

Toute copie enfermeras

Dans ton tiroir soigneusement.

Les coquilles t'efforceras

D'éviter en distribuant.

De ton patron écouteras

Les avis attentivement.

A l'atelier tu te rendras

Aux heures régulièrement.

Et des travaux tu garderas

Le secret scrupuleusement.

[Illustration: Singe compositeur, caricature américaine.]

SOURCES

Légendes et curiosités des métiers · 第 37 / 38 段