dérangeaient de leur place pour admirer la beauté d'un animal
quadrupède qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien,
s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des _piaux_ ou
blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-là travaillaient aux
pièces, et on les payait seulement en raison de leur travail.
Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roulé dans toutes les
imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle
part, il se met à faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son
Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrière Saint-Denis,
décidé à visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se
plaît en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son
premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail,
mais, hélas! on n'a rien pour le moment, et notre héros prie le
patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier. À ses
saluts réitérés, à son air confus, on le reconnaît de suite, et,
avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le
lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades
de secourir notre infortuné sans ouvrage; bientôt on a ramassé cinq
ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa
révérence avec un plaisir extrême, en assurant de sa reconnaissance
éternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il
commence à se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas
toujours la _passe_ que les ouvriers donnent aux compagnons sans
ouvrage. Alors il revient à Paris, et retourne chez son ancien
bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre,
et en jurant que la province ne vaut pas Paris.
Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des défauts
de caractère ou des vices. Les _gourgousseurs_, dit
Décembre-Alonnier, ont le caractère morose et grondeur, lisant assez
volontiers leur copie à haute voix, sans s'inquiéter des
récriminations de leurs voisins que cela empêche de travailler, et
ils entremêlent leur lecture de réflexions _ad hoc_. Le gourgousseur
est presque toujours en même temps _chevrotin_, c'est-à-dire
irascible. Le _fricoteur_, le premier arrivé à l'imprimerie, passe
rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le
même caractère que le sien et prélève un impôt sur chacun. On
l'appelle aussi _pilleur de boites_.
[Illustration: _Habit d'Imprimeur en Lettres._]
La _Physiologie de l'imprimeur_ dépeint le pressier comme un
personnage à la figure bourgeonnée, à la taille petite, mais énorme,
propriétaire d'un léger «extrait de barbe» ou commencement
d'ivresse, qu'il espère couper bientôt par quelques petits verres de
cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les
pressiers étaient désignés sous le nom d'_ours_. Ce terme est
vraisemblablement ancien, la _Misère des garçons imprimeurs_ «parle
de cinq ou six malotrus ressemblant à des ours». Le mouvement de
va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par
lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse leur a sans
doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des
mécaniques ceux qui tournaient la manivelle étaient appelés
_écureuils_. En revanche les ours ont nommé les compositeurs des
_singes_, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper
les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimitié entre
ces deux catégories, d'ailleurs très différentes, d'employés
d'imprimerie.
Il est très rare, dit l'auteur de _Typographes et gens de lettres_,
de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, à
moins qu'il n'ait des formes à y porter; alors on peut être assuré
qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'établit: «Ah! voilà
Martin! monte à l'arbre!--Monte à l'arbre toi-même, mal appris!--Hé!
là-bas, tâchons d'être poli!--Tu ne vois donc pas que c'est un ours
mal léché!--Je te vas faire lécher ma savate; parce qu'on n'a pas
reçu qué qu'indu...» Le bruit des composteurs frappant sur les
casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend
auprès de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur.
Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux
presses, il est reçu avec la même déférence; pour le conducteur il
en est de même.
Au siècle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de
chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux,
dans l'atelier, une petite société qui avait ses usages, ses règles,
ses privilèges même, et à laquelle ils donnaient le nom de
«Chapelle»; les adhérents étaient tout naturellement appelés
chapelains. En dépit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractère
religieux. Elle n'était fermée à personne: pour devenir chapelain,
il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixée pour
le droit d'admission, qui n'était que de trente sous, plus un autre
droit prélevé sur la première banque ou paye du postulant, et qui se
montait à neuf livres. Le règlement spécifiait, en outre de ces deux
taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui étaient un prétexte
à la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui débutait
ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrère qui
se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou
plaisantaient trop grossièrement; celui qui oubliait d'éteindre sa
chandelle en quittant l'atelier à la fin de la journée, ou lorsqu'il
s'absentait, ne fût-ce que pour quelques minutes; le sortier qui,
pour faire pièce à l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poignée du
barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient
tous payer une somme plus ou moins élevée, et le refus de verser
entraînait la déchéance de tous droits dans le partage de la caisse.
Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les quêtes
qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en
rapport avec l'imprimerie, en même temps que chez les fondeurs,
fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les
fournisseurs; aux sommes ainsi perçues venaient se joindre trois
exemplaires de chaque ouvrage composé et imprimé par eux, qui, sous
le nom de copies de chapelle, leur étaient offerts par l'éditeur.
La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage était
fait entre tous les sociétaires, et le lendemain ils se réunissaient
pour commencer la fête qui, généralement, se prolongeait, laissant
plusieurs jours les rangs déserts et les presses silencieuses. Le
bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempêter
et gémir, il n'empêchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et
le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les
imprimeries actuelles.
On donnait le nom de «Bonnet» à une espèce de ligue offensive et
défensive que formaient quelques compositeurs employés depuis
longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la
tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit
Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue
les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en
font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus récemment
entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est
tyrannique, injuste et égoïste comme toute coterie: il tend à
disparaître.
* * * * *
Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont
encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajouté d'autres. C'est
ainsi qu'on astreint à une redevance le compagnon qui néglige de
fermer une porte à la clôture de laquelle l'atelier est intéressé;
celui qui s'en va sans achever une ligne commencée; celui qui
oublie, en s'en allant, d'éteindre le bec de gaz ou la lampe de sa
place. Un confrère s'empresse alors de l'éteindre et emmanche
aussitôt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon
oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a à
payer.
[Illustration: L'imprimerie]
Lorsqu'un confrère reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la
visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses
outils en croix, on étend sa blouse, s'il a une chandelle on
l'allume: enfin on tâche de figurer quelque chose de lugubre. On a
surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles
à manier, de façon que lorsque le malheureux veut reprendre
possession de sa place, il soit très longtemps à la débarrasser. Un
apprenti est placé en vedette pour signaler son arrivée; aussitôt
qu'il paraît on se met à psalmodier quelque chose de traînant sur un
mode grave, une espèce de scie à faire fuir les plus intrépides:
C'pauvre monsieur Chicard est mort (_bis_),
Il est mort, on n'en parlera plus!
Hue! Hue!
Tous n'ont pas le caractère à prendre la chose du bon côté; il y en
a qui sortent furieux; alors à la psalmodie funèbre succède un
véritable choeur de bacchanal qui ébranle les solives de l'atelier
et fait bondir le prote:
Tu t'en vas et tu nous quittes.
Tu nous quittes et tu t'en vas.
L'imprimerie représentait autrefois, alors que l'accès des ateliers
était sévèrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystérieux
et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait
qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des
presses; les mains et les vêtements noircis par l'encre grasse
pouvaient aussi suggérer des comparaisons, et il est même assez
curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre
d'idées.
L'auteur des _Fariboles saintongheaises_, petite revue patoise
humoristique qui paraissait à Royan vers 1877, a mis dans la bouche
d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il était
censé avoir visitée: «Y ai vu la machine oure qu'on met les
Fariboles en emolé. A semble in moulin à venter, s'rment a l'est pu
grand, toute en fer et graissée de ciraghe d'in bout à l'autre. O
l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de papé, qui l'a fait marcher et
qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour
d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un
tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait
d'au popé, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des
châtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui
preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les
mettions à coté des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux
mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in
cent de feuilles de papé à la foué.»
Une habitude assez répandue consiste à installer des musées
fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment
avec les affiches et autres impressions voyantes «réussies» de la
maison, on voit des collections pêle-mêle ou méthodiquement alignées
sur le mur. Toutes sortes de débris disparates s'y coudoient, avec
des inscriptions abracadabrantes, où l'esprit ne fait pus toujours
défaut. Tel vieux clou servit à fixer Jésus-Christ sur la croix,
telle poignée de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle
savate sans forme, raccommodée avec des ficelles et des porte-pages,
fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits
souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade «qui a cassé la sienne»;
la carte d'un repas pris en commun, etc.
Au siècle dernier, les imprimeurs appelaient leur Saint-Jean, à
l'instar des cordonniers qui donnaient à leur sac à outils le nom de
Saint-Crépin, les objets dont ils devaient se munir à leurs frais:
en 1791, les ouvriers de la casse devaient se procurer le
chandelier, le composteur et les pointes; les pressiers des ciseaux,
un peloton, une lime, un couteau à ratisser les balles, un
ébauchoir.
De tout temps les ouvriers imprimeurs avaient employé entre eux un
langage et des signes particuliers qu'ils appelaient le _tric_,
signal de quitter le travail pour aller boire ou quelquefois pour se
mettre en grève. Plusieurs ordonnances l'avaient interdit sans
beaucoup de succès.
Ce mot a disparu de la langue des typographes; mais ils ont conservé
des coutumes analogues et un vocabulaire spécial, qui n'est pas très
étendu, si l'on considère comme à peu près complet le _Dictionnaire
de l'argot des typographes_, publié par Eugène Boutmy, en 1878 et en
1883.
Dans quelques ateliers, au coup de quatre heures, les imprimeurs et
compositeurs altérés poussent le cri d'appel: Bé! Bé! imitant le
bêlement du mouton.
La «taquance» se fait pour signifier que l'on ne croit pas ce que
vient de dire un confrère. Elle consiste à frapper trois coups sur
le bord de la casse ou même partout ailleurs. À Troyes, celui dont
les paroles sont ainsi mises en doute s'écrie alors: Celui qui taque
n'a pas de chemise.
Quand un _sarrasin_, ouvrier non syndiqué, pénètre dans une galerie,
quand un compositeur est vu d'un mauvais oeil, qu'il est ridicule
ou ivre, qu'il a émis une idée baroque et inacceptable, les
typographes manifestent bruyamment leur déplaisir par une
_roulance_. C'est un tapage assourdissant, que les ouvriers d'un
atelier font tous ensemble, en frappant avec leur composteur sur
leur galée ou sur les compartiments qui divisent les casses en
cassetins, sur les taquoirs avec les marteaux; en même temps ils
frappent le sol avec les pieds. Ce charivari ne respecte rien: les
protes, les patrons eux-mêmes n'en sont pas à l'abri.
L'exclamation _il pleut!_ a pour but d'avertir les camarades de
l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un
étranger. Dans quelques maisons, elle est remplacée par:
_Vingt-deux!_
La composition demandant une attention soutenue amène une fatigue de
tête, qui doit avoir quelque analogie avec celle des écrivains;
c'est là vraisemblablement la cause du besoin que les compositeurs
éprouvent de laisser un moment la casse, pour ne plus penser pendant
quelque temps à lever la lettre. Ils ont imaginé plusieurs façons
ingénieuses de se distraire sans quitter l'atelier.
Le jeu des cadratins est assez usité: l'enjeu est toujours une
chopine, un litre ou toute autre consommation. Les cadratins sont de
petits parallélipipèdes de même métal et de même force que les
caractères d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de
diverses sortes. Ils servent à renfoncer les lignes pour marquer les
alinéas, et portent sur une de leurs faces un, deux ou trois crans.
Ce sont ces marques qui ont donné l'idée aux typographes de s'en
servir comme de dés à jouer. Les compositeurs qui calent,
c'est-à-dire qui n'ont pas d'ouvrages pour le moment, s'amusent
parfois à ce jeu sur le coin d'un marbre. Le coup nul, celui où les
cadratins n'ont montré que leur face unie, est dit «faire blèche»;
lorsque par hasard l'un d'eux reste debout, on a fait «bonhomme». Ce
coup merveilleux annule le coup de blèche.
[Illustration: L'Imprimerie, figure allégorique de Gravelot.]
Parfois le baquet à tremper le papier est transformé par les
apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent légèrement
trois boules à peu près sphériques, taillées dans des morceaux de
pierre ponce; des biseaux, ou, à défaut, de fortes réglettes,
tiennent lieu de queues, ou bien un grand châssis, posé sur le
marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnées, forme un
billard sec. Les biseaux servent aussi d'épées aux jeunes
escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives à l'aide
de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile à machines et
surmontées d'un filet posé à plat et percé d'un trou, dans lequel
s'emmanche un petit tube formé d'une interligne roulée, garni de
filasse; des papiers de couleur, disposés autour, en font des
lanternes vénitiennes.
Jusqu'à la Révolution, les imprimeurs eurent leur fête du mai.
Partout, elle était célébrée avec pompe et allégresse; mais c'est
surtout à Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute
sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement
planter un mai devant l'hôtel du gouverneur.
Un autre mai des imprimeurs était un placard en vers, assez
médiocrement payé sans doute à quelque poète famélique, et que les
membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprès du
rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie.
Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient,
dit l'_Histoire de l'Imprimeur_, la permission de se réunir aux
jours de fêtes solennelles et religieuses sous la bannière de
Saint-Jean-Porte-Latine. À ce patron orthodoxe, les imprimeurs de
Lyon en joignaient un burlesque, dont ils célébraient non moins
exactement la fête: c'était le momon ou mannequin bizarre qu'ils
appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'était sans doute
autre chose que la très étrange personnification des fautes
typographiques ou coquilles. S'il en était ainsi, l'impénitence des
imprimeurs à l'égard des erreurs de leur métier aurait été complète,
puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit
dans une pièce rarissime de ce temps intitulée: _Recueil faict au
vray de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et
commencée le premier jour du moys de septembre mil cinq cent
soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume
Testefort_: Un drôle ou masque tenoit une lance en main où estoit le
guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge
et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V
estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant à la présence
du V sur cette bannière du patron des bandes typographiques, par
préférence à toute autre lettre, il faut vraisemblablement
l'attribuer à ce que cette lettre, qui était alors notre _u_ actuel,
pouvant aisément être retournée et ainsi passer pour un _n_, se
trouvait être de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux
coquilles.
Cette mascarade solennelle se maintint longtemps à Lyon. Chaque
année elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques
et des discours à l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait
naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans
le genre de celui-ci: _Plaisants devis... extraits la plupart des
Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprimée à
Lyon par le seigneur de la Coquille._
Vers 1840, d'après la _Physiologie de l'imprimerie_, voici comme se
passaient les fêtes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la
Saint-Jean-Porte-Latine, est la fête des compositeurs; le singe fait
ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du même atelier se
réunissent pour aller dîner aux _Vendanges de Bourgogne_, et cet
illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus
désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours,
jusqu'à ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il
faille retourner à ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin,
patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le _boni_, ou
si vous aimez mieux toutes les amendes de l'année, et au lieu, à
l'exemple des singes, d'employer leur argent à faire un fameux
dîner, ils dissipent leur _Saint-Jean_ en bourgogne ou en gris de
Suresnes.
Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop à l'écart des
ouvriers ordinaires pour jouer un rôle quelconque dans les contes
populaires, ils ne figurent même pas, à ma connaissance, dans ceux
qui appartiennent à la série comique ou satirique. Les chansons
populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont été quelquefois
mis sur la scène de nos jours, l'ancien théâtre ne les connaît pas.
Des artistes d'un grand mérite nous ont laissé des intérieurs
d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont gravé des compositions où l'art de la
typographie est surtout un caractère emblématique (p. 21, 25); mais
l'imagerie proprement dite des _typos_ est assez pauvre. Les
caricatures, se bornent presque toujours à représenter l'ouvrier, ou
l'apprenti coiffé du bonnet de papier qui fut, pendant la première
moitié de ce siècle, un des attributs de la profession, mais qui
appartient maintenant à l'archéologie. Le surnom de _singe_,
appliqué aux compositeurs, n'a guère tenté que les caricaturistes
américains (p. 31).
En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'_ana_,
plus ou moins amusants, dont les typographes sont les héros.
On sait qu'un typographe «met en pâte» ou «fait de la pâte» quand il
laisse tomber une poignée de lettres composées; le résultat de cet
accident se nomme _pâté_, de même que l'assemblage sans ordre des
lettres ainsi mélangées dans une composition postérieure. Au siècle
dernier, «Des compagnons imprimeurs s'étaient avisés de former une
affiche avec deux paquets de «pâté» recomposé. Ce texte était établi
sur deux colonnes, précédé du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale
ornée, et terminé par une défense au public de déchirer ledit
placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une
enquête ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena
leur découverte; on reconnut qu'ils avaient tiré de leur oeuvre
une douzaine d'exemplaires, dont un est joint à la note d'enquête,
pour s'amuser à l'occasion du Carnaval.»
[Illustration: Printer devil d'après _Les Anglais peints par
eux-mêmes_.]
Mercier donne une version plus plaisante: «Un apprentif, un jour de
fête, seul dans l'imprimerie, s'avisa, pour s'amuser, d'imprimer un
exemplaire du pâté, et puis examinant l'ouvrage indéchiffrable, il
lui vint dans l'idée de faire une affiche au coin d'une vue. C'étoit
dans un temps où les placards tenoient toute la police en mouvement.
La multitude s'arrête, veut lire, et ne pouvant rien comprendre,
s'attroupe pour deviner ce que cela pouvoit être. On invoque le
Cicéron du quartier qui y perd son latin; le commissaire arrive, et
n'y comprenant rien lui-même, imagine la satyre la plus effrénée. Il
couvre respectueusement du pan de sa robe l'affiche présumée
scandaleuse. On la détache avec le plus grand soin, pour la porter
au lieutenant de police. L'inspecteur et les exempts forment un
rempart et empêchent les regards de la multitude de se porter sur
l'engin. Ils arrivent en tremblant chez le magistrat, déposent
l'imprimé. Tous les déchiffreurs, les algébristes sont mandés. On
épuise les combinaisons. Oh! c'est la langue du diable; mais cette
langue dit beaucoup. Chacun hasarde ses conjectures; il y a une
infernale malice sous ces mots, car enfin ce sont des lettres
françoises. L'imagination enfante vite un libelle diffamatoire
contre des personnes sacrées et pis encore. À force de soins et de
recherches on découvre le petit apprentif, on l'arrête; on le mène
devant le lieutenant de police qui l'interroge: Eh! Monseigneur,
répondit l'autre, c'est un pâté d'imprimerie.»
On a parodié, à l'usage de divers métiers, les Commandements de
l'Église. Voici les commandements du compositeur typographe:
La casse où tu composeras,
Tu dois la tenir proprement.
Du manuscrit ne lèveras
Jamais les yeux en travaillant.
Point de fautes tu ne feras,
S'il est possible, en composant.
De l'auteur ne retrancheras,
Ni mot, ni ligne, absolument.
Le même espace tu mettras
Entre les mots également.
Et surtout tu t'appliqueras
A justifier justement.
Chaque paquet ficelleras
Avec soin, bien solidement.
Les épreuves tu tireras
Chaque fois bien lisiblement.
Les corrections n'omettras
De faire très exactement.
Toute copie enfermeras
Dans ton tiroir soigneusement.
Les coquilles t'efforceras
D'éviter en distribuant.
De ton patron écouteras
Les avis attentivement.
A l'atelier tu te rendras
Aux heures régulièrement.
Et des travaux tu garderas
Le secret scrupuleusement.
[Illustration: Singe compositeur, caricature américaine.]
SOURCES