une chose n'y apportait point le remède nécessaire: «Il fait comme
le chaudronnier, il met la pièce à côté du trou». Ce reproche est
ancien; il est formulé au XVIe siècle dans la _Farce nouvelle et
fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et
deffendent que on ne mette la pièce auprès du trou_.
Avons que faire du maignen,
Du maignen, commère, du maignen.
--Tenez nostre maistre,
Savez qu'il est. N'allez pas mettre
Icy la pièce auprès du trou...
Gardez bien de tirer le clou.
Ne les pièces auprès du trou,
Comme maignens ont de coustume.
Dans la Farce _d'un chauldronnier_, celui-ci arrive sur la scène en
criant:
Chaudronnier, chaudron, chaudronnier!
Qui veult ses poeles reffaire?
Il est heure d'aller crier
Chaudron, chaudronnier!
Seigneur je suis si bon ouvrier
Que pour un trou je sçay deulx faire.
Dans la _Farce nouvelle_, une dispute a lieu entre un savetier et un
chaudronnier, le savetier lui dit:
Tu faictz pour ung trou deux,
Et pour ce tu as tant de plet.
Ce dicton se retrouve en Angleterre:
_Like Banbury tinkers who in stropping one hole make two_ Comme les
chaudronniers de Banbury qui, en bouchant un trou, en font deux.
Les chaudronniers sédentaires ont moins que les ambulants, dont ils
diffèrent d'ailleurs, attiré l'attention populaire.
En Normandie, ou blasonnait toutefois les habitants de Villedieu;
ils sont appelés Sourdins, à cause de la dinanderie qu'ils
fabriquent; car tout le monde en cette petite ville travaille à
fondre ou à battre le cuivre, ce qui fait un tintamarre si
continuel, qu'un grand nombre parmi eux deviennent sourds; d'où leur
est venu le nom de Sourdins. Aussi, n'est-il pas très sûr d'aller
dans quelque atelier demander l'heure qu'il est, sans courir le
risque de recevoir quelque mauvais compliment, ou quelque chose de
pire, car ils jettent, assurait-on jadis, le marteau à la tête.
D'après un ancien auteur, Charles de Bourgueville, les habitants de
Villedieu «qui sont poesliers ou magnants, sont bien faschez quand
on leur demande quelle heure il soit, parce qu'ils ne peuvent ouyr
l'horloge pour le bruit qu'ils font».
En Belgique, le jour Saint-Gilles, les apprentis chaudronniers se
promenaient par la ville: l'un d'eux s'était coiffé d'une sorte de
shako surmonté d'un panache, tandis que l'autre portait sur une
espèce d'estrade, soutenue par un long manche, la statue du saint,
entourée de fleurs; de l'estrade pendaient des cuillers, des pots et
autres menus ustensiles. Ils allaient demander un pourboire chez les
clients.
Au moyen âge, le chaudronnier avait assez d'importance pour que les
règlements, royaux ou féodaux, se soient occupés de lui dans des
articles spéciaux. Grosley a donné dans ses _Éphémérides troyennes_
un extrait de la _Pancarte du droit de péage du canton de Lesmont_,
qui leur accorde une sorte de privilège en raison peut-être de leur
pauvreté:
Art. XXIII.--Un chaudronnier, passant avec ses chaudrons,
doit deux deniers, si mieux n'aime dire un _Pater_ et un
_Ave_ devant la porte dudit sieur comte de Lesmont ou son
fermier.
Le seigneur de Pacé, en Anjou, avait le droit de faire travailler
les chaudronniers qui passaient, en leur payant chopine.
[Illustration: _Chaudronier, chaudronier_
D'après Poisson (XVIIIe siècle).]
Au XVIe siècle, les chaudronniers sont au premier rang des artisans
qui figurent dans les petites comédies; ils le devaient au
pittoresque de leur costume, à leur réputation de gens à réplique
facile, et aussi aux plaisanteries à double sens, très en usage à
cette époque, auxquelles prêtait le dicton si populaire, qui les
accusait de mettre la pièce à côté du trou.
[Illustration: _Chaudronniers argent des rechaux_
D'après Brébiette (XVIIe siècle).]
La _Farce nouvelle des femmes qui font refondre leurs maris_ est
bien plus ancienne que la _Facétie de Lustucru_, qui fut si en vogue
au milieu du XVIIe, et dont nous avons parlé dans la monographie des
Forgerons. Lorsque les femmes, lasses de voir les images qui
représentaient les forgerons en train de leur redresser la tête,
voulurent avoir leur revanche, les dessinateurs se ressouvinrent
sans doute de la petite comédie jouée cent ans auparavant, et qui
vraisemblablement n'était pas complètement oubliée. Elle met en
scène un personnage qui est appelé fondeur de cloches, mais qui est
en réalité un chaudronnier, puisqu'il arrive en criant: _Ho,
chaulderons vielz, chauderons vielz_.
Je sçay de divers metaulx
Fondre cloche, s'il est mestier
Pour trouver maniere de vivre.
De fer, de layton et de cuivre
Sçay faire de divers ouvrages
Comme chaudières, poilles pour menaiges...
Mais surtout j'ay une science
Propice au pays où nous sommes;
Je sçay bien refondre les hommes
Et affiner selon le temps;
Car un vieillard de quarante ans
Sçay retourner et mettre en aage
De vingt ans, habile et saige.
Bien besongnant du bas mestier...
Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
Que je ne face jeune à mon aise
Par la vertu de ma fournaise.
Deux femmes veulent faire refondre leurs maris et Pernette, l'une
d'elles, dit au sien:
Le maistre est logé en la ville
Qui en a jà refondu (dix) mille
Et retournent beaux et plaisants.
Les deux maris persuadés viennent trouver le fondeur, qui leur dit:
Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
Que (je) ne face jeune à mon aise
Par la vertu de ma fournaise.
Ne s'y mette qui ne vouldra.
Mais il me fault premierement
Sçavoir le pourquoy et comment
Vos femmes y consentent,
Affin s'elles se repentent
Qu'elles ne m'en demandent rien.
Je croy qu'il vauldroit mieulx garder
Vos marys en l'aage qu'ilz sont.
Les femmes répondent:
Refondez les tost, nostre maistre,
Et vienne qu'en peut advenir.
Pendant qu'ils sont en la forge, ce sont elles qui soufflent, comme
dans les _Facéties de Lustucru_ et de la _Forge merveilleuse_.
L'opération dure longtemps; à la fin le fondeur s'écrie:
Holà, ho, tout est formé:
Ilz ne sont borgnes ne camus,
Chantez Te Deum laudamus.
Voicy vos marys beaulx et gents.
JENNETTE.
Par mon serment, ilz sont jolys;
Je ne vouldroye pour grand chose,
Qu'il fust à faire.
LE FONDEUR.
Je suppose
Que jai bien gagné mon sallaire.
Mais qu'il ne vous vueille desplaire
Chacun recoignoisse le sien.
JENNETTE.
Je cuyde que voicy le mien:
Avez-vous point à nom Thibault?
THIBAULT.
Ouy vrayement, hardys et baus,
Qui estoyes dous et courtoys,
Et vous estes ma mesnagière.
Mais il fauldroit changer manière,
Je veulx gouverner à mon tour.
Les hommes refondus et rajeunis veulent commander, et c'est alors
que les femmes désirent que le fondeur défasse son ouvrage; la pièce
se termine par cette morale:
Pour éviter autres perilz,
Et bien vous gardez haut et bas
De refondre vos bons maris.
En Angleterre, le chaudronnier était aussi populaire: il était placé
parmi les artisans joyeux: dans une petite pièce qui se jouait
autrefois tous les ans dans le Stafforshire et le Shropshire, il
arrivait sur la scène et disait: «Je suis un joyeux chaudronnier--et
je l'ai été toute ma vie: ainsi je pense qu'il est temps de chercher
une fraîche et jolie femme. C'est alors qu'avec les amis nous
mènerons une vie plus joyeuse que jamais je ne l'ai eue. Je ferai
résonner vos vieux chaudrons.»
Shakspeare et ses contemporains les ont aussi mis à la scène des
chaudronniers. Christophe Fûté (Sly), «porte-balle de naissance,
cartonnier par occasion, par transmutation montreur d'ours, et
présentement chaudronnier de son état», s'étant couché ivre-mort, un
seigneur qui le voit s'amuse à le transformer en lord; il se
réveille, comme le dormeur éveillé des _Mille et une Nuits_, dans un
appartement somptueux, et les gens qui le servent lui annoncent
qu'on va jouer devant lui une pièce qui n'est autre que la _Méchante
mise à la raison_. Tom Snout (museau) est dans le _Songe d'une nuit
d'été_ l'un des artisans qui représentent une comédie.
[Illustration: Apprentis chaudronniers visant leurs pratiques le
jour de Saint-Gilles, d'après une lithographie coloriée de Madou.]
Il y a quelques chansons populaires dont les chaudronniers sont les
héros: M. de Puymaigre en a recueilli une dans le pays messin, qui
raconte comment furent accueillis les galanteries de l'un d'eux:
C'est un drôle de chaudronnier
Qui s'appelait Grégoire.
Un jour passant par Chaumont,
Pour y vendre ses chaudrons,
Fut bien attrapé,
Fut bien étrillé
Par trois jeunes filles
Gaillardes et gentilles.
Il s'en va par la ville,
Criant à voix haute:
--Argent de tous mes chaudrons!
Trouve z une belle brune.
Parfaite en beauté:
--O z en vérité,
Oh! mademoiselle,
Que vous êtes belle!
Je voudrais pour tous mes chaudrons
Petite brunette,
Avoir fait collation
Avec vous seulette...
--Entrez dans ma chambre,
J'en suis bien contente,
Nous ferons sans façon
La collation.
Quand la belle eut la bourse:
--Notre affaire est faite.
Attendez un petit moment,
J'y reviens dans l'instant;
Je m'en vais chez Martin,
Chercher du bon vin,
Car il nous faut faire
Une bonne chère.
La belle fut avertir
Trois de ses voisines.
Elles sont venues toutes les trois
Comme à la sourdine,
Donner du balai
Sur le chaudronnier.
Son pauvre derrière
Paya le mystère.
--Aïe! aïe! ne frappez pas tant.
Laissez ma culotte,
Que les cent diables soient de l'amour!
Jamais je ne le ferai de mes jours.
Voilà mes chaudrons
Tous en carillon;
Tout mon ballottage
A resté pour gage.
Dans le Lot on chante sur un air qui rappelle le cri modulé de
l'étameur une chanson où un de ces artisans, également galant, a un
rôle plus avantageux. Il est vrai que cette chanson a été transmise
par les étameurs ambulants:
_Se n'és un paouré peyré_
_Qué sé boulio marida._
_Fa, fa, foundré las culliéros,_
_Dés claous, dés cassettos,_
_El de candéliers,_
_El des boutons de mancho._
_Del, s'en bay dé bourg en bilo_
_Per uno fillo trouba._
_La prumière qué rencountro_
_La fille d'un aboucat._
_--Diga, mé, midamiselle,_
_Boulez-bous bous marida?_
_--Noun, pas ambé tu, lou payré,_
_Lés négré coumo un talpo._
_--Sabez pas, midamisello,_
_Terro négro fay boun blat._
Il est un pauvre peyré étameur
Qui se voulait marier.
Faire, faire fondre les cuillères,
Des clous, des cassettes
Et des chandeliers,
Et des boutons de manche.
Lui s'en va de ville en ville
Pour trouver une fille.
La première qu'il rencontre
Est la fille d'un avocat.
--Dites-moi, mademoiselle,
Voulez-vous vous marier?
--Non pas avec toi, le peyré,
Tu es noir comme une taupe.
--Vous ne savez pas, mademoiselle,
Terre noire fait bon blé.
Bien qu'en général les chaudronniers, habitués à courir le monde,
soient loin d'être sots, quelques récits leur attribuent une assez
forte dose de naïveté: on raconte en Gascogne qu'un jour trois
étameurs Auvergnats, chargés de chaudrons, de poêles et de
casseroles montaient au galop la grande Pousterle d'Auch. Quand ils
furent tout en haut, ils étaient rouges comme le sang et soufflaient
comme des blaireaux. Ils s'étonnaient de voir d'autres gens arrivés
en haut de la grande Pousterle dispos et pas du tout essoufflés.
--Comment donc avez-vous fait? leur demandèrent les trois
Auvergnats.
--Nous sommes montés doucement.
Les trois Auvergnats descendirent la grande Pousterle, pour la
remonter doucement aussi.
* * * * *
Le _Blason populaire de Villedieu_ est un recueil d'histoires
comiques dont _les Poëliers_ sourdins sont les héros. Le _Moyen de
parvenir_ rapporte une aventure arrivée en Franche-Comté, dans
laquelle un chaudronnier fut pris pour le diable: En ce pays-là les
maisons sont près la montagne et n'ont qu'une cheminée au milieu,
sur le haut de laquelle deux fenêtres ou portes, pour donner le vent
par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or, le vent
étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir
une et fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou
arraché il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter
en haut, et ce, par la cheminée. Étant en haut il avisa le défaut,
mais il n'avait point de marteau pour s'aider à descendre. Il se
fâchait, de sorte qu'il alla par le toit droit sur la montagne
quérir une pierre, et ainsi il fit un petit sentier: il raccoutra sa
porte, puis descendit. Il y avait un pauvre chaudronnier qui
cherchait logis, mais pour ce qu'il brunait il ne pouvait voir de
chemin, joint qu'il avait neigé depuis que le monde se fut retiré.
Ce chaudronnier, bien empêché, ne savait que faire, il levait le nez
à mont, découvrant çà et là; enfin, il avisa le sentier qu'avait
fait ce valet, et lui, là, il suivit, et, voyant la clarté de la
chandelle, il ouvre la porte et cuidant entrer, il se pousse dans la
cheminée. Étant ébranlé, il n'y eut pas moyen de se retenir, si
qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: «Dieu soit céans!».
Nous vîmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent à nos
oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous
fuîmes tous, cuidant que ce fût le maréchal des logis de Lucifer,
qui vînt mettre dans ses chaudières les petits enfants pour les
faire cuire et nous envahir comme repues franches.»
[Illustration: Étameur ambulant vers 1850, d'après une eau-forte
(Musée Carnavalet).]
Dans la Cornouaille anglaise, le chaudronnier est un personnage très
populaire, et dit Loys Bruèyre, il y personnifie les mines d'étain,
très abondantes en ce pays. Il figure dans plusieurs contes: Tom
Hickathrift, le tueur de géants, fut longtemps sans trouver
quelqu'un qui osât se mesurer avec lui: un jour, en traversant un
bois, il rencontra un vigoureux chaudronnier qui avait un bâton sur
l'épaule; devant lui trottait un gros chien qui portait son sac et
ses outils. Tom lui ayant demandé ce qu'il faisait là, le
chaudronnier lui répondit: De quoi vous mêlez-vous; ils tombèrent à
bras raccourcis l'un sur l'autre, mais à la fin Tom dut s'avouer
vaincu, et ils s'en revinrent ensemble les meilleurs amis du monde.
Le chaudronnier courut alors les aventures avec le héros, et lui fut
d'un grand secours en maintes occasions. Quand Tom eut à combattre
un grand géant monté sur un dragon et qui commandait une troupe
composée d'ours et de lions, le chaudronnier vint à son secours. À
eux deux, l'un avec son épée à deux mains, et l'autre avec son long
bâton pointu, ils eurent bientôt tué les six ours et les huit lions
de la suite du dragon. Malheureusement le chaudronnier périt dans le
combat et Tom en fut inconsolable.
D'après un proverbe écossais, les chaudronniers ne figuraient pas en
ce pays parmi les gens courageux. Jamais, dit-il, le chaudronnier
n'a été un preneur de villes.
Dans un conte finlandais, un chaudronnier qui a abandonné le héros
Mattu quand il était en danger, est lancé par celui-ci dans les
nuages noirs; il est là captif, et lorsqu'il s'irrite de ne pouvoir
reprendre sa liberté, il frappe sur son chaudron: de là le bruit que
le peuple appelle le roulement du tonnerre.
LES SERRURIERS
En argot, le serrurier est un «tape-dur»; on l'appelle aussi un
«bruge», du vieux mot frapper, heurter; à Genève, c'est «un
mâchuré»; à Troyes il est connu, ainsi que tous les ouvriers du fer,
sous le surnom de «gueule noire».
À Marseille, pour désigner un mauvais ouvrier:
_Es lou sarrailhiër de ma tanto._--C'est le serrurier de ma
tante.
La sûreté des maisons et le secret des coffres-forts reposant, pour
ainsi dire, entre les mains des serruriers, ils s'efforcèrent de
gagner la confiance de leurs clients par une inviolable fidélité.
Pour parvenir à ce but, quelques-uns gravaient sur leurs estampilles
ou cachets de marque ces deux mots: _Fidélité et secret_. C'était
pour le même motif que les statuts défendaient à tous maîtres ou
compagnons d'ouvrir une serrure en l'absence de son possesseur, ou
de faire des clés sur des moules de cire ou de terre, sous peine de
punition ou d'amende:
Afin de bien prouver que la clé lui avait été commandée, il lui
était interdit d'en faire aucune sans avoir sous les yeux la
serrure. «Nus Serreuriers ne puet faire clef a serreure, se la
serreure n'est devant lui en son hostel.» Au XVIIe siècle, les
serruriers prévaricateurs étaient pendus, et l'on mettait sur le
gibet cette inscription: «Crocheteur de porte.»
[Illustration: ALMANACH DES MAITRES SERRURIERS.]
Dans le compagnonnage, d'après G. S. Simon, les serruriers du Devoir
de liberté suivent la même règle que les menuisiers, avec lesquels
ils se confondent administrativement, toutes les fois que dans une
même ville, ils sont en trop petit nombre pour former un groupe
distinct. Les serruriers dévoirants sont peu nombreux, la plupart
des aspirants de cette profession étant passés à la société de
l'Union. Leurs règlements sont identiques à ceux des menuisiers,
avec lesquels ils vivaient naguère en parfait accord; depuis
quelques années, cette bonne harmonie est rompue, pour des causes
dont Agricol Perdiguier dit avoir connaissance sans vouloir les
divulguer.
[Illustration: _Habit de Serrurier_
Travestissement du XVIIe siècle, d'après Vuick.]
En Suisse, parmi les farces usitées au premier avril, il en est de
particulières aux serruriers, qui envoient les apprentis naïfs
vendre le mâchefer chez les marchands d'eau de Seltz ou le laver
pour en faire de la limonade.
Les enseignes des serruriers n'ont pas en général beaucoup
d'originalité; leur attribut le plus ordinaire est une grande clé,
souvent dorée, suspendue au-dessus de leur boutique.
Il en est peu qui ait fait usage d'enseignes dans le genre de celle
que l'on voyait à Liège: un petit groupe en fer représentait Noé
ivre conduit par ses deux fils, avec cette inscription, dont le
rapport avec la serrurerie est assez difficile à deviner: «À l'excès
de nos grands-pères».
Dans la Côte-d'Or, on donne à la mésange charbonnière le nom de
serrurier, parce que son cri imite le grincement d'une scie qu'on
lime. Ce bruit est l'un des plus désagréables qui existent; lorsque
Grandville fit sa planche assez alambiquée du «charivari qui pend à
l'oreille de MM. Guizot, Dupin, etc.», il plaça au premier rang un
diable serrurier qui limait une scie.
Les serruriers, comme tous les gens de métiers exercés par peu de
personnes et qui ne présentent pas de particularités, occupent une
petite place dans les traditions populaires, et ce qu'on raconte à
leur sujet rentre plutôt dans le cadre des anecdotes que dans celui
des contes. Voici ce qu'on lit dans la _Nouvelle fabrique des
excellents traits de vérité_:
«Quelque serrurier, passant le bois pour aller en certain village
porter serrures, rencontra un grand porc sanglier que les chiens de
monsieur de Verniquet avoient eschauffé, fort espouvantable à
regarder, lequel voyant cet homme commença de faire à venir vers
lui. Au moyen de quoy le pauvre diable fut si effrayé qu'il pensoit
estre mort et ne sceut autre chose faire sinon monter à un chesne
qui estoit prochain de luy. Ledit sanglier estant parvenu auprès de
l'arbre et n'ayant peu attaindre son homme, commença à escumer par
la gueulle, regardant contre mont et tournoyant à l'entour, comme
s'il eust voulu monter après et ainsi eschauffé en sa colère, de ce
qu'il ne pouvoit approcher, donna si furieusement de l'une de ses
défenses contre ledit chesne qu'il le passa tout outre, de façon que
le croc sortoit de l'autre costé un grand demy pied; ce que voyant
ledit serrurier descendit promptement, et avec son marteau abaissa
et riva le bout dudit croc en crochant et le cacha dans le bois bien
avant, comme l'on fait un clou attachant serrures et pentures. Par
ce moyen ledit sanglier demeura prins et attaché, et le pauvre
serrurier eschappa le peril de la mort et fit du porc sanglier tout
ce qu'il voulut. Premièrement il le tua, il l'habilla, il
l'escorcha, il le trencha, il le couppa, il le donna, il en joua, il
en mangea, il en salla, il en mucha, il en presta, il en gasta, il
s'en saoulla, il en vendit, et si en fit de bon pastez.»
Une autre anecdote nous est fournie par le _Facétieux Réveil des
esprits mélancoliques_:
«Un serrurier voulant aller au marché, à Bourgueil, vendre des
serrures, avoit arrêté avec ses voisins de partir de bonne heure; il
arriva donc que, s'étant levé plus matin que les autres, il se mit
en chemin; mais ayant fait une bonne lieue et voyant qu'il était
trop matin, se voulut reposer en attendant ses compagnons, et, sans
y penser, se coucha au pied d'une potence où on avoit attaché un
larron depuis quelques jours, et s'y endormit. Le jour venant, ses
compagnons passant près de là, dirent qu'il falloit appeler le
pendu, si bien que l'un va crier: Ho! compagnon, ho! ho! veux-tu pas
venir, tu as assez demeuré là? Le dormeur qui étoit dans la fosse
s'éveille, et croyant qu'ils parloient à lui, répondit: Oui, oui,
j'y vais, haut, attendez-moi. Ces passants se trouvèrent grandement
surpris, croyant que c'étoit le pendu qui leur avoit parlé, et le
serrurier de courir après eux avec ses ferrements, et eux de fuir
pensant que ce fût le pendu avec sa chaîne: le serrurier les appelle
et les suit de toute sa force: eux fuyant encore plus épouvantés;
aussi ne cessèrent les uns et les autres de fuir et de suivre
jusqu'à ce qu'ils furent à Bourgueil, où ils se reconnurent.»
[Illustration: Le Serrurier galant, d'après Pigal.]
LES CLOUTIERS
Les cloutiers ou fabricants de clous ont bien perdu de leur
importance, depuis qu'on a trouvé le moyen de les faire en gros, par
des procédés qui diminuent le prix de revient. On peut considérer ce
métier comme en voie de disparition. Sans être au premier rang des
travailleurs du fer, les cloutiers y faisaient une certaine figure.
Un Noël de la Franche-Comté, composé en 1707, et qui fait venir
autour de la crèche de l'Enfant-Jésus les divers corps d'état,
présente les cloutiers, non sans insinuer qu'ils boivent assez
volontiers:
_Les clouties que sont tous en rond_
_Autoüot de lieute forge,_
_Fant das pointes pou las chevrons;_
_Lou Môtre airouë sas compaignons_
_De toute soëthe en borge:_
_Lou feu, lai bise en ste saison_
_Lieu faut soichie lai gorge._
Dans le Bocage normand, d'après Richard Séguin, on rencontrait
fréquemment, au coin d'un bois ou d'une pièce de terre, une méchante
cabane noircie, où, dès le point du jour, en été, et plusieurs
heures avant le lever du soleil, en hiver, se rendaient deux ou
trois cloutiers qui travaillaient à la même forge. Un petit garçon,
encore trop faible pour manier le marteau, faisait marcher le
soufflet, assis sur le billot. Le dimanche ils portaient leurs sacs
chez les grossiers, qui les leur payaient et rapportaient un paquet
de verges de fer qu'ils mettaient en oeuvre la semaine suivante.
Ils travaillaient beaucoup et leur gain était petit.
Les cloutiers figuraient dans le compagnonnage; ils présentaient
même cette particularité que, plus que tout autre corps d'état, ils
suivaient les plus anciennes coutumes; ils commandent leurs
assemblées, dit Perdiguier, ils font leurs grandes cérémonies en
culotte courte et en chapeau monté. De plus, ils ont des cheveux
longs et tressés sur leur tête. Si un membre de la société vient à
mourir, ils quittent leurs chapeaux, défont, délient leurs longues
tresses et vont l'enterrer avec les cheveux en désordre et leur
couvrant presque tout le visage. Les cloutiers sont nombreux à
Nantes et se soutiennent comme frères.
Brizeux, qui avait eu l'occasion de voir souvent des cloutiers en
Bretagne, où, il y a une trentaine d'années, ils étaient renommés
pour la jovialité de leur caractère et leur esprit porté à la farce,
a écrit la chanson du cloutier, l'une des plus jolies pièces qui
aient été faites sur les ouvriers:
Sans relâche dans mon quartier
J'entends le marteau du cloutier.
Le jour, la nuit son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe!
Voyez ses bras noirs et luisants
Retourner le fer en tout sens.
Jamais il ne voit le ciel bleu,
Mais toujours la forge et son feu.
C'est pour sa femme et ses enfants
Qu'il fait tant de clous tous les ans.
Grands clous à tête et petits clous,
Oh! combien de fer pour deux sous!
Rarement le cabaretier
Voit dans sa maison le cloutier.
Mais le dimanche, il chôme enfin,
Et chante à l'office divin.
Que Dieu dans son noir atelier,
Dieu bénisse cet ouvrier!
[Illustration: Atelier de serrurerie, d'après Jost Amman.]
Le lutin allemand Hütchen, ainsi nommé parce qu'il se montrait la
tête couverte d'un petit chapeau de feutre, donna à un pauvre
cloutier d'Hildesheim un morceau de fer dont il pouvait faire des
clous d'or, et à sa fille un rouleau de dentelles d'où l'on pouvait
toujours tirer, sans crainte de le diminuer.
SOURCES