Les forgerons, maréchaux et taillandiers tiennent une place

considérable dans l'imagerie allégorique, surtout dans celle du

XVIIe siècle; nous avons reproduit quelques planches qui sont

intéressantes au double point de vue du métier et de l'histoire des

moeurs; telle est celle où l'on voit la servante «ferrer la mule»

(p. 9), expression qui a été remplacée par la «danse de l'anse du

panier». La belle estampe de Larmessin est suffisamment expliquée

par la légende qu'on lit au-dessous (p. 5). Avant de voler le chat

de la mère Michel, Lustucru avait été quelque peu réformateur et

forgeron. Quelque folâtre, dit Tallemant des Réaux, s'avisa de faire

une espèce de forgeron, grotesquement habillé, qui tenait une femme

avec des tenailles et la redressait avec son marteau. Son nom étoit

L'Eusses-tu-cru, et sa qualité médecin céphalique, voulant dire que

«c'étoit une chose qu'on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que

de redresser la tête d'une femme.» On vit paraître un grand nombre

d'images, quelques-unes d'un véritable mérite artistique, qui

montrèrent Lustucru dans son rôle de réformateur de la tête et de la

frivolité des femmes; d'autres sont très naïves, comme le bois

normand reproduit dans l'_Imagerie populaire_ de Champfleury:

Lustucru, en compagnie d'un ouvrier, frappe à tour de bras une tête

de femme, qu'il tient avec des pinces sur une enclume, et s'écrie:

«Je te rendrai bonne!» À quoi le compagnon ajoute: «Maris,

réjouissez-vous!» Une autre tête de mauvaise femme se trouve sur le

foyer de la forge, attendant que le forgeron lui fasse subir la même

opération, pour la rendre bonne également.

[Illustration: LA FORGE MERVEILLEUSE.

Les numéros indiquent les couplets où sont énumérés les défauts des

maris forgés à neuf et rendus excellents.

1. Le brutal.--2. Le paresseux.--3. L'ivrogne.--4. Le jaloux.--5. Le

joueur.--6. Libertin et volage.--7. L'avare--8. Le gourmand.]

Les femmes voulurent avoir leur revanche, et d'autres images

représentèrent Lustucru massacré par les femmes, ou la grande

destruction de Lustucru par les femmes fortes et vertueuses: ce sont

elles qui, à leur tour, forgent la tête des hommes (Voir la gravure

de la page 17). La Forge merveilleuse, image populaire, qui parut à

Metz, vers 1840, chez Demboug, et qui pourrait bien avoir été

dessinée par Grandville, montre une maîtresse de forge qui rend aux

femmes leurs maris guéris de leurs défauts, quand ils ont passé par

le feu, et ont été forgés sur l'enclume. Elle s'adresse à la foule

et lui dit:

De cette forge merveilleuse,

Voyez les effets surprenants:

Intempérance, humeur fougueuse,

S'envolent en quelques instants.

D'une amitié constante,

Docile influence,

L'homme, chose étonnante,

Est un être charmant!

Cette forge, en vérité,

Merveille

Sans pareille,

Rend, par sa propriété,

L'esprit et la bonté.

Il n'est pas impossible que toute cette série ait eu pour point de

départ un écho affaibli des légendes que l'on constate à des époques

fort anciennes, et dans lesquelles des vieillards sont rajeunis

magiquement par le feu.

La malice populaire s'exerce peu fréquemment aux dépens des ouvriers

du fer: voici deux formulettes, l'une de l'Armagnac, l'autre de

Basse-Bretagne; je donne seulement le texte patois de la première

qui est grossière:

_Haure, haure, haurilloun,_

_Treize petz dans un cujoun (gourde)._

_Lou cujoun se crèbo,_

_Lou haure tout merdo._

_Marichal krign-karn,_

_Chaoker kac'h houarn._

Maréchal, grignoteur de cornes.--Mâcheur d'excréments de

fer.

Les devinettes sur les forgerons paraissent assez rares. M. Walter

Gregor en a publié trois recueillies en Écosse. Voici la mieux

venue:

_Fah made the first pair o' shoes without leather_

_Before the shoemaker made:_

_Fire, air, earth, water,_

_All put elements together,_

_And each ane took two pair of shoes?_

--Qui a fait la première paire de souliers sans cuir avant

le cordonnier;--Qui met ensemble les éléments:--Le feu,

l'air, la terre, l'eau,--Et à qui chaque client demande

deux paires de souliers?

La réponse de cette devinette de l'Ukraine est l'enclume:

Je suis petite, utile pour tout le monde; mais dans mon

ventre il y a toujours le bruit, et l'homme frappe mon

coeur et mes entrailles.

PROVERBES

--_Fit fabricando faber._

--À forger on devient forgeron.

--En forgeant devient-on febvre.

--Chacun est forgeron de sa fortune.

--Un apprenti maréchal apprend à ferrer sur l'âne de

l'infidèle. (Turc.)

--C'est pour cela que le forgeron tient les tenailles--pour

ne pas se brûler les mains. (Ukraine.)

--Le maréchal forge des pinces pour ne pas se brûler.

(Russie.)

--Si tu n'es pas forgeron, il ne faut pas prendre de

tenailles. (Ukraine.)

--Le forgeron bat le fer quand il est chaud. (Ukraine).

--L'argent du forgeron s'en va en charbon. (Turc.)

--Le forgeron trouve tout arbre propre à faire du charbon:

chacun conduit son examen au point de vue de son intérêt.

(Turc.)

--_Ch'est comme é-che maricho de Saint-Clair, quand il ot

du cairbon, i' n'a pu de fer._ (Picardie.)

--La forge de «s'il y avait» ne fait ordinairement pas de

fer. (Proverbe Basque.)

--Feves et forniers boivent volontiers. (XVe siècle.)

--Tailleur voleur, cordonnier noceur, forgeron ivrogne.

(Russie.)

--Dormir plus qu'un forgeron (dormir beaucoup). (Ukraine.)

Le dicton qui suit accompagne l'image ci-dessous:

--_Daer er weel smeden moet flach houden._

--Quand on veut beaucoup forger il faut marteler avec

persévérance.

Il vaut mieux être marteau qu'enclume. Il vaut mieux battre

que d'être battu. (Belge.)

Lorsque tu es enclume, souffre comme une enclume; lorsque

tu es marteau, frappe comme un marteau. (Hollandais et

Anglais.)

[Illustration: Intérieur de forge hollandaise, gravure tirée des

oeuvres de Jacob Cats (1665).]

Balzac met dans la bouche de l'un des personnages de _Pierrette_,

cette comparaison: Vous êtes comme le chien du maréchal, que le

bruit des casseroles réveille et qui dort sous la forge. Elle n'a

pas été enregistrée par les auteurs des recueils français, mais elle

se trouve en Italie: _Il cane del fabbro dorme al rumor del martello

e si desta a quello delle ganesce_: Le chien du forgeron dort au

bruit du marteau et se réveille à celui des mâchoires. Une fable

turque, qui s'applique à un corps d'état voisin, peut lui servir de

commentaire: Certain serrurier avait un chien. Tant que son maître

forgeait, l'animal dormait sans jamais ouvrir les yeux; mais à

l'heure des repas, il se levait incontinent et dévorait les os qu'il

jetait de la table. «Misérable! s'écrie le serrurier irrité de cette

conduite, je ne comprends rien à ta manière d'agir: tout le temps

que je frappe le fer, tu dors comme un paresseux, et à peine ai-je

commencé à jouer des mâchoires, que tu t'éveilles et t'approches de

moi en remuant de la queue.»

[Illustration: Intérieur de forge au XVIIIe siècle avec des

forgerons frappant en mesure avec le marteau. (Gravure de

Chodowiecki.)]

--_I n' fût nin qwitter l' marihâ sins li payi ses fiér._

Il ne faut pas quitter le maréchal sans lui payer ses fers.

Ne demeure pas le débiteur de celui avec qui tu te

brouilles. (Belgique wallonne.)

--_Quand on quitte chés marichaux, i feut payer les vins

fers._ (Picardie.)

--_A marihâ s'clâ. A chaque marihâ s'clâ._

Chacun ne doit s'occuper que de son métier. (Belgique

wallonne.)

--_Bau mey paya haure que haurillon._

Il vaut mieux payer un bon forgeron qu'un mauvais. Mieux

vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints. (Béarn.)

--Les coups sont inutiles sur le fer froid. (Algérie.)

--Où va ton argent, ô muletier? il s'en va en fers et en

clous: se dit d'une personne qui a fait de mauvaises

spéculations. (Algérie.)

On applique aux forgerons le proverbe commun à tant de métiers, dont

le type le plus connu en France est: Les cordonniers sont toujours

les plus mal chaussés. Un ancien dicton anglais associe même les

deux professions: _The smith's mare and the souter's wife are aye

warst shod_: La jument du forgeron et la femme du cordonnier sont

toujours les plus mal chaussées. Sa forme plus moderne est celle-ci:

_Who goes more bare than the shoemaker's wife and the smith's mare_:

Qui est plus nu-pied que la femme du cordonnier ou la jument du

maréchal. En voici quelques autres qui se rattachent au même ordre

d'idées. En Italie, on dit: _In domo de ferreri schidoni de linna_.

Dans la maison du forgeron, broche de bois. En Espagne: _En casa del

herrero cuchillo mangorerro_. Chez le forgeron, le plus mauvais

outil est le couteau. En Portugal: _En casa de ferreiro espeto de

páo_. Dans la maison du forgeron broche de bois.

En Poitou, dans le Lot et à Guernesey, les nourrices, en frappant

légèrement sur la plante des pieds des enfants, leur chantent ces

deux formulettes:

Quand je ferre mon cheval

Al,

Je lui donne trois coups,

Ou!

Ferre, ferre, mon poulain.

Pour aller à Saint-Germain!

Ferre, ferre ma pouliche

Pour allaïr cis ma nourriche! (Guernesey.)

En Écosse, pour amuser les enfants pendant qu'on les chausse, on

leur chante une petite chanson qui décrit l'opération en imitant

aussi exactement que possible l'action du maréchal qui ferre un

cheval.

Dans les chansons nuptiales des pays slaves, surtout dans celles de

l'Ukraine, il est souvent question d'un forgeron qui est convié à

venir pour forger des objets symboliques: un bateau en cuivre, des

roues en argent, le couteau destiné à partager le pain de la noce,

la clé pour ouvrir le lieu où se trouve la fiancée.

En France, parmi les jeux à gages, figure celui qui porte le titre

de: Maréchal, sais-tu bien ferrer? La personne qui commence le

cercle s'adresse à son voisin de droite en lui présentant un objet

quelconque, et après qu'elle a légèrement frappé sur son pied, le

voisin prend l'objet; mais si par malheur, il n'a pas observé qu'on

lui a donné l'objet d'une main après avoir frappé l'autre, et qu'il

le tende à son tour de la même main dont il s'est servi pour frapper

sa semelle, il est assuré de donner un gage.

SOURCES

_Folk-Lore Journal_, II, 322; 108, 109 (fêtes), 326.--_Karkowski

Sbornik_, III, 48, 64.--_Revue des traditions populaires_, VI, 169;

IX, 143, 372.--Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I, 256, 260;

II, 52, 139.--Luzel, _Légendes chrétiennes_, I, 316.--Adam, _Les

patois lorrains_, 441.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_,

226, 330.--Dasent, _Popular Tales from the Norse_, 105.--Cerquand,

_Légendes basques_, IV, 5.--Frank, _Contes allemands du temps

passé_, 131, 265.--L. Brueyre, _Contes populaires de la Russie_,

63.--Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 27.--_Folk-Lore Record_, IV,

13.--Wratislaw, _Folk Tales from slavonic sources_, 138.--Bladé,

_Proverbes de l'Armagnac_.--Sauvé, Lavarou-Koz.--_Traditions de la

Suisse romande_, 121, 87.--Monteil, _Histoire des Français_, V,

77.--Monseur, _Folk-Lore wallon_, 118, 131.--Collin de Plancy,

_Dictionnaire infernal_, II, 102.--Henderson, _Folk-Lore of Northern

counties_, 81.--L.-F. Sauvé, _F. L. des Hautes-Vosges_, 355.--C.-G.

Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 120, 152, 192.--A. Perdiguier,

_Mémoires d'un compagnon_, 8.--_Mélusine_, IV, 499.--Goudé,

_Histoire de Chateaubriant_, 325.--Communications de M. C. de

Cock-Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, II,

297.--Brand, _Popular antiquities_, I, 408.--W. Gregor, _Trans. of

Banfshire-club_ 1880 et 1883.--Leroux de Lincy, _Livre des

proverbes_.--Decourdemanche, _Proverbes turcs_.--Ledieu, _Traditions

du Demuin_.--Dejardin, _Dictionnaire des

Spots_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Decourdemanche,

_Fables turques_, 226.--Corblet, _Gloss. picard_.--Rolland, _Rimes

de l'Enfance_.--Communications de MM. T. Volkov (Russie et Ukraine),

A. Harou (Belgique).--Mme Celnart, _Jeux_. 102.

[Illustration: _Serruriers et Forgerons._

_Jeu universel de l'Industrie._]

LES CHAUDRONNIERS

Les chaudronniers ou maigniens ne figurent pas dans le _Livre des

Métiers_. Pourtant ils formaient, dit Chéruel, une corporation fort

ancienne, dont les statuts furent confirmés par Louis XII en 1514.

On distinguait les chaudronniers-grossiers qui ébauchaient

l'ouvrage, les chaudronniers-planeurs qui l'achevaient, les

chaudronniers faiseurs d'instruments de musique, et enfin, les

chaudronniers au sifflet qui parcouraient les campagnes. Ces

derniers sont à peu près les seuls qui présentent de l'intérêt au

point de vue qui nous occupe. On appelait ainsi, aux siècles

derniers, les chaudronniers des provinces, particulièrement

d'Auvergne, qui, courant la campagne, se servaient d'un sifflet

antique pour avertir les habitants des lieux où ils passaient, de

leur apporter à raccommoder les ustensiles de cuisine; ils

achetaient aussi et revendaient de vieux cuivres. Le Bocage normand

partageait, dit Lecoeur, avec l'Auvergne, le privilège de fournir

la France de chaudronniers ambulants, fondeurs, étameurs,

raccommodeurs de vaisselle et fabricants de soufflets. C'est au

commencement du printemps que ces braves gens désertent leurs

paroisses natales. Ils emmènent avec eux pour chiner, et les aider

dans leur travail, leurs jeunes garçons dès qu'ils ont atteint l'âge

de douze ans. Chacun de ces Raquinaudeux ou Rouleurs, ainsi qu'on

les appelle, gagne alors son canton ordinaire, va revoir sa petite

clientèle. Ils se disséminent sur tous les points de la France, même

jusque sur les frontières de Suisse, d'Italie et d'Espagne. On les

rencontre sur toutes les routes, cheminant à petites journées,

l'échine péniblement courbée sous le poids de leur _bataclan_:

bassine de fer à trois pieds, soufflet, moules à cuillers, marteaux

et autres ustensiles de leur métier. Derrière le père trottine

l'enfant, s'attardant parfois au rebord des haies où les oiseaux

recommencent à édifier leurs nids. L'hiver les ramène au logis; ils

le regagnent vers la Toussaint, rapportant le produit de leur

travail et de leurs économies. Le petit magot péniblement amassé est

le pain de la famille pendant la dure saison. Souvent à force de

persévérance et de courage les pères amassent, pour leurs enfants,

un petit patrimoine. Durant l'absence du chef de la famille, c'est

la femme qui a le gouvernement de la maison et qui s'occupe des

récoltes. Le mari à son retour trouve tout en ordre et s'occupe des

labours et de la pilaison des pommes ou des poires.

Les chaudronniers auvergnats et normands ne sont pas les seuls qui

viennent exercer dans les campagnes ce métier et quelques petites

industries qui s'y rattachent; mais ils sont les plus connus; leurs

visites étaient, surtout autrefois, périodiques; ils se mêlaient à

la vie des paysans qui avaient l'habitude de les voir revenir chaque

année. Leurs clients de la campagne les accueillaient avec plaisir,

et la description que Mme Destriché a donnée dans le _Magasin

pittoresque_ de l'arrivée dans un village du Maine d'un étameur

ambulant pouvait s'appliquer à beaucoup d'entre eux. Celui-là

portait le sobriquet caractéristique de père Bontemps, qui attestait

sa popularité et qu'il devait sans doute à sa joyeuse humeur. Il

venait dans une petite charrette attelée d'un âne, et quand il

s'était installé et qu'il avait déballé ses outils et son attirail,

il était entouré des commères du hameau qui lui demandaient et lui

disaient des nouvelles pendant qu'il repassait les ciseaux, et

lorsqu'il fondait les cuillers ou qu'il étamait les casseroles, les

gamins le regardaient curieusement.

En Basse-Normandie, les paillers ou chaudronniers ambulants qui,

pour la plupart, étaient originaires de Villedieu et des environs,

recevaient l'hospitalité chez les habitants. Ceux-ci se plaisaient à

les faire causer et s'amusaient de leur prononciation traînante et

chantée. Les paillers racontaient aussi des contes et surtout des

histoires extraordinaires, des mensonges énormes, qui font songer

aux légendaires exploits de M. de Crac. Jean Fleury, dans sa

_Littérature orale de la Basse-Normandie_, en a donné quelques

échantillons sous le titre de «Propos de paillers».

Mais à côté de ces petits industriels, populaires dans les

campagnes, il en était d'autres qui étaient moins estimés. C'était

le cas des étameurs de casseroles, qui sont en même temps fondeurs

de cuillers de plomb ou d'étain. Ils se faisaient marchands

voyageurs et quittaient pendant la belle saison la grande ville pour

parcourir les campagnes. Ils voyagent avec femme et enfants, disent

les _Français peints par eux-mêmes_, père et mère, et souvent un

petit chien et une grande chèvre. Ils montent habituellement leur

établissement devant la mairie, l'église ou le presbytère. Les

familles de ces raccommodeurs ressemblent beaucoup à celles des

bohémiens; leur vie est une vie nomade; ils couchent parfois à la

belle étoile, ils mangent à la gamelle et en plein air, tout à côté

d'un réchaud allumé et d'un berceau garni souvent de deux ou trois

raccommodeurs en herbe. Le chaudronnier ambulant a plus d'une

industrie; il raccommode les vieux soufflets ou les échange contre

des neufs. Mais il y a surtout un moment où il est beau de gloire et

de puissance: c'est celui où il daigne se manifester comme fondeur

de cuillers aux regards de la foule ébahie. L'heureux événement pour

les enfants du village que l'arrivée de cet habile prestidigitateur!

Toute la journée ils se tiennent en cercle autour de cette poêle

dans laquelle fondent le plomb et l'étain. Ils oublient le boire et

le manger, et surtout l'école en voyant les débris de cuillers se

transformer en une substance fluide et argentée.

Les chaudronniers exerçaient, ainsi qu'on l'a vu, le métier

d'étameur de casseroles: dans les villes, ceux-ci formaient une

catégorie à part de petits industriels. Voici, d'après les

_Français_, comme ils opéraient vers 1840: Coiffé d'un chapeau à

larges bords, vêtu d'une veste brune, d'un pantalon flottant dont le

fond en lambeaux accuse de fréquents contacts avec le pavé,

l'étameur de casseroles parcourt les rues tenant au bras son

réchaud, la main ornée d'une énorme cuiller de fer ou de plomb,

portant sur ses épaules les casseroles, poêles et boîtes au lait, et

poussant son cri si reconnaissable: «Eh! le chaudronnier ou étameur

de casseroles!» Rarement il marche sans un compagnon, grand garçon

de quinze à vingt ans, dont l'office est d'aller en quête des

pratiques. Pendant que l'un, s'adossant à quelque coin de mur,

allume le feu de son réchaud et prépare ses outils, l'autre explore

chaque rue, chaque impasse du quartier, fait une station dans toutes

les cours pour y chanter deux autres fois sur le _Pater_ son

raccommodeur de casseroles, et ne recule même pas devant un escalier

à six étages pour se mettre en communication plus directe avec la

ménagère, qui peut ne pas l'avoir entendu. Chargé d'un butin de

cafetières et de marmites, il retourne vers son compagnon, à qui il

explique qu'il faut étamer celle-ci, mettre une pièce à celle-là,

et, pendant que la besogne se fait, il la quitte de nouveau pour

aller se livrer à d'autres explorations.

[Illustration: le Chaudronier]

À Paris, ils criaient:

Rrrrétameurr rrrfondeur!

Kastner a noté, dans ses _Voix de Paris_, plusieurs autres de leurs

cris. Ils se distinguent, dit-il, par des formes assez variées:

c'est tantôt un cri bref comme celui du vitrier, tantôt un court

récitatif, débité avec volubilité:

Voy' (voilà) l'étameur, voy' étameur de cass'rol; voy' l'raccommodeur!

Étameur, v'là l'fondeur étameur, étameur des cass'roles, voilà l'étameur.

Actuellement, leur appel le plus habituel est:

Voilà le raccommodeur! Voilà l'étameur!

À Marseille, les fondeurs d'étain se divisent en deux états bien

distincts: ceux qui fondent les vieux ustensiles en étain pour en

faire des couverts neufs, au moyen de moules en fer qu'ils

transportent avec eux, et qui étament les cuillers en fer; leur cri

est en français:

Blanchir les fourchettes, fondeur d'étain!

et les étameurs; ceux-ci ont un véritable chant auquel ils ajoutent

même quelques fioritures:

_Stammar le marmitta,_

_Cassarol' estamar,_

_Peirols raccoumoudar!_

Étamer les marmites,--Les casseroles étamer,--Les chaudrons

raccommoder.

Quelques-uns disent:

_Abrazar marmitta,_

_Cassarol' estamar!_

Braiser (souder) marmites, casseroles étamer. Ce qu'ils ajoutent à

ce mauvais italien est du français: comme il faut, comme il faut,

avec de nombreuses variations.

Autrefois, les paysans avaient une assez grande méfiance à l'égard

de certains des chaudronniers ambulants; ils étaient pour la plupart

étrangers, et comme tous les nomades, ils traitaient avec beaucoup

de sans gène la propriété privée, comme le font encore les Bohémiens

rétameurs et fondeurs, dont les caravanes viennent quelquefois

camper dans les villages. Il est vraisemblable aussi qu'on les

accusait quelque peu de sorcellerie; un reproche plus mérité était

celui de commettre des fraudes en raccommodant les objets qui leur

étaient confiés. Ainsi qu'on l'a vu, il en est qui sont bien

accueillis dans les villages où ils reviennent périodiquement.

Il n'en a pas toujours été ainsi: des dictons et des légendes

assurent que plusieurs furent punis du dernier supplice, à cause de

leurs vols ou de leur grossièreté. On dit encore dans les environs

de Dijon:

On pend les magniens à Dampierre,

On les pend à Beaumont.

Selon la tradition populaire, quatre chaudronniers de Villedieu

rencontrant un inconnu l'insultent, le forcent à porter leurs

paquets jusqu'à Domfront, où ils entrent à midi. L'étranger se fait

reconnaître pour le roi, et se venge du peu de courtoisie de ses

compagnons en ordonnant leur supplice. C'est de là que serait venu

le blason de la ville:

Domfront, ville de malheur,

Arrivé à midi, pendu à une heure.

On raconte dans le Bocage normand comment une bonne femme, quelque

peu sorcière, punit une des fraudes les plus habituelles aux

chaudronniers ambulants. Elle avait confié ses vieilles cuillers

d'étain fin, pour les refondre, à un fondeur de cuillers ambulant,

en lui faisant la recommandation expresse de ne pas leur en

substituer d'autres en plomb, selon l'habitude de ces gens, trop peu

scrupuleux d'ordinaire. Le fondeur promit de faire sa besogne en

conscience, ce qui ne l'empêcha pas, au moment de la fonte, de

remplacer dans la bassine les cuillers d'étain fin par du plomb. En

retirant la première cuiller du moule, il s'aperçut qu'elle était

aussi percée de trous qu'une écumoire. Il crut s'y être mal pris, et

recommença plusieurs fois son opération sans plus de succès. La

bonne femme, peu confiante dans sa promesse, l'avait vu accomplir sa

fraude. Elle avait détaché de sa baverette une grosse épingle jaune,

et, relevant un coin de son tablier, elle s'était mise à le cribler

de coups d'épingles, en marmottant quelques mots étranges à chaque

cuiller mise au moule.

Il est vraisemblable qu'ils avaient aussi la réputation d'être peu

respectueux des choses saintes.

Près de Pont-Audemer, une croix de carrefour est surnommée la

Croix-des-Magnants, parce que des hommes qui exerçaient la

profession de chaudronniers ambulants furent engloutis à cet

endroit, après avoir commis un acte d'impiété. Ils continuèrent

d'habiter l'abîme souterrain où leur crime les avait précipités;

naguère encore on croyait entendre le bruit sourd et mesuré du

marteau sur leurs chaudrons, qu'ils ne doivent point cesser de

battre jusqu'à la fin des siècles.

Un grand nombre de dictons et de formulettes les accusent d'une

maladresse volontaire lorsqu'ils font des réparations à un ustensile

usé ou percé.

Dans le Morvan, on leur adresse la formulette suivante:

_Magnin clidou,_

_Mai lai pièce ai coté deu trou,_

_T'aré mai d'ovraige._

Chaudronnier,--Mets la pièce a côté du trou,--Tu auras plus

d'ouvrage.

Dans l'Aube, les enfants les poursuivent en leur adressant ce

refrain:

[Illustration: Chaudronnier ambulant, d'après Guérard.]

_Chaudrongna matou,_

_Qui met lai pièce au long du trou._

Chaudronnier matou,--Qui met la pièce à côté du trou.

Légendes et curiosités des métiers · 第 34 / 38 段