plusieurs, on retrouve au-dessus de la porte l'orgueilleuse
enseigne: Le Maître des maîtres, dans le pays basque; en Norvège:
Ici demeure le Maître maréchal; en Allemagne: Ici demeure le Maître
de tous les maîtres.
Dans un conte allemand de Simrok, Jésus-Christ ferre également un
cheval dont il a coupé la jambe; le maréchal n'essaie pas de
l'imiter; mais au lieu de s'avouer vaincu, il demande d'autres
preuves. Jésus prend un petit vieillard qui vient d'entrer dans la
forge, et dit qu'il va le rajeunir, en le forgeant, sans lui faire
de mal. Il prend le petit vieux, le plonge dans la fournaise jusqu'à
ce qu'il devienne rouge comme une rose, le tire hors du feu et
quand, après l'avoir touché une seule fois avec son marteau, il eut
fait couler assez d'eau pour le rafraîchir, il le pose par terre
transformé en jeune homme de vingt ans. Le forgeron a tellement
confiance en son habileté, qu'il essaie d'imiter Jésus; il coupe les
pieds d'un cheval, mais ne réussit qu'à les brûler, et sa
belle-mère, vieille et bossue, au lieu de rajeunir par le feu, n'est
plus qu'un petit monceau de cendres. Alors, il avoue qu'il a trouvé
son maître, et d'un coup de marteau, il brise son enseigne. Le
Seigneur, touché de son repentir, rajeunit la vieille et remet les
quatre pieds au cheval.
En Russie, on raconte aussi l'épisode du rajeunissement opéré par le
feu. Ce n'est plus une divinité bienfaisante qui veut donner une
leçon à un ouvrier vaniteux, mais le diable qui, comptant sur
l'orgueil du forgeron, opère ce miracle dans un simple but de
vengeance. Un vieux forgeron avait fait peindre sur sa porte un
démon semblable à l'un de ceux qu'il avait vus sur un tableau du
Jugement dernier, et il était toujours poli avec lui. Mais il
mourut, et son fils frappait sur l'image et lui crachait à la figure
quand il allait à l'église. Le démon, pour se venger, se déguisa en
apprenti. Un jour qu'il était seul à la forge, il proposa à une
vieille dame de la rajeunir pour cinq cents roubles. Il la mit dans
la fournaise, puis plongea les os dans une jatte de lait: quand il
les retira, la dame était redevenue jeune. Elle retourna chez son
mari et lui dit de se faire rajeunir par le forgeron. Celui-ci
essaie d'imiter son apprenti; mais il ne réussit pas, et on le
traîne à la potence. Le démon lui fait promettre de ne plus jamais
le maltraiter, et il rajeunit aussi le seigneur.
La plupart des récits que nous avons rapportés sont des espèces de
moralité, qui mettent en relief l'habileté des forgerons, et
montrent comment ils ont été punis de leur orgueil; dans les contes
d'aventures, leur rôle est aussi important: ils sont les héros même
du récit, ou, plus rarement, des personnages épisodiques, et
généralement ils finissent par réussir.
Des contes de pays très variés parlent d'un garçon fort, appelé
souvent Jean de l'Ours, qui va apprendre le métier de forgeron, et,
devenu habile, obtient de son maître assez de fer pour forger une
canne d'un poids énorme. Quand il l'a faite, il part chercher
fortune, s'associe des compagnons qui tous sont remarquables par le
développement d'une qualité physique, délivre des princesses, qui
chacune lui remettent une boule. Il leur dit qu'il les reverra plus
tard, et elles l'oublient. Lui, après avoir parcouru le monde,
arrive au pays des princesses où il se loue comme apprenti chez un
forgeron, dont la boutique, grâce à son habileté, devient très
achalandée. Le roi demande à son patron de lui refaire trois boules
d'après un modèle qui n'est autre que celui des boules des
princesses. Son patron lui confie la besogne, il remet les boules
qui lui avaient été données: les filles du roi reconnaissent leur
libérateur, et il épouse celle des trois qu'il a choisie.
Parfois, ce n'est pas le héros qui forge lui-même son arme: il est
le fils d'un forgeron, auquel il demande de lui fabriquer une canne
de fer, ou bien, comme dans le conte de Petite-Baguette, recueilli
en Haute-Bretagne, il prie sa mère d'aller lui faire forger une
baguette de fer; il manie comme une plume la première qu'on lui
avait faite; il n'est content que lorsqu'il en a une pesant sept
cents livres. Kalevipoeg, le héros du poème estonien qui porte ce
titre, va trouver un célèbre forgeron finnois, et lui demande une
épée. On lui en présente un grand nombre et il les brise en mille
morceaux, en frappant un rocher; il ébrèche les autres en frappant
sur l'enclume; on finit par lui apporter le roi des glaives, auquel
le forgeron avait travaillé pendant sept ans en accumulant toutes
les forces magiques et en le trempant dans l'eau des sept mers et
lacs sacrés. Avec lui, le héros fend l'enclume en deux morceaux, et
le glaive reste intact.
Un forgeron russe n'avait jamais vu le Mal; il partit pour aller à
sa recherche, et rencontra un tailleur qui ne l'avait jamais vu non
plus. À la nuit, les deux compagnons entrent dans une chaumière: une
vieille femme, qui n'avait qu'un oeil, y fait un grand feu et
mange le tailleur comme un poulet. La vieille, voyant que le
forgeron a deux yeux, lui demanda de lui forger un second oeil. Il
fait chauffer un clou et l'enfonce dans le bon oeil de la
sorcière; puis il retourne sa pelisse, qui était poilue en dedans,
et marche à quatre pattes; la vieille, comme Polyphème, tâte ses
moutons au sortir de la maison, mais grâce à sa ruse, le forgeron
lui échappe.
Les Petits-Russiens racontent que le héros Petit-Pois, poursuivi par
un dragon femelle, dont il a tué le mari, se réfugie dans une forge
tout en fer et demande protection au forgeron. Ils ferment les
portes de fer, et quand le monstre somme le forgeron de lui livrer
son hôte, celui-ci lui dit de passer la langue par-dessous la porte;
quand elle y est entrée, il la saisit avec ses tenailles rougies au
feu, et la maintient pendant que Petit-Pois broie les os du dragon.
En Suisse, un forgeron, condamné à mort, offre au magistrat qui
l'avait jugé, d'aller tuer le dragon de Naters; sa proposition
acceptée, il forge avec une barre d'acier une épée, qu'il trempe
dans les eaux glacées du Rhône; il combat le dragon, et finit par
être victorieux.
Un prince, qui figure dans un récit du Pendjab, a pour compagnons
des ouvriers appartenant à divers corps d'état, et, parmi eux, un
forgeron, qu'il établit roi d'un pays. La destinée du prince était
liée à son épée; si celle-ci était brisée, il devait mourir. Quand
l'épée a été mise en morceaux, le prince meurt, mais le forgeron,
qui en est aussitôt averti, rassemble les morceaux, reforge l'épée
et lui rend la vie.
On raconte, dans la Suisse romande, que jadis, à une époque très
reculée, les fées qui demeuraient dans une caverne de la montagne,
venaient en hiver se chauffer dans les forges de Vallorbe, quand les
ouvriers s'étaient retirés, et un coq vigilant annonçait, une heure
à l'avance, le retour des forgerons, pour qu'elles eussent le temps
de s'échapper. Un jeune forgeron pénètre dans leur caverne et s'y
endort. À son réveil, une fée lui propose de rester avec elle et de
le rendre heureux pendant un siècle, à la condition qu'il ne la
verra que quand il lui plaira de paraître à ses yeux, et que si elle
se retire dans une partie reculée de sa demeure, il ne cherchera pas
à y pénétrer. Pendant quinze jours, le forgeron observe le pacte;
mais après le dîner du seizième jour, la fée entra dans un cabinet
voisin, pour y faire sa méridienne, laissant la porte entrouverte.
Le jeune homme ne put résister à l'envie de regarder: la fée était
étendue sur un beau lit de velours, sa longue robe était un peu
relevée, et il vit qu'elle avait un pied sans talon, comme une patte
d'oie. La fée se réveilla, et le chassa en lui disant que s'il avait
été discret pendant un mois, elle l'aurait pris pour époux.
Il est assez rare que le peuple accuse les forgerons de s'emparer du
bien d'autrui ou de détourner de la marchandise. Les _Exempla_ de
Jacques de Vitry rapportent pourtant l'histoire peu édifiante d'un
maréchal ferrant qui avait coutume d'enfoncer très avant un clou
dans le pied des chevaux des étrangers qui passaient devant sa
forge. Le cavalier remontait dessus, et, un peu plus loin, quand le
cheval boitait, un compère se présentait et proposait de le lui
acheter un bon prix. Le maréchal lui retirait le clou du pied et,
peu de jours après, le cheval était guéri. Dans un récit qui paraît
être d'origine polonaise, la sainte Vierge descend aux enfers et y
voit les supplices endurés par les gens des métiers: des hommes
étaient dans des cavernes incandescentes, où les diables allumaient
du feu et faisaient de la fumée; d'autres diables leur
introduisaient dans la bouche des fers brûlants, leur enfonçaient
des broches rougies dans les oreilles, pinçaient leurs corps avec
des tenailles ou les battaient à coups de marteau. La Vierge demanda
à saint Michel, qui lui servait de guide, quel péché ces gens
avaient commis: Ce sont, répondit l'archange, les forgerons qui ont
volé le fer d'autrui en travaillant.
En Normandie, les ouvriers des grosses forges sont appelés «cousins
du foisil» (poussière de charbon). Le nom de «gueule noire», semble
un terme générique pour désigner les ouvriers que leur profession
expose à être noircis. En Poitou, ou donne au diable le nom de
«Marichaud», sans doute par une allusion de couleur.
Au siècle dernier, c'était dans la boutique du taillandier, qui
joignait habituellement à ce métier celui de maréchal-expert,
toujours brillamment illuminée, qu'aux premières heures de la nuit,
s'assemblaient les jeunes gens pour entendre ou pour faire des
histoires de grands voleurs, des contes de bêtes féroces. En
Angleterre, la boutique du forgeron était le rendez-vous des gens
qui désiraient savoir des nouvelles. En plusieurs pays, la boutique
du maréchal ferrant a comme enseigne des trophées de fers, des fers
à cheval ou des tenailles imprimées sur la devanture.
Les forgerons de campagne sont assez fréquemment taillandiers,
cloutiers et surtout maréchaux ferrants. En Belgique, de même qu'en
France, ils remplissent souvent l'office de médecins, de dentistes
et de vétérinaires. Un passage du _Moyen de parvenir_ montre qu'à la
fin du XVIe siècle, il y en avait qui cumulaient déjà plusieurs
métiers: «Le maréchal de Ballon était notaire et aussi barbier; et
quand on le demandait, il disait: Me voulez-vous pour ferrer, ou
barber, ou ajourner? pensez que depuis il fut sergent.»
Le tablier de cuir des forgerons est une sorte d'insigne de la
profession, et ils ne le quittent guère. La prise de tablier est
fêtée en certains pays, et il est probable qu'autrefois elle avait
le caractère d'une véritable initiation, dont la coutume actuelle
n'est qu'une survivance affaiblie. Dans la Sarthe, quand un apprenti
forgeron met le tablier de cuir, on le baptise. Il va au cabaret
avec ses camarades, chacun prend une _verrée_ de vin rouge, puis le
verre vide est enduit de vin et appliqué sur l'envers du tablier où
il marque son rond: chacun écrit son nom au milieu, c'est une sorte
de cachet. En Haute-Bretagne, lorsqu'un maréchal a un tablier neuf,
il se rend à l'auberge et ses camarades le «contrôlent». Ils tracent
sur l'envers une marque à l'encre, ou font chauffer une pièce de
monnaie ou un fer qui laisse son empreinte sur le cuir; à chaque
«contrôle», le maréchal doit payer un pot de cidre.
Maintenant les tabliers ne sont plus, en France, à ma connaissance
du moins, tailladés comme autrefois; une gravure du livre de
Franqueville, montre qu'en 1691 ils étaient terminés par des dents
régulières. En Angleterre, les forgerons portent un tablier coupé
carrément et dont le bord est taillé en forme de frange; on lui
attribue une origine ancienne. Lorsque le temple de Salomon fut
bâti, il y eut un souper auquel furent invités tous les ouvriers,
excepté le forgeron. Celui-ci prit son métier en dégoût, et, lorsque
les autres ouvriers eurent besoin de réparer leurs outils, le
forgeron refusa de travailler. Alors Salomon donna un second souper,
auquel il convia le forgeron, et il fit tailler à son tablier de
cuir une frange qu'il fit dorer. Suivant une autre légende, lors de
la dispute des métiers, au temps du roi Alfred, le tailleur, pour
remercier le forgeron de lui avoir fait une paire de ciseaux neufs,
se glissa sous la table, lui tailla carrément son tablier et y
découpa des franges. Actuellement, il y a des forgerons qui ont, à
leurs tabliers, cinq entailles qui imitent la patte du lion.
[Illustration: Gravure du _Miroir de l'Art et de la Nature_, 1691.]
[Illustration: (Musée Carnavalet): Une autre gravure représente une
forge où des femmes s'occupent aussi à forger la tête des hommes; la
moitié de la composition est occupée par un paysage. Vers le
commencement de ce siècle, une autre image coloriée, publiée à Paris
chez Jean, roula sur le même thème.]
De même que plusieurs ouvriers de différents corps de métiers,
certains forgerons ont des superstitions en rapport avec les jours.
Les vieilles femmes de la Suisse racontent que saint Bernard tient
le diable enchaîné dans quelqu'une des montagnes qui environnent
l'abbaye de Clairvaux: c'est pour cela que les maréchaux du pays ont
coutume de frapper, tous les lundis, avant de se mettre à la
besogne, trois coups sur l'enclume, comme pour resserrer la chaîne
du diable, afin qu'il ne puisse s'échapper.
En Belgique, les maréchaux considèrent le jeudi comme un jour
heureux. Aucun de ceux du nord du comté de Durham ne consentirait à
enfoncer un clou le Vendredi saint, en souvenir de l'usage sacrilège
auquel le marteau et les clous ont été employés le premier Vendredi
saint.
Dans les Vosges, saint Éloi, patron des maréchaux, les préserve des
ruades et les garde de tout accident quand ils ont à ferrer des
chevaux vicieux. On peut d'ailleurs ferrer tout cheval, quelque
difficile qu'il soit, si on a la précaution d'en faire le tour, en
disant: «Je te conjure, au nom de Dieu, et te commande d'avoir à te
laisser ferrer pour homme porter, ni plus ni moins que Jésus fut
porté en Égypte, par la sainte Vierge». Cette oraison doit être
suivie d'un _Pater_ et d'un _Ave_.
Lorsqu'un jeune cheval est ferré pour la première fois, il y a une
sorte de fête, en Écosse; son propriétaire vient à la forge muni
d'une bouteille de whisky. La besogne accomplie, le maréchal, et
tous ceux qui sont présents, reçoivent une pièce blanche et
quelquefois deux.
En Normandie, on croit que les ouvriers du fer qui se brûlent par
accident, peuvent se guérir rapidement, en prononçant sur leurs
blessures certaines paroles.
J'ai réuni, dans cette monographie, ce qui se rapporte aux ouvriers
qui travaillent le fer en gros: les forgerons, les maréchaux
ferrants, les taillandiers. Dans le compagnonnage, ces ouvriers sont
distincts: les fondeurs sont de 1601; les forgerons dont l'admission
parmi les compagnons passants du Devoir, remonte à 1609 ont donné
leur devoir aux maréchaux ferrants, en 1795, mais les deux
corporations sont séparées et ennemies, et leur fête n'a pas lieu le
même jour, les forgerons fêtant la Saint-Éloi d'hiver, les maréchaux
la Saint-Éloi d'été.
Les maréchaux formaient, sous le second empire, une des plus fortes
associations; ils se répandaient partout et on les trouvait dans les
villes et dans les villages. Vers 1850, ils observaient, lors du
départ d'un compagnon, une curieuse cérémonie, qui est ainsi décrite
par Agricol Perdiguier, qui en avait été témoin aux environs de
Nantes. Ils étaient dans un champ, à côté de la route, faisant ce
qu'ils appellent le devoir. C'était une cérémonie en plein vent, une
conduite en règle, à propos d'un partant. Leurs cannes sont plantées
en terre, et des rubans rouges, verts et blancs flottent à leurs
boutonnières. Ayant coudes contre coudes, ils forment une immense
circonférence, et regardent tous vers le centre. Un des leurs,
portant dans sa main droite un verre de vin bien coloré, se met à
courir, fait le tour extérieur de cette circonférence en criant, en
hurlant, et se rapproche de sa place, où un compagnon, le partant
sans doute, l'attendait, tenant aussi un verre à la main. Ils se
dressent vis-à-vis l'un de l'autre, regardent fixement, font des
signes, avancent, inclinent sur un côté, passent leurs bras droits
l'un dans l'autre, et boivent tous deux en même temps. Celui qui
avait crié et couru rentre dans son rang. Le voisin en sort,
l'imite, et tous, l'un après l'autre, se livrent au même exercice, à
la même action. Il y eut aussi des cris d'ensemble. Le partant
s'éloigne, ayant son sac en peau de chèvre sur le dos, sa longue
canne à la main, sa gourde pendante au côté. Deux belles boucles
d'or ornées d'un fer à cheval pendent à ses oreilles. Chacun de
l'appeler et de l'appeler encore. Mais il s'en va sans détourner la
tête, sans montrer aucune faiblesse. On redouble d'agaceries, de
séductions, rien n'y fait, il marche fièrement devant lui. Tout à
coup, il prend son chapeau dans ses mains, le jette par-dessus sa
tête, bien loin derrière son dos, et se met à fuir. Des compagnons
courent le ramasser, poursuivent le fuyard, l'atteignent à la
longue, et le lui enfoncent sur la tête. Le partant reste
insensible; il ne sait, il ne veut savoir qui lui a rendu son
couvre-chef; il marche d'un pied ferme, sans se détourner ni à
droite ni à gauche; ses autres compagnons retournent sur leurs pas;
la conduite est achevée. Le patient a fait preuve de fermeté.
Dans certains cas, les compagnons maréchaux portent des boucles
d'oreille d'or, ornées d'un fer à cheval. En 1853, les forgerons,
dans les cérémonies de corps, avaient la culotte courte et le
chapeau monté.
Le tatouage est assez fréquent chez les ouvriers du fer. Les
emblèmes les plus fréquents sont: fer à cheval, enclume, pince,
marteau, fer à cheval entouré de petits fers, fer, marteau,
taille-corne, clous.
En France et en Belgique, les forgerons et la plupart des ouvriers
du marteau ont pour patron saint Éloi; au XVIIe siècle, les
maréchaux habillaient quelquefois ce saint en maréchal, dans la
pensée, dit le curé Thiers, qu'il avait été de leur profession, ce
qui est une erreur partagée par le peuple et par les conteurs
populaires; en réalité, il fut orfèvre et non pas forgeron. Sa fête
est célébrée, en beaucoup d'endroits, par les ouvriers du fer.
Dans l'Yonne, dès la veille, les jeunes forgerons, maréchaux,
charrons, etc., parcouraient, le soir, le pays, avec des torches,
chantant, avec accompagnement d'instruments, la chanson: _Saint Éloi
avait un fils_, etc.; le matin, une salve d'artillerie invitait les
ouvriers à se préparer à la fête, et l'office était annoncé, à dix
heures, par une nouvelle détonation.
Avant 1836, aux forges de la Hunaudière, près de Châteaubriant, les
forgerons célébraient la fête de saint Éloi. Comme elle tombait le
1er décembre, alors que l'établissement était en pleine activité,
elle était remise au lendemain de la Saint-Jean, où tout le monde
chômait, excepté le fourneau. Après la messe à la chapelle, on se
rendait à la forge pour fleurir le marteau. Le directeur, le commis
et toutes les dames, ainsi que le curé, assistaient à cette
cérémonie: chacun prenait un clou et l'enfonçait dans le bouquet
pour le fixer solidement au marteau. C'est alors que les ouvriers
entonnaient avec un entrain merveilleux la chanson des forgerons:
C'est aujourd'hui la Saint-Éloi,
Suivons tous l'ancienne loi;
Il faut fleurir le marteau,
Portons-lui du vin nouveau.
Saint Éloi avait un fils
Qui s'appelait Oculi;
Et quand le bon saint forgeait
Son fils Oculi soufflait.
À vot' santé, bons marteleurs!
Sans oublier vos chauffeurs.
Et vous autr' p'tits forgerons
Qui passez pour bons garçons.
S'il y a des filles dans nos cantons
Qui aiment bien les forgerons,
Elles n'ont pas peur du marteau
Quand elles sont dessus le haut.
Allons à la messe promptement,
M'sieur le curé nous attend,
La messe il va nous chanter.
Il nous faut aller l'écouter.
En même temps, on levait la canne ou pelle, et le marteau frappait
avec violence sur un gros levier qu'il devait écraser. À ce signal,
tout le monde se mettait à danser à la ronde. Le chef de
l'établissement donnait une barrique de cidre pour aider à célébrer
plus gaiement la fête. Chaque ouvrier apportait, devant son feu de
forge, sa table et son repas, auquel prenait part toute sa famille,
et chacun allait boire à la barrique commune. Dans la soirée, tous
les petits valets fleurissaient leurs outils et se rendaient chez le
directeur, devant lequel ils chantaient des chansons appropriées à
la circonstance, et le directeur arrosait copieusement le bouquet.
De son côté, sa femme, au soir de la fête, régalait les femmes des
ouvriers d'une outre de vin rouge, après quoi les danses
recommençaient et duraient toute la nuit.
En Haute-Bretagne, les maréchaux mettent, lors de leur fête,
au-dessus de leur porte, un laurier, accompagné de rubans rouges,
blancs et verts; le soir, ils chantent la chanson du _Roi Dagobert_.
Dans la province d'Anvers, les maréchaux et les forgerons se rendent
à l'église, pour y assister à la messe qui est célébrée, en
l'honneur du saint, et qui, pour cette raison, est appelée
«Looimis», c'est-à-dire, «Messe de saint Éloi». Durant toute la
journée, mais principalement le soir, les paysans des environs se
rendent à la forge du village, sur le toit de laquelle le drapeau
flotte. Il est d'usage qu'ils aillent régler, ce jour-là, les
comptes de toute l'année chez les maréchaux ferrants, qui, dans la
campagne, exercent en même temps le métier de forgeron et celui de
serrurier. Les grands fermiers se font accompagner de leurs valets.
Le forgeron, qui tient ordinairement auberge, sait bien de quelle
manière il doit traiter ses chalands pour s'assurer continuellement
leur faveur. Sur une certaine somme, il leur accorde, chaque fois,
un rabais de «5 cens» (10 centimes), et cet argent leur sert à
prendre maints «pintjes» et «borreltjes» (des verres d'orge et des
petits verres de genièvre). Dans le pays wallon, le régal offert
consiste en une petite collation de jambon ou de viande salée,
accompagnée d'une quantité de petits verres.
Dans l'Yonne, on donne des oeufs de Pâques teints aux maréchaux et
aux forgerons.
En Angleterre, la fête des forgerons avait lieu le jour de la
Saint-Clément, dans le Sussex, et, suivant la coutume ancienne
désignée sous le nom de «Clemmenning», ils allaient quêter des
pommes et de la bière, usage encore conservé dans quelques pays.
Pour fêter leur saint patron, ils placent un peu de poudre dans le
trou de leur enclume, et ils la font éclater comme une fusée. Il y a
quelques années, à l'auberge de Burwath, on asseyait sur un fauteuil
un mannequin orné d'une perruque et ayant une pipe à la bouche, que
l'on appelait «Old Clem», nom familier de saint Clément, le premier
homme qui ait, suivant la tradition, ferré un cheval.
Dans plusieurs établissements privés, le patron donne à ses ouvriers
une _way-goose_, c'est-à-dire une jambe de porc sans os, et le porc
rôti avec de la sauge et des oignons. Le plus vieux forgeron préside
le banquet dont le plus jeune est vice-président. La cérémonie est
accompagnée de toasts traditionnels, du chant du _Jolly Blacksmith_,
et l'on boit à la mémoire du «Vieux Clem» et à la prospérité de ses
descendants. L'on souhaite aussi que la face du brillant marteau et
de l'enclume ne soit jamais rouillée par manque d'ouvrage. À
Londres, le repas avait lieu au _Cheval Blanc_; un des forgerons y
était revêtu d'un tablier neuf avec des franges dorées, et l'on
servait à ce souper une boisson spéciale, composée de gin, d'oeufs
et d'épices. Le feu d'artifice du marteau n'est plus fait par les
ouvriers de cette ville.
Les forgerons, de même que plusieurs autres corps d'état, donnent
quelquefois, par une sorte d'assimilation à un être animé, des noms
à ceux de leurs outils qui leur servent souvent ou qui présentent
quelque particularité remarquable. Dans _l'Assommoir_, Zola parle de
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier,
que les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle.