de réagir contre les divers compagnonnages qui avaient pris un
développement considérable. Les charbonniers et leurs adhérents
furent l'objet d'une ordonnance de Nicolas Colbert, évêque d'Auxerre
(1673), qui les accusait d'un certain nombre de méfaits tant
spirituels que temporels: «Sur ce qui nous a été démontré par notre
procureur général, qu'en plusieurs paroisses de notre diocèse il y a
des forgerons, charbonniers et fendeurs qui font des serments avec
certaines cérémonies, qui profanent ce qu'il y a de plus sacré dans
nos plus saints et augustes mystères, et par lesquels ils s'obligent
à maltraiter tous ceux qui n'exécutent pas toutes les lois qu'ils
s'imposent à eux-mêmes contre toutes raisons et au préjudice de
personnes publiques et particulières, et de ne pas souffrir ceux de
leurs métiers travailler avec eux, avant qu'ils ayent juré en leur
présence d'une manière si détestable, nous avons enjoint à nos
diocésains, qui ont été assez aveugles pour s'engager à un aussi
horrible serment, d'y renoncer incessamment, en présence de leur
curé et de deux notables de leurs paroisses, sous peine
d'excommunication; faisant défense à toutes sortes de personnes de
le faire à l'avenir, ni d'y assister sous les mêmes peines». Le
compagnonnage des forêts résista mieux que les autres aux censures
ecclésiastiques et aux menaces de l'autorité séculière; il continua
à se recruter et à pratiquer les initiations mystérieuses dont
Clavel a recueilli les détails précis, que ne connaissaient pas sans
doute par le menu les juges ecclésiastiques: «Les compagnons
charbonniers se réunissaient dans une forêt; ils se donnaient le
titre de «bons cousins» et le récipiendaire était appelé «guépier».
Avant de procéder à la réception, on étendait sur terre une nappe
blanche sur laquelle on plaçait une salière, un verre d'eau, un
cierge allumé et une croix. On amenait ensuite l'aspirant qui,
prosterné, les mains étendues sur l'eau et le sel, jurait par le sel
et l'eau de garder religieusement le secret de l'association. Soumis
alors à différentes épreuves, il ne tardait pas à recevoir la
communication des signes et des mots mystérieux à l'aide desquels il
pouvait se faire reconnaître pour un véritable et bon cousin
charbonnier dans toutes les forêts. Le compagnon qui présidait lui
expliquait le sens emblématique des objets exposés à sa vue: Le
linge, lui disait-il, est l'image du linceul dans lequel nous serons
ensevelis; le sel signifie les vertus théologales; le feu désigne
les flambeaux qu'on allumera à notre mort; l'eau est l'emblème de
celle avec laquelle on nous aspergera, et la croix est celle qui
sera portée devant notre cercueil. Il apprenait au néophyte que la
vraie croix de Jésus-Christ était de houx marin, qu'elle avait
soixante-dix pointes, et que saint Thiébaut était le patron des
charbonniers. Ce compagnonnage, qui existe encore dans une grande
partie de l'Europe, y a conservé le même cérémonial mystérieux. La
Forêt-Noire, les forêts des Alpes et du Jura sont peuplées de ses
initiés. Moins exclusifs que les autres compagnons, ils n'admettent
pas uniquement parmi eux des personnes exerçant la profession de
charbonnier, mais ils agrègent également des personnes de toutes les
classes, auxquelles ils rendent, à l'occasion, tous les bons offices
qui dépendent d'eux. Pendant la Révolution, M. Briot, qui avait été
reçu charbonnier près de Besançon, obligé de se soustraire par la
fuite à un décret de proscription, se réfugia à l'armée. Fait
prisonnier par les Autrichiens, il parvient à s'échapper et cherche
un refuge dans une forêt; mais il s'y égare et vient tomber au
milieu de la troupe du chef de partisans Schinderhannes. On
l'entoure, et c'en était fait de lui peut-être quand il aperçoit
dans la troupe quelques charbonniers qu'il reconnaît à leur costume.
Il se hâte de faire les signes de la charbonnerie, et les frères
qu'il trouve dans les rangs de ses ennemis l'accueillent avec les
marques de la plus affectueuse cordialité et le prennent sous leur
protection.
[Illustration: Le Meunier et le Charbonnier, gravure de Lagniet,
_Illustres proverbes_.]
[Illustration: LA CHARBONNIERE.]
Les charbonniers de la forêt de la Puisaye (Yonne) ont, par
tradition du temps où ils étaient associés par corporation, une
sorte de télégraphie secrète et des signes mystérieux. Quelques
coups frappés sur une douve ou planche suspendue à la main se font
entendre, à leurs oreilles exercées, à plusieurs kilomètres de
distance. Chaque nombre de coups a sa signification, qu'eux seuls
connaissent. Ils s'en servaient avec vigilance pour protéger,
pendant la Révolution, les prêtres qui s'étaient réfugiés dans leurs
forêts. À la première apparition des brigades de gendarmerie,
l'éveil était ainsi donné et les suspects se mettaient à couvert.
Depuis plus de quarante ans, dit-on, l'association des Cousins de la
Gueule noire n'existe plus. Ceux de ses anciens membres qui vivent
encore aujourd'hui se contentent de se reconnaître entre eux au
moyen de certains signes et de serrements de main particuliers.
Les charbonniers pratiquent une sorte de médecine empirique à l'aide
de laquelle ils croient se guérir eux-mêmes de diverses
indispositions. S'ils veulent panser une foulure, ils commencent par
apostropher le nerf qu'ils supposent malade: «Nerf, retourne à ton
entier comme Dieu t'a mis la première fois, au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois fois ces paroles, ils
appliquent une compresse d'huile d'olive, de trois blancs d'oeufs
et d'une poignée de filasse, et, si la douleur est violente, un
cataplasme de vieux oing qu'on fait bouillir avec du vin. Quand l'un
d'eux a mal aux dents, il prend un clou neuf, le met en contact avec
la dent malade, le plante dans un bois de chêne et dit cinq _Pater_
et cinq _Ave_ en l'honneur de sainte Apolline.
Il y avait des esprits qui se plaisaient à éteindre les fouées; dans
un conte de la Haute-Bretagne, deux frères qui gardaient leur fouée
de charbon sont prévenus, un peu avant minuit, par un petit nain,
qu'un géant haut comme un chêne, le Corps sans âme, va venir pour
l'éteindre, mais qu'il ne faut pas se laisser effrayer par ses
menaces. Ils lui résistent avec courage, et il s'en va; le
troisième, qui n'a été prévenu ni par ses frères ni par le petit
nain, se laisse intimider, et le Corps sans âme éteint la fouée.
Les légendes représentent les charbonniers comme prêts à accorder
aux voyageurs qui traversent les forêts une hospitalité sommaire,
mais cordiale; ils partagent cette réputation avec les autres
«boisiers», et on ne les accuse pas d'avoir tenté de s'emparer de
l'argent ou des habits de leurs hôtes. Les récits qui suivent
montrent que leur bonne volonté ne reste pas sans récompense. Dans
un conte espagnol, un pauvre charbonnier reçoit dans sa cabane
Notre-Seigneur et saint Pierre qui parcouraient l'Espagne; il les
traite de son mieux, allume du feu et met sur la table ses maigres
provisions. Deux voyageurs se présentent encore, puis il vient
jusqu'à ce qu'ils soient au nombre de treize: c'étaient Jésus-Christ
et les douze apôtres. Le Christ touche du doigt le pain du
charbonnier et les fruits, et ils se multiplient de telle sorte
qu'il en reste encore après que tout le monde a été rassasié. Le
lendemain, avant de le quitter, les voyageurs lui disent de formuler
un don. Il souhaite d'avoir le plaisir de gagner chaque fois qu'il
jouera aux cartes. Cela lui est accordé à la condition qu'il n'ira
jamais au delà d'un petit enjeu. Il joue avec le diable l'âme d'un
agent d'affaires et la lui gagne.
Par contre, il est un certain nombre de contes où les charbonniers
se conduisent assez mal à l'égard de princesses errantes; leur
imposture finit d'ailleurs toujours par être démasquée.
Habituellement, un charbonnier qui, ayant assisté de loin au combat
livré à un monstre, pour délivrer la princesse qu'il doit manger, se
donne faussement pour son libérateur; dans un conte lorrain, ce sont
trois charbonniers qu'elle rencontre par hasard qui la forcent à
dire qu'ils sont les vainqueurs du monstre.
Dans plusieurs autres récits, les charbonniers montrent réellement
du courage et surtout de la finesse. On raconte à Menton que le jour
de la fête de Saint-Jean-Baptiste, deux charbonniers qui
travaillaient dans le bois ont chacun une conduite différente: l'un
va à la ville, l'autre reste à son poste et est surpris par un
orage; il se réfugie sous un noyer; là il entend des voix, et étant
grimpé dans l'arbre, il apprend que le fils du roi doit mourir le
lendemain si on ne retourne le pot de terre dans lequel la sorcière
a mis la moelle qu'elle lui a enlevée. Le charbonnier sauve le
prince et le roi l'adopte pour son héritier.
La corporation des charbonniers jouissait de grands privilèges;
toutefois ils ne formaient point à Paris de communauté, parce qu'il
ne peut y avoir de fabrique de charbon dans la ville. Parmi leurs
privilèges, il en est un auquel ils tenaient extrêmement: c'était le
droit d'envoyer, lors de la naissance ou du mariage des princes de
la famille royale, une députation qui présentait leurs compliments
de félicitations; aux représentations gratuites, ils occupaient les
loges d'avant-scène, conjointement avec les dames de la Halle.
Les maîtres charbonniers appelaient leurs valets: Garçons de la
pelle ou plumets; dans l'estampe d'Abraham Bosse, p. 5, on peut voir
que sous Louis XIII, ils portaient des plumes sur la tête: ce terme
de «Plumet» était en usage à la fin du XVIIe siècle; au-dessous de
l'estampe de Bonnart, qui représente le charbonnier, on lit ce
quatrain qui fait allusion au proverbe: «Noir comme un charbonnier».
Bien qu'on juge à voir sa figure
Qu'il soit de l'infernal manoir;
Ce plumet, comme on nous assure.
N'est pas si diable qu'il est noir.
[Illustration: La vendeuse de Mottes]
Dans le Finistère, on appelle plaisamment le charbonnier qui vient
vendre son charbon en ville: _Ar Mare' hadour gwiniz dù_, marchand
de froment noir.
Depuis le commencement de ce siècle, le charbon de terre a pris une
place de plus en plus grande dans le chauffage parisien; mais le
charbon de bois, destiné surtout à la cuisine, est encore l'objet
d'un important commerce, et on le trouve dans les très nombreuses
boutiques de charbonniers répandues un peu partout dans Paris. On ne
le crie plus comme autrefois. L'auteur d'un petit livre en quatrains
sur les _Cris de Paris_, imprimé au commencement du XVIe siècle, en
a consacré un aux marchands de charbons:
... Vous orrez à haulte voix
Par ses rues, matin et soir,
Charbon, charbon de ieune bois,
Treffort (très fort) crier pour dire voir.
Un peu plus tard, d'après la _Chanson nouvelle des Cris de Paris_,
on criait:
Charbon de rabais en grève,
Le minot à neuf douzaines.
Au XVIIe siècle, les cris pour le charbon étaient:
_Charbons de jeune bois!_
Il n'est qu'à trois sols le minot!
Il est en grève, en batteau:
Qui en voudra vienne voir.
_Charbons de jeune bois!_
J'en amenai encore hier.
Surtout ne crains que du gruyer
Le rencontrer par où je vais.
Le crocheteur annonçait la vente des cotrets et du menu bois:
Je crie: _Coterets, bourrées, buches!_
Aucune fois: _Fagots ou falourdes!_
Quand je vois que point on ne me huche,
Je dis: _Achetez femmes lourdes!_
Les charbonniers de Paris, originaires pour la plupart de
l'Auvergne, ont l'habitude de signaler leurs boutiques par des
décorations parlantes. C'est une tradition qui est observée à tel
point, qu'il serait difficile de trouver une boutique, même la plus
pauvre, qui ne fût pas ornée de peintures. M. Félix Régamey a
dessiné, dans la _Plume_ (janvier 1895), un certain nombre de ces
curieuses enseignes. Nous en reproduisons une ci-dessous.
À l'industrie du chauffage se rattachent les marchands de mottes.
Leurs cris se font entendre, surtout en hiver, et dans les quartiers
pauvres. L'un des plus populaires, vers 1850, était celui-ci, qu'un
couple de revendeurs, homme et femme, chantait alternativement: «Des
bons poussié' d'mott's, des mott's à brûler, des mott's!» ou bien:
«Qui veut des mott's? qui veut des mott's? achetez tous du poussié
d'mott's!» Tantôt ces marchands poussaient devant eux une petite
charrette, tantôt ils portaient sur le dos une petite hotte dans
laquelle ils entassaient les mottes à brûler.
[Illustration: Enseigne de charbonnier, d'après Félix Régamey.]
SOURCES
J.-B. Champeval, _Proverbes limousins_, 33.--Lecoeur, _Esquisses
du Bocage normand_, I, 55; II, 54, 73.--Tylor, _Civilisation
primitive_, II, 282, 287.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II,
652.--_Revue des traditions populaires_, VII, 168; VIII, 485.--Ch.
Thuriet, _Traditions du Doubs_, 364.--Bouche, _la Côte des
Esclaves_, 241.--Ch. Letourneau, _Sociologie_, 471.--Grimm,
_Veillées allemandes_, I, 69; _Mærchen_ (_passim_).--Georgiakis et
Léon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 170.--Laisnel de la Salle,
_Légendes du Centre_, I, 203.--Pitrè, _Fiabe novelle siciliani_,
III, 67.--De Lamare, _Traité de la police_, IV, 367, 866.--A.
Joanne, _Nièvre_.--Mercier, _Tableau de Paris_, VII, 87.--Paul de
Kock, _la Grande ville_, I, 42.--Kastner, _les Voix de Paris_, 37,
97.--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_, 251.--Noelas,
_Légendes foréziennes_, 255, 257, 262.--La Bédollière, _les
Industriels_, 222.--_Mémoires de la Société des antiquaires_, 1823,
40.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 61.--Dulaurens de la Barre,
_Nouveaux fantômes bretons_, 63.--Nodier, _Souvenirs de la
Révolution et de l'Empire_.--C. Moiset, _Usages de l'Yonne_, 141,
143.--Clavel, _Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie_,
362.--Paul Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, II, 126.--X.
Marmier. _Contes de différents pays_, II, 97.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine,_ I, 78.--Andrews, Stories from _Mentone_.--_Paris
ridicule_, 300.
[Illustration: Noir comme marchands de charbons, silhouette du
_Chaos_ (vers 1840).]
LES FORGERONS
La malice populaire qui, surtout au moyen âge, blasonna, souvent
sans mesure, la plupart des métiers et leur prodigua les épithètes
méprisantes, les proverbes et les dires injurieux, ne se manifeste
que rarement à l'égard des ouvriers du fer. Les traits satiriques
qui leur sont lancés sont peu nombreux, et, au lieu de s'attaquer à
leur probité ou à leurs défauts professionnels, ils ne visent guère
que leur vanité. Celle-ci était en quelque sorte justifiée par les
qualités que devaient déployer les forgerons, et par la
considération qu'elles leur valaient à une époque où l'on prisait
par-dessus tout la force physique. Ceux qui tiraient de la forge des
blocs de métal incandescent et les frappaient de leurs lourds
marteaux pour leur faire prendre la forme qu'ils désiraient,
devaient être plus estimés que les ouvriers dont l'état n'exigeait
pas de si grands efforts musculaires, et les forgerons qui
semblaient jouer avec le feu, et en avoir fait leur serviteur, qui
savaient assouplir le métal le plus dur, et le transformer à leur
fantaisie en objets tour à tour puissants ou délicats, paraissaient
supérieurs aux autres artisans. En outre, les forgerons
n'étaient-ils pas ceux qui fabriquaient les armures, les fers des
lances et des épées, et qui s'occupaient de ferrer et de guérir les
chevaux, que l'on regardait comme les plus nobles des animaux?
Dans la pratique ordinaire de la vie, il n'y avait pas entre eux et
leurs clients ces petits conflits journaliers, qui provenaient la
plupart du temps de ce que, l'un fournissant la matière première,
celui qui la mettait en oeuvre passait, à tort ou à raison, pour
en conserver une partie qui ne lui était pas due. Les forgerons
travaillaient en général des métaux qui leur appartenaient, et si on
trouvait qu'ils faisaient chèrement payer leur talent, on ne pouvait
leur reprocher des soustractions analogues à celles dont on accusait
les meuniers, les tailleurs et les tisserands.
Il n'était pas un corps de métier qui pût se passer de leur
concours, soit pour fabriquer les outils, soit pour les réparer ou
les remettre à neuf. Une légende que racontaient naguère les
forgerons du Sussex met en relief d'une façon ingénieuse la
supériorité des ouvriers du fer, et la nécessité où tous les autres
se trouvent de recourir à leurs bons offices. Au temps jadis, le
dix-sept mars, le bon roi Alfred réunit tous les métiers au nombre
de sept, et déclara qu'il ferait roi des métiers celui dont
l'ouvrage pourrait se passer de l'aide des autres pendant la plus
longue période de temps. Il annonça qu'il donnerait un banquet,
auquel il invita un représentant de chaque profession, et il mit
comme condition que chacun d'eux montrerait un spécimen de son
ouvrage et les outils dont il s'était servi pour le faire. Le
forgeron apporta son marteau et un fer à cheval, le tailleur ses
ciseaux et un vêtement neuf, le boulanger son pelleron et un pain,
le cordonnier son alène et une paire de souliers neufs, le
charpentier sa scie et un tronc équarri, le boucher son couperet et
un gros morceau de viande, le maçon son ciseau et une pierre
d'angle. Après examen, les convives proclamèrent unanimement que
l'ouvrage du tailleur était supérieur à celui des autres, et il fut
installé comme roi des métiers. Le forgeron fut courroucé de cette
décision, et, déclarant que tant que le tailleur serait roi, il ne
travaillerait pas, il ferma sa boutique et s'en alla on ne sait où.
Mais on ne tarda pas à regretter son départ. Le roi fut le premier à
avoir besoin des services du forgeron, son cheval s'étant déferré;
l'un après l'autre les six compagnons brisèrent leurs outils; ce fut
le tailleur qui put travailler le plus longtemps; mais le 23
novembre de la même année, il lui fut impossible de continuer. Le
roi et les ouvriers se déterminèrent à ouvrir la forge et à essayer
de faire eux-mêmes l'ouvrage: le cheval du roi le frappa, le
tailleur se brûla les doigts, à chacun il arriva de pareilles
mésaventures; tous se mirent à se quereller et à se frapper, et dans
la dispute l'enclume fut heurtée et renversée avec fracas. Alors
arriva saint Clément, donnant le bras au forgeron. Le roi fit un
humble salut à saint Clément et au forgeron, et leur dit: J'ai
commis une grande erreur en me laissant séduire par le drap brillant
et la savante coupe du tailleur; en bonne justice le forgeron, sans
l'aide duquel les autres ne peuvent rien faire, doit être proclamé
roi. Tous les ouvriers, sauf le tailleur, le prièrent de leur
refaire des outils; il y consentit et il forgea même pour le
tailleur, une paire de ciseaux neufs. Le roi réunit de nouveau les
métiers, et proclama roi le joyeux forgeron, auquel tous
souhaitèrent bonne santé et longue vie. Le roi demanda à chacun de
chanter une chanson, et le forgeron commença par celle du _Joyeux
Forgeron_, qui est restée populaire et que l'on chante encore aux
fêtes du métier en Angleterre.
Les légendes faisaient des premiers forgerons des dieux ou des
héros, et leur attribuaient souvent une taille et une force
supérieures à celles des autres hommes. En Grèce, Vulcain et Dédale
passaient pour les inventeurs de l'art de traiter les métaux, et la
Bible en fait honneur à Tubalcaïn, dont le nom figure encore dans
les chansons de fête des ouvriers du fer en Angleterre. Les cyclopes
Titans, qui forgèrent la foudre de Jupiter, étaient des géants, et
ceux qui travaillaient dans les forges de l'Etna, sous la direction
de Vulcain, étaient si puissants que parfois leurs coups de marteau
ébranlaient la Sicile et les îles voisines. L'habile forgeron
Véland, héros d'un cycle très répandu au moyen âge, est le fils d'un
géant. Si les nains que les traditions Scandinaves et germaniques
représentent occupés à forger le fer dans les cavernes reculées des
montagnes sont de petite taille, ils ont une origine surnaturelle et
leur adresse est prodigieuse. Le forgeron finnois qui figure dans
_Kalevipoeg_, poème national des Estoniens, mêle à son adresse un
peu de sorcellerie. Chez les peuples des bords de la Baltique, le
dieu Ilmarinen dont parle l'épopée finnoise du _Kalevala_, avait
inventé la forge: c'était lui qui avait forgé la voûte du ciel, et
martelé la voûte de l'air, les faisant si bien unis que les coups de
marteau et les morsures des tenailles n'y paraissaient pas. Il est
vraisemblable que saint Pierre et le diable, qui, d'après les
légendes de l'Ukraine, ont appris aux hommes l'art de forger le fer,
ont été substitués par les chrétiens à des divinités païennes.
Un jour, dit un récit de l'Ukraine, les hommes trouvèrent un morceau
de fer; après avoir essayé en vain de le manger, pour l'amollir, ils
le mirent à cuire dans de l'eau, à rôtir sur le feu, puis ils le
battirent avec des pierres. Le diable qui les vit leur dit:
Qu'est-ce que vous faites-là? Les hommes répondirent: Un marteau
pour battre le diable. Alors celui-ci leur demanda où ils avaient pu
se procurer le sable nécessaire à leur travail. Les hommes
comprirent qu'il faut du sable pour travailler le fer, et c'est à
partir de ce moment qu'ils commencèrent à fabriquer tous les outils.
[Illustration: Cette gravure forme la moitié gauche d'une
composition dont la droite est occupée par la dispute d'un menuisier
et de sa femme: au milieu est un cartouche ovale avec cette
inscription: «Le temps corrompu. Pierre Saincton, ex. auec priv. du
Roy.» (Musée Carnavalet.)]
Ailleurs, surtout dans l'Europe occidentale, le diable, loin d'être
l'inventeur du métier, essaie en vain de l'apprendre, et est dupé
par les forgerons. Un jour qu'il voyageait dans le pays de Vannes,
il entra dans une forge et, ravi des beaux ouvrages qu'il voyait
faire, il voulut apprendre le métier. «Hé bien! dit le forgeron,
prends-moi ce gros marteau et quand le fer que j'ai dans le feu sera
rouge, je le mettrai sur l'enclume, et tu vas dauber dessus
vigoureusement, en alternant tes coups de marteau avec les miens.»
Le diable se met à frapper fort, mais les puces de forgeron, ou, si
vous aimez mieux, les étincelles, sautent autour de l'enclume et, si
le forgeron a un tablier de cuir pour protéger son ventre, le diable
n'a le sien protégé que par son poil de bouc. Aussi ces puces le
mordent-elles impitoyablement. De plus le forgeron laissa le fer
rouge tomber sur les jambes du diable, qui se crut de nouveau dans
son enfer et se mit à fuir le plus vite possible.
En Haute-Bretagne, il n'eut pas beaucoup plus de chance: Un jour il
arriva chez un maréchal, avec lequel il lia conversation.--Vos
souliers, dit le forgeron, ne sont pas des meilleurs; si vous
voulez, je vous ferrerai le talon, et ils seront comme neufs. Le
diable y consentit. Le forgeron fit des clous pointus comme des
alênes et longs comme le bras, puis il dit:--Maintenant, pour vous
ferrer, il faut que je vous attache; vous savez que jamais on ne
ferre les chevaux sans les attacher. Le diable se laissa faire, et
quand les fers furent rouges, le forgeron en prit un, le plongea
dans l'eau bénite et le mit sur le pied du diable, qui poussait des
cris épouvantables; mais le forgeron continuait à les enfoncer, il
ferra même le second pied en protestant qu'il n'avait jamais fait un
ouvrage à moitié, et il les arrosait d'eau bénite en disant: Quand
on a ferré un cheval, on arrose le fer. Il ne laissa le pauvre
diable s'en aller qu'après l'avoir contraint, par un papier bien en
règle, à renoncer à tous ses droits sur lui.
Dans un autre conte du même pays, le forgeron qui s'appelle Misère,
n'ayant plus de fer dans sa forge, prend une grosse boucle d'argent
et ferre l'âne du bon Dieu, qui, pour le récompenser, lui accorde
trois dons: ce qui entrera dans sa blague ne pourra en sortir sans
sa permission, qui s'assiéra dans sa chaise ne pourra se lever, et
ceux qui monteront dans son noyer y resteront jusqu'à ce qu'il leur
permette de descendre. Peu après Misère se donne au diable, qui doit
l'emporter au bout de vingt ans; quand ils sont révolus, et qu'il
vient le chercher, il lui dit de s'asseoir dans sa chaise; pour lui
permettre de s'en aller, il exige vingt ans de répit, au bout
desquels il persuade au diable de monter dans son noyer; il exige un
autre délai pour le laisser descendre, et quand il est expiré, il
défie le diable de se transformer en fourmi; celui-ci accepte la
gageure, et quand Misère l'a enfermé dans sa blague, il le met sur
son enclume et le bat jusqu'à ce que les forces lui manquent.
Le forgeron Sans-Souci, auquel Jésus-Christ avait accordé trois dons
pour le récompenser du courage avec lequel il travaillait, trouve
moyen de duper la Mort elle-même et la retint pendant cent ans sur
son banc.
Plusieurs légendes, qui constatent l'orgueil que leur habileté
inspirait aux forgerons, racontent la façon dont ils en sont punis;
mais l'aventure n'a pas pour eux de suites bien fâcheuses. Un jour,
dit un récit lorrain, l'Enfant Jésus voyant son père rêveur, lui
demande ce qu'il a; Dieu le père lui répond qu'il y a en Limousin un
forgeron, bon chrétien, charitable aux pauvres gens, de bon compte
avec ses pratiques, mais qui ne deviendra jamais un grand saint,
parce qu'il a trop d'orgueil. Jésus demande à son père la permission
de descendre sur terre pour le convertir. Il se déguise en apprenti
et arrive dans le village où demeurait Éloi, qui avait une enseigne
sur laquelle étaient ces mots: _Éloi le maréchal, maître de tous les
maîtres_, _forge en deux chaudes_. En entrant, Jésus dit:--Je vous
souhaite le bonjour, maître, et toute la compagnie; avez-vous besoin
d'un ouvrier?--Non, répond Éloi; et l'apprenti s'en va. Mais dans la
rue, il rencontre des gens qui lui conseillent de retourner en
saluant comme il est écrit sur l'enseigne. Jésus retourne et
dit:--Je vous souhaite le bonjour, maître des maîtres. Avez-vous
besoin d'un ouvrier?--Entre, répondit-il aussitôt; mais écoute:
quand tu me parleras, aie soin de toujours dire: Maître de tous les
maîtres, parce que, ce n'est point pour me flatter, mais des
maréchaux comme moi qui font un fer en deux chaudes, il n'y en a pas
deux en Limousin.--Chez nous, dit l'apprenti, nous forgeons en une
seule chaude. Jésus fait rougir un morceau de fer, le prend dans ses
mains, en disant qu'il n'a pas besoin de tenailles, le martèle sur
l'enclume, et en peu de temps, il a un fer parfaitement arrondi.
Saint Éloi veut l'imiter; mais il se brûle les doigts et ne peut
finir le fer en une seule fois. Peu après arrive un cavalier,
c'était saint Martin, dont le cheval était déferré. Éloi appelle son
apprenti pour tenir le pied du cheval. Celui-ci lui répond que dans
son pays on ne se donne pas tant de peine. Il coupe le pied du
cheval, le met sur l'enclume, et quand il a été ferré, il le replace
si bien qu'il n'y paraît pas. Éloi veut faire comme lui, mais il ne
peut venir à bout de remettre le pied. Alors, il se jette aux genoux
de l'apprenti, et reconnaît qu'il a un maître. Quand il se relève,
cavalier et cheval ont disparu. Éloi ferme sa forge, et va partout
prêcher la parole de Notre-Seigneur. On raconte, en Irlande, une
légende analogue, sous une forme plus courte; et c'est l'ange
gardien de saint Éloi qui vient le guérir du péché d'orgueil.
[Illustration: Cette gravure, signée Lenfant exeudit, est la copie,
pour le motif principal, d'une autre gravure carrée signée Danuel où
les tableaux épisodiques sont disposés autrement. (Musée
Carnavalet.)]