jouent un rôle important. Ils sont, en général, les plus pauvres des
artisans, ils ont bien du mal à nourrir leur nombreuse famille. Il
est rare que, comme dans le récit recueilli par Grimm, un ange
gardien vienne chercher leur petite fille pour l'élever en paradis.
Aussi il en est qui, le coeur navré, vont égarer leurs enfants
dans la forêt pour ne pas les voir mourir de faim sous leurs yeux.
Heureusement l'aventure finit presque toujours bien: le petit
Poucet, par sa présence d'esprit, empêche ses frères d'être mangés
par l'ogre, lui vole ses bottes et fait fortune à la cour. Hansel et
Gredel, le garçon et la fille d'un pauvre bûcheron allemand,
deviennent riches grâce à une oie d'or. Ces récits de la forêt, où
se retrouvent comme un écho des rêves des pauvres gens, font les
fils des bûcherons épouser des princesses, trouver des talismans qui
changent en argent tout ce qu'ils touchent, ou guérissent à
l'instant toutes les blessures; les filles secourent, par bonté
d'âme, des fils de rois métamorphosés, et quand elles les ont
délivrés, elles se marient avec eux, et toute la famille est
heureuse. Tous ces contes de la forêt ont un caractère optimiste, et
sans doute plus d'un bûcheron, après les avoir racontés à ses
enfants, s'endormait, rêvant comme eux à l'intervention des fées, à
la découverte de talismans ou d'un trésor aussi précieux que celui
que l'un d'eux se procura par son courage avisé, et ils se gardaient
bien d'imiter ce pauvre bûcheron de l'île de Lesbos qui, las de
travailler sans devenir plus riche, se dit un jour: Si je restais
couché du matin jusqu'au soir, qui sait si la Fortune n'aurait pas
pitié de moi? Il demeure dans son lit, et un de ses voisins vient
lui emprunter ses deux mules. Comme celui-ci transportait dessus un
trésor qu'il avait trouvé, il vit les gendarmes et alla se cacher,
pendant que les mulets revenaient chargés d'or à la maison de leur
maître.
On raconte en Berry qu'un jour un bûcheron vit dans une clairière un
énorme amas de serpents, dont les corps emmêlés, noués les uns aux
autres, formaient une boule vivante, affreuse à voir, qui se mouvait
lentement et au hasard, et de laquelle partaient des sifflements
stridents et continus. Un point brillant scintillait à la surface de
cette espèce de sphère, et il semblait qu'il allait toujours
grossissant à mesure que les sifflements des reptiles augmentaient
d'intensité. Lorsqu'il eut atteint le volume d'un oeuf, les corps
des serpents se détendirent et se laissèrent aller sur le sol comme
brisés par la violence de l'exercice auquel ils venaient de se
livrer. Il ne resta plus de cette boule qu'un serpent monstrueux qui
en formait le noyau et paraissait plein de vigueur. Sur son front
resplendissait un énorme diamant. Il se dirigea vers le lac, laissa
tomber son diamant sur le gazon du rivage, but avidement et
longtemps, et l'ayant repris, disparut dans la forêt. À partir de ce
moment, le bûcheron ne cessa de songer au moyen de s'emparer de la
pierre merveilleuse. Il disposa un tonneau en forme d'embarcation
pour s'y réfugier, et au bout d'un an et un jour il revit le même
spectacle. Il put saisir le diamant pendant que le serpent était à
boire, se réfugia dans son tonneau, dont il ferma la porte sur lui,
et échappa au grand serpent qui n'ayant plus son diamant, était
devenu aveugle. Il alla porter au roi cette pierre, qui avait la
vertu de changer en or tout ce qu'elle touchait. Le roi lui assura
une existence paisible et riche, à la condition qu'il irait rejeter
le diamant dans le lac.
Dans le Morbihan, où les mésaventures du diable forment un cycle
assez étendu, voici comment un bûcheron se joua de l'ennemi du genre
humain: Un jour le diable trouva un bûcheron qui émondait des
arbres.--Apprends-moi ton métier, lui dit-il.--Très volontiers,
répondit le bûcheron, ce sera bien facile. Prends ma hache, monte
sur ce beau chêne que tu vois là. Tu t'assiéras sur la plus haute
branche et tu la couperas auprès du tronc. Tu feras de même pour la
seconde, la troisième et les autres branches jusqu'au bas de
l'arbre.--Compris, dit le diable; et le voilà à l'oeuvre. Le chêne
était haut et les branches étaient grosses, grosses comme des arbres
ordinaires. Le diable travaille et bientôt la branche est coupée. Le
diable, qui était assis dessus, dégringole de cette hauteur
vertigineuse, et, pour comble de malheur, l'énorme branche lui tombe
sur le dos.
La hache est l'instrument par excellence du bûcheron, son
gagne-pain, comme dit notre La Fontaine. Aussi est-elle l'objet de
ses préoccupations. Un ancien petit conte allemand rapporte que
saint Pierre ne voulait pas laisser entrer en Paradis un bûcheron,
bon travailleur, mais qui n'avait fait aucune bonne action dans sa
vie. À la fin, il lui accorda d'y entrer à condition qu'il ne
toucherait pas sa hache. Il était rendu à la dernière marche, quand
le manche lui tomba sous la main: il ne put s'empêcher de le serrer
et il retomba dans l'enfer.
[Illustration: Porteur de fagots, d'après Abraham Bosse.]
La Fontaine a rendu populaire la fable du Bûcheron et de la forêt,
qui était bien antérieure à lui, et dont voici une version
empruntée, ainsi que l'image (p. 16), à un fabuliste son
contemporain, le sieur Le Noble (1697):
A long sarrot et courte manche,
Certain bûcheron autrefois
Portoit en passant dans un bois
Le fer d'une hache sans manche.
Mais en levant les yeux il vit heureusement
Que d'un chêne pendoit une fort belle branche.
«Pour Dieu, prêtez-la moi, dit-il fort humblement,
Monsieur Duchêne, je vous prie,
C'est si peu de chose pour vous;
Mais croiez que toute ma vie
Le souvenir m'en sera doux.»
L'arbre répond d'un coup de tête
A cet honnête compliment,
Et d'une complaisance bête,
Fournit l'assortiment
A l'instrument.
A remplir son devoir, la cognée ainsi prête,
Que fait le bûcheron? La prenant à deux bras,
Contre le pié du chêne il frappe,
L'entame, le mine, le sape,
Et le renverse enfin à bas.
De sa faute, trop tard, la forêt s'aperçut,
Mais quand des coups qu'elle reçut,
Elle se vit par terre: «Ingrat! s'écria-t-elle,
Est-ce là me récompenser;
Ah! si je n'avois point armé ta main cruelle,
Cette main n'auroit pas de quoi me renverser.»
Autrefois, lorsqu'il y avait peu de routes, le transport du bois
était difficile et coûteux; aussi regarda-t-on avec raison
l'invention du flottage comme un véritable bienfait. Jean Rouvet,
marchand bourgeois de Paris, l'an 1549, imagina qu'en rassemblant
les eaux de plusieurs ruisseaux et de petites rivières non
navigables on pourrait y jeter le bois qui serait coupé dans les
forêts les plus éloignées, les faire descendre jusqu'aux grandes
rivières, en former des trains et les conduire à flot sans bateaux
jusqu'à Paris. Il commença, dit Lamare, à faire cette expérience
dans le Morvant, contrée située partie en Bourgogne et partie dans
le Nivernois, qui est assez remplie de montagnes chargées de bois,
où courent plusieurs ruisseaux et la petite rivière de Cure, non
navigable, qui se rend dans la rivière d'Yonne. Il fit son possible
de rassembler les eaux de ces ruisseaux et de les faire tomber dans
cette petite rivière; mais ce grand dessein ne reçut sa perfection
que vers l'an 1566, que René Arnout, successeur de Rouvet, obtint
des lettres patentes de Charles IX, qui levèrent tous les obstacles
qui s'opposaient à cette nouvelle espèce de navigation. Il fit
aussitôt jeter à bois perdu celui qu'il avait fait couper dans les
forêts du Morvant, le fit conduire jusqu'à Crevant, où il en forma
des trains sur la rivière d'Yonne, qui entre dans la Seine à
Montereau, et les fit ainsi arriver à Paris. En 1549, lorsque le
flottage eut réussi, on alluma par ordre du roi des feux de joie le
long des rivières de Seine et d'Yonne.
Cet usage dut se répandre par toute la France, à moins qu'il n'y fût
usité avant Rouvet, dans d'autres régions. Voici ce qu'on lit dans
la _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité_, publiée
vers 1579: «Un marchand de bois de nostre forest (en Normandie)
faisoit ces jours passez par un sien serviteur flotter plusieurs
quarterons de buches dedans la rivière du Lieurre qui va à Lyons par
Rosay et Charleval, tomber dans Andelle, et ce jeune homme allait
costeyant ladite rivière, portant en sa main un long croc à buches
pour deffermer le bois quand il estoit arresté.»
Le _Traité de la police_ donne des détails intéressants sur la façon
dont ce procédé fonctionnait au siècle dernier: Chaque marchand a
son marteau, dont il marque toutes ses bûches à l'un des bords, ce
qui est facile, parce que c'est tout bois coupé à la scie. Ces
bûches sont d'abord jetées à bois perdu dans les ruisseaux, où ils
les font pousser par des gens de journée jusqu'à Vermanton, sur la
rivière de Cure, ce qu'ils appellent le premier flot; le tout étant
arrivé à cet endroit-là et arrêté par des cordes ou des perches qui
traversent cette petite rivière, le bois en est tiré; chaque
marchand reconnaît le sien et le met en piles sur la terre, le
laissant essuyer pendant deux ou trois mois; ils l'assemblent
ensuite par coupons qu'ils rejettent à l'eau, les conduisent
jusqu'au port de Crevant, et là ils forment leurs trains en joignant
entre des perches, qu'ils nomment branches, plusieurs coupons de
soixante bûches chacun, qui sont attachés à ces perches ou branches
avec des harts que les marchands appellent rouettes, chacun de ces
trains ayant ordinairement de large quatorze de ces coupons; de
profondeur, 2 à 3 pieds, et de long, 12, 15, 18 et les plus longs 25
toises. Le coupon de devant et celui du milieu sont ordinairement de
bois blanc, et on ajoute une futaille à chacun de ces endroits pour
faciliter le flottage.
[Illustration: Mouleur de bois, d'après Caffiery.]
Voici comment cela se passe actuellement: après avoir pris la
_moulée_, on charrie le bois coupé pendant l'hiver et on l'empile,
pendant l'été, sur les ports des rivières ou des ruisseaux
flottables; là on le martelle, en appliquant aux deux bouts des
bûches la marque de chaque marchand, afin qu'on puisse les
reconnaître plus tard. Puis, à un jour désigné d'avance, les écluses
qui retiennent les eaux des étangs ou réservoirs ménagés à la source
des ruisseaux sont ouvertes, et le flot commence. Une quantité
considérable d'hommes, de femmes et d'enfants garnissent alors les
rives des ruisseaux et des rivières: les uns jettent les bûches à
l'eau, c'est ce qu'on appelle le _flottage à bûches perdues_; les
autres, appelés _meneurs d'eau_, veillent, armés de longs crocs, à
ce que le bois ne s'arrête pas le long des rives ou au milieu de la
rivière. Si la _goulette_ ou le milieu du lit vient à s'obstruer,
les _flotteurs_ réunissent leurs efforts pour détruire la _rôtie_ ou
accumulation des bûches. Arrivé à Clamecy ou à Vermanton, le bois de
moule est retenu par des _arrêts_ placés dans la rivière, retiré de
l'eau et trié suivant les marques des marchands. De Clamecy, le bois
est conduit en bateau jusqu'à Paris, où naguère il descendait en
train. Au siècle dernier, ces trains étaient «déchirés, dit Mercier,
et des hommes, tritons bourbeux, vivant dans l'eau jusqu'à mi-corps
et tout dégouttants d'une eau sale, portaient, pièce à pièce sur
leur dos, tout ce bois humide, qui doit être brûlé l'hiver suivant.
Autrefois, il y avait sur les ports et dans les chantiers des
officiers appelés Mouleurs, qui étaient commis pour mouler et
mesurer les bois. L'estampe de Caffiery (p. 13), qui montre l'un
d'eux dans l'exercice de ses fonctions, est accompagnée de ce
quatrain:
Le mouleur attentif corrige les abus
Que trop souvent introduit la licence.
Dans les chantiers, si l'on ne trompe plus,
C'est l'heureux fruit de sa présence.
Les mouleurs étaient tenus par l'ordonnance d'avoir des mesures de
quatre pieds pour mesurer les membrures, et des chaînes et anneaux
pour le bois de compte, cotrets et fagots. Ils devaient mettre des
banderoles aux bateaux et piles de bois contenant la taxe. Les
mouleurs et leurs aides ne devaient point mettre en membrures les
bois tortus, et ils ne pouvaient mettre dans chaque voie plus d'un
tiers de bois blanc.
Vers 1844, d'après les auteurs de la _Grande Ville_, il se passait
dans les chantiers de bois des fraudes au sujet de la mesure des
bois achetés: La mesure de la voie est placée, le cordeur s'avance,
la dame qui vient d'acheter ne manque pas de lui dire: «Cordez-moi
bien, je vous donnerai pour boire.» On lui répond: «Soyez
tranquille, ma petite dame, je vais vous soigner.» Voilà notre homme
qui se met à la besogne. Il prend les bûches, les place dans la voie
avec une telle vivacité, que la pratique n'y voit que du feu.
Cependant le cordeur glisse dans son bois des tortillards, qui font
ce qu'on appelle des chambres à louer. La petite dame, qui aperçoit
beaucoup de creux dans sa voie, veut s'approcher de son cordeur pour
se plaindre. Mais, patatras! un bruit effrayant retentit à ses
oreilles. Ce sont des bûches que l'on fait rouler du haut en bas
d'une énorme pile. La petite dame est toute troublée par le bruit,
ces bûches ont l'air de vouloir rouler sur elle. Pendant qu'elle
s'éloigne de la pile et des bûches qui roulent, le cordeur continue
lestement sa besogne, et il glisse dans la voie qu'il mesure les
bûches les plus informes. La dame, s'apercevant de la manière dont
elle est soignée par le cordeur, veut de nouveau s'approcher pour se
plaindre. Mais voilà maintenant le charretier qui s'approche avec sa
voiture; il la fait avancer du côté de cette dame. Elle n'a que le
temps de se ranger pour ne pas être écrasée; elle s'esquive, elle
cherche par un autre côté à se rapprocher de son bois et de son
cordeur, mais la maudite charrette ne reste pas un moment
tranquille; le charretier prend à tâche de faire avancer, reculer,
retourner sou cheval, de façon qu'étant, à chaque instant occupée du
soin de sa sûreté, il n'est guère possible à la personne qui achète
d'avoir l'oeil sur le cordeur.
Au moyen âge et jusque vers le milieu de ce siècle, les marchands
ambulants promenaient du bois dans les rues de Paris; au XVe siècle,
voici comment ils annonçaient leur marchandise:
L'autre crie qui veut le ten,
L'autre crie la busche bone,
A deux oboles le vous done.
Soit en detour ou en embuche,
On va criant semblablement,
A ieun ou yure, busche, busche,
Pour se chauffer certainement.
Après orrez sans nulz arrestz
Parmy Paris plusieurs gens
Portant et criant les costeretz
Où ils gaignent de l'argent.
Puis vous orez sans demeurée
Parmy Paris à l'estourdy,
Fort crier bourrée, bourrée!
Par vérité, cela vous dy.
À Marseille, les marchands de sarments de vigne, désireux de se
débarrasser de leurs derniers fagots, criaient: _Leis gaveous! va!
va! à l'acabado! à l'acabado!_ Les sarments! va! à l'achèvement.
[Illustration: L'Arbre et le Bûcheron, gravure des Fables du sieur
Le Noble, 1697.]
LES CHARBONNIERS
Parmi les gens qui vivent dans la forêt, les charbonniers occupent
une place à part; dans le Bocage normand, ils se réunissaient en
société de trois, quatre ou cinq membres qui achetaient un certain
nombre de cordes de chêne ou de hêtres. Avec un art véritable ils en
formaient des brasiers ronds, à toits coniques recouverts de blètes
et se relevaient à la garde de ces bûchers fumeux. Rarement ils
emmenaient leur famille au campement. Jour et nuit retenus auprès de
leurs fourneaux pour en activer ou modérer la chaleur, ils n'avaient
pour demeure que des huttes de branchages dressées au moment où ils
venaient exploiter une coupe de bois.
Les charbonniers du Forez, menaient une vie très rude: isolés et
nomades, ils quittent, dit Noelas, pendant de longs mois d'hiver la
chaumière de leur famille et vont bâtir, dans les forêts, des loges
qu'ils détruisent et reconstruisent à chaque campement; les parois
en sont formées de branches de fayard bien garnies de feuilles
sèches et de mousse. Une claie horizontalement fixée forme un étage
supérieur et un lit sur la fougère; le foyer s'allume sur une pierre
plate, et un panneau mobile de branches entrelacées que l'on laisse
retomber sur soi pendant la nuit, sert à la fois de porte, de
fenêtre et de cheminée. Pendant le jour, le charbonnier scie des
rondins de bois et les assemble symétriquement autour d'une perche
en ménageant des évents pour l'entrée de l'air; il couvre sa meule,
ainsi préparée, de terre humide et de mottes de gazon, y met le feu
avec une certaine solennité, puis quand le charbon est sec et «rend
son cri» il l'entasse dans des sacs grossiers qu'il charge sur une
mule, et l'homme et la bête descendent à la ville. Souvent le
charbonnier confectionne le charbon avec sa famille ou avec des
aides qu'il emmène avec lui. Dans certaines forêts, les leveurs
mettent en cordes le bois à charbon dont les _dresseurs_ forment des
monticules appelés fourneaux. Les charbonniers recouvrent les
fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par
les précédents ouvriers et veillent jour et nuit autour du brasier.
Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact de
l'air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce
résultat! Avec quelle attention l'on doit suivre, régler, maîtriser
les progrès du feu!
La rudesse d'allures et de langage que les charbonniers devaient à
leur existence constamment solitaire, leur visage tout hérissé d'une
barbe inculte, barbouillé de noir et où les yeux luisaient comme des
charbons ardents, leur accoutrement sordide, bruni par la fumée,
leur donnaient un aspect quelque peu diabolique, et l'on comprend
que les mères aient songé à en faire une sorte d'épouvantail pour
les enfants. En Haute-Bretagne, on avait peur d'eux et surtout des
charbonnières qui, il y a quarante ans, venaient des forêts de la
Basse-Bretagne escortant, une courte pipe à la bouche, les petits
chevaux de landes qui portaient les sacs de charbon. Dans le Bocage
normand, quand les marmots pleuraient à chaudes larmes, on les
menaçait d'appeler le charbonnier. Celui-ci apparaissait-il dans la
rue, ils s'enfuyaient éperdus, et lorsque l'homme noir se mettait à
crier à tue-tête: «V'là du charbon! V'là d'la braise!» ils couraient
se cacher sous le tablier de la mère.
Dans le Forez, les charbonniers sont des êtres à part, chez lesquels
se sont conservées les curieuses superstitions des montagnes et les
souvenirs des scènes mystérieuses que la nuit recèle au fond des
bois. C'est le charbonnier qui rencontre Gabriel le Loup près des
pierres grises, qui entend des voix sur les mornes stériles,
aperçoit des fantômes le long du ruisseau, ou, dormant sur son lit
de fougères, entend tout à coup rugir la chasse maligne, la meute
royale conduite par le grand veneur. On raconte que l'un d'eux ayant
eu l'imprudence de crier: «Bonne chasse!» fut contraint de monter
sur sa mule et de suivre le veneur et sa meute infernale, et qu'il
ne put la quitter qu'au petit jour, où il tomba dans sa loge, et
avec lui un bras de sorcier que le chasseur avait perdu.
Un proverbe de la Basse-Bretagne dit que «le charbonnier dans les
bois comme le loup hurle sans cesse». Les paysans de la
Haute-Bretagne, voisins des lisières des forêts, prétendent que les
charbonniers «mènent des loups», c'est-à-dire peuvent s'en faire
obéir et les faire servir à leurs desseins.
D'après les _Mémoires de la Société des Antiquaires_, ils avaient un
pouvoir encore plus redoutable. Personne n'ignore, disent-ils, que
les bons cousins charbonniers ne soient malignement occupés à faire
la pluie, la grêle, les tempêtes quand ils sont assemblés pour se
divertir en un lieu écarté, à l'ombre d'un chêne ou au bord d'un
ruisseau aussi tranquille qu'eux.
En Basse-Bretagne, les lutins et le diable prennent parfois, pour
jouer des tours aux chrétiens, l'apparence des charbonniers. Le
petit charbonnier ou le Kourigan noir est une sorte de lutin qui
semble, pour les gens de la presqu'île guérandaise, personnifier le
malheur; toujours quelque chagrin suit son apparition. Il avait une
courte taille, un costume noir et un grand feutre qui lui tombait
sur le nez. Dans un conte breton, le diable se fait charbonnier,
pour ennuyer avec la fumée de ses fours un ermite appelé Mikelik,
protégé de saint Michel.
Les _carbonari_ ou charbonniers étaient, comme on le sait, une
société secrète très bien organisée qui, à l'époque de la
Restauration, joua, en plusieurs parties de l'Europe, surtout en
Italie et en France, un rôle considérable.
[Illustration: le Fendeur de Bois.]
Nodier qui, à la Révolution, tout jeune encore, passa quelque temps
au milieu des forêts, nous a laissé sur eux des détails
intéressants. Il existait en France, dit-il, un compagnonnage moins
connu que la maçonnerie, celui des «bons cousins charbonniers». Plus
ancien probablement que celui des maçons, car il comprend dans sa
nomenclature technique des archaïsmes de notre langue, dont il ne
reste presque pas d'autres monuments, il conservait au premier degré
toute la naïveté de son institution primitive. Le bon cousin
charbonnier de ce grade était en effet le plus souvent un
charbonnier ou un bûcheron ordinairement nomade, selon les moeurs
de cette profession, et pour qui la combinaison et les devoirs de
l'institut n'étaient pas un simple divertissement d'imagination,
mais une nécessité d'existence. À côté se développaient des
agrégations urbaines, presque toutes formées dans la classe des
artisans laborieux et honnêtes; acquis graduellement par la société,
ils n'en avaient altéré ni le principe, ni les cérémonies, et, comme
aux premiers temps de la fondation, les ventes solennelles se
tenaient encore dans les bois. Les dogmes du carbonari étaient
simples et frappants, les rites empreints d'une majesté naturelle
que les imitateurs n'ont pu qu'imparfaitement contrefaire. Jamais
l'assistance du charbonnier n'a manqué au charbonnier, sans
acception de parti, et quand nous avions atteint la forêt, on savait
bien qu'on ne nous y retrouverait pas.