manières excentriques de ceux qu'ils se sont proposés comme modèles,
en vue «d'épater les bourgeois». La caricature s'est parfois égayée
de leurs façons ridicules. Une lithographie coloriée de Carle Vernet
a pour titre: «la Dernière touche» et représente un décorateur qui
vient de peindre sur un volet un poulet, tout plumé, suspendu par
les pattes avec des rubans de couleur à un clou trompe-l'oeil. Ce
poulet est destiné à servir d'enseigne à une auberge; son travail
achevé, l'artiste, sanglé dans une redingote bleue, le cou orné
d'une immense cravate, coiffé d'un chapeau haut de forme, quelque
peu bossué, est descendu de son échelle, et a pris une pose
sculpturale et admirative pour contempler son chef-d'oeuvre. Une
lithographie d'Hippolyte Bellangé est plus bienveillante; il est
vrai que le vieux peintre en lunettes, coiffé d'une casquette, et
les manches de sa chemise retroussées, n'a pas l'air de considérer
comme un piédestal l'échelle sur laquelle il est perché pour peindre
ou pour restaurer l'enseigne du «Moulin d'Amour». Des jeunes gens
qui, en compagnie de jeunes filles, ont déjeuné dans un des cabinets
de l'établissement, lui offrent un verre de champagne en disant:
«Honneur aux artistes!» L'intention satirique est plus évidente et
mieux justifiée dans le dessin du _Charivari_, où Charles Jacque a
dessiné un peintre en casquette, débraillé, au nez de soiffard, qui,
la main sur la hanche, les jambes croisées l'une sur l'autre, est
sur le pas de sa boutique, surmontée de cette enseigne orgueilleuse:
_Bernard, peintre, seul doreur des cornes et sabots du boeuf
gras_. Le dessin a pour titre: «Nous autres artistes».
[Illustration: SES OUVRIERS DÉVOUÉS
9 FÉVRIER 1851
_Réduction d'une lithographie offerte à M. Leclaire par ses
ouvriers_]
Vers 1840, il circulait aussi des chansonnettes comiques, dont
quelques couplets du _Peintre véritablement artiste_ de Blak et
Charles Plantade peuvent donner une idée.
Il est neuf heures du matin, c'est l'instant du déjeuner,
l'arrière-boutique du peintre-vitrier est légèrement
parfumée de la vaporeuse odeur du mastic. Alors l'artiste,
avec les couleurs de son imagination de feu, se broie une
immortalité sur la palette.
Depuis que je m'suis mis artiste,
C'est uniqu' comme j'ai des succès,
N'y a pas d'ouvrage qui me résiste,
Je suis le vrai peintre français.
Les Gérard, les Grecs, les Herace,
Ont un bon p'tit genr' de talent,
Mais moi n'y a pas d'genre qui fasse,
J'les risque tous inclusivement.
Faut voir comm' ma propriétaire
Rend bien justice à mon talent,
J'lai peinte ainsi qu'madam' sa mère,
J'ai peint son chien et son enfant;
J'ai peint aussi sa cuisinière.
Son frotteur et puis son portier,
J'ai peint la maison entière,
Y compris même l'escalier.
On sait que le blanc de céruse présente pour la santé des ouvriers
de réels inconvénients, et qu'il expose à des coliques et à des
accidents ceux qui n'observent pas une hygiène rigoureuse, et
surtout ceux qui s'imaginent, bien à tort, que les liqueurs fortes
peuvent combattre ses émanations.
Jusqu'au milieu de ce siècle, la céruse se vendait en pains de forme
conique, analogue à ceux, peints de diverses couleurs, que l'on voit
encore comme une sorte d'enseigne parlante au-dessus de la devanture
bariolée des marchands de couleurs. Il y avait alors une cause
d'empoisonnement général aussi bien pour l'enfant qui nettoyait les
formes dans lesquelles on versait la céruse pour en faire des pains,
que pour le peintre qui écrasait laborieusement ces pains très durs.
Ces dangers avaient préoccupé les hygiénistes, et le gouvernement en
avait été ému. L'ordonnance royale du 5 novembre 1823 défendit dans
tout le royaume la fabrication et la vente de la céruse en pain,
essayant ainsi de supprimer le travail dangereux du peintre. Mais
elle ne fut guère observée, parce que l'on n'adopta pas sans
difficulté l'usage de la céruse broyée qui, disait-on, prêtait à la
falsification.
Vers 1850, le blanc de zinc, qui n'était consommé qu'à l'état de
curiosité sur les plus fines palettes, fit, dit M. Henri Faure, son
apparition sur le marché comme produit industriel; sa blancheur de
neige, son innocuité relative, favorisèrent une réclame bruyante, et
le gouvernement décréta que tous les travaux publics devraient être
exécutés avec le nouveau produit, à l'exclusion de la céruse.
Ce fut un industriel parisien, M. Leclaire, qui, mettant en pratique
une formule donnée par le chimiste Guiton de Morveau, trouva le
moyen de produire économiquement le blanc de zinc. Sa découverte fit
du bruit, et le 24 février 1851, ses ouvriers lui offrirent la
lithographie que nous reproduisons, un peu réduite (p. 21) et qui
représente le triomphe du blanc de zinc sur la céruse. Elle était
accompagnée d'une pièce de vers qui exaltait les mérites du nouveau
produit.
Nos pinceaux autrefois de céruse empestés
Exhalaient parmi nous des gaz empoisonnés.
On nous voyait soudain trembler de tous nos membres.
Les jeunes ouvriers, vieillards avant le temps,
Délaissant l'atelier, maudissaient dans leurs chambres
La colique, la fièvre, et mille autres tourments.
... Guiton de Morveau proclama hautement
La céruse coupable et le zinc innocent...
Longtemps on oublia que le fameux problème
Était dans un bon livre en deux mots résolu.
Quand, après soixante ans, dans ce péril extrême,
Un sage entrepreneur, habile praticien,
Sut en l'y découvrant, changer notre destin.
Vive le blanc de zinc! et ses deux inventeurs.
La céruse à jamais fuit loin de nos couleurs:
Nous pouvons les mêler sans nulle défiance
Que son subtil poison nous verse la souffrance.
Vive le cher patron, dont le soin paternel
Éveille dans nos coeurs un amour éternel!
Le métier de vitrier est assez moderne. Jusqu'au milieu du XVe
siècle, les fenêtres, dans les maisons particulières et même dans
les châteaux, étaient garnies de toile cirée transparente ou même de
papier huilé.
[Illustration: Vitrier assujettissant ses vitrages avec des châssis
de plomb.
(Gravure de Lagniet, XVIIe siècle).]
[Illustration: Le vitrier et le savetier, (coll. G. Hartmann.)
Op! triiii.--Tenez, mon imbécile qui rit parce que j'ai cassé mes
carreaux.]
C'est vers cette époque que le verre put être vendu à un prix
relativement modéré, et qu'au lieu d'être réservé aux verrières
peintes de couleurs éclatantes, on put l'employer à garnir les
fenêtres. L'apprentissage des vitriers était alors très long, parce
qu'il ne s'agissait pas seulement de tailler les verres, mais aussi
de les faire tenir dans de petits cadres de plomb; il se terminait
toujours par un an d'exercice chez un des jurés du métier. Les frais
de réception se montaient à huit livres, dont une partie était
versée au tronc de la confrérie et l'autre à la bannière militaire.
Le patron de la corporation était saint Marc. Les ouvriers vitriers
entrèrent assez tard dans le compagnonnage; c'est en 1701 seulement
que les serruriers les reçurent au nombre des compagnons passants du
Devoir; ils hurlaient dans leurs cérémonies.
Actuellement, ils ne forment plus un corps de métier à part: la pose
des vitres est faite par les ouvriers peintres employés par les
entrepreneurs de peinture et de vitrerie; ceux-ci, quand ils ont
d'importantes commandes, embauchent quelquefois des vitriers
ambulants; par contre, pendant l'hiver, des ouvriers peintres sans
ouvrage endossent pour quelque temps le portoir, et vont crier par
les rues: «Au vitrî!» comme les vitriers ambulants ou «chineurs»,
que l'on voit parcourir les villes et les campagnes, et dont la
spécialité est de remettre les vitres cassées. Ces artisans, dont le
métier est facile, ne font point d'apprentissage. Ils sont, en
général, originaires du Piémont, du Limousin ou de quelque autre
province française du Midi. À Paris, disent les _Industriels_, le
vitrier ambulant s'associe à quelques-uns de ses compatriotes et
paye sa part d'une chambre située hors barrière, ou dans les
environs de la place Maubert. La femme de l'un d'eux tient le ménage
et apprête le riz, la viande et les pommes de terre que chacun
achète à tour de rôle. Au bout de quelques années d'exercice, le
vitrier nomade est atteint de nostalgie: il part, va de ville en
ville, revoit son clocher. Il retrouve sa fiancée, chevrière ou
manufacturière de fromages, l'épouse et entreprend une nouvelle
campagne afin de gagner un patrimoine à sa postérité future. Il
continue ainsi jusqu'à ce que, glacés par l'âge, ses membres lui
refusent toute espèce de service.
Le cri des vitriers est en général, dit Kastner, franc, mais très
intense, très aigu et lancé brusquement, avec une énergie telle que
l'on croirait l'ouvrier ambulant plutôt disposé à «casser les
vitres» qu'à les remettre au besoin.
Ils criaient: «Au vitrier! Eh vitrier!» ou «V'là vitrier! avez-vous
besoin du vitrier!» Actuellement, leur cri est: «Au vitri-i!» ou
«V'là l'vitri-i!»
C'est par analogie avec le portoir qui reluit au soleil qu'on a
appelé vitriers les chasseurs à pied, parce que le sac en cuir verni
de ces soldats reluisait au soleil comme les vitres sur le dos des
vitriers ambulants.
De même que les peintres en bâtiment, les vitriers n'ont dans les
récits populaires qu'un rôle très restreint: une légende danoise
raconte que jadis, pendant la nuit, les cadavres disparaissaient de
la cathédrale d'Aarhus, où on les avait placés la veille. On n'y
comprit rien d'abord, mais une nuit on remarqua qu'un dragon, qui
avait son repaire près de l'église, y pénétrait et mangeait les
cadavres. En même temps, on s'aperçut qu'il ne se contentait pas de
ce méfait, mais qu'il mettait la cathédrale elle-même en danger, en
creusant des galeries souterraines. On avait en vain demandé des
conseils et des remèdes, lorsqu'arriva à Aarhus un vitrier ambulant
qui promit de débarrasser la ville du monstre. Il se fit un cercueil
de glace, où il n'y avait qu'un seul trou, juste assez grand pour
qu'il pût sortir son épée. En plein jour il se plaça dans le
cercueil qu'on avait porté dans l'église, et, vers minuit, on alluma
quatre cierges, un à chaque coin du cercueil. Le dragon arriva peu
de temps après, et, comme il aperçut sa propre image sur le cercueil
de glace, il crut que c'était sa femelle. Le vitrier saisit
l'occasion et lui donna un coup dans la gorge avec une si grande
force que le dragon mourut. Mais le sang et le venin qui sortaient
de sa blessure étaient d'une nature si pernicieuse que le vitrier
périt lui-même dans son cercueil. On voit encore aujourd'hui, dans
la cathédrale, une vieille image qui représente cette légende.
Un récit picard met, sous forme de conte facétieux, une aventure qui
est peut-être arrivée et qu'il me semble avoir déjà lue dans un
ancien auteur.
Un vitrier, se rendant à Mézières pour y placer des carreaux,
suivait la vallée qui se trouve entre ce village et Démuin. Arrivé
en face du bois de l'Harcon, il s'assit sur un rideau afin de se
reposer quelques instants. Il avait gardé sur son dos le crochet
qu'il portait et qui contenait plusieurs grandes pièces de vitre. Or
le berger communal faisait paître son troupeau sur la montagne. Tout
à coup, le bélier apercevant son image réfléchie par la vitre, crut
avoir affaire à un rival; il se recula de quelques pas, et, après
plusieurs mouvements de tête, il prit son élan et alla donner un
fort coup de front dans la vitre, culbutant ainsi le crochet et le
vitrier.
* * * * *
À Paris, les boutiques des petits patrons peintres en bâtiment sont
assez fréquemment signalées par des attributs peints sur les côtés
de la devanture, sur laquelle figure en grosses lettres
l'inscription:
«Peinture--Vitrerie--Lettres--Attributs--Décors--Encollage de
papiers», qui montre les diverses variétés du bâtiment qui sont du
ressort de la maison. En province autrefois, du moins dans les
petites villes, on lisait sur des enseignes: «X...
--Peintre--Vitrier--Doreur». Le peintre de campagne appliquait en
effet l'or ou l'argent en feuilles aussi bien sur les panneaux que
sur les cadres ou sur les statues de bois des églises. Cette partie
du métier a beaucoup perdu de son importance depuis que les vieux
saints taillés aux siècles derniers, et dont beaucoup n'étaient pas
sans mérite, ont été relégués dans des coins obscurs pour faire
place aux produits, d'une si fade et si insignifiante élégance, des
fabriques qui avoisinent l'église Saint-Sulpice.
[Illustration: Le Doreur, d'après une estampe du XVIIe siècle.
(Musée Carnavalet.)]
Ce peintre-vitrier-doreur était un personnage populaire qui, en
raison des réparations à faire aux saints ou aux autels, avait des
accointances avec l'Église; lorsqu'il s'agissait de renouveler la
dorure des ailes des chérubins ou de la robe de la Vierge, on
apportait parfois la statue chez lui, et les enfants le regardaient
avec admiration poser ses feuilles d'or.
Il n'en était pas bien plus riche pour cela, et Thomas le Doreur,
qui figure dans un conte de la Haute-Bretagne, n'est pas un
personnage inventé de toutes pièces.
Il était aussi pauvre que l'artisan déguenillé, sale et maigre, que
Lagniet a représenté travaillant à dorer un cadre, dans une mansarde
misérable, au milieu d'un fouillis d'outils, de pipes et de verres à
boire (p. 29). Thomas le Doreur habitait, à l'entrée d'une forêt,
une vieille cabane délabrée, de si piètre apparence, que les
fabriciens qui viennent le chercher pour dorer les saints en bois
d'une église neuve, ne peuvent croire d'abord que c'est là que
demeure cet habile artisan. Ils entrent dans son misérable logis,
lui montrent les plans, et conviennent avec lui d'un certain prix.
Quand ils sont partis, il dit à sa femme de chercher des feuilles
d'or; mais ils ne peuvent en trouver en tout que quatre, et il n'y
avait pas d'argent à la maison pour en acheter d'autres. Thomas ne
voulait pas demander d'avances au recteur, et il ne savait comment
faire, quand il songea à un seigneur du pays auquel tout réussissait
parce que, disait-on, il avait fait un pacte avec le diable, et il
se dit: «Je n'ai plus qu'à appeler à mon aide le compère de
monseigneur». Aussitôt il vit paraître devant lui un beau monsieur
qui lui dit de se trouver à onze heures à la Tour Maudite, s'il a
bien l'intention de vendre son âme. Thomas s'y rend, et y trouve le
diable et le seigneur. Le diable ordonne à celui-ci de donner de
l'or qui vienne de ses parents, parce que avec l'or du diable on ne
peut dorer les saints. Il est convenu que le pacte sera signé quand
l'ouvrage aura été achevé. Thomas achète des feuilles d'or, et se
met à travailler: la dorure était si belle qu'on venait de tous
côtés pour la voir. Le jour où la dernière feuille fut posée, le
recteur lui dit d'apporter son compte le lendemain, et à la porte de
l'église Thomas rencontre le diable qui lui dit que puisque son
ouvrage est terminé, il faut qu'il signe le pacte.--Non, répond le
Doreur, je n'ai pas encore fini de dorer l'oreille du chien de saint
Roch. Le recteur, qui avait tout entendu, lui donne de l'argent pour
rembourser le seigneur ami du diable; et en passant par l'église,
ils remarquent que la dorure, si brillante un instant auparavant,
était verdâtre et noircie comme si la pluie était tombée dessus.--Tu
as pris l'argent du diable? dit le recteur.--Non, répond Thomas,
c'était celui du seigneur.--En ce cas, tout n'est pas perdu. Le
recteur va chercher de l'eau bénite et quand il en a aspergé les
statues elles redeviennent peu à peu brillantes. Thomas va reporter
l'argent au seigneur qui lui dit de retourner vite chez lui, parce
que le château va être foudroyé.
[Illustration: Une enseigne du Jeu de Paris en miniature]
SOURCES
CHARRONS.--Lady Gurdon, _Suffolk Folk-Lore_, 145.--_Magasin
pittoresque_, 1874 (avril).--J.-F. Bladé, _Poésies populaires de la
Gascogne_, II, 268.--A. Perdiguier. _Le livre du Compagnonnage_, I,
47; II, 196.--Ch. Guillon, _Chansons populaires de l'Ain_,
196.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
181.--J.-F. Bladé, _Contes populaires de la Gascogne_, II, 362.
TOURNEURS.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Monteil,
_l'Industrie française_, II, 81.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, II, 43.--C. Pedroso. _Pertuguese folk-tales,
Folk-Lore record_, IV, 132.--Grimm, _Contes choisis_, traduction
Baudry, 164.
PEINTRES, VITRIERS, DOREURS.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--La Bédollière, _Les Industriels_, 89 et
suivantes.--Communications de M. Vinkel.--Régis de la Colombière,
_Les Cris de Marseille_, 68.--C. de Mensignac. _Superstitions de la
Gironde_.--Monteil, _l'Industrie française_, I, 234.--Henri Faure,
_Histoire de la Céruse_. 54, 56.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, I, 24; II, 196.--Kastner, _Les Voix de Paris_,
108.--_Revue des Traditions populaires_, VII, 590.--A. Ledieu,
_Traditions de Demuin_, 168.--Paul Sébillot, _Contes populaires de
la Haute-Bretagne_, II, 200.
[Illustration: Amour tourneur, frontispice de l'_Art de tourner_.]
LES BUCHERONS
Dans les pays de forêts, les bûcherons vivent dans des villages de
la lisière, ou sous le couvert, dans des huttes faites de perches,
de genêts et de gazons, auxquelles ils donnent le nom de _loges_;
ils ne se mêlent guère aux populations agricoles qui les entourent,
et celles-ci prétendent qu'en général ils ont mauvais caractère et
qu'ils sont assez disposés à traiter les hommes avec aussi peu
d'égards que les chênes.
En Limousin, on donne le nom de «bûcheron de Saint-Jal» à un mauvais
coucheur; on cite le colloque suivant entre un bûcheron de cette
localité et son voisin de Lagraulière: (_Quo vaït bin, tu ses un
amic, te bourraraï mas de la têtà, autrament, te bourrarias plas
d'aü taü._ C'est bon, tu es un ami, je ne te frapperai que de la
tête (de mon hachereau), sans cela je t'aurais servi avec plaisir du
taillant. L'autre, non moins batailleur, riposte: _Te pararaï de mon
billard_. Je te parerai de mon bâton. On disait autrefois qu'à
Saint-Jal il y avait un loup-garou sur sept personnes.
De même que la plupart des gens qui vivent en forêt, les bûcherons
ont en effet la réputation d'être quelque peu sorciers. On raconte,
dans le Bocage normand, qu'un soir l'un d'eux, rencontrant un
charretier devant une auberge, lui demanda de lui payer une
pinte.--Nenni, répondit le charretier, je n'ai pas le temps. Le
bûcheron s'éloigna en hochant la tête, et quoi qu'on fût en place
droite, le charretier ne put forcer son cheval à faire un seul pas.
Ce fut seulement au bout d'une demi-heure, au retour du bûcheron et
à son commandement, que le cheval repartit.
On sait que dans l'antiquité classique certaines divinités de second
ordre avaient pour demeure les arbres; les Dryades pouvaient les
quitter, et leur existence n'était pas, comme celle des Hamadryades,
liée à la leur. Des croyances analogues existent encore chez les
Malais et chez quelques autres peuples non civilisés, qui croient
que des démons ou des esprits habitent les arbres; dans l'est de
l'Europe, ces idées n'ont pas encore complètement disparu: un sylphe
habitait un vieil arbre de la forêt de Rugaard, auquel il ne fallait
pas toucher, et la Vierge demeurait dans un arbre séculaire de
l'Heizenberg; quand on l'abattit, on éleva une chapelle à la Vierge
pour l'apaiser. D'après Tylor, bien des gens en Europe croient que
les saules pleurent, saignent et même parlent quand on les coupe; le
vieil arbre de l'Heizenberg poussa des gémissements quand il fut
attaqué par la hache du bûcheron; un homme, qui s'apprêtait à couper
un génévrier, entendit une voix qui lui criait: «Ne touche pas au
genévrier!» Un conte allemand de Grimm rapporte qu'une voix dit à un
bûcheron, sur le point d'en abattre un, que celui qui le toucherait
devait mourir. Une légende estonienne parle d'un temps où les arbres
avaient un langage que les hommes pouvaient comprendre: Jadis un
homme alla dans la forêt pour couper du bois. Quand il voulut mettre
sa hache dans le bouleau, celui-ci le pria de le laisser vivre,
parce qu'il était encore jeune et avait beaucoup d'enfants qui le
pleureraient. L'homme exauça sa prière et se tourna vers le chêne.
Mais le chêne, ainsi que tous les arbres, le prièrent de leur
laisser la vie, en lui donnant chacun un prétexte. L'homme, attendri
par leurs prières, les laissa tous vivre et s'assit pour réfléchir à
ce qu'il devait faire. D'une part, il n'avait pas le coeur
d'abattre les arbres qui le priaient si gentiment, d'un autre côté,
il n'osait rentrer sans bois, car sa méchante femme lui aurait fait
une scène. Pendant qu'il réfléchissait, un vieillard habillé
d'écorce, _le père de la forêt_, vint près de lui, le remercia
d'avoir laissé la vie à ses enfants, et lui remit une petite
baguette en or avec laquelle il pourrait se procurer tout ce qu'il
lui fallait. Mais il lui recommanda, sous peine de malheur, de ne
pas souhaiter l'impossible. Quand l'homme rentra chez lui sans bois,
sa femme le reçut avec des cris et des insultes: Que toutes les
branches de bouleau se transforment eu faisceaux de verges et te
battent! s'écria-t-elle. L'homme brandit la baguette d'or et dit:
Que ta volonté s'accomplisse. À l'instant, la femme battue par des
verges invisibles, se mit à crier de toutes ses forces. Après cette
correction, l'homme employa sagement la force magique de sa
baguette: les fourmis construisirent ses maisons, les abeilles lui
apportèrent du miel, les araignées tissèrent ses étoffes, les taupes
labourèrent ses terres. Il vécut heureux jusqu'à la fin de ses
jours. Il en fut de même pendant plusieurs générations pour ses
enfants et ses petits-enfants, auxquels il légua sa baguette
magique. Mais un de ses descendants fit un voeu sacrilège: il
voulut faire descendre le soleil pour se mieux chauffer le dos. Le
soleil descendit et le brûla, lui et tous ses biens. Les arbres
furent tellement effrayés par les rayons ardents du soleil descendu
qu'ils perdirent depuis ce temps leur langage.
Si en France on ne croit plus guère dans le monde des forêts aux
arbres qui parlent, il est des gens qui leur prêtent un certain
animisme. Dans le Maine, quand il fait du vent, les bûcherons disent
qu'ils entendent les chênes se battre: en Normandie, ils
s'imaginent, quand le vent souffle harmonieusement à travers les
branches, entendre la voix des anciens forestiers dont les âmes
reviennent.
Certains arbres doivent être respectés, ou il arrive malheur à ceux
qui sont assez audacieux pour y toucher. En Haute-Bretagne, un
bûcheron de la forêt de Rennes éprouva toute sa vie un tremblement
nerveux, pour avoir osé jeter par terre un chêne que la cognée ne
devait pas frapper. Dans le canton de Rougemont (Doubs), la
tradition prétend que l'Arbre des sorciers, qui est séculaire, n'a
jamais pu être abattu. Un jour un bûcheron voulut braver ce qu'il
qualifiait de superstition. Il prit une hache toute neuve et alla
pour l'abattre. Au premier coup qu'il porta, sa hache vola en éclats
et le manche lui échappa des mains. On dit que depuis ce temps-là
plusieurs autres bûcherons ont essayé, sans plus de succès,
d'entamer l'arbre ensorcelé.
Chez les non-civilisés, avant d'entamer un arbre, on prend certaines
précautions pour détourner la colère des esprits; en Afrique, le
bûcheron fait un sacrifice à son bon génie, ou en portant le premier
coup de hache, il laisse adroitement tomber quelques gouttes d'huile
de palmier, et se sauve pendant que l'esprit lèche l'huile; à la
côte des Esclaves, il se couvre la tête d'une poudre magique. Les
Siamois font une offrande de gâteaux et de riz; en Birmanie, on fait
une prière à l'esprit. Caton rapporte qu'avant de s'attaquer à un
bois sacré, le bûcheron devait sacrifier un cochon aux dieux et aux
déesses du bois. Chez les Dayaks de Bornéo, l'arbre doit être coupé
perpendiculairement à son axe; ceux qui l'abattent en V, à
l'européenne, sont frappés d'une amende.
[Illustration: Le Casseu d'bois, d'après Maurice Sand.
_Illustration_, 1853).]
Une tradition, rapportée par Grimm, semble se rapporter à l'usage de
tracer des croix avant ou après l'abattage, pour détourner les
esprits malfaisants. Une petite ramasseuse de mousse s'approcha d'un
homme qui abattait du bois et lui dit: «Quand vous cesserez votre
ouvrage, ne manquez pas de tracer trois croix sur le tronc du
dernier arbre que vous aurez abattu.» L'homme n'en fit rien, et le
lendemain la petite ramasseuse de mousse lui dit: «Pourquoi
n'avez-vous pas mis hier les trois croix? Cela nous eût fait du bien
à tous les deux, car le chasseur sauvage nous poursuit, il nous tue
sans pitié et ne nous laisse aucun repos, à moins que nous ne
puissions trouver des arbres marqués de trois croix.» La petite
ramasseuse de mousse battit l'homme, qui, depuis, se conforma à ses
instructions.