--Tu veux te marier:

Tu es-t-encore bien jeune.

Il faut faire tes promesses

Jusqu'au bout de la saison,

Pour apprendre à connaître

Le métier de charron.

Le métier de charron,

C'est un métier bien drôle,

En faisant des voitures,

En coulant l'herminette,

Les pieds sur le sentier (chantier).

Les charrons de Rouen avaient pour patronne sainte Catherine, dont

l'emblème est une roue, et ils célébraient leur fête à l'église

Saint-Ouen. Leur chef-d'oeuvre de réception à la maîtrise

consistait dans l'ajustage d'une roue ou le montage d'une voiture.

Dans certaines processions ils promenaient, comme les charpentiers,

une sorte de chef-d'oeuvre. Lors des fêtes qui eurent lieu à

Strasbourg, au moment de l'inauguration de la statue de Gutenberg,

et où les divers métiers défilèrent, on fit paraître toute une suite

de lithographies coloriées; dans celle des charrons, on les voit

portant sur leurs épaules un chariot.

Le rôle de ces artisans dans les récits populaires est des plus

restreint, et n'est pas en rapport bien direct avec le métier. Un

charron de la Gascogne, dont le père était malade et ne pouvait être

guéri que s'il mangeait la queue d'un curé-loup, est changé par le

devin en loup, et aide ses compagnons à voler des veaux et des

brebis; le jour saint Sylvestre, a lieu la messe dite par le

curé-loup; le charron accepte de lui servir de clerc; au dernier

évangile, il ne reste plus que le curé-loup et son clerc. Celui-ci

dit qu'il allait lui aider à se deshabiller; d'un grand coup de

gueule il lui coupa la queue, le loup partit en hurlant, et le

charron se trouva transporté dans la maison du devin.

Le _Moyen de parvenir_ fait d'un charron le héros d'une petite

anecdote assez plaisante: Un bonhomme de Vannes qui était charron,

s'était confessé, le curé lui dit: «Dites votre _Confiteor_?--Je ne

le sais pas.--Dites votre _Ave_.--Je ne le sais pas.--Que sais-tu

donc?--Je sais faire de belles civières rouleresses; je vous en en

ferai une quand il vous plaira et à bon marché.»

[Illustration: Charron, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]

LES TOURNEURS

Le P. Plumier, religieux minime, qui écrivit, au commencement du

XVIIIe siècle, un gros volume sur l'_Art de tourner_, accompagné de

nombreuses planches techniques, faisait remonter ce métier jusqu'à

l'antiquité la plus reculée; il pensait même qu'il était antérieur

au déluge. Tubalcaïn, dit-il, n'aurait pu fabriquer et arrondir tant

de tuyaux qui lui ont été nécessaires, s'il n'avait trouvé dans

l'art du tour cette forme ronde que demandent la plupart des parties

qui entrent dans les instruments de musique. Plus loin il cite

d'autres passages bibliques, entre autres celui où l'épouse, d'après

le _Cantique des cantiques_, a les bras ronds comme s'ils avaient

été faits au tour.

Il est regrettable que la curiosité de cet auteur ne l'ait pas

porté, après avoir établi l'ancienneté du métier, à jeter un regard

autour de lui, et à étudier les moeurs et les préjugés des

artisans dont il a décrit les procédés avec tant de détails. Les

autres écrivains qui ont traité ce même sujet ne s'en sont pas plus

préoccupés que lui, pas même Charles Lebois, avocat, qui composa un

poème en quatre chants, l'_Art du tour_ (Paris, 1819), dont nous

reproduisons le frontispice (p. 32).

Les recherches assez nombreuses que j'ai faites ne m'ont donné qu'un

petit nombre de traits qui se rattachent aux moeurs et aux

coutumes du métier. Un proverbe anglais constate qu'il est difficile

et n'est bien exercé que par peu de gens: _All are not turners that

are dish throwers_. Tous ceux qui tournent des plats ne sont pas de

vrais tourneurs.

Au XVIIe siècle, d'après Monteil, la mode était de tourner une

partie de la menuiserie; à Péronne on avait écrit sur toutes les

portes de la ville que le nombre des ouvriers était suffisant.

Lorsqu'il venait un jeune tourneur avec l'intention de s'y établir,

un des tourneurs se rendait à son hôtellerie, le régalait et lui

donnait un écu pour sa passade, puis, comme délégué des autres

tourneurs, il l'emmenait à la porte de la ville, et, devant

l'inscription, lui montrait un gros bâton de buis, court et noueux,

caché sous son habit. L'ouvrier étranger comprenait tout de suite le

sens de l'inscription et se hâtait de s'éloigner.

Les tourneurs avaient été admis au nombre des Enfants de maître

Jacques par les menuisiers, en 1700; mais, contrairement à ce qui se

pratiquait chez leurs parrains, ils hurlaient dans leurs cérémonies.

Ils jouent dans les contes populaires un côté assez restreint. Un

récit portugais, dont certains épisodes rappellent la _Belle et la

Bête_ et la _Barbe-Bleue_, met en scène un tourneur qui avait

l'habitude d'aller dans une forêt, à quelque distance de sa maison,

pour y couper le bois nécessaire à la confection de ses cuillers et

autres ustensiles. Un jour qu'il était en train de scier un

vénérable châtaignier, il remarqua un grand trou qui se trouvait

dans l'arbre, et ayant eu la curiosité de s'y introduire pour savoir

ce qui était dedans, il vit aussitôt, paraître un Maure enchanté,

qui lui dit d'une voix terrible: «Puisque tu as osé pénétrer dans

mon palais, je t'ordonne de m'amener la première créature que tu

rencontreras en arrivant à ta maison, sinon tu mourras sous trois

jours.» Lorsque le tourneur rentrait chez lui, c'était

habituellement un petit chien qui venait à sa rencontre. Ce jour-là

ce fut sa fille aînée qui se présenta devant lui. Elle consentit à

aller chez le Maure, qui lui remit toutes les clés de son palais

enchanté, et lui passa au cou une jolie chaîne d'or à laquelle

pendait une clef. Celle-ci ouvrait une chambre, où il lui défendit

de pénétrer sous peine de mort. La jeune fille ne put s'empêcher

d'aller visiter la chambre interdite; elle y vit des cadavres

décapités, et quand le Maure fut de retour, ayant remarqué sur la

chaîne une petite tache de sang, il coupa la tête de la jeune fille

et laissa son corps parmi les autres.

Peu de jours après, le tourneur revint à l'arbre pour avoir des

nouvelles de sa fille. Le Maure lui répondit qu'elle se portait

bien, mais qu'elle demandait une compagne. La seconde soeur vint

au palais du Maure et il lui arriva la même aventure qu'à l'aînée.

Le Maure ordonna au tourneur d'amener sa troisième fille, et, à son

arrivée au palais il lui donna les mêmes instructions qu'à ses

soeurs. Elle pénétra aussi dans la chambre où étaient les

cadavres; mais, malgré l'horreur qu'elle ressentit, elle eut assez

de courage pour y rester et l'examiner en détail, et, voyant que le

corps de ses soeurs était encore chaud, elle eut le désir de les

rendre à la vie. Il y avait dans la chambre des pots de terre pleins

de sang, et sur deux d'entr'eux étaient écrits le nom de ses

soeurs; avec ce sang elle recolla leurs têtes; quand elle vit

qu'elles tenaient bien, elle essuya le sang, et elles revinrent à la

vie. Elle leur dit de rester silencieuses, et elles lui

recommandèrent de bien nettoyer la clef, afin que le Maure ne

s'aperçût de rien.

[Illustration: Tourneur au XVIe siècle, d'après Jost Amman.]

À son retour celui-ci n'eut aucun soupçon et crut qu'elle était une

épouse obéissante; il se mit à l'aimer et à faire toutes ses

volontés. Un jour elle lui demanda de porter un baril de sucre à son

père qui était très pauvre. Elle y mit l'une de ses soeurs, et

elle dit au Maure qu'elle se tiendrait eu haut de la tour de guette

pour le voir mieux, et elle recommanda à sa soeur qui était dans

le baril de dire de temps en temps: «Je te vois, mon chéri, je te

vois.» Peu de jours après elle pria le Maure de porter un second

baril, et elle eut le même succès. Il ne restait plus qu'elle dans

le palais enchanté. Elle fit un mannequin de paille, qu'elle habilla

comme elle était d'habitude, et le plaça en haut de la tour, puis

elle demanda au Maure de porter chez son père un troisième baril,

dans lequel elle se cacha, et elle répétait les mêmes mots que ses

soeurs.

Quand le Maure revint, il monta sur la tour pour embrasser la jeune

fille, mais il fit un faux pas et tomba dans les fossés du château,

presque mort. Aussitôt le vénérable châtaignier et le palais

disparurent.

[Illustration: Le tourneur

Il y a plusieurs épreuves de cette image de Lagniel; sur

l'une d'elles est écrit, au-dessus du tourneur: «Il faut

aller rondement en besogne». Sur le haut du vitrage: «Il

n'y a si petit métier, quand on veut travailler, qui ne

nourrisse son maître». Sur les vitres du bas: «L'homme

pauvre personne ne l'attaque, il est abandonné d'un

chacun».]

Dans un conte allemand de Grimm, trois fils d'un tailleur vont

apprendre un métier différent; leurs maîtres, contents de leurs

services, leur font cadeau d'objets merveilleux. Les aînés se les

laissent dérober par un aubergiste astucieux. Le troisième s'était

mis en apprentissage chez un tourneur, et comme le métier est

difficile, il y resta plus longtemps que les deux autres. Ils lui

mandèrent par une lettre que l'aubergiste leur avait volé les objets

magiques dont ils étaient possesseurs. Quand il eut fini son

apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour

le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel

était un gros bâton. Ce bâton avait la vertu, dès qu'on disait:

«Bâton, hors de mon sac», de battre les gens jusqu'à ce qu'on lui

eût ordonné de rentrer. Le jeune homme arriva le soir chez

l'aubergiste et lui dit, en causant, qu'il avait vu bien des objets

merveilleux, mais qu'aucun d'eux ne valait ce qu'il portait dans son

sac. Lorsqu'on se coucha, le jeune homme s'étendit sur un banc et

mit son sac sous sa tête en guise d'oreiller. Quand l'aubergiste le

crut bien endormi, il s'approcha de lui tout doucement et se mit à

tirer légèrement sur le sac pour essayer s'il pourrait l'enlever et

en mettre un autre à sa place, mais le tourneur, qui faisait

seulement mine de dormir, le guettait et il s'écria: «Bâton, hors de

mon sac», et aussitôt le bâton se mit à sauter au dos du fripon et à

rabattre comme il faut les contours de son habit. Le malheureux

demandait pardon et miséricorde; mais plus il criait, plus le bâton

lui daubait les épaules, si bien qu'enfin épuisé, il tomba par

terre. Alors le tourneur lui dit: «Si tu ne rends à l'instant ce que

tu as volé à mes frères, la danse va recommencer.--Fais rentrer ce

diable dans le sac, dit l'hôte d'une voix faible, et je restituerai

tout». C'est ainsi que le tourneur rentra en possession de la table

et de l'âne merveilleux qui avaient été dérobés à ses frères.

LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS

En argot, le peintre en bâtiment est appelé «balayeur», par allusion

au pinceau à long manche, dont se servent surtout les badigeonneurs,

et qui porte le nom de balai. Les ouvriers qui travaillent dans les

petites boutiques de peintres-vitriers, dites «petites boîtes», ont

reçu des compagnons engagés par les entrepreneurs le surnom de

_cambrousiers_, qui ne fait pas l'éloge de leur habileté, puisque,

dans le langage argotique, cambrousier est synonyme de campagnard,

c'est-à-dire de maladroit.

Les peintres ont de tout temps eu la réputation d'aimer la

bouteille; les anciennes estampes les font figurer parmi les adeptes

les plus fervents de saint Lundi. Dans l'image d'Épinal (1855)

«Toujours soif», un peintre badigeonneur récite ce couplet:

Pour qui se targue de sagesse

Doit savoir mépriser les biens:

A nous, notre seule richesse,

C'est de vivre en épicuriens,

En aimables et francs vauriens.

Des thésauriseurs le système

J'en conviens ici m'irait mal;

Ils font de la vie un Carême.

Pour moi, c'est toujours Carnaval.

Ceux que dépeignaient ces vers de mirliton n'étaient guère disposés

à suivre le sage conseil que Charles Poney leur donnait dans le

refrain de sa chanson du _Peintre en bâtiment_:

Barbouilleurs

De couleurs

Fêtons nos dimanches;

Mais, gais travailleurs,

Le lundi retroussons nos manches.

Barbouilleurs

De couleurs

Fêtons nos dimanches.

C'est bien le moins qu'à table assis

On trinque un jour sur six.

L'image allégorique «Crédit est mort» était populaire dès la

première moitié du XVIIe siècle; le peintre ne figure pas dans

l'estampe de Lagniet, mais on le voit, sur les placards d'Épinal,

mettre à mort cet illustre personnage, en compagnie du musicien et

du maître d'armes; au-dessous est cette inscription:

O peintre, artiste de génie,

Que son art pouvait enrichir,

Indolemment passe sa vie

A boire, à manger, à dormir.

Il jure contre la fortune,

Il se plaint partout du sort,

Mais ce qui surtout l'importune

C'est que maître Crédit est mort.

[Illustration: Peintre en bâtiment Italien, d'après Mitelli (1680).

Au-dessous est une inscription, qui indique que ce métier ne fatigue

pas l'intelligence, parce qu'il consiste à étendre des couches de

blanc.]

En dépit de cette emphatique allusion au génie, il ne s'agit pas ici

des artistes peintres, dont la condition, assez misérable jadis, a

longtemps inspiré l'ancienne caricature, mais d'un peintre

d'enseignes; l'imagier d'Épinal a en effet copié le décorateur au

port ambitieux, que représente la lithographie de Carle Vernet, dont

nous parlons plus loin. C'est bien à lui que s'applique

l'inscription à double sens d'une de ces estampes: «Rouge ou blanc

m'est égal».

Au commencement du siècle dernier, un personnage de la comédie de

Lesage, les _Trois Commères_, formulait cet aphorisme: Un peintre

qui loge dans un cabaret est là comme un poisson dans l'eau. Plus

récemment, on a dit: Il n'a que des cabarets en tête, des idées de

peintre.

Chez les peintres, de même que dans la plupart des métiers où les

ouvriers sont réunis en chantiers ou en ateliers, il y a d'assez

nombreuses circonstances qui, d'après la coutume, sont le prétexte

de libations plus ou moins copieuses.

Lorsque, après trois ans d'apprentissage, l'_arpète_ ou apprenti

devient compagnon, on «arrose sa première blouse», et il paye à

boire à ses camarades d'atelier. Il est aussi d'usage «d'arroser les

galons» du compagnon qui passe caporal, c'est-à-dire chef d'une

équipe. Quand il devient maître compagnon, et est alors chargé de la

surveillance générale des chantiers de la maison, il doit aussi

régaler les ouvriers. Autrefois, quand un compagnon entrait dans une

nouvelle maison, il devait payer sa bienvenue. Cet usage tend à

disparaître.

Certaines maladresses donnent lieu à des amendes, qui sont dépensées

chez le marchand de vin: lorsqu'un ouvrier laisse tomber quelque

outil du haut de son échelle, un de ses camarades se hâte de le

ramasser, et celui auquel il le rend sait qu'il devra verser quelque

chose. L'amende est aussi appliquée à celui qui, peignant une porte,

par exemple, manque de touche ou, par oubli, a laissé une partie

sans lui donner une couche. Quand un étranger a l'imprudence de

manier un outil, de prendre une brosse et d'essayer de peindre, les

ouvriers lui disent qu'en pareil cas l'usage est de leur payer une

bouteille de vin ou une tournée.

Lorsque les peintres en bâtiment ont soif, et qu'ils vont se

désaltérer chez le marchand de vin, ils disent qu'ils vont «faire un

raccord»; le raccord est de règle à trois heures; c'est à ce moment

que les ouvriers prennent leur repos de l'après-midi.

À Marseille, on dit proverbialement «Peintre, pingre!» L'ancien

proverbe: «Gueux comme un peintre», qui s'était d'abord appliqué aux

artistes, était, dit le _Dictionnaire comique_, devenu faux en ces

derniers jours, où la peinture a été cultivée et anoblie. Mais il

était, à la fin du siècle dernier, d'un usage courant en parlant des

peintres en bâtiment.

À côté de détails curieux et pris sur le vif, le livre des

_Industriels_, que La Bédollière publia en 1842, renferme un certain

nombre de passages où, pour être pittoresque, l'auteur sacrifie

parfois l'exactitude, et semble appliquer à tout un corps d'état ce

qui n'est le fait que de quelques individus. Il trace des peintres

d'alors un portrait qui n'est pas flatté: Ils commettent, dit-il,

des ravages dans la cave et dans la cuisine, de complicité avec les

femmes de chambre, auxquelles ils font une cour assidue et

intéressée. Amis du plaisir et de l'oisiveté, ils s'arrangeaient

toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de

temps en temps des stations au café, jouer au billard et fumer avec

une nonchalance asiatique. C'est en l'absence de tout surveillant

masculin que les ouvriers peintres s'abandonnent le plus

scandaleusement à une douce fainéantise, et, non contents d'obtenir

des rafraîchissements par l'entremise de la bonne, ils tendent des

pièges à la maîtresse elle-même.

--Quelle insupportable odeur de peinture! s'écrie celle-ci.

N'y aurait-il pas moyen de la dissiper?

--Si fait, madame, rien n'est plus facile, répond le

premier ouvrier. Quand l'air de votre chambre est vicié,

comment vous y prenez-vous?

--Ordinairement je fais brûler du sucre sur une pelle.

--C'est parfait, madame, mais cela ne suffit pas. Pour

chasser le mauvais air et faire sécher en même temps la

couleur, nous employons un procédé fort simple et très

économique: nous prenons un litre d'eau-de-vie de bonne

qualité, nous y mêlons du sucre, un peu de citron, et nous

mettons chauffer le tout sur un fourneau au milieu de la

pièce, qu'on a soin de bien fermer; il se dégage des

vapeurs alcooliques, qui ont je ne sais quel mordant,

quelle force dessiccative, et, en moins de rien, les

parfums les plus agréables succèdent à l'odeur de la

peinture.

Si la bourgeoise se rend à la justesse de ce raisonnement, les

travailleurs se groupent autour d'un bol de punch, ferment

hermétiquement les portes et se réchauffent l'estomac aux dépens

d'une trop confiante hôtesse.

Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques: Un

ouvrier peintre donne à entendre qu'il est indispensable de nettoyer

les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d'eau-de-vie.

Il le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la

surface du miroir, qu'il essuie avec un torchon.

Ces facétieuses pratiques sont encore quelquefois employées par les

ouvriers peu scrupuleux et farceurs; elles les exposent à être

remerciés par le patron. Parfois les colleurs de papier, s'ils

voient qu'ils ont affaire à un naïf, lui disent qu'en mélangeant de

l'absinthe à la colle, on met l'appartement à l'abri des punaises.

Le liquide obtenu par ce moyen est, bien entendu, absorbé par les

colleurs.

[Illustration: Le poète Pope nettoyant une façade (caricature

anglaise).]

Il est vraisemblable que les divers ouvriers appartenant à cette

catégorie du bâtiment ont, comme les autres, quelques superstitions

ou observances particulières. On les a peu relevées jusqu'ici, et

l'enquête que j'ai faite à Paris a été infructueuse. On n'y connaît

même pas la superstition des peintres de la Gironde qui, lorsque

leur couteau se pique en tombant à terre, se croient assurés d'avoir

prochainement de l'ouvrage. On comprend en général, parmi les

peintres en bâtiment, les badigeonneurs, bien qu'ils s'en

distinguent pourtant par certains côtés: ils ne font pas comme eux

un apprentissage de trois ans, parce que le métier est moins

difficile et moins varié, et qu'il ne demande pas autant de goût

pour composer et varier les couleurs. Ils ne peignent pas à l'huile

et ne travaillent guère qu'à l'extérieur des maisons. Ce sont eux

que l'on voit assis sur une sorte de sellette attachée à une corde à

noeuds, et qu'ils peuvent faire glisser le long de cette corde.

Ils nettoient les façades, puis à l'aide d'un large pinceau,

emmanché parfois au bout d'un bâton, ils les revêtent d'une couche

de chaux ou de peinture à la colle.

Quelquefois ils sont perchés sur des échafaudages, et soit qu'ils

nettoient à grande eau, soit qu'ils enduisent en plongeant leur

pinceau dans une sorte de bidon rempli de couleur, il en résulte,

pour les promeneurs qui passent trop près d'eux, des inconvénients

analogues à ceux que montre l'estampe anglaise de la page 17, qui

est une allusion satirique à l'_Essai sur le goût_, du poète Pope,

et à la façon dont il traitait certains de ses contemporains.

Une lithographie du _Charivari_, de 1834, représentait

Louis-Philippe assis sur une sellette soutenue par une corde à

noeuds, et badigeonnant, avec un pinceau à long manche, un mur sur

lequel est écrit en grosses, lettres _Charte_.

* * * * *

En argot, on appelle les décorateurs _gaudineurs_, du vieux mot

_gaudinier_, s'amuser; la gaieté des peintres en bâtiment est

proverbiale.

Dans _Germinie Lacerteux_, les frères de Goncourt ont tracé un

amusant portrait d'un peintre décorateur, moitié artiste, moitié

ouvrier: «Gautruche avait la gaieté de son état, la bonne humeur et

l'entrain de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, à

mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle

au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiment,

il faisait la lettre, il était le seul, l'unique homme à Paris qui

attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au

blanc, le seul qui, du premier coup, mît à sa place chacune des

lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à

les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la

renommée pour les lettres _monstres_, les lettres de caprice, les

lettres ombrées repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de

creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à

vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus

riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les

marchands de vin.

«Il possédait une _platine_ inépuisable, imperturbable; sa parole

abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces

métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le

pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout

débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du

plus riche répertoire des scies de la peinture en bâtiment. Membre

de ces bas caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous

les airs, toutes les chansons et les chantait sans se lasser.»

Les auteurs des enseignes les plus réussies auraient pu s'exprimer à

l'égard de leur oeuvre comme la légende humoristique mise par

Gavarni au-dessous d'un échafaudage sur lequel est juché un

décorateur: «L'huile est toujours de l'huile, mais il y a enseigne

et enseigne! Pour des Singe vert, des Tête noire, des Boule rouge,

on peut faire poser les bourgeois, mais pour des Bonne Foi, c'est

plus ça.»

Lorsque les peintres en bâtiment parlent des décorateurs, ils disent

que ce sont des artistes, et ils les considèrent, non sans raison,

comme formant une sorte d'anneau intermédiaire entre eux et ceux qui

peignent les tableaux destinés aux salons.

Légendes et curiosités des métiers · 第 29 / 38 段