Les sabotiers, qui étaient établis à demeure fixe, avaient parfois

une enseigne en rapport avec le métier: celle d'un vieux sabotier,

près de Pornic, était un énorme sabot doré, dont la gueule non

creusée portait cette inscription: «Au sabot d'amour.»

[Illustration: Atelier de sabotier, d'après l'_Encyclopédie_.]

Quelquefois, dit La Mésangère, les sabotiers gravent sur le côté et

sur le dessus des sabots des dessins appelés épis, dentelle,

rayette, trèfle. Quand les sabots sont commandés pour une maîtresse,

ils y représentent des oiseaux, des papillons, des coeurs. Au

siècle dernier, d'après le _Dictionnaire de Trévoux_, les dames du

Limousin portaient des sabots ornés pour se tenir les pieds chauds

l'hiver; cet usage est encore conservé par les dames dans certaines

provinces. Tout le monde connaît les sabots coquets que l'on

fabrique en Bresse, et dont on a fait de mignonnes réductions pour

les étagères.

En Belgique, les sabotiers sont au premier rang des artisans qui

aiment à faire des farces aux jeunes ouvriers. À un mur de

l'atelier, un _ancien_ attache gravement un mauvais sabot, de telle

sorte qu'on n'en puisse voir l'intérieur. À une distance de quatre

ou cinq mètres, on doit s'évertuer à jeter un gros sou dans le

sabot: celui qui peut y réussir le premier, ramasse les sous qui ont

manqué le but, quelquefois encore des paris s'engagent. Les

«anciens», tous maladroits, manquent leur coup. Le novice arrive,

l'air narquois, se prépare avec réflexion, lance sa pièce dans le

sabot, court joyeusement la rechercher et plonge sa main dans... une

matière que l'on devine. Une autre fois, on met un demi-franc au

fond d'un seau à moitié rempli d'eau. La pièce sera pour celui qui,

sans se mettre sur ses genoux, pourra la prendre avec ses dents.

Tous les «anciens» font des efforts inouïs, mais inutilement. Un

novice vient. Il se penche, il va saisir la pièce... mais un vieux

compagnon relève le manche du seau, tandis qu'un autre pique le

patient aux fesses. Prestement, l'apprenti se relève, coiffé du seau

dont le contenu lui procure une douche très désagréable. On organise

encore la _procession_: chacun s'empare d'un des outils rangés dans

la hutte. Dans un pot en terre, un ancien a mis un document humain.

Prenant à part un apprenti, il lui dit que lorsqu'il entendra

chanter: _Sancte potæ_, il devra jeter le pot sur celui qui le

précède: ce à quoi le novice consent, tout heureux. La litanie

commence. Selon l'outil que chacun porte, on chante: «_Sancte

hachæ._--_Ora pro nobis_, répondent en choeur tous les

sabotiers.--_Sancte planæ._--_Ora pro nobis._--_Sancte

cuilleræ._--_Ora pro nobis_.» Il est de tradition que, lorsqu'on dit

«_Sancte maillochæ_», celui qui porte le maillet, et qui se trouve

toujours placé derrière l'apprenti au pot, donne un vigoureux coup

de son outil sur le vase que soutient le novice et l'oint avec le

maillet.

Autrefois les sabotiers avaient saint Jacques pour patron; il y a

environ quarante ans, ceux de la Loire-Inférieure, mécontents de

voir leur industrie péricliter par suite de la fabrication de la

chaussure à bon marché, résolurent de changer de saint; ils

envoyèrent des délégués consulter les membres de la corporation dans

les districts forestiers où la saboterie était encore florissante,

et l'on choisit saint René, qui est le patron de la corporation dans

le Bourbonnois, les diocèses de Vannes, de Troyes, etc. D'après la

légende, saint René, évêque d'Angers, s'étant démis de ses fonctions

d'évêque, se retira dans la solitude près de Sorrente, au royaume de

Naples. C'est là qu'il inventa les sabots, c'est pour cela que, de

temps immémorial, il fut le patron des sabotiers. Ceux-ci appellent

_cervelle de saint René_ la cire au moyen de laquelle ils

dissimulent les défauts des sabots qu'ils ont fabriqués. La fête du

saint tombe le 12 novembre, le lendemain de la Saint-Martin, et peu

de temps après la Saint-Michel, époques où se tiennent encore des

foires pour la vente des sabots. Les sabotiers sont ainsi assurés

d'avoir quelque argent pour boire à la santé de leur patron favori.

Les sabotiers figurent dans quelques récits populaires. On raconte,

dans le Morbihan, que le diable voulut apprendre l'état; mais il eut

une dispute dès le premier jour avec son maître. Celui-ci prétendait

que le premier coup de harpon donné à la culée de l'arbre devait

être gratuit, comme toujours. Le diable ne voulant pas travailler

sans salaire, n'apprit pas le métier de sabotier.

Les contes représentent les sabotiers comme exerçant volontiers

l'hospitalité. Lorsque le bon Dieu, saint Pierre et saint Jean

voyageaient en Basse-Bretagne, ils vinrent demander asile pour la

nuit dans une hutte de sabotier. Le sabotier et sa femme les

reçurent de leur mieux et leur cédèrent même leur lit, qui n'était

pas luxueux. Le lendemain, Notre-Seigneur dit à la femme qu'il

priait Dieu de lui accorder qu'elle pût faire, durant toute la

journée, la première chose qu'elle ferait après le départ. Quand ils

eurent quitté la hutte, la sabotière se dit:--J'ai là un peu de

toile, pour faire des chemises à mes enfants, et comme le tailleur

doit venir demain, je veux la passer à l'eau ce matin, puis la faire

sécher, puisque le temps est beau. Quand la femme eut passé sa toile

à l'eau, elle se mit à la tirer, mais elle avait beau tirer, il en

restait toujours, et elle continua ainsi jusqu'au coucher du soleil.

Il y en avait tant qu'il fallut plusieurs charrettes pour les

transporter. Ils se firent marchands de toile et gagnèrent beaucoup

d'argent.

Un conte de la Haute-Bretagne raconte que le roi Grand-Nez, qui

allait souvent se promener, déguisé en homme du peuple, s'égara dans

la forêt et fut bien aise à la nuit d'apercevoir une loge de

sabotier; il demanda l'hospitalité au sabotier, qui lui dit qu'il

n'était pas riche, mais qu'il le recevrait de son mieux. Vous ne

mangerez pas, dit-il, votre pain tout sec; ce matin j'ai tué un

lièvre et vous en aurez votre part.--Vous savez, dit son hôte, que

la chasse est sévèrement défendue.--Oui, répondit le sabotier, mais

je pense que vous ne me vendrez pas au roi Grand-Nez. Quelque temps

après le roi le fit venir à la cour, et, pour le récompenser de

l'avoir reçu de son mieux, il fît de lui un de ses premiers sujets.

Dans un autre conte de la même région, une sirène enrichit un

sabotier qui l'avait prise, et avait consenti par compassion à la

remettre à l'eau.

Les sabotiers partagent, avec les bûcherons et les charbonniers, le

privilège des familles nombreuses; mais les récits où ils figurent

et ceux qu'ils racontent sont très optimistes, et il y a aussi

toujours quelque petit Poucet qui réussit; comme eux ils ont parfois

tant d'enfants qu'ils sont embarrassés pour trouver des parrains et

des marraines dans le voisinage. Alors le père se met en route, un

bâton à la main, à la recherche de quelque personne charitable qui

veuille bien tenir le nouveau-né sur les fonts baptismaux. Cet

épisode est surtout fréquent dans les récits des deux Bretagnes. Le

sabotier rencontre sur sa route des gens étrangers au pays,

quelquefois d'origine surnaturelle, qui sont venus tout exprès pour

cela, souvent par bonté d'âme, quelquefois mus par un sentiment

opposé. Une légende chrétienne de F.-M. Luzel présente même cette

étrange particularité d'un enfant dont le diable, sous la forme d'un

monsieur bien mis, s'offre d'être le parrain, alors que presque

aussitôt après on trouve comme marraine une belle dame, qui n'est

autre que la sainte Vierge. Le baptême a lieu et le diable, qui n'a

manifesté aucune répugnance pour entrer à l'église, dit qu'il

viendra chercher son filleul quand celui-ci aura atteint l'âge de

douze ans, pour l'emmener en son château. Un récit de Haute-Bretagne

raconte que le diable fut parrain du fils d'un sabotier, mais il

n'entre pas à l'église, comme celui de la légende de Luzel; il

attend sous le porche que la cérémonie soit accomplie: son filleul

marchait seul au bout de trois jours, à quatorze mois il avait la

taille d'un homme. Son parrain l'emmène à son château, et lui

ordonne de bien soigner deux chevaux et de battre une mule. Celle-ci

lui révèle que son parrain est le diable et lui conseille de fuir,

en emportant divers ustensiles; il monte sur son dos, et, comme le

diable les poursuit, il jette son démêloir, et ils sont changés en

une église, avec un prêtre à l'autel; puis, lors d'une autre

poursuite, le peigne ayant été jeté, en un jardin et un jardinier.

Le garçon rencontre, ayant soif, un marchand de lait que le diable

avait mis là pour le perdre; il résiste à la tentation et, ayant

franchi un étang au delà duquel le diable n'avait plus de pouvoir,

il revient à la hutte de ses parents, et la mule servait à porter

des sabots.

Jean-le-Chanceux, héros d'un long récit berrichon, est aussi le fils

d'un sabotier; il entre au service du diable, apprend ses secrets

dans des livres, et après toute une suite d'aventures et de

métamorphoses, il finit par devenir riche et par épouser la fille du

roi.

[Illustration: Marchande de balais d'après une planche des _Cris de

Paris_ (fin du XVIIIe siècle), qui fait partie de la collection de

M. l'abbé Pinet.]

LES TONNELIERS

À Paris, les tonneliers étaient aussi nommés déchargeurs de vins,

parce que, dit le _Traité de la police_, l'on ne se sert que d'eux

en cette ville pour descendre le vin dans les caves, et que c'est un

privilège qu'ils ont seuls, chacun étant persuadé qu'ils savent

mieux conduire et gouverner les futailles qu'ils font, qu'aucune

autre personne que l'on pourrait employer à cet ouvrage, qui est

difficile et souvent périlleux (p. 24). Leurs statuts détaillés, et

qui étaient fort anciens, furent confirmés à diverses reprises

depuis 1398 jusqu'en 1637; ils ne contiennent rien qui intéresse

l'histoire des moeurs.

En Bretagne, le métier était un de ceux que les lépreux pouvaient

exercer; les tonneliers portent encore le nom de _cacous_, et ils

passent, en certaines localités, pour descendre de cette race

maudite. Au milieu de ce siècle, dans le Finistère, le peuple

conservait pour eux, d'après M. de la Villemarqué, une sorte

d'aversion et de mépris héréditaires. Il est probable que, depuis,

les préventions dont ils étaient l'objet ont beaucoup diminué. En

Haute-Bretagne je n'ai pas constaté la même répulsion, et je ne

connais aucun dicton injurieux à leur égard. Il est vrai de dire que

dans ce pays les tonneaux sont, la plupart du temps, fabriqués ou

réparés par les menuisiers, artisans très estimés des gens de

campagne.

[Illustration: Tonnelier encavant, gravure de Mérian. (XVIIe

siècle).]

Les proverbes français sur les tonneliers sont peu nombreux: ils ne

sont pas caractéristiques, et ne sont, à vrai dire, ni très

satiriques ni très élogieux: souvent ils constituent une sorte de

jeu de mots à double sens, comme celui qui figure dans la _Comédie

des proverbes_: Je pense que tu es fils de tonnelier, tu as une

belle avaloire.

Les trois qui suivent, populaires en Ukraine, montrent que dans ce

pays ces artisans sont tenus en grande estime:

--O! tu es le tisserand, embrouilleur de fils, et moi, je

suis la fille du tonnelier: nous ne sommes pas égaux.

Va-t'en!...

--Toc, tak et piatak (monnaie de cinq kopeks).--Le

tonnelier n'a que frapper une ou deux fois avec son marteau

pour gagner l'argent.

--Elle est belle comme une fille de tonnelier.

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après une gravure

hollandaise (fin du XVIIe siècle).]

Il en est de même de ces deux proverbes gaéliques d'Écosse:

--_Greim cubair._--La griffe du tonnelier, c'est une chose

assurée.

--_Sid a bhuille aig an stadadh m'athair arsa nighean a'

chùbair._--Celui qui joue ici, mon père l'arrêtera, dit la

fille du tonnelier.

À Bruges (Flandre occidentale), on donnait aux tonneliers le

sobriquet de _sotte kuypers_ (fous tonneliers), parce qu'ils

tournent autour des objets qu'ils confectionnent. En raison du

caractère bruyant de leur métier, on les a fait figurer parmi les

gens importuns: l'en-tête du _Charivari_, en 1833, dont nous

reproduisons une partie (p. 32), avait au centre un énorme tonneau,

sur lequel des ouvriers frappent à grands coups de maillet pour

faire entrer les cercles: le bruit qu'ils font en se livrant à cette

opération se combine avec celui d'orgues de Barbarie, de brimbales

de pompes, d'une batterie de tambours et de divers instruments

grinçants. Dans le même journal (1834), Louis-Philippe et un juge

essaient de renfoncer la bonde d'un tonneau; au-dessus est cette

légende: «Frappez, frappez la bonde! les idées fermentent: elles

feront explosion tôt ou tard.» Ce sont les deux seules caricatures

sur les tonneliers que j'aie relevées; quant aux tonneaux, on les

voit figurer dans un grand nombre d'images comiques, surtout dans

celles qui sont en relation avec les auberges et les buveurs. Les

_Illustres proverbes_ de Lagniet en montrent à eux seuls au moins

une douzaine.

Au XVIe siècle, pour être reçu maître tonnelier, il fallait faire

son chef-d'oeuvre; c'était un cuvier, et le nouveau maître donnait

aux confrères un grand pain et un lot de vin.

Bien qu'ayant à vivre dans un milieu qui semblerait devoir provoquer

et presque justifier certains excès, la corporation des tonneliers

se fait remarquer, en général, par un niveau très honorable de

sobriété. D'après un article de la _Mosaïque_, les exemples

d'intempérance ne se rencontrent guère que parmi les _gerbeurs_,

hommes de peine recrutés un peu partout, qui servent d'auxiliaires

aux tonneliers, soit pour le roulage ou l'empilement de tonneaux,

soit pour le rinçage ou soutirage.

Tout tonnelier, quel que soit son rang, a droit d'abord au vin qu'il

consomme à discrétion sur place pour les repas ou collations que,

pendant la journée, il fait dans l'intérieur des magasins, repas

dont les aliments sont à ses frais, mais qu'il a intérêt à ne pas

aller prendre au dehors, puisque la _boîte_, ou baril, est pleine

d'un mélange réconfortant. Chaque jour, en outre, il reçoit pour ses

besoins personnels du dehors, ou pour en disposer comme bon lui

semble, un litre de vin pris au même baril.

Il existait autrefois, parmi les tonneliers d'Auxerre, un genre

d'exercice qui s'exécutait avec des cercles; Moiset dit que ce jeu

est depuis si longtemps abandonné, qu'on ne saurait le décrire. On

voit seulement, dans un programme tracé pour la réception de Louis

XIV à Auxerre, en 1654, que «les tonneliers de la ville seront

mandés pour les avertir de se mettre en habits blancs aux gallons de

plusieurs couleurs pour aller au-devant de Leurs Majestés jusques à

la chapelle de Saint-Siméon, avec fifres et tambours, pour divertir

leurs dites Majestés par les tours de souplesse qu'ils ont accoutumé

de faire avec leurs cercles peints de diverses couleurs.»

Les tonneliers, tout au moins dans la Gironde, figuraient parmi les

artisans qui, en raison de leur métier, pratiquaient une sorte de

médecine particulière; ceux qui ont exercé l'état depuis trois

générations ont le don de guérir, en le palpant, le _fourcat_,

grosseur qui vient entre les orteils; ils ont aussi le privilège de

guérir le jable, maladie assez indéterminée, par une assimilation

entre ce nom et le jable des tonneaux.

_Ar barazer a oar dre c'houez_

_Hag hen a voz tra vod er pez._

--Le tonnelier sait à l'odeur--S'il y a bonne chose en la

pièce. (Basse-Bretagne.)

Dans les _Farces tabariniques_, Tabarin dit à son maître que «les

meilleurs médecins et qui connaissent mieux les maladies sont les

tonneliers. Quand un tonnelier va visiter une pièce de vin, il ne

demande pas: Est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il

les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par

l'intérieur. Il y regarde luy mesme et pour ce faire, il ouvre le

bondon qui est au-dessus de la pièce et y met le nez; puis, des deux

mains, à chaque costé du fond il donne un grand coup de poing. La

vapeur alors s'exhale et sort par la partie supérieure, et ainsi il

cognoist si le vin est bon ou non.»

Les _Contes_ d'Arlotto contiennent une autre facétie à leur sujet:

«On disputoit un jour, en bonne compagnie, lequel de tous les

artisans estoit ou le meilleur ou le plus meschant; qui disoit un

tel, qui disoit un autre. Le curé (Arlotto) conclud que les plus

meschants estoient les tonneliers et faiseurs de cercles, parce que

d'une chose toute droite ils en faisoient une tortue».

Autrefois, il y avait dans les villes des tonneliers ambulants; ils

n'étaient pas comme ceux que l'on entend crier à Paris: «Avez-vous

des tonneaux, tonneaux, tonneaux!» ou «Chand d'tonneaux! Avez-vous

des tonneaux à vendre!» et qui sont surtout des acheteurs de

barriques vides, bien qu'ils sachent aussi remettre les cercles et

faire quelques menues réparations. Ces petits industriels, qui

gagnent assez bien leur vie, sont environ deux cents à Paris; ils

parcourent pendant la semaine tous les quartiers de la ville, en

s'annonçant par un cri, et chargent sur des charrettes les tonneaux

que leur ont vendus les particuliers; une fois chez eux, ils

rajustent leurs cercles, puis, le dimanche matin, ils les revendent

aux marchands de futailles en gros.

Ceux de jadis offraient au public des tonnes, des barils ou des

baquets, et se chargeaient de réparer ceux auxquels manquaient des

cercles ou de nettoyer ceux qui avaient mauvais goût ou dans

lesquels on avait laissé séjourner la lie.

[Illustration: Le Tonnelier, d'après Bouchardon (XVIIIe siècle).]

Actuellement, à Paris, on donne le nom de tonneliers à des gens dont

le métier consiste surtout à soutirer le vin, à le mettre en

bouteille et à le cacheter. Leur boutique est signalée par un broc

suspendu au-dessus de la devanture; quelquefois on voit en haut un

petit tonneau, un seau et un broc.

Voici, dans les cris du XVIIe siècle, le quatrain qui concerne les

tonneliers ambulants:

Tinettes, tinettes, tinettes!

A beaucoup de gens sont propices,

Et si font beaucoup de services,

Regardez: elles sont bien nettes.

À Londres, au siècle dernier, le cri était:

--_Any work for the Cooper!_--Avez-vous de l'ouvrage pour

le tonnelier?

L'épigramme des _Cris de Londres_ fait en ces termes l'éloge d'un

tonnelier populaire: Aucun tonnelier, qui parcourt les rues, ne peut

être comparé à William Farrell, pour le raccommodage soigné d'un

baquet ou la façon dont il remet le cercle à un baril. Quand on

enlève la bonde, si l'on donne un coup au tonneau, je vous engage à

prendre le vieux Farrell, de préférence à tout autre tonnelier. Car,

quoiqu'il ait toujours aimé le liquide et ne peut s'empêcher d'y

goûter, il est sensible à cette bonne maxime: le péché consiste à

abuser.

La fabrication des cuviers rentrait dans les attributions des

tonneliers, comme cela a encore lieu à la campagne, et c'étaient eux

aussi, suivant toute vraisemblance, qui faisaient les couvercles à

lessives. Cette dernière industrie semble, d'après les _Cris de

Paris_ de la fin du XVIe siècle, avoir été exercée par des artisans

de la campagne, qui venaient les débiter à la ville:

Après toutes les matinées,

Vous orrez ces villageois,

Qui vont pour couvrir les bues,

Criant: «Couvertouez! couvertouez!»

Le rôle des tonneliers, dans les traditions populaires de France,

est très restreint.

En Gascogne et dans le Quercy, on chante la chanson du _Tonnelier de

Libos_, les deux versions sont incomplètes:

_Din lou bourg de Libos_

_Y a'n tsentil barricayré._

_L'Annèto de Trentel_

_Cado tsour lou ba béré._

_--Antouèno, mon ami,_

_Maridén nous ensemblé._

_--Annèto de Trentel,_

_Attenden à dimentsé._

_--A dimentsé, à douma,_

_You souy lasso d'attendré!_

Dans le bourg de Libos,--Il y a un gentil

tonnelier.--L'Annette de Trentels,--Chaque jour va le

voir.--Antoine, mon ami,--Marions-nous ensemble.--Annette

de Trentels.--Attendons à dimanche--À dimanche, à

demain.--Moi, je lasse d'attendre!

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe

siècle).]

SOURCES

BOISIERS ET SABOTIERS.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 257,

277.--Communication de M. P.-M. Lavenot (Morbihan).--Lecoeur,

_Esquisses du Bocage normand_, I, 57.--Paul Sébillot. _Blason

populaire des Côtes-du-Nord_, 23.--_Revue des traditions

populaires_, I, 56; IV, 229; VI, 170; VIII, 329, 449; X,

476.--_Magasin pittoresque_, 1861, 392.--Chapelot, _Contes

balzatois_, I, 53.--Communication de M. L. Morin.--Paris ridicule et

burlesque, 306.--Kastner, _Les Voix de Paris_, 38.--L.-F. Sauvé,

_Lavarou Koz_.--Dejardin, _Dictionnaire des spots_.--Leroux,

_Dictionnaire comique_.--F.-M. Luzel, _Légendes chrétiennes de la

Basse-Bretagne_, I, 10.--Paul Sébillot, _Contes de la

Haute-Bretagne_, II, 16, 149; _Contributions à l'étude des contes_,

43.--Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 139.

LES TONNELIERS.--De Lamare, _Traité de la police_, IV, 664.--H. de

la Villemarqué, _Barzaz-Breiz_, 454.--Communication de M. T. Volkov

(Ukraine).--_Revue des Traditions populaires_, X, 30, 158.--Monteil,

_L'Industrie française_, I, 237.--_La Mosaïque_, 1874, 166.--C.

Moiset, _Croyances de l'Yonne_, 108.--F. Daleau, _Superstitions de

la Gironde_, 38.--L.-F. Sauvé, _Lavarou Koz_.--Tabarin, _OEuvres_

(éd. Jannet), I, 28.--Arlotto, _Facéties_ (éd. Ristelhuber), 51.--A.

Coffignon, _L'Estomac de Paris_, 314. _Paris ridicule_, 304.--A.

Certeux, _Cris de Londres_, 110.--Kastner, _Les Voix de Paris_,

38.--J.-F. Bladé, _Poésies populaires de la Gascogne_, II, 148.

[Illustration: Les Tonneliers, fragment du frontispice du

_Charivari_ (1833).]

LES CHARRONS

Ces artisans, du moins ceux qui sont en contact direct avec le

peuple, sont assez peu nombreux, et il est assez rare que l'on

parle d'eux. Il est vraisemblable qu'ils sont à peu près partout,

comme en Bretagne, au rang des ouvriers dont le métier est le plus

estimé; on les place sur la même ligne que les menuisiers, au-dessus

des charpentiers. En Angleterre, on dit: _A bad wheelwright makes a

good carpenter_; un mauvais charron fait un bon charpentier; dans le

Suffolk, le proverbe est encore plus énergique: _A wheelwright dog

is a carpenter's uncle_; un chien de charron est l'oncle du

charpentier.

La chanson gasconne des bruits de métiers, qui formule un reproche à

l'égard de presque tous, épargne le charron, et le montre attentif à

son ouvrage:

_Quant lou charroun hè l'arrodo_

_Tico tac, dab la hocholo,_

_De l'arrai au boutoun_

_Espio se lou tour es boun._

Quand le charron fait la roue,--Tic tac, avec

l'herminette,--Du rayon au bouton--Il regarde si le tour

est bon.

Dans le Maine, il y avait une sorte de charron qui, lorsqu'il

n'avait pas de charrettes à construire, allait travailler dans les

fermes et était payé à la journée. Il rendait aux paysans de grands

services, car il remplaçait, à lui seul, le charpentier, le

menuisier et même le couvreur; aussi était-il le bien venu, et on le

chargeait de toutes les menues réparations que demandaient les

charrettes et les maisons.

Les charrons ne jouent pas de rôle spécial dans le compagnonnage:

ils y ont d'ailleurs été admis assez tard. Les forgerons les

reçurent en 1706, à condition qu'ils s'inclineraient devant leurs

aînés, et qu'ils attacheraient les couleurs à la dernière

boutonnière de l'habit. Les charrons promirent tout ce qu'on voulut;

mais à peine reçus compagnons, ils s'émancipèrent et voulurent nouer

leurs rubans aussi haut que leurs pères. C'est de là que sont venues

les haines et les querelles entre ces deux corps d'état.

M. Ch. Guillon a recueilli, dans l'Ain, une chanson de

compagnonnage, dont le héros est un charron:

C'est un compagnon charron,

Roulant de ville en ville.

Il a fait une maîtresse,

Là-bas dans ce quartier.

Oh! depuis sa boutique,

Oh! il l'entend chanter.

Tous les soirs il la va voir,

En lui disant:--La belle,

En voudrais-tu, ma chère,

Un compagnon charron?

Mon métier pi le vôtre,

Belle, s'y conviendront.

--Et moi, jeune galant,

Je le vas dire à mon père.

La fille dit à son père:

--Père, mariez-moi

Avec un charron bien drôle,

Compagnon du Devoir.

Légendes et curiosités des métiers · 第 28 / 38 段