aventure: «Un menuisier était assis sur une pièce de bois qu'il
sciait, et pour manier la scie avec plus de facilité, il avait deux
coins qu'il mettait dans la fente alternativement, à mesure qu'il
avançait son ouvrage. Par hasard, le menuisier alla à quelque
affaire. Pendant son absence, le singe monta sur la pièce de bois et
s'assit de manière que sa queue pendait au travers de la fente.
Quand il eut ôté le coin qui maintenait les deux côtés sciés sans
mettre l'autre auparavant, les deux côtés se resserrèrent si
fortement que sa queue en fut meurtrie et écrasée. Il fit de grands
cris et il se lamentait; le menuisier survint et vit le singe en ce
pitoyable état: «Voilà, dit-il, ce qui arrive à qui se mêle d'un
métier dont il n'a pas fait l'apprentissage».
Un menuisier d'Orléans, dont les affaires n'avaient pas prospéré,
résolut d'en finir avec la vie; mais après avoir préparé pour ses
créanciers une mise en scène curieuse: il devait les convoquer tous
à huitaine, et dans son arrière-boutique il voulait se montrer
couché dans sa bière entre quatre cierges. Il fabriqua sa bière, et,
avec l'argent qui lui restait, il se mit à faire quatre repas par
jour, à boire du meilleur et à chanter. Il donna assignation à ses
créanciers de se présenter au jour indiqué avec leurs titres et
cédules, et quand on l'interrogeait il disait, d'un air à double
entente, que dans huit jours les gens qui l'avaient tourmenté en
seraient tout penauds et marris. Le bruit se répandit que le diable
lui avait fait trouver un trésor. Ses créanciers et d'autres vinrent
lui faire leurs offres de service, et comme il avait pris goût à la
vie, il se mit à travailler et prospéra si bien qu'au bout de
quelques années il acheta la maison où il habitait. Pour faire
croire à l'existence du trésor, il ferma sa cave d'une porte murée.
Peu de temps avant sa mort, il avoua au religieux qui le confessait,
que le prétendu trésor n'était autre qu'un cercueil qu'il avait fait
lorsqu'il avait résolu de mourir.
[Illustration: Figure de menuisier formée d'une réunion d'outils,
d'après une image messine de Dembour (vers 1840).]
SOURCES
CHARPENTIERS.--Wright, _Histoire de la caricature_, 127.--Monteil,
l'_Industrie française_, I, 102.--Dal, _Proverbes russes_, III,
130.--_Revue des traditions populaires_, IV, 528; VI, 168, 759; VII,
169, 315, 675; IX, 683; X, 32, 169, 675.--_Excursions et
reconnaissances_, 1880, 455, 485.--Tabarin, _OEuvres_, éd. Jannet,
II, 98.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 343.--Richard,
_Traditions de Lorraine_, 60.--Sauvé, _Lavarou Koz_.--Grimm,
_Teutonic Mythology_, IV, 1793, 1796.--_Mélusine_, III,
364.--_Calendario popular_, Fregenal, 1885.--Noguès, _Moeurs
d'autrefois en Saintonge_, 166.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_,
36.--Paul Lacroix, _Histoire des charpentiers_, 19.--Léo Desaivre,
_Jeux et divertissements en Poitou_, 21.--G. Simon, _le
Compagnonnage_, 83, 106, 145, 151.--A. Perdiguier, _Le Livre du
compagnonnage_, I, 41, 47, 56, 113.--Paul Sébillot, _Traditions de
la Haute-Bretagne_, II, 179.--Dejardin, _Dictionnaire des
spots_.--P. Ristelhuber, _Contes alsaciens_, 1.--Ch. Poncy,
_Chansons de chaque métier_, 242.--Decourdemanche, _Fables turques_,
237.
MENUISIERS--G. Simon, _le Compagnonnage_, 52, 92, 104, 122, 123,
151.--Vaschalde, _Superstitions du Vivarais_, 22.--_Revue des
traditions populaires_, VIII, 368, 497; X, 30.--A. Perdiguier, _le
Livre du compagnonnage_, I, 48, 49, 65.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 365.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 26.--Grimm,
_Contes choisis_ (trad. Baudry), 157.--_Contes et fables de Bidpaï
et Lokman_ (Panthéon litt.), 414.--Ch. Thuriet, _Traditions de la
Haute-Saône_, 600.--_Magasin pittoresque_, 1850, 170.
[Illustration: Menuisiers, d'après une gravure de Couché (1802).]
LES BOISIERS ET LES SABOTIERS
La forêt, pour peu qu'elle ait une certaine étendue, est le centre
d'une population toute spéciale qui vit de la mise en oeuvre de
ses produits. Elle habite les villages de son voisinage immédiat, ou
plus habituellement encore elle campe sous son couvert, dans des
demeures construites d'une façon primitive, et qui ne sont pas
destinées à durer plus longtemps que l'exploitation d'une coupe.
Différents par la race, par les habitudes, parfois même par le
langage des paysans qui les entourent, les boisiers n'ont point
comme eux l'attachement au sol que produit la propriété ou la
jouissance de la terre. La forêt est leur véritable patrie; ils se
transportent sans regret d'un endroit à un autre, et changent même
au besoin de forêt. Ils savent que leur métier exige des
déplacements fréquents, et ils ont bientôt fait d'emporter leur
mobilier sommaire, de se reconstruire un abri, et de s'habituer à
leur nouveau voisinage.
La description que Souvestre a laissée du principal campement des
boisiers de la forêt du Gâvre, situé au milieu de la coupe, donne
une idée assez exacte de leurs demeures: «Je voyais se dessiner çà
et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui
formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages
forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages,
dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse,
et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant
ces portes, fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les
chiens-loups accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des
enfants demi-nus accouraient sur le seuil et me regardaient avec une
curiosité effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de
l'intérieur de ces cabanes éclairées par les feux de bruyères sur
lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en
clayonnage occupait le côté opposé à la porte d'entrée; des lits
clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte
avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le
centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et
femmes étaient également occupés. J'appris plus tard que ces
baraques, dispersées dans plusieurs coupes, étaient habitées par
près de quatre cents boisiers qui ne quittaient jamais la forêt.
Pour eux, le monde ne s'étendait point au delà de ces ombrages par
lesquels ils étaient nourris.»
Parmi ces ouvriers les catégories sont assez nombreuses: les
bûcherons, les charbonniers et les sabotiers forment des espèces de
communautés, dont chacune a des usages particuliers; ils exercent en
général pendant toute l'année leur métier, qui exige un
apprentissage. Il en est de même des petits industriels qui
fabriquent la vaisselle de bois, les boisseliers. Ceux qui tressent
des paniers en osier ou en bourdaine, qui font des cages ou des
balais sont déjà moins les enfants de la forêt, et quelques-uns n'y
viennent guère que pour chercher les matériaux nécessaires à leur
industrie. Dans l'ouest de la France, on désigne tous ces ouvriers
sous le nom générique de boisiers. Bien qu'il s'applique aussi à
d'autres catégories d'ouvriers du bois, je réunis sous ce titre les
gagne-petit de la forêt, qui ont bien des traits communs, et ne
méritent pas une description particulière.
Sans vivre complètement à l'écart de leurs voisins sédentaires, ces
artisans s'y mêlent peu, et les alliances sont rares entre eux et
les paysans. Dans le Morbihan ceux-ci les appellent _Ineanu Koet_,
âmes de bois; ils les considèrent comme des espèces de bohèmes,
vivant au jour le jour, et ils ont à leur égard une méfiance,
d'ailleurs assez justifiée par le sans gêne des gens de la forêt à
l'égard des pommes de terre, des choux et des autres légumes. Comme
les primitifs, auxquels ils ressemblent par plusieurs points, les
hommes du _couvert_ ont des notions assez vagues de la propriété et
ne considèrent pas comme un vol certains prélèvements en nature.
C'est plutôt, à leurs yeux, une sorte de bon tour joué aux paysans
qu'ils méprisent et auxquels ils se croient très supérieurs.
Il en est pourtant qui vivent facilement de leur travail, achètent
et paient régulièrement leurs denrées et le bois qu'ils mettent en
oeuvre; mais beaucoup regardent la forêt comme un domaine qui
n'appartient pas bien directement à quelqu'un. L'État, ou le grand
propriétaire qui la possède, sont presque des abstractions pour eux;
ils ne les connaissent guère que par les gardes-chasse ou les
forestiers, qu'ils ne sont pas éloignés de considérer comme les
gênant dans l'exercice d'un certain droit de jouissance qu'ils
pensent leur appartenir, comme étant de père en fils habitants du
couvert. Aussi ils s'ingénient à mettre en défaut, par toutes sortes
de ruses, une surveillance qui leur est importune.
On trouve partout, comme dans le Bocage normand, les maraudeurs des
bois, fabricants de cages, paniers, corbeilles, grils à galette et
engins de pêche, qui vont la nuit y grapiller la bourdaine, le
saule, les jeunes branches de chêne, le mort-bois, qui sont les
matériaux indispensables à leur petite industrie.
Ceux même qui, nés dans les forêts, sont habitués à ses obscurités
mystérieuses, aux bruits variés que produisent le sifflement du
vent, les branches et les feuilles qu'il fait craquer ou frémir, ne
peuvent guère se défendre de croire aux hantises du couvert. Des
récits étranges, qui se transmettent de loge en loge depuis des
milliers d'années peut-être, parlent d'apparitions d'êtres
surnaturels, de dames vertes, de pleurants des bois, d'hommes qui
ont le pouvoir de mener les loups et de s'en faire obéir comme de
chiens dociles, ou qui peuvent, au moyen d'onguents ou de
conjurations, revêtir momentanément des formes animales. Ceux des
boisiers qui ne croient qu'assez faiblement à toute cette mythologie
sylvestre, se plaisent à en entretenir le souvenir et à raconter des
choses terribles aux paysans avec lesquels ils sont en rapport, pour
que ceux-ci ne soient pas tentés de les déranger dans leurs
expéditions nocturnes. La forêt de Fontainebleau avait son grand
Veneur; celle du Gavre, le Mau-piqueur, qui faisait le bois, tenant
en laisse son chien noir et ayant l'air de chercher les pistes: ses
yeux laissaient couler des flammes et il prononçait les mauvaises
paroles:
Fauves par les passées,
Gibiers par les foulées.
Place aux âmes damnées.
[Illustration: La chasse fantastique, d'après Maurice Sand
(_Illustration_, 1852)]
Il annonçait la grande chasse des réprouvés qui tantôt est sous le
couvert, tantôt, comme la chasse à Bôdet berrichonne (p. 5) ou la
menée Hellequin des Vosges, se voit dans les airs.
Ces récits, les sons d'un cor fantastique qui se font parfois
entendre la nuit, des cris discordants et bizarres, ont pour but de
semer la terreur ou d'attirer sur un point déterminé l'attention des
gardes, pendant qu'ailleurs ont lieu des chasses qui n'ont rien de
surnaturel; de tout temps les gens de la forêt ont été braconniers,
et ont considéré comme très légitime de garnir leur garde-manger aux
dépens du gibier du roi ou du seigneur.
Les paysans ont à l'égard des boisiers des dictons moqueurs qui font
allusion à l'état misérable de quelques-uns d'entre eux. C'est ainsi
que sur la lisière de la forêt de Loudéac, on récite le petit
dialogue suivant: «J'ai marié ma fille, dit une bonne femme à sa
commère.--V'ez marié vot' fille? La z'avous ben mariée?--Vère (oui)
donc, je l'ai mariée à un homme d'état.--Quel état?--Fabricant
d'binières (sorte de paniers); il est binier et sorti de binière
(boisier de père en fils).--Ah! commère, répond l'autre, o det (elle
doit) manger du pain!»
On a jusqu'ici peu étudié les superstitions particulières à ce
groupe; il est vrai que l'enquête serait assez difficile, car ces
gens sont assez défiants à l'égard de ceux qui ne vivent pas dans
les bois.
Les fendeurs, les boitiers et les bûcherons de la forêt de Bersay
(Sarthe), ont l'habitude d'allumer du feu près de leurs ateliers,
même en été. Ils prétendent que ce feu leur tient compagnie;
peut-être est-ce un souvenir des temps où il fallait écarter les
fauves avec des brasiers.
Dans le Bocage normand, les boisseliers, qui portent le nom de
boisetiers, tournent de la vaisselle de bois à l'usage des pauvres
gens des villages, confectionnent écuelles, jattes, cuillers,
poivrières, écuelles à bouillie et taillent également les pelles à
four et à marc. Ces produits trouvaient dans le pays et les contrées
voisines un écoulement plus facile qu'aujourd'hui, une partie de ces
ustensiles ayant été remplacés par des similaires en faïence ou en
métal.
Dans le Maine, quelques boisetiers débitaient eux-mêmes leur
vaisselle de bois au lieu de la vendre en gros. Élevée en pyramide
sur une hotte d'osier, ils la promenaient à dos, en criant d'une
voix traînante: «Boisterie! Boisterie! oui! ouie!» au grand plaisir
de la marmaille, qui les suivait en répétant leur mélopée tremblante
et prolongée. Au moyen âge, les boisseliers avaient l'habitude,
lorsqu'un pauvre venait leur demander l'aumône, de lui donner une
cuiller de bois. Parfois c'étaient, comme dans certaines forêts de
Bretagne, des jeunes filles qui colportaient dans les foires de
village les ustensiles fabriqués sous le couvert, conduisant
plusieurs chevaux qui portaient la marchandise, et elles
s'efforçaient de leur mieux de «faire l'article».
Dans la Sarthe, quand le boitier est devenu vieux, s'il est
industrieux, il cherche une occupation analogue à son ancien métier:
il lace des paniers ou se met à fabriquer les épingles de bois
appelées jouettes dans le pays. Ce sont de petites branches de
chênes plus grosses que le doigt, longues de treize centimètres,
dans lesquelles on pratique avec la vrille un trou qui les traverse,
puis avec l'aide de la serpe on enlève le bois en faisant une
ouverture de huit centimètres de long, formant le V, qui, à son
extrémité inférieure offre une entaille de un centimètre, se
terminant à trois millimètres, grosseur de la vrille. Ces épingles
ou fiches servent à fixer le linge mouillé sur des cordes. Cent
jouettes valent environ un franc. Lorsque le boitier a taillé
quelques centaines d'épingles, il va les vendre à la ville. La
ficelle qui sert de ruban à son chapeau porte une couronne de sa
marchandise. Il crie d'une voix cassée: «Épingles! Épingles!».
Ces gens de la forêt ont conservé par tradition une sorte de
sculpture primitive qui a une certaine analogie avec les grossiers
essais que l'on retrouve chez les sauvages contemporains: elle
consiste à prendre un morceau de bois dont l'écorce est intacte, à
enlever celle-ci ou à la soulever, de façon à ce qu'elle serve
d'habit ou de bras: les parties découvertes sont taillées et trouées
de façon à former des figures. Celles de la page 9, que j'ai
dessinées d'après des figures que m'avaient données des boisiers de
la forêt de Haute-Sève (Ille-et-Vilaine), donnent une idée
suffisante de leur façon de procéder.
Les «boitiers» font leur fête à l'Ascension; ils chantent et ils
dansent.
En Normandie, les balaisiers ou marchands de balais se rendaient dès
le matin dans la lande pour y arracher les touffes de bruyères; ils
colportaient eux-mêmes leurs balais et en approvisionnaient toutes
les ménagères de la contrée. Le surplus se vendait dans les villes.
Un des contes balzatois met en scène deux marchands de balais, qui
arrivent à Angoulême chacun avec son petit âne chargé de balais.
L'un les crie à huit sous, l'autre à six. Ils finissent par se
rencontrer, et celui qui les vendait huit sous dit à son concurrent:
«Comment peux-tu vendre tes balais six sous? Moi, je ne peux les
donner qu'à huit, et encore je chipe le bois pour faire des
manches.--Moi, dit l'autre, je vends mes balais six sous, et je
gagne six sous tout ronds, parce que je les vole tout faits.»
[Illustration: Figures humaines en bois, sculptées par les boisiers
des forêts de l'Ille-et-Vilaine: 1. L'enfant.--2. Le père. --3. La
mère.--4. Le curé. 5. Le seigneur.--6. La bonne soeur.]
Le héros d'un conte de Grimm est un pauvre fabricant de balais,
frère d'un riche orfèvre, qui va à la forêt pour y ramasser les
branchages nécessaires à son industrie; un jour il voit un oiseau
d'or et l'abat avec une pierre, si adroitement, qu'il fait tomber
une de ses plumes; il la vend à son frère; le lendemain, il voit
l'oiseau sortir d'une touffe d'arbres; c'était là qu'était son nid:
il y prend un oeuf d'or. La troisième fois, il atteint l'oiseau
d'or lui-même, et le vend un bon prix à son frère. C'était un oiseau
merveilleux: celui qui aurait mangé son coeur et son foie devait
trouver une pièce d'or tous les matins sous son oreiller. L'orfèvre,
qui le savait, ordonna à sa femme de faire cuire l'oiseau pour lui
et de bien prendre garde que rien n'en fût distrait. Pendant qu'on
le rôtissait, les deux fils du fabricant de balais vinrent chez leur
oncle: ils virent tomber du corps de l'oiseau deux petits morceaux
qu'ils avalèrent, avant que leur tante eût eu le temps de s'y
opposer. Elle tua un petit poulet et mit à la place son coeur et
son foie. L'orfèvre dévora tout l'oiseau, mais le lendemain il ne
trouva pas, comme il s'y attendait, une pièce d'or sous son
oreiller. Les enfants, au contraire, avaient des pièces d'or chaque
matin. L'orfèvre, qui le sut, persuada à son frère qu'ils avaient
fait un pacte avec le diable, et il les chassa. Ils furent
recueillis par un chasseur, et, après être devenus habiles dans leur
métier, ils se mirent à courir les aventures, et l'un d'eux épousa
la fille d'un roi.
Dans un conte de l'Aube, un marchand de balais, très paresseux, est
toujours à la recherche des moyens de vivre sans rien faire, et il
commet diverses escroqueries. Il va chez un orfèvre et lui propose
de lui vendre un morceau d'or gros comme son sabot; l'orfèvre le
retient à dîner, puis, quand il lui demande où est son or, il
répond: Je n'en ai pas, mais si quelquefois j'en trouvais en faisant
mes balais, je venais vous demander combien vous me le payeriez.
À Paris, on voyait autrefois des marchands ambulants qui vendaient
les balais qui avaient été fabriqués dans les forêts voisines. Les
graveurs, qui ont laissé de si curieuses séries sur les petits
métiers, ne les ont pas oubliés (p. 12 et 13), et l'on a conservé
plusieurs des cris par lesquels ils s'annonçaient. Au XVIe siècle,
voici leur quatrain dans les _Crys d'aucunes marchandises qui se
vendent à Paris_:
À Paris on crie mainteffois
Voire de gens de plat pays
Houssouers emmenchez de bois
Lesquelz ne sont pas de grant prix.
Les _Cris de Paris_, fin du XVIIe siècle, faisaient dire au marchand
de balais:
Quand hazard est sur les balets,
Dieu sçay comme je boy a plein pot;
Il ne m'en chaut, soient beaux ou laids:
Si les vendrais-je à mon mot.
Au XVIIIe siècle, c'était:
Mes beaux balais! mes beaux balais!
Au-dessous de la marchande de balais de Cochin, on lit ce quatrain:
Quiconque veut se garantir
De l'amende du commissaire,
De mes balais doit se garnir;
On ne sauroit jamais mieux faire.
Vers 1850, on rencontrait des marchands sur la voie publique avec un
assortiment de petits balais suspendus à leur boutonnière et
plusieurs grands balais chargés sur les épaules. Ils criaient: «Des
balais! eh! l'marchand de balais!» ou bien: «Faudra-t-il des
balais?»
Parmi les types populaires de la rue, vers le milieu du siècle,
figuraient les marchandes de balais alsaciennes. Le _Charivari_, de
1832, représentait le ministre Humann en Alsacienne vendeuse de
petits balais; plus tard, dans l'opérette d'Offenbach, _Litchen et
Fritchen_, Litchen chantait:
Petits palais!
Petits palais!
Je vends des tuts petits palais!
Petits palais!
Petits palais!
Ah! voyez qui's sont pas laids!
* * * * *
En Basse-Bretagne, on appelle les sabotiers _Botawér prénn_,
cordonniers en bois; ailleurs ils portent le sobriquet de
«fabricants de cuir de brouette», qui rentre dans le même ordre
d'idées. Les proverbes qui ont trait à cette profession sont peu
nombreux:
[Illustration: _Balets, Balets, achetez mes bons Balets_
Marchand de balais, d'après Poisson (fin du XVIIIe siècle).]
_Po vez ker al ler_
_E c'hoarz ar boutaouer._
Quand le cuir est cher,--Rit le sabotier. (Basse-Bretagne.)
--_On 'pout bé iesse chaboti et fer des taile di bois._--On
peut bien être sabotier et faire des terrines de bois.
(Pays wallon)
[Illustration: Balais Balais]
Au XVIIe siècle, on disait ironiquement à un fainéant qui n'avait
qu'un métier imaginaire: C'est Guillemin Croquesolle, carreleur de
sabots.
Les paysans font figurer en bon rang les sabotiers parmi les
artisans qui ont voué un culte spécial à saint Lundi; la chanson qui
suit, recueillie en Haute-Bretagne, prétend qu'ils chôment également
plusieurs autres jours de la semaine:
Ce sont messieurs les sabotiers
Qui s'croient plus qu'des évêques.
Car du lundi
Ils en font une fête.
Il faut bûcher,
Il faut creuser.
Tailler vite et parer fin,
Se coucher tard
Et lever matin.
Et le mardi
Ils vont voir leur maîtresse,
Le mercredi,
Ils ont mal à la tête,
Et le jeudi
Ils s'y reposent en maîtres,
Le vendredi
Ils travaillent à tue-tête,
Et le samedi:
--Il faut de l'argent, maître.
--Va-t'en au diable,
Il t'en donnera peut-être.
Voici la traduction d'une chanson en breton du Morbihan, qui
provient de la lisière de la forêt de Camors:
Écoutez et écoutez,
Diguedon, maluron-malurette,
Écoutez et écoutez,
Une chanson récemment composée,
Une chanson récemment composée.--Diguedon, etc.
Composée sur un sabotier de bois.
Son domaine est dans la forêt,
Et sur sa maison des fenêtres de bois.
Et l'intérieur en est verni
Avec le feu et la fumée,
Et les toiles d'araignées.
Comment enverrai-je le dîner,
Je ne sais ni chemin ni sentier.
Il y a trois chemins au bout de la maison,
Prenez celui du milieu,
Celui-là vous mènera le plus loin.
Quand je fus rendu au milieu de la forêt,
J'entendis le bruit du sabotier de bois
Et le bruit de la hache et de l'herminette.
Le sabotier est de mauvaise humeur,
Si la tarière gratte doucement.
Le sabotier est de bonne humeur,
Quand le sabotier travaille.
Il n'est pas obligé de boire de l'eau;
Il peut aller aux auberges
Boire du cidre plein son ventre.
Dans le Morbihan, les sabotiers appellent les paysans des couyés
(sots) et les méprisent; de leur côté, les paysans ont peu d'estime
pour eux, et ils leur adressent des dictons méprisants:
Sabotier, sale botier,
Sabotier en cuir de brouette.
_Sabatour kaed e hra perpet_
_Lestri de gas tud de goahet._
Le sabotier fait en tout temps--Vaisseaux à mener ch...r
les gens.
Entre eux les sabotiers se traitent de cousins. C'est au reste une
population à part qui naît, vit et meurt dans le bois; elle forme à
sa manière une sorte d'aristocratie. Pour être _vrai sabotier_, il
faut être fils de père et de mère, de grands-pères et de grand'mères
sabotiers, autrement on n'est que sabotier bâtard.
Quand un sabotier se marie, tous les _cousins_ assistent à ses
noces; mais chacun porte son dîner. La même chose se produit lors
des enterrements.
Les huttes de sabotiers, placées sur la lisière des bois ou dans des
clairières, au milieu d'un fouillis pittoresque, ont souvent été
reproduites par les peintres. L'auteur des _Esquisses du Bocage
normand_ en fait la description suivante, qui est assez exacte, et
peut s'appliquer à presque toutes les demeures de sabotiers de
l'ouest de la France: La loge est assez grossièrement construite de
troncs d'arbres et d'argile, couverte de mottes de gazon, et elle
est flanquée d'une rustique cheminée en clayonnage attaché avec des
harts et rempli de terre glaise. Debout sous l'appentis, au milieu
de copeaux abattus par sa gouge et sa plane, et le genou appuyé sur
le bloc entaillé qui lui servait d'encoche, le sabotier
dégrossissait en fredonnant quelque _bihot_ ou sabot sans bride, ou
évidait, planait, façonnait avec soin un fin et léger sabot de jeune
fille. De la cahute voisine s'échappaient des nuages d'une épaisse
fumée de bois vert, destinée à teinter en jaune et à vernir les
guirlandes de chaussures terminées qui tapissaient l'intérieur.
Aimant à rire et à chanter après boire, le sabotier était un joyeux
compère, quelque peu musicien. Volontiers il donnait le bal le soir
à la fraîche, et le dimanche, à la vêprée, garçons et filles se
trémoussaient joyeusement sur la pelouse au son de sa vielle.
Il est probable que la danse de la «sabotière», qui a eu quelque
succès autrefois au théâtre, était l'une de celles que l'on dansait
sur la pelouse à côté de la loge: dans une des figures, les sabots
du danseur et de la danseuse, placés dos à dos, étaient choqués en
cadence.