V'là qu'tu pars, garçon trop ainmable,

C'est vesquant, faut en convenir,

Au moins charpentier z-estimable

Je garderons ton souvenir.

Où e'qu'tu veux qu'en ton absence

Je trouv' pour deux liards d'agrément.

Faut qu'tu soie une oie si tu penses

Que j'mm'enbêterai pas joliment!

Va! je s'rai comm' un' vielle machine

Qu'a les erssorts ainterrompus,

Et j'dirai même à Proserpine:

Y était, pourquoi qu'y est pus?

Oh! vieux, t'es un homm' salutaire

Pour les amis qu'en a besoin,

C'est pas toi qu'est t-involontaire

Quand i viennent réclamer ton soin.

Tu leus zy fais la chansonnette

Quand d'l'amour y s'trouvent imbus!

Même c'est toi qui paye la galette.

Te v'là là et tu y s'ras pus!

Comme qui dirait une jeunesse

Qu'a l'coeur pris par la tendreté

Qui verrait sans délicatesse

Son individu la quitter.

Elle n'aurait pas, c'te pour' bête,

Des chagrins plus indissolus

Que moi, quand j'm'fourr' dans la tête

Le v'là là et i y s'ra pus!

Il existe quelques formulettes sur les scieurs de long:

Les geais, qui sont des oiseaux moqueurs, se plaisent à contrefaire

le bruit des divers métiers, et l'on assure qu'ils crient, comme les

scieurs de long:

Hire o zigne,

Hire o zigne.

On dit en pays wallon:

_V'là l'cas,_

_Tti l'avocat;_

_Vlà l'noeud,_

_Tti l'souyeux._

Voilà le cas,--Dit l'avocat;--Voilà le noeud,--Dit le

scieur. (Voilà la grande affaire, voilà ce qui arrête).

DEVINETTES ET PROVERBES

Dans les _Facétieuses nuits_ de Straparole est une devinette à

double sens, sur les scieurs de long, qui ne peut être reproduite

ici.

--_You may know a carpenter by his chips._

Vous pouvez reconnaître le charpentier à ses copeaux.

Ce proverbe s'applique généralement aux grands mangeurs, qui

laissent beaucoup d'os sur leur assiette.

--_Like carpenter like chips._--Comme est le charpentier,

comme sont les copeaux.

En Dauphiné, on emploie le dicton suivant, qui désigne la façon dont

les ouvriers du bois doivent se comporter dans leur métier:

Charpentier, gai,

Charron, fort;

Menuisier, juste.

--_Tàthàd le goirîd à ghobha, agus Tâthahd leobharan

t-saoir._--La prompte soudure du forgeron, le long ajustage

du charpentier. (Proverbe gaélique.)

_--Heb ar skodou hag ar c'hoat-tro_

_'Ve muioc'h kilvizien hag a zo._

N'étaient les noeuds et le bois tordu,--Il y aurait plus

de charpentiers qu'on n'en voit. (Basse-Bretagne.)

--Les charpentiers gagnent hors de la maison.--Le salaire

des charpentiers est hors du village. (Russie.)

--Les menuisiers et les charpentiers sont damnés par le bon

Dieu, parce qu'ils ont abîmé beaucoup de bois. (Russie.)

Une petite légende nivernaise raconte qu'autrefois les scieurs de

long avaient beaucoup de peine à fendre leurs pièces, parce qu'ils

ne pensaient pas à les assujettir, comme ils font aujourd'hui au

moyen de cales. Un jour que le corbeau les voyait s'éreinter sans

parvenir à mettre leur poutre d'aplomb, il se prit à crier: «Cal'

la! Cal' la!» Les scieurs de long comprirent, calèrent la pièce et

tout alla bien.

Il n'est rien qui soit aussi désagréable aux charpentiers que les

noeuds du bois, surtout ceux de certaines espèces. D'après une

légende provençale, à l'heure de sa mort, saint Joseph, le divin

charpentier, enveloppa d'un immense pardon tout ce qui l'avait fait

souffrir sur la terre, mais les noeuds du pin ne furent pas

compris dans cette suprême absolution.

Suivant plusieurs récits populaires, autrefois le bois était sans

noeuds, et ils doivent leur origine à une punition céleste.

On raconte en Alsace qu'à l'époque où Jésus et saint Pierre

parcouraient les villes et les villages avec violon et contrebasse

et chantaient, devant les maisons, des cantiques spirituels, ils

arrivèrent un dimanche devant une auberge où des charpentiers se

livraient à une joie sauvage en buvant et en jouant. Ceux-ci leur

commandèrent d'entrer et de leur jouer des airs de danse. Comme

Jésus et saint Pierre s'y refusaient, les charpentiers sortirent en

foule, les saisirent, les battirent et brisèrent leurs instruments.

Quand les deux musiciens furent débarrassés de ces vilains

compagnons, saint Pierre, indigné d'un tel traitement, pria le

Seigneur de faire suivre le crime d'un châtiment sévère et qui ne

finirait jamais. «Il faut que tu leur changes, dit-il, le bois

qu'ils ont à tailler en corne des plus dures.» Le Seigneur répondit:

«Non, Pierre, le châtiment ne doit pas être si grand, mais je le

rendrai suffisant pour rappeler leur méfait. Le bois que les

charpentiers travaillent aura la dureté que tu désires, mais à

certaines places seulement.» Et depuis ce jour les charpentiers

trouvent dans le bois ces noeuds qui leur donnent souvent tant de

mal.

[Illustration: Compagnon charpentier, d'après l'_Histoire des

Charpentiers_. (1851).]

Une légende hongroise roule sur le même thème: Un jour que

Notre-Seigneur Jésus-Christ cheminait sur la terre avec saint

Pierre, ils passèrent devant une auberge dans laquelle on faisait un

grand vacarme: c'étaient des charpentiers qui s'y amusaient. Pierre

voulut à tout prix savoir quels gens se trouvaient là-dedans.

Notre-Seigneur eut beau dire: Pierre, n'y va pas, on te battra, il

ne l'écoutait pas. Notre-Seigneur, voyant qu'il avait affaire à un

sourd, le laissa agir, mais il lui flanqua sans que l'autre s'en

aperçût, une contrebasse sur le dos, puis il s'en alla. Pierre entre

à l'auberge, la contrebasse sur le dos; il arrivait comme tambourin

en noce. Aussi lui fit-on fête, et tous de crier: En avant le

violon! car on le prenait pour un Tsigane. Pierre se récrie en vain,

en disant qu'on se trompe, les charpentiers s'obstinent, et plus il

se défend plus ils ont envie de l'entendre. À la fin, ils

s'ennuyèrent de ses refus et ils tombèrent sur lui. Alors le saint

courut après Notre-Seigneur, qui était déjà loin, et quand il l'eut

rattrapé, il se plaignit amèrement de ce qui était arrivé.

Notre-Seigneur lui répondit: «Ne t'avais-je pas prévenu?» Mais saint

Pierre voulait se venger, il demanda à Notre-Seigneur ce qui fâchait

le plus les charpentiers, et celui-ci lui répondit que c'étaient les

noeuds qu'ils trouvent dans le bois. Alors saint Pierre le pria de

mettre beaucoup de noeuds dans les arbres pour que les

charpentiers aient grand mal à les extraire; il voulait même que ces

noeuds fussent en fer pour briser leurs outils. Notre-Seigneur n'y

consentit pas; mais pour donner une leçon aux charpentiers et

contenter en même temps saint Pierre, il mit des noeuds--mais

seulement, en bois--dans chaque arbre. Malgré cela, on en trouve

toujours d'assez durs, et lorsque les charpentiers les rencontrent,

ils ne manquent pas de maudire saint Pierre.

On raconte dans le même pays que c'est à cause des jurements des

charpentiers que Dieu leur a infligé cette punition: et les noeuds

proviennent du crachat de saint Pierre.

Dans le Morbihan on dit que, lorsque le diable vint sur terre pour

apprendre un métier, il fit rencontre de deux scieurs de long. Sur

sa demande, le voilà embauché apprenti. On le laissa choisir sa

place sous ou sur un chevalet. Il se mit dessous. Il tirait

vigoureusement sur la scie; mais une chose l'ennuyait, c'est que la

sciure de bois lui tombait dans les yeux et l'aveuglait. Il changea

de place et monta sur le chevalet. Il vit une croix dans le haut de

la monture de la scie. «Je n'aime pas la croix, dit-il. Changeons de

bout à la scie; prends pour toi ce bout-ci et donne-moi l'autre.» Ce

qui fut dit fut fait. Mais le travail était pénible pour le diable.

«Allons, dit le scieur, tire sur la scie. Ça ne va pas; tu n'as pas

de sciure.» Le diable faisait des efforts, il suait à grosses

gouttes, il n'en pouvait plus. Il était éreinté. Pendant la nuit il

s'enfuit comme un voleur.

Dans les contes populaires, le rôle des charpentiers n'est pas très

considérable; les musulmans de l'Inde racontent qu'un jour le lion

partant pour rechercher l'homme à la tête noire, afin de lutter avec

lui, rencontra un charpentier la tête couverte d'un turban blanc et

lui demanda de le conduire à l'homme à la tête noire. Le charpentier

le mena à un grand arbre, prit ses outils et tailla un grand trou

dans le tronc, puis il fabriqua une planche et la fixa au haut du

tronc, de façon qu'elle pût glisser comme une trappe de souricière.

Quant tout fut prêt, il pria le lion de mettre la tête dans le trou

et de regarder droit devant lui jusqu'à ce qu'il aperçût l'homme à

la tête noire. Le lion obéit, et le charpentier, qui avait grimpé

sur l'arbre, laissa retomber la trappe sur le cou du lion, si fort

qu'il l'étrangla presque; ôtant alors son turban, il lui dit: «Voici

votre serviteur, l'homme à la tête noire.»

Suivant une fable turque, un charpentier glissa, bien contre son

gré, du haut du toit dans la rue; dans sa chute il tomba sur un

passant qui fut tué du coup. Le fils du mort appelle le charpentier

en justice, réclamant contre lui l'application de la peine du talion

pour le meurtre commis par lui. Le juge entend l'affaire et prononce

aussitôt l'arrêt suivant: Conformément à la loi sacrée, nous

décidons que tu monteras sur la maison dont il s'agit; le

charpentier se tiendra à l'endroit même où se trouvait feu ton père

au moment de sa mort, et tu te laisseras choir du haut du toit sur

le défendeur. Ainsi sera-t-il mis à mort comme l'ordonne la loi.

Dans la comédie du _Menteur véridique_, on trouve une facétie assez

analogue: L'Anglais furieux prétend que j'ai jeté exprès un homme

sur lui; je cherche à arranger l'affaire; je lui propose même sa

revanche en lui accordant un étage de plus, c'est-à-dire qu'on le

jettera sur moi du premier.

[Illustration: Intérieur de menuisier, d'après une gravure du XVIIe

siècle (Musée Carnavalet.)]

LES MENUISIERS

Lorsque les menuisiers se séparèrent des charpentiers pour former un

métier distinct, ils s'appelèrent d'abord charpentiers de la petite

cognée, et, après avoir porté les noms de huissiers, parce qu'ils

fabriquaient les huis ou portes, et de tabletiers, ils furent

désignés, à partir de 1382, par celui de menuisier, qui dérive de

menu.

Leur métier est l'un des plus intéressants: il porte sur des objets

variés, qui tiennent constamment l'esprit en éveil, et l'on comprend

que Rousseau ait pu dire dans l'_Émile_: «Le métier que j'aimerais

le mieux qui fût du goût de mon élève, est celui de menuisier. Il

est propre, il est utile, il peut s'exercer à la maison.» C'est

l'état que le père de M. Carnot, président de la République, avait

fait apprendre à son fils, et je me souviens qu'on le lui rappela au

cours d'un voyage présidentiel, lorsqu'il visita l'École des arts et

métiers d'Aix, en 1890.

Les menuisiers ont toujours été tenus en une certaine estime, même

dans les pays, comme la Basse-Bretagne, où la culture est considérée

comme devant tenir le premier rang. Aussi la malice populaire s'est

peu exercée à leur égard; s'ils n'échappent pas aux sobriquets dont

aucun métier n'est exempt, ceux qu'on leur donne ne sont pas d'une

nature injurieuse, et rentrent généralement dans l'esprit de celui

de «pot à colle», qui leur est donné à Genève et ailleurs.

Au contraire, s'ils figurent dans les chansons, les couplets qu'on

leur adresse sont du genre de celui-ci, qui vient de la

Haute-Bretagne:

Quand ces beaux menuisiers s'en iront d'Moncontour,

Les filles de Moncontour seront sur les remparts,

Toujours en regrettant ces menuisiers charmants

Qui leur ont tant donné de divertissements,

Sur l'air de tire-moi le pied,

Sur l'air de lâche-moi le bras,

Sur l'air du traderidera,

Tra la la.

Dans l'association des menuisiers de Salomon, dits compagnons du

Devoir de liberté ou Gavots, il y avait trois ordres distincts,

savoir: _compagnons reçus_; _compagnons frères_; _compagnons

initiés_. Les aspirants au titre de compagnon reçu, premier degré de

l'initiation du Devoir de liberté, prenaient le nom d'affiliés

pendant tout le temps de leur noviciat.

Lorsqu'un jeune menuisier désirait se faire gavot, il était

introduit dans l'assemblée générale des compagnons et affiliés, et

lorsqu'il avait témoigné de sa ferme résolution d'adopter les

enfants de Salomon pour frères, on lui donnait lecture du règlement

auquel il devait se soumettre. S'il répondait qu'il ne pouvait s'y

conformer, on le faisait sortir immédiatement; si au contraire il

répondait oui, on le déclarait affilié et il était placé à son rang

de salle; et si par la suite il faisait preuve d'intelligence et de

probité, il pouvait aspirer à tous les ordres et à toutes les

fonctions et dignités de son compagnonnage.

Les gavots avaient la petite canne et se paraient de rubans bleus et

blancs, qu'ils attachaient à la boutonnière de l'habit, et qu'ils

faisaient flotter du côté gauche.

Dans chaque ville du tour de France, le chef de la société prenait

le titre de premier compagnon, s'il appartenait au deuxième ordre,

s'il faisait partie du troisième; on le nommait dignitaire. Le

premier compagnon portait des rubans terminés par des franges d'or,

et les jours de grande cérémonie un bouquet de deux épis de blé du

même métal était attaché à son côté. Le dignitaire se passait de

droite à gauche en sautoir une écharpe bleue à franges d'or, sur le

devant de laquelle étaient brochés une équerre et un compas

entrelacés.

La société élisait ses chefs deux fois par an, au scrutin secret.

Les affiliés étaient admis à voter. Le chef des gavots accueillait

les arrivants dans sa ville natale et disposait du rouleur. Affiliés

et compagnons marchaient sur le pied d'égalité dans leurs relations

ordinaires; les lois de la société interdisaient la pratique du

topage. Dans les assemblées générales des gavots, le tutoiement

était interdit d'une façon absolue et chacun devait y donner

l'exemple de la propreté et de la tenue. Les compagnons gavots ne

hurlaient pas dans leurs cérémonies. Ils portaient des surnoms qui

éveillaient des idées gracieuses, artistiques ou morales, tels que:

Languedoc la Prudence, Rouennais l'Ami des Arts, Bordelais la Rose,

etc.; entre eux, ils s'appelaient pays.

Les menuisiers du Devoir, appelés dévorants par les gavots, se

disaient entre eux dévoirants, par dérivation naturelle de devoir,

et portaient le surnom de chiens. Ils se classaient, comme dans

toutes les sociétés se disant de maître Jacques, en compagnons et

aspirants, et étaient régis par une règle partiale qui subordonnait

les premiers aux seconds, en les faisant vivre à part et se former

en réunions séparées; avec cette différence qu'un compagnon avait le

droit d'entrer à l'assemblée des aspirants, qui ne pouvaient pénétrer

dans celle des compagnons. Chez la mère, ils avaient leurs dortoirs

séparés et mangeaient à des tables distinctes; partout et toujours,

même les jours de fête, le compagnon affectait vis-à-vis de

l'aspirant des airs de supériorité.

[Illustration: Menuisier coffretier, d'après Jost Amman.]

Entre eux, les menuisiers du Devoir se désignaient par le nom de

baptême et l'indication du pays natal, dans la forme suivante:

Mathieu le Parisien, Paul le Dijonnais, etc. Ils portaient des

petites cannes et avaient pour couleurs des rubans verts, rouges et

blancs, attachés à la boutonnière, comme les gavots. Ils portaient

en outre des gants blancs pour prouver, disaient-ils, qu'ils ont les

mains pures du sang du célèbre Hiram.

Le compagnon récemment reçu n'entrait dans la jouissance de tous ses

droits qu'après un court noviciat, pendant lequel il portait le

titre de pigeonneau. Dans les villes du tour de France, le compagnon

le plus ancien était nommé le premier en ville. Il était le chef

officiel des aspirants qui ne reconnaissaient pas l'autorité du chef

électif désigné par les compagnons. Les compagnons menuisiers du

Devoir ne s'affiliaient que des ouvriers catholiques, de même que

plusieurs autres corps de métiers, placés sous le patronage de

maître Jacques.

[Illustration: Petits génies menuisiers, d'après une peinture

pompéienne.]

Vers 1830, un schisme divisa les gavots menuisiers en deux partis:

les vieux et les jeunes. Ceux-ci l'emportaient en nombre et en

force. Ils ridiculisaient les vieux en les traitant de _damas_,

d'_épiciers_, et ceux-ci se vengeaient en infligeant aux jeunes les

noms flétrissants de _révoltés_ et de _renégats_.

Les menuisiers avaient des rites qu'ils observaient encore au milieu

de ce siècle. Lorsque les compagnons gavots convoquent l'assemblée,

disait Moreau en 1843, si l'ouvrier auquel ils s'adressent nettoie

gravement son établi, croise l'équerre et le compas sur un bout de

cet établi, noue sa cravate, passe sa veste, prend son chapeau et

s'avance silencieusement, en faisant force salamalecs, vers l'un des

compagnons qui a planté sa canne dans le trou du volet et l'attend

pour lui dire tout bas à l'oreille: «Vous vous trouverez demain, à

deux heures, chez la Mère», il a fait un mystère.

Les menuisiers et les serruriers du Devoir de Liberté portaient les

rubans bleus et blancs attachés au côté gauche. Les menuisiers, les

serruriers du Devoir et presque tous les compagnons dévoirants

avaient le rouge, le vert et le blanc pour couleurs premières, puis

ils en cueillaient d'autres en voyageant, dans chaque ville du tour

de France. Tous les attachent, du côté gauche, à une boutonnière

plus ou moins haute de l'habit.

Ces compagnons ont eu quelquefois maille à partir avec les

charpentiers. C'est ainsi qu'en 1827, à Blois, les drilles allèrent

assiéger les gavots chez leur Mère: deux charpentiers furent tués,

un menuisier eut plusieurs côtes enfoncées.

Lors des enterrements, les menuisiers observaient un cérémonial

assez compliqué, dont Agricol Perdiguier nous a laissé la

description: Le cercueil d'un compagnon est paré de cannes et de

croix, d'une équerre et d'un compas entrelacés, et des couleurs de

la Société. Chaque compagnon a un crêpe noir attaché au bras gauche,

un autre à sa canne, et, quand les autorités le permettent, il se

décore des couleurs insignes de son compagnonnage. Lorsque le

cercueil est arrivé sur le bord de la fosse, ils forment un cercle

autour. Si les compagnons sont des menuisiers soumis au Devoir de

Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle à haute voix les

qualités, les vertus, les talents de celui qui a cessé de vivre et

ce qu'on a fait pour le conserver à la vie. Il pose enfin un genou à

terre, tous ses frères l'imitent, et adressent à l'Être suprême une

courte prière en faveur du compagnon qui n'est plus. Lorsque le

cercueil a été descendu dans la fosse, on place aussitôt sur le

terrain le plus uni, deux cannes en croix; deux compagnons en cet

endroit, près l'un de l'autre, le côté gauche en avant, se fixent,

font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de

sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles formés

par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se

parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe, tour à tour, par

cette accolade, pour aller de là prier à genoux sur le bord de la

fosse, puis jeter trois pelletées de terre sur le cercueil. Quand la

fosse est comblée, les compagnons se retirent en bon ordre. La

cérémonie des menuisiers du Devoir de maître Jacques diffère peu de

celle-ci.

Les menuisiers sont en général travailleurs, et ne fêtent pas outre

mesure saint Lundi. Dans l'image d'Épinal qui représente les divers

ouvriers qui observent ce culte, le menuisier appelé, par jeu de

mots Bois sec (boit sec), s'exprime ainsi:

Je suis très sobre par nature,

Mais dans l'état de menuisier,

Si je bois trop, je vous l'assure,

C'est que d'un bois rude et grossier

La sciure tient au gosier;

Ma femme, parfois singulière,

Ne veut pas gonfler ma raison.

Pour fuir son humeur tracassière,

Je quitte à l'instant la maison.

À côté des menuisiers à moeurs tranquilles, il y en avait,

paraît-il, qui travaillaient peu; une caricature du règne de

Louis-Philippe en représente un qui a fait un paquet de ses outils

et répond à un camarade: «Un ouvrier flambard ne reste jamais plus

de deux jours dans la même boutique, il ramasserait de la mousse».

Dans le Vivarais, les menuisiers seuls ont le don de couper la

rostoulo, enflure des pieds ou des bras. Ils font placer le membre

malade sur leur établi, puis ils coupent d'un coup de hache deux

ceps de vigne posés en croix dessus, en prononçant ces paroles

caractéristiques: _Dé qué coupe icou?--La rastoulo ey noum dé

Dicoù_. Qu'est-ce que je coupe, moi?--La rastoule, au nom de Dieu.

À Genève, le 1er avril, on charge les apprentis menuisiers ou

charpentiers d'aller chercher une varlope à remplir le bois, une

mèche à percer les trous carrés, la lime pour affûter le rabot à

dents, l'échenaillon à placage, l'équerre double, etc.

Les menuisiers ont sainte Anne pour patronne; des légendes de la

Haute-Bretagne expliquent ce choix à leur façon.

Lorsque séparés des charpentiers ils se décidèrent à avoir un

patron, cinq d'entre eux furent délégués pour aller au Paradis en

demander un. Mais saint Pierre leur ferma la porte au nez en leur

disant qu'ils étaient cinq ânes. Les cinq compagnons revenaient peu

charmés et se demandaient comment ils rendraient compte de leur

mission, quand l'un d'eux se frappant le front dit: «Nous devons

avoir mal entendu, saint Pierre a dû vouloir dire que nous prenions

sainte Anne». Et depuis lors, sainte Anne est la patronne des

menuisiers.

Dans le pays de Dol on dit que la Mère de la Vierge devint la

patronne des menuisiers parce qu'elle construisit le premier

tabernacle. Une autre explication fantaisiste prétend que c'est

parce qu'elle avait un petit chien appelé Rabot.

Il est d'usage que les menuisiers célèbrent leur fête et en laissent

sur leur maison un signe extérieur; il consiste souvent en rubans de

bois ornés de faveurs de couleur, qui sont suspendus au-dessus de la

porte. Ceux de la Loire-inférieure y mettent un médaillon en bois

sculpté, dit _chef-d'oeuvre_ ou travail d'art, entouré d'une

couronne de fleurs et de verdure enrubannée. Tous les ans, les

ouvriers remplacent la couronne fanée par une fraîche et les patrons

régalent en conséquence. Les quasi-enseignes artistiques ont été

exécutées par les ouvriers les plus habiles, généralement des

ouvriers de passage, en train de faire leur tour de France; les

motifs sont en relief: compas, équerres, nom du patron et

profession, sainte Anne, vive sainte Anne! etc. Les lettres sont

découpées à la main, sur une certaine épaisseur et espacées très

régulièrement.

[Illustration: Amours menuisiers, d'après Cochin.]

Dans les récits populaires, les menuisiers figurent assez rarement

et n'ont pas le principal rôle. Le prince Coeur de Lion, héros

d'un conte indien, marie le menuisier, l'un de ses trois compagnons,

à une princesse. Quand la femme du prince a été enlevée par une

vieille sorcière, il construit un palanquin qui vole dans les airs

et la lui ramène. Un des personnages du conte de Grimm, _la Table,

l'Ane et le Bâton merveilleux_, est un garçon qui a appris l'état de

menuisier. Quand il eut atteint l'âge voulu pour faire sa tournée,

son maître lui fit présent d'une petite table en bois commun et sans

apparence, mais douée d'une précieuse propriété. Quand on la posait

devant soi et qu'on disait: «Table, couvre-toi», elle se couvrait à

l'instant même d'une nappe, de mets et de boisson. Le garçon se

croit riche pour le restant de ses jours, et il se met à courir le

monde, où il ne manquait de rien, grâce à sa table. Un soir, il a

l'imprudence de montrer son talisman; pendant la nuit, l'aubergiste

lui prend sa table, et lui en substitue une toute pareille. Plus

tard, le menuisier rentre en possession de sa table, grâce à l'un de

ses frères qui, avec son bâton merveilleux, force l'aubergiste à la

lui restituer.

On raconte en Franche-Comté que le diable voulant attraper saint

Joseph pendant qu'il dormait à midi, lui tordit méchamment les dents

de sa scie. Or, quand le saint se réveilla, la scie marchait comme

un charme. Le diable lui avait donné de la voie sans s'en douter.

Légendes et curiosités des métiers · 第 26 / 38 段