[Illustration: Couvreurs sur un toit, d'après Duplessi-Bertoux.]

Dans le compagnonnage, les charpentiers ont reçu les couvreurs; les

novices s'appellent simplement aspirants. Les couvreurs avaient des

rubans fleuris et variés en couleurs; ils les portaient au chapeau

et les faisaient flotter derrière le dos; d'après leur manière de

voir, ceux qui travaillaient au faîte des maisons devaient porter

les couleurs au faîte des chapeaux. À leurs boucles d'oreilles, ils

avaient un martelet et une aissette.

Il est vraisemblable que les compagnons couvreurs avaient, de même

que beaucoup d'autres, des rites spéciaux lors des enterrements. En

1893, un ouvrier couvreur s'étant tué en tombant du haut de l'église

Sainte-Madeleine, à Troyes, sur les grilles qui entourent l'édifice,

le cortège partit de l'Hôtel-Dieu et, dit le _Petit républicain de

l'Aube_, quatre ouvriers vêtus de leur costume de travail portaient

les quatre coins du poêle et, de leur autre main, tenaient le

marteau plat dont ils se servent pour façonner et pour clouer leurs

ardoises. Derrière le corbillard venaient deux autres ouvriers à qui

leurs camarades avaient confié la jolie couronne qu'ils avaient

achetée en commun pour décorer la tombe du défunt.

* * * * *

Au siècle dernier, le comte de Charolais, prince de sang, tirait,

pour exercer son adresse, sur de malheureux couvreurs perchés sur

les toits. D'après les récits populaires, il aurait eu des

précurseurs ou des imitateurs. Dans le pays de Bayeux, en parlant

des exactions féodales, le peuple ne manque jamais de citer les

seigneurs de Creuilly et ceux de Villiers qui, par passe-temps,

tuaient les couvreurs sur les toits; quoiqu'on ne précise aucune

époque, il est probable, dit Pluquet, que cette tradition est fondée

sur des faits anciens. Aux environs de Falaise on accuse un seigneur

de Rouvre, dont la mémoire est exécrée, d'avoir, revenant bredouille

de la chasse, déchargé son fusil sur un couvreur. Dans le

Bourbonnais, on a donné le surnom de Robert le Diable à un méchant

seigneur qui, à l'époque de la régence, fusillait les couvreurs.

À Liège, sainte Barbe était la patronne de l'ancien métier des

couvreurs, comme elle l'est de tous les ouvriers travaillant la

pierre.

Boileau, dans une lettre à Brossette, dit que les couvreurs, quand

ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre une croix de

latte pour avertir les passants de prendre garde à eux et de passer

vite. Dans la satire sur les _Embarras de Paris_, il indique

Une croix de funeste présage,

Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison,

En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.

Ce procédé est encore en usage en province; à Paris, le triangle ou

la croix ont été remplacés par des planches posées en angle aux deux

côtés de la maison; en outre, un jeune garçon ou un vieillard, armé

d'une latte, écarte les passants qui seraient tentés de marcher sur

l'endroit dangereux du trottoir.

D'après le _Dictionnaire de Trévoux_, on dit: «À bas couvreur, la

tuile est cassée!» quand on commande à quelqu'un de descendre d'un

lieu où il est monté. L'estampe des _Embarras de Paris_ au XVIIe

siècle, dont voici un fragment, donne cette variante: «En bas

couvreur, vous cassez nos tuiles.»

[Illustration]

SOURCES

TAILLEURS DE PIERRE--Ch. Poncy. _La Chanson de chaque métier_.--Ph.

Kuhff, _Les Enfantines du bon pays de France_, 280.--_Revue des

traditions populaires_, VI, 170; VIII, 128; X, 98.--X. Marinier,

_Contes de différents pays_, I, 321.--Monteil, _Histoire des

Français_, II. 130.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I,

20, 31.--C.-S. Simon, _Étude sur le Compagnonnage_, 86, 91, 104.

MAÇONS--Noëlas, _Légendes forésiennes_, 97, 121, 151.--Régis de la

Colombière, _Cris de Marseille_, 175.--L. Larchey, _Dictionnaire

d'argot_. --Paul Eudel, _Locutions nantaises_.--_Ancien Théâtre

français_, IV, 363.--_Magasin pittoresque_, 1850, 50, 66.--La

Bédollière, _Les Industriels_, 219, 222.--_Revue des Traditions

populaires_, VI, 173, 698; VII, 194, 207, 454, 961; VIII, 178, 564;

IX, 334; X, 158.--Ch. Thuriet, _Traditions de la Haute-Saône_,

131.--E. Lemarié, _Fariboles saintongheaises_, 32.--Paul Sébillot,

_Traditions de la Haute-Bretagne_, II, 154.--E. Rolland, _Rimes de

l'Enfance_, 321.--Communications de M. A. Harou.--Leite de

Vasconcellos, _Tradiçoes de Portugal_, 250.--Mistral, _Tresor dou

felibrige_.--Pitrè, _Proverbi siciliani_, II, 433.--Georgiakis et

Léon Pineau. _Folk-Lore de Lesbos_, 347.--Tylor, _Civilisation

primitive_, I, 124.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 50.--E.

Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 343.--F. Daleau,

_Traditions de la Gironde_, 49;--Ceresole, _Légendes de la Suisse

romande_, 334.--_Société des Antiquaires_, IV (1re série), 397.--L.

Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 338.--Ch. Thuriet,

_Traditions du Doubs_, 355.--Pitre, _Fiabe popolari siciliani_, III,

210.--J.-F. Bladé, _Poésies françaises de l'Armagnac_, 88.

COUVREURS--N. Quellien, _L'Argot des nomades en Bretagne_.--E.

Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 344.--Grimm, _Veillées

allemandes_, I, 309.--Communication de M. le Dr A. Corre.--A.

Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 60.--_Revue des

traditions populaires_, X, 96.--Pluquet, _Contes de Bayeux_, 25.--

Tixier, _Glossaire d'Escurolles_ (Allier).--Amélie Bosquet, _La

Normandie romanesque_, 477.

[Illustration: Couvreurs, d'après Couché (1802).]

LES CHARPENTIERS

La séparation en spécialités des industries du bois n'a dû guère

s'opérer que vers le commencement du moyen âge; jusque-là il est

vraisemblable que la plupart des ouvriers connaissaient l'ensemble

du métier, et que ceux qui faisaient les charpentes savaient aussi

fabriquer les chariots, les tonneaux et tout ce qui est maintenant

du ressort de la menuiserie, comme cela a lieu encore en diverses

contrées, et même en France dans les campagnes. Ainsi les

Anglo-Saxons appelaient le charpentier _wright_, c'est-à-dire

l'artisan, le faiseur, terme qui montre l'importance qu'avait alors

son art, et l'étendue des services qu'on lui demandait. Tout objet

fait de bois, dit l'_Histoire de la Caricature_, rentrait dans ses

attributions. Le _Colloque_ de l'archevêque Alfric met en présence

les artisans les plus utiles qui discutent sur la valeur relative de

leurs divers métiers, et le charpentier dit aux autres: «Qui de vous

peut se passer de moi, puisque je fais des maisons et toutes sortes

de vases et de navires!» Jean de Garlande nous apprend que le

charpentier, entre autres choses, fabriquait des tonneaux, des cuves

et des barriques. À cette époque, où le bois et les métaux étaient

par excellence les matériaux sur lesquels s'exerçait le travail de

la main, l'ouvrier qui mettait en oeuvre le bois passait avant le

forgeron lui-même. Les constructions en pierre étaient beaucoup plus

rares que de nos jours, et le bois formait, comme maintenant encore

en plusieurs pays de l'Europe, la matière la plus employée, même

pour l'extérieur, dont souvent, dans les maisons particulières, le

soubassement seul était en pierres.

Il semble que le _Livre des Métiers_ a été rédigé peu de temps après

la répartition entre un certain nombre d'ouvriers spéciaux d'une

partie de ce qui rentrait autrefois dans la charpenterie. Sous le

titre unique de charpentiers sont réunis tous ceux qui «euvrent du

trenchent en merrien», c'est-à-dire qui travaillent le bois avec des

outils. Les catégories sont nombreuses; on en compte dix: les

Charpentiers grossiers, les Huchiers faiseurs de huches ou de

coffres (Bahutiers), les Huissiers faiseurs de huis ou de portes,

les Tonneliers, Charrons, Charretiers, Couvreurs de maisons, les

Cochetiers faiseurs de bateaux, les Tourneurs et les Lambrisseurs.

Au XIVe siècle, le principal instrument des charpentiers était la

grande cognée à lame droite, et on les appelait charpentiers de la

grande cognée pour les distinguer des charpentiers de la petite

cognée ou menuisiers.

De nos jours, le métier figure parmi les plus estimés: en

Basse-Bretagne, les charpentiers et les charrons sont au premier

rang des ouvriers. Il en est de même à peu près dans toute la

France.

En Russie, pays où la plupart des maisons sont en bois, plusieurs

proverbes sont à leur louange:

--Le noble est comme le charpentier, il fait ce qu'il veut.

--Le juge est comme le charpentier, il peut faire tout ce

qu'il veut.

Il est rare qu'ils soient l'objet de dictons moqueurs: tout au plus

peut-on constater qu'on les blasonne assez légèrement, comme dans la

chanson du garçon charpentier, populaire en Ille-et-Vilaine:

Est-il rien de si drôle,

Parfanière, pertinguette et congreu,

Qu'un garçon charpentier? (_ter_)

S'en vont scier d'la bruère (bruyère)

Pour faire des chevrons.

Des chevrons de bruère

Pour faire des maisons.

Le maire s'en fut les voir:

--Courage, mes enfants;

Vous aurez de l'ouvrage

Pour toutes les maisons (_ter_);

Il n'y a que l'petit Pierre,

Mais nous le marierons

Avec sa petite Jeannette

Qui travaille à son gré.

On ne peut guère ranger, parmi les traits véritablement satiriques,

la _Question tabarinique_ suivante, qui est plutôt une sorte de jeu

d'esprit facétieux:

--Qui sont les mauvais artisans? La réponse faite par le

bouffon est celle-ci: Les plus mauvais artisans sont les

charpentiers et les menuisiers, parce que quand ils ont

fait une besongne, bien qu'elle soit toute neufve et qu'on

leur reporte, ils ne veulent jamais s'en servir. Par

exemple si un charpentier a fait une potence, bien qu'elle

n'ait servy qu'une fois, il ne la veut pas reprendre pour

soy; le mesme en est d'un menuisier quand il fait une

bière: au diable si jamais on luy voit reprendre.

Lorsque les charpentiers étaient employés à la construction des

maisons, il était d'usage de les traiter avec certains égards;

c'était un hommage rendu à leur habileté, qui avait aussi pour but

de les encourager à faire de leur mieux ou de les empêcher de se

livrer à des actes qui auraient pu être dangereux: En Cochinchine,

un sortilège très redouté est celui qui consiste à enfoncer un clou

dans une des colonnes de la maison. Il se pratique aussi dans la

construction des bateaux: les affaires du propriétaire du bateau se

mettent alors à décliner. Les charpentiers, qui ont toute facilité

pour commettre ce méfait, sont très craints; aussi se donne-t-on

garde, pendant la construction, de leur donner des motifs de

mécontentement. Un dicton russe constate la croyance, qui n'est

vraisemblablement pas isolée en Europe, d'après laquelle les

charpentiers peuvent, au moyen de charmes, ensorceler la maison. Il

y avait tout intérêt, pour ceux qui faisaient construire, à se

mettre bien avec des gens investis de ce redoutable privilège.

C'est peut-être là l'origine de l'usage si répandu de leur faire des

présents lorsqu'ils ont achevé les parties importantes de la maison;

dans le gouvernement de Kazan, il y a pour eux une bouillie spéciale

qui leur est offerte le jour où ils ont posé les solives du plafond.

Ils se gardent bien d'ailleurs de laisser tomber en désuétude des

coutumes qui leur sont agréables, et ils ont en plusieurs pays des

façons plus ou moins ingénieuses de les rappeler à ceux qui seraient

tentés de les oublier. En Franche-Comté, quand on place les deux

principales colonnes, ils font intervenir adroitement le

propriétaire dans un travail soi-disant difficile; son rôle est

d'enfoncer à coups de marteau une cheville dans un trou trop petit.

Pendant qu'il s'évertue en vain, les ouvriers comptent les coups

frappés: chaque coup de marteau représente une bouteille, que le

brave homme est obligé de payer sur-le-champ.

Dans le Bocage normand, lorsque la dernière pièce de la charpente a

été posée, les ouvriers offrent à la femme du propriétaire une croix

de bois ornée de rubans et d'une branche de laurier. Celui qui est

chargé du présent lui fait un compliment, puis il invite le maître à

le suivre pour placer la croix au faite de la maison et enfoncer

l'une des chevilles qui assujettiront l'assemblage des poutres. En

général, celui-ci décline cette invitation, et l'un des ouvriers le

remplace; il leur remet une gratification.

[Illustration: Charpentiers au XVIe siècle, d'après Jost Amman.]

Le signe qui annonce la levée de la charpente est très répandu;

actuellement, il consiste souvent en un drapeau placé sur le faite,

un laurier ou un bouquet formé de diverses fleurs et entouré de

rubans aux couleurs nationales. En Lorraine, les charpentiers et les

maçons offrent au propriétaire un petit sapin orné de fleurs et de

rubans, qui est ensuite mis sur le dernier chevron de la toiture.

Partout il est d'usage «d'arroser» le bouquet, et c'est le

propriétaire qui paye.

En Basse-Bretagne, on distribue aux ouvriers qui ont fini une

construction le vin d'accomplissement, ainsi que le constate ce

proverbe:

_Ann heskenner hag ar c'halve_

_A blij d'ezho fest ar' maout mae._

Scieur de long et charpentier--Aiment le festin du mouton

de mai.

Dans le Bocage normand, autrefois il y avait un véritable festin

lors de la levée de la charpente, accompagné de coups de fusils de

chasse et de danses; le lendemain la famille assistait à une messe.

On tirait des présages de certaines particularités qui se

présentaient pendant la construction. D'après une croyance rapportée

par Grimm, si, lorsque le charpentier enfonce le premier clou dans

la charpente d'une maison, son marteau fait jaillir une étincelle,

la maison sera brûlée. En d'autres pays d'Allemagne, c'est

l'étincelle du dernier clou qui expose à ce malheur. Sur les côtes

de la Baltique, si l'on voit briller une étincelle lorsqu'on frappe

le premier coup sur la quille d'un navire en construction, à son

premier voyage le navire se perdra.

En France, les charpentiers ont l'habitude de se faire un sac à

outils avec une botte, dont le pied est enlevé et remplacé par une

rondelle de cuir ou de bois qui forme le fond.

En Haute-Bretagne, ils ne doivent pas se passer leurs outils de la

main à la main, dans la crainte que cette action n'amène entre eux

une brouille. Je ne crois pas toutefois que cette superstition, qui

existe aussi chez les couturières, soit générale dans le métier.

Dans plusieurs parties de la Saintonge, ce sont les charpentiers qui

ont le privilège de guérir les affections de certaines glandes du

cou ou du sein. Après quelques oraisons, ils disent au patient de se

coucher sur l'établi, et font mine d'asséner un coup sur la partie

malade. En Beauce, un charpentier guérissait de «l'écharpe» avec le

vent de sa cognée.

Saint Blaise était le patron de la confrérie des maçons et des

charpentiers. La mention de son nom dans le titre prouve que son

patronage avait dû être adopté depuis longtemps. Le plus ancien

titre connu de ce patron, que la corporation conserva toujours, est

de l'année 1410.

Au XIIIe siècle, tout près de Saint-Julien-le-Vieux, en la paroisse

de Saint-Séverin, il y avait une chapelle de Saint-Blaise, où chaque

année les confrères maçons et charpentiers réunis venaient apporter

leurs offrandes et chanter leurs cantiques. Là, tout apprenti

aspirant à la maîtrise, construisait ou taillait un chef-d'oeuvre

en présence des jurés, des marguilliers, et vouait au saint patron

de la communauté ou à la Vierge ce travail important qui allait

fixer sa destinée.

Les charpentiers ont un autre patron, saint Joseph, et c'est celui

qu'ils honorent le plus généralement aujourd'hui; sa fête est

l'occasion d'une promenade traditionnelle qui, jusqu'à ces derniers

temps, parcourait les rues de Paris, précédée d'une musique. En

1883, les compagnons passants du Devoir de la ville de Paris se

rendirent à la mairie du Xe arrondissement, escortant une calèche

attelée de deux chevaux enrubannés dans laquelle se trouvaient le

président de la corporation des charpentiers et la _Mère_. Dans le

cortège figurait aussi le «chef-d'oeuvre», ouvrage de charpenterie

très compliqué et très orné que portaient sur leurs épaules une

douzaine de compagnons. Ils furent reçus par le maire, qui leur

adressa une allocution et offrit un bouquet à la Mère. Le cortège se

dirigea ensuite vers le Conservatoire des arts et métiers, où les

charpentiers firent une visite. En 1863, la fête commençait par une

sorte de procession; on y portait aussi le chef-d'oeuvre, et on

allait chercher la Mère pour la conduire à l'église. Les compagnons

étaient enrubannés et avaient des cannes, comme dans la figure de la

page 17, réduction d'une gravure de l'_Histoire des Charpentiers_.

Après la messe avait lieu un dîner, et la soirée se terminait par un

bal. Cette même _Histoire des Charpentiers_, dont le texte ne

s'occupe guère que de la partie rétrospective du métier, contient

plusieurs planches intéressantes, qui représentent des réunions de

compagnons, l'arrivée d'un devoirant chez la Mère, et la procession

annuelle, dans laquelle on voit le chef-d'oeuvre porté comme un

saint sacrement, et à quelque distance une sorte de dais sur lequel

est la statuette de saint Joseph.

[Illustration: Saint Joseph, l'Enfant Jésus et la Vierge, image du

XVIe siècle.]

Le quatrain suivant est populaire en Espagne:

_San José era carpintero,_

_Y la Virgen costutera,_

_Y el Niño labra la Cruz_

_Porque ha de morir en ella._

Saint Joseph était charpentier, et la Vierge couturière, et

l'Enfant travaillait à la croix parce qu'il devait mourir

dessus.

[Illustration: La Sainte Famille, d'après un bois du XVIe siècle.]

Il pourrait presque servir d'épigraphe à toute une série d'images,

qui montrent la sainte Famille occupée à des ouvrages de

charpenterie et de ménage. Ce sujet a inspiré de grands artistes

comme Carrache, dont le «Raboteux» (p. 13) est l'un des tableaux les

plus célèbres. L'illustration des livres de piété et l'imagerie

l'ont aussi traité fréquemment. Dans le bois ci-dessus, emprunté à

une Bible du XVIe siècle, saint Joseph équarrit du bois, pendant que

la Vierge file et que de petits anges sont occupés à ramasser des

copeaux; dans une autre image de la même époque (p. 8), l'Enfant

Jésus, debout sur un chevalet, aide son père nourricier à scier une

poutre, et des anges transportent des planches; ailleurs, des anges

viennent en aide au petit Jésus, qui est en train de clouer une

barrière dont saint Joseph a équarri les morceaux.

Au métier de charpentier se rapportait une assez singulière

redevance féodale qui a existé jusqu'à la Révolution en plusieurs

parties du Poitou: À Thouars, le jour du mardi gras, chaque nouveau

marié, dont la profession se rapportait à la construction ou à

l'ameublement des maisons, était tenu de se rendre, avec une pelote

ou boule de bois, sur un grand emplacement situé devant la porte de

la ville, appelée la porte du Prévôt. Là, chacun d'eux jetait

successivement sa pelote soit dans une mare, soit sur les maisons,

soit ailleurs où bon lui semblait, et tous les ouvriers des mêmes

états couraient en foule pour s'en emparer. Celui qui la découvrait

la rapportait au nouveau marié qui l'avait jetée, et recevait une

légère rétribution conforme à ses facultés.

Le compagnonnage des charpentiers était l'un des plus curieux, et

celui peut-être qui présentait le plus grand nombre de coutumes et

de faits d'un caractère particulier; au milieu de ce siècle, il

était encore très vivant, et voici, d'après deux auteurs

contemporains, le résumé de ce qui se passait dans cette

corporation: les charpentiers faisaient remonter leur origine à la

construction du temple de Salomon, et le père Soubise, savant dans

la charpenterie, aurait été leur fondateur. Ces enfants du père

Soubise portaient les surnoms de _Compagnons passants_, ou

_Bondrilles_, ou _Drilles_, et ils se disaient aussi _Dévorants_.

Ils portaient de très grandes cannes à têtes noires et des rubans

fleuris et variés en couleur; ils les attachaient autour de leurs

chapeaux et les faisaient descendre par devant l'épaule; ils avaient

des anneaux de l'un desquels pendaient l'équerre et le compas

croisés, de l'autre la bisaiguë.

Les Aspirants se nommaient Renards; les compagnons étaient peu

commodes à leur égard; on en a vu qui se plaisaient à être nommés le

Fléau des Renards, la Terreur des Renards, etc. Le compagnon est un

maître, le renard un serviteur, et il avait à subir toutes sortes de

brimades. Le compagnon disait: «Renard, va me chercher pour deux

sous de tabac; renard, va m'allumer ma pipe; renard, verse à boire

au compagnon; renard, prend ce manche à balai et va monter la garde

devant la porte; renard, passe la broche dans ce sabot et fais-le

tourner devant le feu, etc.» Le renard obéissait ponctuellement et

sérieusement, dans la pensée que plus tard, lorsqu'il serait

compagnon, il ferait subir les mêmes humiliations à d'autres.

À la veille d'une réception, les injures et les taquineries

redoublaient à son égard: il était soumis à la faction, un manche à

balai à la main, devant la porte de la salle où les compagnons

s'humectaient le gosier; il devait arroser avec de l'eau une vieille

savate embrochée devant le feu; ou bien debout derrière les

compagnons, il devait les servir humblement à table, et, une

serviette à la main, leur essuyer les lèvres à chaque morceau qu'ils

portaient à la bouche, à chaque verre qu'il leur plaisait de

s'ingurgiter.

En province, un renard travaillait rarement dans les villes; on l'en

expulsait violemment pour l'envoyer «dans les broussailles». À

Paris, le compagnon charpentier se montrait moins intolérant et le

renard y pouvait vivre.

Les drilles, dit Perdiguier, hurlent dans leurs cérémonies et

reconnaissances; ils topent sur les routes, et, comme ils sont en

général vigoureux et bien découplés, ils cherchent volontiers

querelle à tout ce qui n'est pas de leur bord. Ils considèrent

surtout comme une bonne fortune toute occasion d'étriller un

boulanger ou un cordonnier.

Les compagnons ont une prédilection pour les dénominations

zoologiques, chez les charpentiers du père Soubise, l'apprenti est

un _lapin_, l'aspirant un _renard_, le compagnon un _chien_, et le

maître un _singe_. C'est une véritable métempsycose, sans doute

originaire des forêts où travaillaient les charpentiers de haute

futaie. Le lapin, faible et timide, victime du renard et du chien,

donna son nom au pauvre apprenti; l'aspirant dut se contenter d'être

un renard et laisserait compagnon plus robuste le droit d'être un

chien hargneux pour lui et l'apprenti. Quant au nom de singe, Simon

suppose qu'il fut donné, dans le principe, à celui des deux scieurs

de long qui se tient perché sur les bois à refendre et veille, de ce

poste élevé, à la direction de la scie.

D'anciens renards, révoltés de l'intolérable tyrannie des drilles,

désertèrent un jour les drapeaux de maître Soubise et passèrent sous

ceux du grand Salomon en s'intitulant: _Renards de liberté_. Mais ce

nom leur rappelant leur ancienne servitude, ils l'échangèrent

bientôt contre celui de _Compagnons de liberté_. Comme ils ont

conservé leur vieille pratique de hurlement, les anciens Enfants de

Salomon en tirent prétexte pour ne les reconnaître qu'à demi comme

frères.

À Paris, les charpentiers compagnons de liberté habitent la rive

gauche de la Seine, la rive droite appartient aux compagnons

passants et chacun ne doit travailler que sur le territoire de son

domicile. Celui qui violerait cette règle s'exposerait à des

aggressions dangereuses.

Les charpentiers des deux partis se disent coterie.

Les charpentiers drilles ont des anneaux de l'un desquels pendent

l'équerre et le compas croisés, et de l'autre la bisaiguë; les

cannes des charpentiers ont toutes la tête noire.

[Illustration: Le Raboteux, d'après un tableau de Carrache.]

Au moment où un compagnon quittait une ville où il avait séjourné

pendant quelque temps, on allait le conduire en lui chantant des

chansons, dont la suivante qui, d'après le _Dictionnaire Larousse_,

est de provenance normande, peut donner une idée:

Légendes et curiosités des métiers · 第 25 / 38 段