Les maçons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain

enfilées à leurs bâtons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis

dans les pays étrangers. Les Foréziens, qui ont toujours été ennemis

des Auvergnats, raillent les enfants de saint Léonard en racontant

le dicton suivant: Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi,

fouchtrâ.--Ah! mon mestre, le vent rifle.--Eh ben, tourne te

coucha.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon

mestre?--Par voir travaillâ.--Ah! mon mestre, que le ventre me fait

mâ.--Eh ben, tourne te coucha!--Jeanot?--Abs, mon

mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon mestre?--La muraille va

zinguà.--Que le zingue, que le crave, la soupe est trempâ, je vous

la manjà.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon

mestre?--Par manjâ la soupa.--Oh! hi! lau la! je me lève, je me

lève, me v'la levâ.

En Saintonge, on raconte sur les maçons limousins une facétie

analogue:--Pierre, leve-tu?--P'rquè fare, môn père?--P'r porta le

mourtià, fouchtra!--Y e la colique, mon pare.--Piau lève-ta?--P'rquè

fare, mon père.--P'r mang'he la soupe à la rabiole, môn fils.--Y mé

lève, mon paré, tralala. À Paris on appelle «maçon» un pain de

quatre livres; quand les maçons du Limousin vont prendre leur repas,

ils apportent toujours leur pain.

Les maçons, en Angleterre, passent aussi pour être de bon appétit,

et on leur adresse cette formulette: _Mother, here's the hungry

masons, look to the hen's meat._ Ma mère, voici les maçons affamés,

prenez garde à votre poule; en France, on appelle soupe de maçon ou

de Limousin, une soupe compacte, et l'on dit de celui qui mange

beaucoup qu'il mange du pain comme un Limousin. Un proverbe gaélique

a le même sens: _Cnâimh mor'us feoil air, fuigheal clachair._ Un

gros os et de la chair dessus, dessert de maçon.

D'après une petite légende de la Haute-Bretagne, un oiseau donna des

conseils utiles à un maçon qui, construisant un mur, ne savait

comment s'y prendre pour faire tenir une pierre, une caille qui

était derrière lui cria:

Bout pour bout.

Dans la Creuse, on adresse aux femmes des maçons la formulette

suivante:

_Hou! hou! hou!_

_Fennas de maçous,_

_Prépares drapés et bouraçous._

_Clachair Samhraidh, diol-déirc Geamhraidh._ En été maçon, en hiver

mendiant, dit un proverbe gaélique: les travaux de maçonnerie sont

en effet interrompus pendant l'hiver.

[Illustration: Maçons et tailleurs de pierre, d'après une miniature

du XVe siècle.]

Comme les maçons, obligés de calculer la place des pierres, de

rogner ce qui dépasse, vont plus lentement que d'autres gens de

métiers, des proverbes les accusent de se ménager à l'excès:

Sueur de maçon

Où la trouve-t-on?

--Sueur de maçon vaut un louis.

--On ne sait pas ce que coûte une goutte de sueur de maçon.

(Liège.)

On dit, par injure, à toutes sortes d'ouvriers qui travaillent

grossièrement et malproprement à quelque besogne que ce soit, que ce

sont des vrais maçons.

En Portugal, le maçon a été maudit, parce qu'il a jeté des pierres à

la sainte Vierge; celle-ci lui dit:

_Pedreiro, Pedreiro,_

_Hade ser sempre pobreto e alagrete._

Maçon, tu seras toujours pauvre et gai. En effet le maçon chante et

siffle, mais il ne s'enrichit guère.

Les deux formulettes suivantes, si elles sont injurieuses pour

d'autres corps d'états, sont tout à la louange de la probité des

maçons:

Alleluia pour les maçons!

Les cordonniers sont des fripons,

Les procureurs sont des voleurs,

Les avocats sont des liche-plats,

Alleluia! (Haute-Bretagne.)

_Alleluia per li massoun,_

_Li courdounié soun de larroun,_

_Li mounié soun de cresto-sac,_

_Alleluia!_ (Provence.)

Un proverbe sicilien compare les dangers de la construction à ceux

de la mer:

_Marinari e muraturi_

_Libbiràtinni, Signuri._

Des marins et des maçons, prenez pitié, Seigneur.

Lorsque les maçons hissent une pierre sur une maison, ils ont

coutume de pousser un son haut et aigu, que l'on peut plus ou moins

bien traduire par: âôu-ôu-â-ô-ôu, et qui a un grand caractère de

monotonie et de tristesse.

À Paris, ils ont un cri d'appel: Une truellée au sas! qui a pour but

d'avertir le goujat placé près de l'échelle.

Les superstitions en rapport avec la construction sont extrêmement

nombreuses; voici quelques-unes de celles dans lesquelles les maçons

jouent un rôle actif.

À Lesbos, quand on creuse les fondements d'une construction

nouvelle, le maçon lance une pierre sur l'ombre de la première

personne qui passera; celle-ci mourra, mais la bâtisse sera solide.

La pose de la première pierre est une opération importante, et en un

grand nombre de pays elle est accompagnée d'actes qui présentent un

caractère parfois religieux, plus souvent superstitieux. Dans le

Morbihan, les ouvriers pratiquaient autrefois un trou dans la

première pierre et y posaient une pièce de monnaie frappée de

l'année, puis tous, ainsi que le propriétaire, allaient donner un

coup de marteau; ensuite l'un d'eux se mettait à genoux, récitait

une petite prière pour demander à Dieu de protéger la nouvelle

construction, puis, s'adressant à la pièce d'argent, il lui disait:

Quand cette maison tombera,

Dans la première pierre on te trouvera,

Tu serviras à marquer

Combien de temps elle a duré.

Les maçons du pays de Menton croient qu'il arrivera malheur à celui

qui posera la première pierre s'il n'a pas soin de faire une prière.

Aux environs de Namur, le propriétaire l'asperge avec un buis bénit

trempé dans l'eau bénite et qui est ensuite scellé dans le mur.

À côté de ces coutumes qui ont tout au moins une apparence

chrétienne, il en est d'autres, usitées encore de nos jours, qui

sont des survivances de l'époque où des rites barbares se

rattachaient à la construction. C'est ainsi que naguère, dans le

nord de l'Écosse, la pierre étant placée sur le bord de la tranchée,

le plus jeune apprenti ou, à son défaut, le plus jeune ouvrier, se

couchait, la tête enveloppée dans un tablier, au fond de la

tranchée, la face contre terre, droit au-dessous de la pierre qui

avait été laissée sur le bord; on répandait sur sa tête un verre de

whisky, et lorsqu'on avait crié par trois fois: «Préparez-vous!» les

deux autres maçons faisaient le geste de placer la pierre sur le dos

du compagnon couché, et un autre maçon lui frappait par trois fois

les épaules avec un marteau; lorsqu'il s'agissait de constructions

importantes, les maçons saisissaient la première créature, homme ou

bête, qui passait, et lui faisaient toucher la première pierre ou la

plaçaient pendant quelques instants dessous. On a là évidemment un

souvenir du temps où une victime vivante était réellement placée

sous les fondations. Au XVIIe siècle, au Japon, il y avait des

hommes qui se sacrifiaient volontairement: celui qui se couchait

dans la tranchée était écrasé avec des pierres.

Des légendes, qui ont surtout cours dans la presqu'île des Balkans,

mais qu'on retrouve aussi en Scandinavie, racontent que pour assurer

la solidité de certaines constructions, il fallait y emmurer une

créature humaine. Au Monténégro, pendant que l'on construisait la

tour de Cettigne, un mauvais génie renversait la nuit le travail

fait la veille. Les ouvriers se réunirent en conseil et décidèrent

que pour faire cesser le maléfice on enterrerait vivante, dans les

fondations, la première femme qui passerait. On raconte la même

légende à propos de la tour de Scutari; ce fut un oracle qui ordonna

d'y enterrer vivante une jeune femme.

[Illustration: Maçon Italien, d'après Mitelli.]

Un autre rite voulait que les fondations fussent arrosées de sang

humain; les magiciens de Vortigern, roi de la Grande-Bretagne, lui

avaient dit que sa forteresse ne serait solide qu'après avoir été

arrosée avec le sang d'un enfant né sans père. D'après la tradition,

les Pictes, anciens habitants de l'Écosse, versaient sur leurs

fondations du sang humain. En pleine Europe civilisée, on constate

un souvenir adouci de cette coutume: Au milieu de ce siècle, on ne

bâtissait pas une maison, dans le Finistère, sans en asperger les

fondations avec le sang d'un coq. Si un propriétaire ne se

conformait pas à cette coutume, les maçons allaient la lui rappeler.

En Écosse, il fallait aussi faire couler du sang sur la première

pierre et on frappait dessus la tête d'un poulet jusqu'à effusion de

sang. Les maçons grecs disent que la première personne qui passera,

la première pierre posée, mourra dans l'année; pour acquitter cette

dette, ils tuent dessus un agneau ou un coq noir.

Certaines autres coutumes qui, à l'origine, ont eu un caractère

superstitieux, ne sont plus qu'un prétexte à pourboire. En Écosse,

la santé et le bonheur ne résident pas dans la maison, si on n'a

soin, lors de la pose des fondements, de régaler les ouvriers avec

du whisky ou de la bière, accompagnés de vin et de fromage; si un

peu de liquide tombe à terre, c'est un présage favorable.

Dans le Bocage normand le propriétaire doit prendre la truelle et le

marteau et donner aux ouvriers la pièce tapée; on a soin aussi de

lui demander force pots pour arroser le mortier. En Franche-Comté,

l'aîné des enfants pose la première pierre et frappe dessus trois

coups de marteau. Après cette cérémonie, les maçons passent la

journée en fête chez celui qui les occupe. Dans le Hainaut, le

propriétaire doit offrir autant de tournées qu'il a frappé de fois

avec la truelle sur la pierre.

À Paris, certains maçons demandent qu'on leur donne les verres dans

lesquels ils ont bu au moment de la pose de la première pierre,

prétendant que sans cela il arrivera malheur à celui qui fait bâtir

la maison. Parfois, mais plus rarement, il est d'usage de régaler

les ouvriers au cours de la construction. Dans la Gironde, les

moellons qui sont assez longs pour traverser un mur de part en part

sont appelés _chopines_. Les maçons ne rognent les bouts qui

dépassent que quand le propriétaire a payé à boire.

Dans la Suisse romande, quand on bâtit une maison, si les étincelles

jaillissent souvent sous le marteau des maçons ou sous le rabot des

menuisiers, c'est un présage de malheur et d'incendie pour

l'édifice. En Écosse on croyait encore, au milieu du siècle, que

lorsqu'on bâtissait une cathédrale, un pont ou quelque édifice

important, un ou plusieurs des maçons devaient nécessairement être

tués par accident.

L'achèvement des murs est presque partout un prétexte à

réjouissances. À Paris, vers 1850, voici comment cela se passait,

d'après les _Industriels_: «Quand les ouvriers ont terminé un

bâtiment, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore

couvert de sa verdure, qu'ils ornent de fleurs et de rubans, puis

l'un d'eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison que

l'on vient de construire le bouquet resplendissant des maçons, et

quand tout l'atelier voit se balancer fièrement dans les airs le

joyeux signe, il applaudit et lance un joyeux vivat. Cette cérémonie

accomplie, on prend deux autres bouquets, puis on se rend chez le

propriétaire, puis chez l'entrepreneur. Tous deux, en échange de

cette offrande, donnent quelques pièces de cinq francs avec

lesquelles on termine joyeusement la journée».

En Franche-Comté, on met un bouquet au-dessus du pignon ou de la

cheminée d'un édifice dont on vient d'achever la construction, et

les maçons appellent arroser le bouquet, boire amplement au compte

du propriétaire qui leur doit un festin.

À Paris, le rendez-vous général des compagnons maçons est, disent

les _Industriels_, à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils

y arrivent en foule, et non seulement les ouvriers s'y rendent soit

pour attendre de l'ouvrage, soit pour chercher des compagnons, mais

le rôdeur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de

trouver des engagements) et l'entrepreneur y viennent pour enrôler

des travailleurs: c'est de ce point de réunion qu'est venu

l'expression de faire grève, appliquée aux maçons qui sont oisifs,

soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons

nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout

d'abord à la place de Grève. C'est encore là, chez le marchand de

vin, qu'on vient tour à tour se payer des rasades en attendant

l'ouvrage, et souvent bien des coalitions, des complots, parfois

d'honnêtes projets pour l'avenir se sont formés là. Actuellement il

y a une seconde grève, place Lévy, aux Batignolles.

[Illustration: Qui bâtit ment, d'après Lagniet (XVIIe siècle).]

Les _Mémoires d'un Ouvrier_ ont conservé une histoire qui se raconte

parmi les maçons avec mille variantes, et qui met en relief

l'habileté de certains d'entre eux: «Le gros Mauduit était un maître

compagnon qu'on avait surnommé _quatre mains_, parce qu'il faisait

autant d'ouvrage que les deux meilleurs ouvriers. Il travaillait

toujours seul, servi par trois goujats qui pouvaient à peine lui

suffire. Vêtu d'un habit noir, chaussé d'escarpins cirés à l'oeuf

et coiffé à l'oiseau royal, il achevait sa besogne sans qu'une tache

de plâtre ou un choc de soliveau nuisît à son costume. On venait le

voir travailler des quatre coins de la France, et il y avait

toujours sur son échafaudage autant de curieux que devant les tours

Notre-Dame. Personne n'avait jamais entrepris de lutter contre lui,

quand il arriva un jour de la Beauce un petit homme nommé Gauvert,

qui, après l'avoir vu travailler, demanda à concourir avec le roi

des maîtres compagnons. Gauvert n'avait pas cinq pieds et était tout

costumé de drap couleur marron, avec un petit cadogan qui pendait

sur le collet de son habit. On plaça les deux adversaires aux deux

bouts d'un échafaudage et, à un signal donné, la lutte commença. Le

mur grandissait à vue d'oeil sous leurs doigts, mais en se

maintenant toujours de niveau, si bien qu'à la fin de la journée

aucun d'eux n'avait dépassé l'ouvrage de son concurrent de

l'épaisseur d'un caillou. Ils recommencèrent le lendemain, puis le

jour suivant, jusqu'à ce qu'ils eussent conduit la maçonnerie à la

corniche. Comprenant alors l'impossibilité de se vaincre, ils

s'embrassèrent en se jurant amitié, et le gros Mauduit donna sa

fille au petit Gauvert. Les descendants de ces deux vaillants

ouvriers ont aujourd'hui une maison à cinq étages dans chacun des

arrondissements de Paris.

Les maçons limousins racontent que saint Léonard, leur patron, est

le plus grand saint du paradis: Avant que le bon Dieu fût bon Dieu,

il demanda à saint Léonard s'il voulait l'être à sa place.--Non,

répondit saint Léonard, cela donne trop de peine. Fouchtra! j'aime

mieux être le premier saint du paradis. Dans le Morbihan, les maçons

ont une dévotion toute particulière pour saint Cado, qui fit le

diable lui construire un pont et le trompa.

Les maçons et charpentiers de Paris avaient établi leur confrérie,

qui est de saint Blaise et de saint Louis, en l'an 1476 dans la

chapelle de ce nom, sur la rue Galande, et ils y faisaient dire une

grande messe tous les dimanches et bonnes fêtes.

Les légendes où les maçons jouent un rôle sont, à part celles qui

ont trait aux rites de la construction et aux emmurements, assez peu

nombreuses: Lorsque l'on construisit la cathédrale d'Ulster, il y

avait une vache miraculeuse qu'on mangeait tous les jours, et qui

renaissait entière, si on avait soin de ne briser ni endommager

aucun de ses os, mais de les rassembler et de les mettre dans la

peau. Un jour, elle boitait; le saint qui conduisait la construction

fit rassembler ses hommes et leur demanda qui avait brisé l'os pour

en enlever la moelle: le maçon gourmand se déclara, et le saint lui

dit que, s'il n'avait pas avoué, il aurait été tué par une pierre

avant la fin de l'édifice.

En même temps que l'on bâtissait le clocher du prieuré d'Huanne,

dans le Doubs, on travaillait à la construction du clocher de

Rougemont. Celui-ci s'élevait déjà à plusieurs mètres du sol, que

les fondations du clocher d'Huanne n'étaient pas encore terminées.

Les constructeurs se vantaient réciproquement de travailler vite, et

ils convinrent que ceux qui atteindraient les premiers une certaine

élévation, placeraient sur le mur une pierre en saillie représentant

un objet ridicule pour faire honte aux autres. Ceux de Rougemont,

qui croyaient gagner la partie, avaient préparé à l'avance une

pierre sculptée en forme de figure humaine, tirant une langue

monstrueuse. Mais ils furent punis de leur fanfaronnade, car ceux

d'Huanne parvinrent les premiers à la hauteur convenue et y

posèrent, en regard de Rougemont, cette pierre ronde qui affecte

encore grossièrement la forme de deux fesses. Le lendemain, ceux de

Rougemont placèrent, en regard d'Huanne, leur figure avec sa langue

tirée démesurément, et ils eurent grand'honte quand ils apprirent le

tour qui leur avait été joué la veille par les maçons d'Huanne.

Plusieurs légendes font venir le diable au secours des maîtres

maçons dans l'embarras. En Haute-Bretagne, l'un d'eux avait promis à

un seigneur de lui construire une tour qui aurait autant de marches

qu'il y a de jours dans l'année; mais ses ouvriers avaient peur de

tomber et ne voulaient plus y travailler; le diable lui proposa de

l'achever en une nuit, à la condition d'emporter le premier ouvrier

qui monterait sur le haut après l'achèvement. Le maçon y consentit,

mais en stipulant que si le maudit ne pouvait l'attraper du premier

coup, il n'aurait aucun recours contre lui. La tour achevée, le

maître maçon dit à l'un de ses ouvriers d'y monter, en suivant son

chat, qui avait une corde au cou. Dès que le chat arriva au haut de

la tour, le diable le saisit pendant que l'ouvrier descendait en

toute hâte. J'ai cité dans mon livre sur _les Travaux publics et les

Mines_ un grand nombre de récits populaires dans lesquels le diable,

qui est venu au secours d'architectes et de maçons qui l'ont appelé,

est dupé par eux, et reçoit pour son salaire au lieu d'un homme, un

chat, un coq ou bien un cochon.

[Illustration: Maçons à l'ouvrage, d'après Eisen (fin du XVIIIe

siècle).]

Dans un conte sicilien recueilli par Pitrè, un maçon est chargé par

un roi de lui construire un château où il puisse mettre ses trésors.

Il le bâtit avec son fils, mais en ayant soin de ménager une

ouverture cachée par laquelle un homme pouvait entrer. Quand le

château eut été achevé, le maçon, voyant que personne ne le gardait,

s'y rendit avec son fils, déplaça la pierre et remplit un sac d'or.

Il y retourna plusieurs fois, et le roi, qui vit que son tas d'or

diminuait, fit placer des gardes qui ne prirent personne, parce que

les deux voleurs ne firent pas leur visite accoutumée. Alors on

conseilla au roi de placer à l'intérieur des murailles des tonneaux

remplis de poix. Quand le maçon vint avec son fils, il tomba dans

l'un d'eux et ne put s'en dépêtrer. Il ordonna à son fils de lui

couper la tête. Le roi, trouvant ce cadavre décapité, donna l'ordre

de le promener par la ville, et de regarder si quelqu'un pleurait.

La veuve du maçon se mit à verser des larmes, et son fils, qui était

devenu ouvrier charpentier, se coupa les doigts, et alors la mère

dit qu'elle pleurait parce que son fils était mutilé. Une chanson

populaire très répandue est celle qui débute ainsi:

Mon père à fait bâtir maison

Par quatre-vingts jolis maçons.

Dont le plus jeune est mon mignon.

Souvent les couplets qui suivent n'ont plus de rapport avec le «joli

maçon»; parfois, comme dans la version poitevine, un dialogue, tout

à l'avantage de la profession, s'engage entre le père et la jeune

fille:

--Mon pèr', pour qui cette maison?

--C'est pour vous, ma fille Jeanneton.

Ma fille promettez-moi donc

De n'épouser jamais garçon.

--J'aimerais mieux que la maison

Fût toute en cendre et en charbon

Que d'r'noncer à mon mignon.

En Gascogne, le dialogue suivant s'engage entre le père et la fille:

--Voulez-vous prince ou baron?

--Mon père, je veux un maçon

Qui me fera bâtir maison.

--Que diront ceux qui passeront:

À qui est cette maison?

--C'est à la femme d'un maçon.

DEVINETTES ET PROVERBES

--Qui est-ce qui fait le tour de la maison et qui se trompe

quand il arrive à la porte?--C'est le maçon. (Morbihan.)

--Maçon avec raison fait maison. (XVIe siècle.)

--C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon.

--Avant d'être apprenti maçon, ne fais pas le maître

architecte. (Turc.)

--À force de bâtir le maçon devient architecte. (Turc.)

--Il n'est pas bon masson qui pierre refuse. (XVIe siècle.)

--_Non e buon murator chi rifuata pietra alcuna._

(Italien.)

--_An auld mason make a gude barrowman._--Un vieux maçon

fait un bon brouetteur. (Écosse.)

--_Coussira massons ta ha souliès._--Aller chercher des

maçons pour faire des souliers. (Béarn.)

--_My man's a mason to-morow's the first of March._--Mon

homme est maçon, c'est demain le premier mars. C'est à ce

jour que se termine le temps d'hiver, et qu'on accorde aux

ouvriers paie entière. (Écosse.)

[Illustration: Ils s'abregent et se facilitent leurs travaux par les

secours mutuels qu'ils se donnent.]

LES COUVREURS

Le couvreur est appelé «chat» parce qu'il court sur les toits comme

un chat.

Dans l'argot breton de La Roche-Derrien, les couvreurs en ardoises

sont, à cause du bruit qu'ils font: «Potred ann tok-tok», les hommes

du toc-toc, ou marteau.

À Paris, on donne le nom de _voleur au gras-double_ ou de

_limousineux_ à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des

couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes,

puis l'aplatissent et le serrent à l'aide d'un clou, ils en forment

ainsi une sorte de cuirasse qu'ils attachent à l'aide d'une courroie

sous leurs vêtements. Ce nom de Limousineux leur vient, dit Larchey,

de ce que l'on compare ce vêtement de plomb aux gros manteaux nommés

_limousines_.

Quand on veut parler d'un couvreur, disent les _Farces

tabariniques_, on dit que le vent lui souffle au derrière.

Dans le Bocage normand, les couvreurs présentent au maître une

ardoise enrubannée, aussi finement découpée qu'une légère dentelle,

avec une croix au milieu de la rosace taillée dans l'ardoise. Elle

est ensuite fixée au bord de la toiture. Ce présent doit être, bien

entendu, récompensé par une gratification.

Grimm rapporte, dans les _Veillées allemandes_, que d'après les lois

qui régissaient le corps des couvreurs, quand un fils montait pour

la première fois sur un toit en présence de son père et qu'il

commençait à perdre la tête, son père était obligé de le saisir

aussitôt et de le précipiter lui-même afin de n'être pas entraîné

avec lui dans sa chute.

Un jeune couvreur devait faire son coup de maître et haranguer le

peuple du haut d'un clocher heureusement achevé. Au milieu de son

discours il commença à se troubler, et tout à coup il cria à son

père, qui était en bas parmi une foule nombreuse: «Père, les

villages, les montagnes des environs qui viennent à moi!» Le père se

prosterna aussitôt à genoux, pria pour l'âme de son fils et engagea

le monde qui était là à en faire autant. Bientôt le fils tomba et se

tua. J'ai entendu en Haute-Bretagne un récit qui rappelle celui de

Grimm: un couvreur était monté sur un clocher avec son fils, lorsque

celui-ci lui cria: «Papa, voilà les gens d'en bas qui montent!» Le

père comprit que son fils était perdu, et il fit le signe de la

croix en récitant le _De profundis_!

Les couvreurs et faiseurs de clochers figuraient au nombre des

artisans auxquels il était interdit de tester en justice. Le

chapitre 156 de la _Très ancienne Coutume de Bretagne_ le disait

expressément, en les mettant au rang des métiers méprisés pour des

causes diverses: «Ceux, dit-elle, sont vilains nattes de quelconque

lignage qu'ils soient qui s'entremettent de vilains métiers, comme

estre écorcheurs de chevaux, de vilaines bestes, garzailles,

truendailles, pendeurs de larrons, porteurs de pastés et de plateaux

en tavernes, crieurs de vins, cureurs de chambres coies, faiseurs de

clochers, couvreurs de pierres, pelletiers, poissonniers... telles

gens ne sont dignes d'eux entremettre de droit ni de coutume».

Hevin, dans son _Commentaire_, dit que si la _Très ancienne Coutume_

compte entre les infâmes _qui repelluntur a testimonio dicendo_ les

couvreurs de clochers ou d'ardoises, la raison doit en être tirée

d'Aristote qui range dans cette catégorie les gens de métier qui

exposent leur vie pour peu de chose.

Légendes et curiosités des métiers · 第 24 / 38 段