régime sévère. L'ordonnance du 30 mars 1635 enjoignait à tous
garçons barbiers de prendre service et condition dans les
vingt-quatre heures, ou bien quitter la ville et les faubourgs de
Paris, à peine d'être mis à la chaîne et envoyés aux galères. Les
syndics de la communauté avaient le droit, vers 1780, de faire
arrêter les garçons perruquiers vacants et non placés.
Au XVIe siècle, des barbiers allaient, en été, dans les villages et
ils sonnaient de la trompe pour avertir ceux qui voulaient se faire
raser. Des coutumes analogues existaient un peu partout en Europe,
surtout en Espagne, et dans les romans d'aventures, on voit souvent
figurer des barbiers ambulants qui, comme Figaro, parcouraient
philosophiquement l'Espagne «riant de leur misère et faisant la
barbe à tout le monde». Avant la Révolution, il y avait beaucoup de
Français qui allaient exercer le métier à l'étranger. Nos valets de
chambre perruquiers, dit Mercier, le peigne et le rasoir en poche
pour tout bien, ont inondé l'Europe: ils pullullent en Russie et
dans toute l'Allemagne. Cette horde de barbiers à la main lente,
race menteuse, intrigante, effrontée, vicieuse, Provençaux et
Gascons pour la plupart, ont porté chez l'étranger une corruption
qui lui a fait plus de tort que le fer de nos soldats. Naguère
encore, en 1862, dans les grandes villes de Russie, presque tous les
coiffeurs étaient français.
Les barbiers de village, au siècle dernier, se faisaient payer en
nature, trois oeufs pour une barbe, un fromage pour deux barbes,
etc.
En beaucoup de pays, l'apprentissage consiste d'abord à savonner les
joues et le menton des clients, que rasera ensuite le patron ou le
garçon en titre. On exerce aussi les apprentis, parfois, à promener
le rasoir sur une tête de bois. Lorsqu'ils ont pu se faire une idée
suffisante du maniement du rasoir, on offre à de pauvres gens la
«barbe gratuite», qui parfois entame quelque peu leur épiderme. Ce
petit conte de La Monnoie, imité des _Joci_ d'Otomarus Luscinius
(Augsbourg, 1524), se rapporte à cet usage.
Un gros coquin, veille de Fête-Dieu,
Chez un barbier fut présenter sa face,
Le suppliant de lui vouloir, par grâce,
Faire le poil pour l'amour du bon Dieu.
--Fort volontiers, dit le barbier honnête,
Vite, garçon, en faveur de la fête,
Dépêchez-moi cette barbe _gratis_.
Aussitôt dit, un de ses apprentis
Charcute au gueux le menton et la joue:
Le patient faisoit piteuse moue,
Et comme il vit paroître en ce moment
Certain barbet navré cruellement,
Pour vol par lui commis dans la cuisine:
--Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu,
S'écria-t-il, je connois à ta mine
Qu'on t'a rasé pour l'amour du bon Dieu!
L'auteur de l'_Histoire des Français des divers États_ a donné,
d'après des documents du temps, une description pittoresque de la
cérémonie de réception des maîtres perruquiers: Au milieu de la
salle est assis un gros homme; c'est un maître; il a bien voulu
prêter sa tête et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane
qui pût divulguer le secret de la séance. À quelques pas est le
lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut
magistrat du métier. Il préside. «Le fer à friser, dit-il, au
récipiendaire, vêtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir
blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il
chaud?--Oui, monsieur.--Faites, défaites les papillotes! Voyons
d'abord la grecque! Où est le coussinet en fer-à-cheval pour
soutenir la chevelure?--Le voilà!--Et pour y attacher les épingles
noires, simples, doubles?--Les voilà.--Faites vos boucles?
Faites-les à la montauciel, en aile de pigeon.»
On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de
_merlans_; c'est un héritage qui leur vient des perruquiers du
siècle dernier. Alors ils étaient souvent couverts de poudre, et
ressemblaient à des merlans saupoudrés de farine pour être mis à la
poêle; on les appela d'abord _merlans à frire_, puis merlans tout
court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opéra-comique des
_Raccoleurs_ (1756) la harengère Javotte qui, s'adressant à Toupet,
gascon et garçon frater, lui dit: «Ma mère f'rait ben d'vous pendre
à sa boutique en magnière d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait
de loin, ça li porterait bonheur; ça y attirerait la pratique!» En
Provence les enfants criaient jadis après les perruquiers: Merlan à
la sartan (friture)!
_Frater_ désignait autrefois le garçon chirurgien ou le barbier; ce
mot est encore un peu usité.
Des dictons populaires semblent dater de l'époque où, par suite de
la transformation de la coiffure, le métier de perruquier devint
assez précaire; à Paris, on donne le nom de _côtelette de
perruquier_ à un morceau de fromage de Brie; en Saintonge, un _louis
de perruquier_ est une pièce de menue monnaie. En Belgique, _faire
une ribote de perruquier_ est l'équivalent du proverbe s'enivrer
d'eau claire; on l'explique, en disant qu'au moment de la décadence
des perruques, la seule distraction qui fût à la portée des
perruquiers liégeois consistait à se promener sur les bords de la
Meuse et à y faire des ricochets dans l'eau.
L'iconographie comique des artistes capillaires est considérable;
nous avons eu l'occasion d'en parler plusieurs fois au cours de
cette monographie. Les dessinateurs d'animaux se livrant à des
occupations humaines n'ont eu garde de les oublier, et ils figurent
dans la série des singeries.
[Illustration: Les Singeries humaines (1825): Le jour de barbe.]
C'est surtout à l'époque révolutionnaire et sous le règne de
Louis-Philippe que les caricaturistes ont usé et abusé des allusions
à double sens, facilement comprises de tous, que pouvaient fournir
les perruques et la barberie. L'une des premières caricatures de la
Révolution est celle du _Perruquier patriote_ (1789), que nous avons
reproduite d'après une gravure appartenant à M. Dieudonné (p. 5);
au-dessous est cette légende:
Au sort de la patrie, oui, mon coeur s'intéresse;
Que l'on me laisse faire, il n'est plus de débat;
Je rase le Clergé, je peigne la Noblesse,
J'accommode le Tiers État.
Elle eut assez de succès pour être imitée et reproduite en divers
formats; un peu plus tard, la note, qui n'était d'abord que
plaisante, s'accentue, ainsi que nous l'avons déjà dit en parlant
des enseignes; une caricature, dont il existe plusieurs variantes,
faisant allusion à la mainmise sur les biens du clergé, a cette
inscription: «Vous êtes rasé, monsieur l'abbé!» et vers 1793, on
voit employer souvent la sinistre plaisanterie du rasoir national.
Sous la monarchie de Juillet, on a représenté Louis-Philippe en
coiffeur, en train de tordre les cheveux d'une femme qui tient à la
main un bonnet phrygien. L'image a pour légende: «Pauvre liberté,
quelle queue!» Dans une autre charge, le roi, à son tour, est sur un
fauteuil et regarde dans un miroir sa figure, qui a pris la forme
d'une poire; un coiffeur lui dit: «Vous êtes rasé, ça n'a pas été
long.»
DEVINETTES ET PROVERBES
--Devant quelle personne le roi se découvre-t-il?
Devant le coiffeur.
--Glorieux comme un barbier.
On trouve dans le roman de _Don Pablo de Ségovie_, un commentaire de
ce proverbe.
Mon père était, selon l'expression vulgaire, barbier de son
métier; mais ses pensées étaient trop élevées pour qu'il se
laissât nommer ainsi; il se disait tondeur de joues et
tailleur de barbes.
Le proverbe: «Tout beau, barbier, la main vous tremble,» fait
peut-être allusion à un conte du _Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles_: Un barbier avait consenti, à la sollicitation
d'héritiers avides, à couper le cou à un seigneur auquel il faisait
la barbe. Il vint chez le gentilhomme et vit en plusieurs lieux
cette devise: «Quoi que tu fasses, pense à la fin.» En mouillant la
barbe du seigneur, il réfléchissait à la promesse qu'il avait faite,
et il était ému: la main lui tremblait si fort que, lorsqu'il prit
le rasoir pour faire la barbe, il n'aurait pas été capable de la
faire. Le seigneur qui s'en aperçut, lui prit le poing, et lui dit:
«Qu'est-ce là, barbier, vous tremblez? Par la morte bieu, vous avez
envie de faire quelque mal!» Le barbier se jeta à ses pieds, lui
avoua tout; les héritiers furent pendus, et lui l'aurait été, si le
gentilhomme n'avait intercédé pour lui.
On a déjà vu quelques récits populaires où figurent les barbiers;
dans les contes, ils ne jouent guère qu'un rôle épisodique, qui
pourrait presque toujours être rempli par un personnage d'une autre
profession. C'est ainsi que dans un conte dont on a recueilli
plusieurs versions une princesse dédaigne le fils d'un roi. Celui-ci
se présente au palais, déguisé, en se donnant pour un perruquier
habile; il plaît tellement à la princesse, qu'elle finit par
l'épouser; il l'emmène et lui fait exercer des métiers pénibles,
jusqu'au jour où, la voyant suffisamment punie de ses dédains, il
lui fait connaître sa véritable qualité.
SOURCES
Lemercier de Neuville, _Physiologie du coiffeur_, 56,
138.--Fournier, _Histoire des enseignes_, 135, 303. 157.--(Balzac)
_Petit dictionnaire des enseignes de Paris_, 14.--Akerlio, _Eloge
des perruques_, 161.--Lefeuve, _Histoire de Paris, rue par rue_, I,
505.--Mercier, _Tableau de Paris_, I, 58; II, 113; VI.
70.--Challamel. _Histoire-musée de la Révolution_
(_passim_).--Timbs, _Things generally not known_, I. 124; II.
20.--Ant. Caillot, _Vie publique des Français_, II, 117.--Cambry.
_Voyage dans le Finistère_ (éd. 1836), 308.--_Revue des traditions
populaires_. I. 327; IX, 503.--Sarcaud, _Légendes du Bassigny
champenois_, 33.--_Magasin pittoresque_, 1836. 245; 1837,
401.--Chéruel. _Dictionnaire des Institutions_.--De Lamare, _Traité
de la police_, II, 116, 335.--Communications de MM. Amédée Lhote,
Eloy, Alfred Harou. Dieudonné, Lecoq.--Monteil, _Histoire des
Français_, III, 247; V, 78, 122.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_,
II, 100.
[Illustration: Une boutique de perruquier vers 1800, d'après une
eau-forte de Duplessis-Bertaux.]
LES TAILLEURS DE PIERRE
Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'exécutent au
dehors, ou tout au moins dans des chantiers où l'air circule
librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans
soumis au régime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs
chansons, loin de refléter des idées tristes, parlent avec une sorte
d'orgueil du métier et des qualités de ceux qui l'exercent; il est
vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habileté manuelle, de
la réflexion; le travail est assez bien rétribué, il est varié.
Poncy a trouvé pour la chanson qu'il a composée sur eux un refrain
assez heureusement inspiré:
En avant le maillet d'acier,
Il donne une âme au bloc grossier.
. . . . . . .
À nous ces blocs énormes:
Notre bras sait comment
Du flanc des monts informes
On taille un monument.
Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grès, à Fontainebleau,
chantaient une chanson dont voici deux couplets:
Tous les piqueurs de grès
Sont de fameux sujets,
C'est à Fontainebleau
Ce qu'il y a de plus beau.
Ah! si le roi savait
Qu'on est bien en forêt.
Il quitterait son beau
Château de Fontainebleau.
La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les
Côtes-du-Nord, exprime des idées analogues, et elle prétend aussi
que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers
honnêtes:
On y sait dans Paris,
Dans Lyon, dans Marseille,
Toulouse et Montpellier,
Bordeaux et la Rochelle:
Tous nos plus grands esprits
N'ont jamais pu savoir,
Sans être compagnon,
Ce que c'est que l'devoir. (_bis_)
Vous voyez nos maçons
Le long de leur échelle,
Le marteau à la main,
Dans l'autre la truelle,
Criant de tous côtés:
Apporte du mortier,
J'ai encore une pierre,
Je veux la placer. (_bis_)
Et nos tailleurs de pierre,
Tous compagnons honnêtes,
Le ciseau à la main,
Dans l'autre la massette,
Criant de tous côtés:
Apportez-nous du vin,
Car nous sommes des joyeux,
Qui n'se font pas de chagrin. (_bis_)
À la porte de l'enfer,
Trois cordonniers s'présentent,
Demandent à parler
Au maître des ténèbres.
Le maître leur répond
D'un air tout en courroux:
Il me semble que l'enfer
N'est faite que pour vous. (_bis_)
Quant aux tailleurs de pierre,
Personne ne se présente:
Il y a plus d'dix-huit cents ans
Qu'ils sont en attente.
Il faut que leur devoir
Soit bien mystérieux,
Aussitôt qu'ils sont morts
Ils s'en vont droit aux cieux. (_bis_)
Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrières de granit,
une chanson que chantent les ouvriers des autres métiers assure que,
de même que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent
leur semaine que vers les derniers jours:
Les tailleurs de pierre sont pis que des évêques, (_bis_)
Car du lundi ils en font une fête.
Va, va, ma petite massette,
Va, va, le beau temps reviendra.
Car du lundi ils en font une fête
Et le mardi ils continuent la fête.
Et le mercredi ils vont voir leur maîtresse.
Et le jeudi ils ont mal à la tête.
Le vendredi ils font une pierre peut-être,
Le samedi leur journée est complète.
Et le dimanche il faut de l'argent mettre.
Une légende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie,
met en même temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la
pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc
se plaignit un jour de sa rude tâche, et il forma le voeu d'être
assez riche pour pouvoir reposer sur un lit à rideaux; son souhait
est accompli; il voit passer un roi, et désire d'être roi, puis
d'être comme le soleil qui dessèche tout; un nuage l'obscurcit; il
souhaite d'être nuage; il se place sous cette forme entre le soleil
et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent
tout, mais ne peuvent ébranler un roc; il désire être roc; mais
voici qu'un ouvrier se met à frapper la pierre avec son marteau et
en détache de gros morceaux. Je voudrais être cet ouvrier, dit le
roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transformé
tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement
pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.
Au XVe siècle, la réception d'un maître tailleur de meules donnait
lieu à une cérémonie assez bizarre: «On avait, dit Monteil, préparé
une salle de festin, et, au-dessus, un grenier où, pendant que dans
la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le
dernier maître reçu, le manche de balai à la ceinture en guise
d'épée, avait conduit celui qui devait être reçu maître, et il ne
cessait de crier comme si on le battait à être tué. Un peu après il
sortait, tenant par le bras le maître qui l'avait reçu, et tous les
deux riaient à gorge déployée. Les coups qui, dans les temps
barbares, étaient franchement donnés et reçus, alors n'étaient plus
que simulés; ils précédaient et suivaient les promesses faites par
les nouveaux maîtres de s'aimer entre confrères du métier, de ne pas
découvrir le secret de la meulière».
Les ouvriers tailleurs de pierre ont joué un grand rôle dans
l'ancien compagnonnage; ils prétendaient que leur Devoir remontait
jusqu'à Salomon, qui le leur avait donné pour les récompenser de
leurs travaux; il est à peu près prouvé que dès le XIIe siècle, au
moment où les confréries de constructeurs tendaient à se séculariser
peu à peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations
d'ouvriers tailleurs de pierre s'étaient organisées en France sous
le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite
les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons étrangers,
dits les Loups, étaient divisés en deux classes, les _Compagnons_ et
les _Jeunes Hommes_. Les premiers portaient la canne et des rubans
fleuris d'une infinité de couleurs qui, passés derrière le cou,
revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds
s'attachaient à droite, à la boutonnière de l'habit, des rubans
blancs et verts.
[Illustration: Tailleurs de pierre au XVIe siècle, d'après Jost
Ammon.]
L'ouvrier qui se présentait pour faire partie de la Société
subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la
mère, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps,
et sitôt qu'on avait pu se convaincre de sa moralité, on le recevait
Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des
surnoms composés d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance,
tels que la _Rose de Morlaix_, la _Sagesse de Poitiers_, la
_Prudence de Draguignan_, à l'inverse de ce qui avait lieu dans la
plupart des sociétés.
Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon,
initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons
étrangers. Il leur fut appliqué, dit la tradition, parce que
lorsqu'ils travaillèrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou
presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par
conséquent, étrangers pour la Judée. L'épithète de loup viendrait,
suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font
entendre dans toutes leurs cérémonies. Clavel fait dériver cette
qualification et celle de chiens donnée à d'autres compagnons de la
coutume des anciens initiés de Memphis, de se couvrir la tête d'un
masque de chacal, de loup ou de chien.
La dénomination de «Gavots» aurait été donnée aux enfants de Salomon
parce que leurs ancêtres, arrivant de Judée, débarquèrent sur les
côtes de Provence, où l'on appelle gavots les habitants de
Barcelonnette, localité voisine du lieu de leur débarquement.
Les tailleurs de pierre, enfants de maître Jacques, prennent, comme
tous les ouvriers qui se rattachaient à lui, le titre de Compagnons
du Devoir. Ils s'appellent aussi _Compagnons passants_ et étaient
surnommés _loups-garous_.
Ils forment deux classes: les _compagnons_ et ceux qui demandent à
l'être ou _aspirants_; les premiers portent la longue canne à tête
d'ivoire et des rubans bariolés de couleurs variées, attachés autour
du chapeau et tombant à l'épaule. Ils se traitent de _coterie_,
portent des surnoms semblables à ceux des compagnons étrangers,
pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils
traitent leurs aspirants avec hauteur et dureté. Les loups et les
loups-garous étaient de sectes différentes; ils se détestaient
souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en
venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilège
d'être pour les deux sociétés ennemies un terrain neutre et commun
où une sorte de bonne intelligence est conservée.
En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, jouèrent pour
cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces
derniers perdirent et se soumettant à leur sort, abandonnèrent la
place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil étant
expirés, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cité
lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique
très nombreux, les passants furent repoussés, ils se rejettent alors
sur Tournus, où l'on taille la pierre pour Lyon; les passants
voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blessés
et même des morts.
Dans la Loire-Inférieure, on prétend que si les maçons et les
tailleurs de pierre ont choisi pour leur fête l'Ascension, c'est
parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui
recouvrait le tombeau de Jésus-Christ, et un maçon qui en démolit la
maçonnerie pour lui permettre de s'élancer au ciel.
Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa
coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre à tailler.
Il était convenu que celui qui aurait fini sa tâche le premier
aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un
marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avançait pas; le
compagnon, muni d'une bonne pioche à la pointe d'acier, travaillait
comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de
bois dans un étang.
Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tête
mnémotechnique: «Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre, n'a si bien travaillé la pierre que Pierre, fils
de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taillé la première
pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.»
Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conservé de
graver sur la tombe des maçons et des tailleurs de pierre des signes
géométriques, qui sont l'emblème du métier.
[Illustration: Tailleur de pierre, d'après Bouchardon.]
LES MAÇONS
On donne quelquefois aux maçons le surnom de «compagnons de la
truelle». «Limousin» est synonyme de maçon, parce que, à Paris,
beaucoup d'ouvriers sont originaires de cette ancienne province.
Dans le Forez, le sobriquet des maçons habiles est «Jean fait tout,
Jean bon à tout»; à Marseille, le mauvais maçon était appelé _Pasto
mortier_, gâche mortier. Quand les maçons s'interpellent entre eux,
ils se disent: «Ohé la coterie!»
En argot, leur auge est un «oiseau», parce qu'elle se perche sur
l'épaule, comme un perroquet ou un volatile apprivoisé. À Nantes,
ils donnent le nom de gagne-pain à un petit morceau de bois dont ils
se servent pour prendre plus facilement le mortier dans la truelle.
L'apprenti maçon est un «voltigueur», parce qu'il voltige sur les
échelles, ou un «chétif», titre que justifient les brimades dont ces
jeunes gens sont l'objet. Un proverbe du XVe siècle dit, pour
exprimer une chose pénible, que «mieux vauldroit servir les maçons».
Un personnage de la _Reconnue_, comédie de Remy Belleau, s'exprime
d'une manière analogue:
Plustost serois aide à maçon
Que de servir ces langoureux,
Ces advocaceaux amoureux,
Qui ne vendent que les fumées
De leurs parolles parfumées.
Les façons plus que brusques des maçons à l'égard du jeune garçon
qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les _Mémoires
d'un ouvrier_ assurent que de tout temps le maçon a eu le droit de
traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour
son éducation. À la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un
roulement de malédiction: on eût dit le tonnerre et la giboulée. Un
vieil ouvrier qui s'intéresse à un apprenti lui conseille de prendre
ces manières en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si
tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier,
les meilleurs valets font les meilleurs maîtres; va donc de l'avant,
et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant;
à ton âge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de
le mériter.
Les maçons qui, à leurs débuts dans le métier, ont été en butte à
des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir à
leur tour aux enfants chargés de les servir. Un compagnon, perché à
l'étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou
six échelles, saute d'échafaudage, de poutre en poutre: «Dis-donc,
gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe», et la victime
redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout
aussi sérieuse. Mais quand l'apprentissage sera terminé, quand il
sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garçon pour aller
quérir sa pipe ou son tabac.
Si peu difficile qu'il paraisse, ce métier d'aide n'est pas à la
portée de tout le monde; une légende dauphinoise raconte que le
diable ne put l'apprendre; son maître d'apprentissage le mit au rang
de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier à salade,
et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement:
De l'eau! le diable grimpait à l'échelle avec son panier à salade et
arrivait sur l'échafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une
goutte d'eau dans l'auge à mortier. Si l'on criait d'en haut: Du
mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant
aussitôt. Son maître en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu
servir un maçon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comté, des
maçons ayant appelé Satan, celui-ci accourut et les servit à
souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandèrent d'apporter dans une
bouteille du mortier très liquide. Ceci demandait du temps et le
mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immédiatement,
si bien que le diable ne pouvait suffire à leurs exigences et se
fatiguait à remplir la bouteille. Les maçons réclamant des pierres,
elles arrivaient aussitôt; enfin le plus rusé demanda une pierre à
la fois ronde, plate et carrée. Le diable fut ainsi attrapé et ne
put prendre les âmes des maçons.