subi, à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, une
transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalité.
Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont guère conservé
que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la
devanture, et auxquels fait pendant une boule dorée d'où part une
touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; à
la vitrine on voit souvent une poupée en cire et des flacons de
parfumerie.
Il n'en était pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et
barbier. La boutique de ceux qui étaient barbiers-chirurgiens était
peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des
bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saignée
et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers
devaient être en étain; ils n'étaient pas astreints à peindre leur
devanture d'une façon uniforme. Ils avaient toutefois fini par
adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous
le nom de _bleu-perruquier_.
Autrefois, en Angleterre, un règlement placé dans un endroit
apparent de la boutique défendait certaines choses, comme de manier
les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup
de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait
encore une à Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y
avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y était entré comme
apprenti; son maître, qui était en fonctions en 1769, parlait
souvent de ce règlement comme étant naguère en usage dans toute la
confrérie, et il disait qu'il remontait à plusieurs siècles.
Shakspeare y fait allusion au cinquième acte de _Mesure pour
mesure_. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des
coupes on bois: une échancrure pour le cou, semblable à celle des
plats en étain, en cuivre ou en faïence, y avait été ménagée. Les
clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait
seulement lorsque le payement était exigible; on y lisait ces mots:
«Monsieur, le moment de votre quartier est venu.» En France il y a
eu des plats à barbe très ornés, dont quelques-uns portaient des
inscriptions, dans le genre de celles-ci: «A mon bon sçavon de
Paris,» ou «La douceur m'attire.»
[Illustration: Le Barbier patriote.]
[Illustration: Boutique de perruquier, d'après Cochin]
Mercier nous a donné la description suivante d'une boutique de
perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu chargé dans
les détails, il devait être assez exact comme ensemble:
«Imaginez tout ce que la malpropreté peut assembler de plus sale.
Son trône est au milieu de cette boutique où vont se rendre ceux qui
veulent être propres. Les carreaux des fenêtres, enduits de poudre
et de pommade, interceptent le jour; l'eau de savon a rongé et
déchaussé le pavé. Le plancher et les solives sont imprégnés d'une
poudre épaisse. Les araignées tombent mortes à leurs longues toiles
blanchies, étouffées en l'air par le volcan éternel de la poudrière.
Voici un homme sous la capote de toile cirée, peignoir banal qui lui
enveloppe tout le corps. On vient de mettre une centaine de
papillotes à une tête, qui n'avait pas besoin d'être défigurée par
toutes ces cornes hérissées. Un fer brûlant les aplatit, et l'odeur
des cheveux bridés se fait sentir. Tout à côté voyez un visage
barbouillé de l'écume du savon; plus loin, un peigne à longues dents
qui ne peut entrer dans une crinière épaisse. On la couvre bientôt
de poudre et voilà un accommodage. Quatre garçons perruquiers,
blêmes et blancs, dont on ne distingue plus les traits, prennent
tour à tour le peigne, le rasoir et la houppe. Un apprenti
chirurgien, dit Major, sorti de l'amphithéâtre où il vient de
plonger ses mains dans des entrailles humaines, ou dont la main
fétide sent encore l'onguent suspect, la promène sur tous ces
visages qui sollicitent leur tour. Des tresseuses faisant rouler des
paquets de cheveux entre leurs doigts et à travers des cardes ou
peignes de fer, ont quelque chose de plus dégoûtant encore que les
garçons perruquiers. Elles semblent pommadées sous leur linge jauni.
Leurs jupes sont crasseuses comme leurs mains; elles semblent avoir
fait un divorce éternel avec la blanchisseuse, et les _merlans_
eux-mêmes ne se soucient point de leurs faveurs.
«La matinée de chaque dimanche suffit à peine aux gens qui viennent
se faire plâtrer les cheveux. Le maître a besoin d'un renfort. Les
rasoirs sont émoussés par le crin des barbes. Soixante livres
d'amidon, dans chaque boutique, passent sur l'occiput des artisans
du quartier. C'est un tourbillon qui se répand jusque dans la rue.
Les poudrés sortent de dessous la houppe avec un masque blanc sur le
visage. L'habit du perruquier pèse le triple; je parie pour six
livres de poudre. Il en a bien avalé quatre onces dans ses
fonctions, d'autant plus qu'il aime à babiller.» L'estampe du
Barbier patriote, p. 8, et la gravure, de Cochin, p. 9, peuvent
servir de commentaire au passage ci-dessus du _Tableau de Paris_.
Cette malpropreté était le résultat de l'usage de la frisure qui
avait gagné tous les états: clercs de procureurs (p. 25) et de
notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versaient, dit
ailleurs Mercier, à grands flots de la poudre sur leur têtes, et
l'odeur des essences et des poudres ambrées saisissait chez le
marchand du vin du coin, comme chez le petit-maître élégant.
À la même époque les femmes avaient donné à leurs coiffures des
formes extraordinaires et démesurées. L'art du perruquier ordinaire
ne leur suffisait plus, il fallait y joindre celui du serrurier pour
ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu'elles portaient
sur leurs têtes. Cette mode ridicule donna naissance à une foule de
caricatures: On représenta les femmes ainsi costumées suivies de
maçons et de charpentiers qui devaient agrandir les portes afin de
leur laisser passage. Une estampe montre l'armature qu'il a fallu
construire et soutenir par un échafaudage pour pouvoir étager une
coiffure. Des commis d'octroi trouvaient parmi les cheveux d'une
élégante une foule d'objets soumis aux droits. Mlle des Faveurs se
promenait à Londres avec une coiffure si haute, que l'on tirait sur
les pigeons qui s'y étaient perchés (p. 5). Une autre élégante était
suivie d'un nègre chargé de soutenir, à l'aide d'une fourche, son
édifice capillaire.
[Illustration: Caricature du règne de Louis XVI, d'après le _Magasin
pittoresque_.]
Le principal personnage de la comédie des _Panaches ou les Coeffures
à la mode_ (1778) est un inventeur auquel des dames de mondes très
variés viennent commander des choses aussi extravagantes que
celle-ci: «Je désirerais que ma coiffure étonnât le monde par sa
nouveauté. Je désirerais par exemple qu'on y put cacher une
serinette et un orgue de barbarie qui jouât différentes contredanses
et qui occasionnât un transport universel.»
[Illustration: Il faut souffrir pour être belle (album du Bon ton,
1808).]
Les coiffures monumentales ne durèrent qu'un petit nombre d'années:
elles disparurent lorsque la reine Marie-Antoinette, ayant perdu sa
magnifique chevelure, se coiffa d'une façon plus simple; cette
réaction s'accentua encore pendant la période révolutionnaire; en
même temps disparaissaient presque entièrement la poudre et la
frisure, et en 1827, alors que la transformation était à peu près
complète, Ant. Caillot constatait que ces boutiques où, de quelque
côté qu'on se tournât, on exposait son vêtement à être graissé par
la pommade ou souillé par la poudre d'un perruquier malpropre,
s'étaient changées en autant de petits boudoirs, qui n'étaient point
dédaignés par les jeunes élégants et les petites maîtresses.
Dès l'antiquité les barbiers avaient une réputation méritée de
loquacité, et leurs boutiques étaient, comme à une époque assez
voisine de nous, une sorte de bureau d'esprit, où se rendaient ceux
qui aimaient à parler, à dire des nouvelles et à en entendre.
«Coutumièrement, dit Plutarque dans son _Traité de trop parler_,
traduction Amyot, les plus grands truands et fainéans d'une ville et
les plus grands causeurs s'assemblent et se viennent asseoir en la
boutique d'un barbier, et de cette accoutumance de les ouïr caqueter
ils aprenent à trop parler. Parquoy le roi Archelaus respondit
plaisamment à un sien barbier qui estoit grand babillard après qu'il
lui eut acoustré son linge alentour de lui et lui eut demandé:
«Comment vous plaist-il que se face votre barbe, sire?--Sans mot
dire.» Mais la plupart de ces babillards se perdent eux-mesmes,
comme il advint que dans la boutique d'un barbier aucuns devisoient
de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseurée et aussi
malaisée à ruiner que le diamant à couper. «Je mesmerveille, dit le
barbier en souriant, que vous dites cela de Dionysius, sur la gorge
duquel je passe le rasoir si souvent. «Ces paroles estant reportées
à Dionysius, il fit mettre le barbier en croix.»
La légende de Midas constatait aussi que les barbiers ne pouvaient
s'empêcher de parler. Apollon, pour punir ce roi de Phrygie de lui
avoir préféré Pan, lui mit des oreilles d'âne. Pendant longtemps il
put les cacher sous un bonnet à la mode de son pays, mais son
barbier, qui seul connaissait son secret, ne pouvant le garder et
craignant de le trahir, alla le confier à la terre; des roseaux
étant venus à croître à l'endroit où il avait parlé, révélèrent à
tout le monde le malheur de Midas.
Au commencement de ce siècle Cambry recueillit dans le Finistère une
tradition analogue. Le roi de Portzmarc'h avait des oreilles de
cheval, et craignant l'indiscrétion de ses barbiers, il les faisait
tous mourir. Il finit par se faire raser par son ami intime, après
lui avoir fait jurer de ne pas dire ce qu'il savait. Mais le secret
ne tarda pas à peser à celui-ci, qui alla le raconter aux sables du
rivage. Trois roseaux poussèrent eu ce lieu, les bardes en tirent
des anches de hautbois qui répétaient: «Portzmarc'h, le roi
Portzmarc'h a des oreilles de cheval.» En 1861, j'ai ouï raconter
l'histoire du sire de Karn, qui demeurait dans la petite île de ce
nom, presque en face d'Ouessant; parmi les redevances qu'il exigeait
de ses vassaux de terre ferme, figurait l'envoi de barbiers pour le
raser et lui couper les cheveux; aucun de ceux qui étaient allés à
l'île n'en était revenu. Un garçon hardi résolut de tenter
l'aventure; il fut introduit auprès de Karn qui, d'une voix
terrible, lui ordonna de le raser. En même temps il ôta sa coiffure,
qui dissimulait des oreilles de cheval. Sans s'émouvoir, le jeune
homme se mit à le savonner doucement, puis comprenant pourquoi ceux
qui l'avaient précédé avaient été tués, il trancha d'un coup de
rasoir le cou du seigneur de Karn.
L'amusante «Histoire du Barbier» que les _Mille et une Nuits_ ont
rendue populaire, prouve qu'en Orient la démangeaison de parler
semblait aussi inséparable de la profession: Avant de raser un jeune
homme qui a un rendez-vous galant, il se met à consulter les astres,
lui tient toutes sortes de discours, lui vante son esprit, son
habileté quasi-universelle, se met à danser, et est cause, par son
indiscrétion, qu'il arrive malheur à son client.
Au moyen âge, et jusqu'à une époque assez récente, on bavarda
beaucoup chez les barbiers de France; une tradition qui était encore
populaire à Pézenas en 1808, prétendait que Molière avait fait son
profit de traits plaisants qu'il avait entendus pendant son séjour
en cette ville, chez un barbier dont la boutique était le
rendez-vous des oisifs, des campagnards de bon ton et des élégants.
Le grand fauteuil dans lequel il s'asseyait et que l'on montrait
naguère encore, occupait le milieu d'un lambris qui revêtait à
hauteur d'homme le pourtour de la boutique. Dans ses _Diversitez
curieuses_, l'abbé Bordelon, presque contemporain de Molière, donne
un détail intéressant: «Si on trouve la place prise, on regarde les
images; mais comme on ne change pas tous les jours d'images, on les
regarde seulement la première fois, et, dans la suite on cause, et
de quoi causer, si ce n'est de la guerre et des affaires
politiques.»
Au siècle dernier, d'après les _Nuits de Paris_, tout au moins en
cette ville, une transformation s'était opérée: Autrefois, avant que
les barbiers-perruquiers fussent séparés des chirurgiens, les
boutiques de raserie étaient des bureaux de nouvelles et d'esprit.
On y passait la journée du samedi, la matinée du dimanche, et en
attendant son tour on parlait nouvelles, politique, littérature.
«Tout cela est bien changé! s'écrie Restif. A-t-on bien fait de
séparer les barbiers des chirurgiens? Est-ce qu'il est bas de raser?
Pas plus que de saigner.»
[Illustration: Le Barbier politique, lithographie de Pigal.]
De nos jours on ne cause plus guère dans les boutiques des
coiffeurs; quand il y a presse, chacun y attend son tour, les uns
songeant, les autres lisant un journal, à peu près comme dans un
bureau d'omnibus ou dans l'antichambre d'un ministère. Dans quelques
villes de province seulement se sont conservées les habitudes
d'autrefois. En Basse-Bretagne, les barbiers figuraient, il y a une
vingtaine d'années, au premier rang des personnes qui connaissaient
les contes populaires, les anecdotes, les cancans et les mots
plaisants. Tout en rasant le client qui était sur la sellette, ils
les disaient tout haut pour amuser ceux dont le tour n'était pas
encore venu, et qui souvent lui donnaient la réplique. Ceux-ci
étaient assis sur des bancs de bois qui garnissaient le tour de la
boutique et ils causaient comme à une veillée de village; il y avait
même des patrons qui, le samedi, le jour par excellence des barbes,
faisaient venir un conteur qui racontait des histoires
traditionnelles, en les assaisonnant de plaisanteries, de mots de
gueule, et d'épisodes grotesques.
Le vaudeville de Scribe, _Le Coiffeur et le Perruquier_, date de
l'époque où les premiers avaient définitivement supplanté leurs
rivaux, qui ne conservaient guère que la clientèle des vieillards;
ce qu'ils avaient gardé c'était la loquacité de jadis: «Tous ces
perruquiers sont si bavards, s'écrie un coiffeur, et celui-là
surtout! même quand il est seul, il ne peut pas se faire la barbe
sans se couper, et pourquoi, parce qu'il faut qu'il se parle à
lui-même!»
Vers 1864, un coiffeur de la rue Racine avait mis sur sa boutique
une inscription grecque destinée à prévenir ses clients hellénistes
qu'il n'était pas comme ses confrères: Cheirô tachista chai siopô.
Je rase vite et je me tais.
J'ai vu à Dinan, en 1865, une enseigne qui avait pour but de
rassurer les clients sur la lenteur proverbiale des barbiers:
_Ribourdouille,_
_Barbier, marchand de perruques,_
_Fait la barbe en moins de cinq minutes._
Le dicton «Quart d'heure de perruquier» était naguère très usité
pour désigner un temps plus long que celui qui avait été annoncé.
Dès l'antiquité, on a blasonné la lenteur des barbiers dans des
épigrammes de l'espèce de la suivante, que Lebrun a imitée de
Martial:
Lambin, mon barbier et le vôtre,
Rase avec tant de gravité,
Que tandis qu'il rase d'un côté
La barbe repousse de l'autre.
Dans la comédie du _Divorce_, Regnard a reproduit cette
plaisanterie, en la poussant jusqu'à la charge:
SOTINET.--Faites-moi, s'il vous plaît, la barbe le plus
promptement que vous pourrez.
ARLEQUIN.--Ne vous mettez pas en peine, monsieur; dans deux
petites heures votre affaire sera faite.
SOTINET.--Comment, dans deux heures! Je crois que vous vous
moquez.
ARLEQUIN.--Oh! que cela ne vous étonne pas: j'ai bien été
trois mois après une barbe, et, tandis que je rasais d'un
côté le poil revenait de l'autre.
L'auteur d'un _Million de bêtises_ a reproduit une anecdote,
vraisemblablement ancienne, qui rentre dans cet ordre d'idée: Deux
frères jumeaux, d'une parfaite ressemblance, voulurent un jour se
divertir d'un barbier qui ne les connaissait point; l'un d'eux
envoya quérir le barbier pour se faire raser. L'autre se cacha dans
une chambre à côté. Celui à qui l'on fit l'opération étant rasé à
demi, se leva sous prétexte qu'il avait une petite affaire: il alla
dans la chambre de son frère qu'il savonna et à qui il mit au cou
son même linge à barbe et il l'envoya à sa place. Le barbier voyant
que celui qu'il croyait avoir barbifié à demi avait encore toute sa
barbe à faire, fut étrangement surpris. «Comment, dit-il, voilà une
barbe qui est crue en un moment! voilà qui me passe!» Le jumeau,
affectant un grand sérieux, lui dit: «Quel conte me faites-vous là?»
Le barbier prenant la parole lui explique naturellement ce qu'il a
fait, qu'il l'a rasé à demi et qu'il ne comprend pas comment cette
barbe rasée est revenue si promptement.» Le jumeau lui dit
brusquement: «Vous rêvez, faites votre besogne.--Monsieur, dit le
barbier, je m'y ferais hacher, il faut que je sois fou ou ivre, ou
qu'il y ait de la magie.» Il fit son opération en faisant de temps
en temps de grandes exclamations sur cet événement. La barbe étant
faite, celui qui était barbifié entièrement va prendre le barbifié à
demi, et, pendant qu'il se tient caché, il le substitue à sa place.
Celui-ci, avec son linge autour du cou: «Allons, dit-il au barbier,
achevez votre besogne.» Pour le coup, le barbier tomba de son haut,
il ne douta plus qu'il n'y eut de la magie, il n'avait pas la force
de parler. Cependant le sorcier prétendu lui imposa tellement qu'il
fallut qu'il achevât l'ouvrage; mais il alla publier partout qu'il
venait de raser un sorcier qui faisait croître sa barbe un moment
après qu'on le lui avait faite.
[Illustration: Boutique de barbier.--Image anglaise du XVIIIe
siècle.]
En Champagne, on raconte que le diable lui-même s'amusa un jour à se
faire raser par un barbier. Quand il était rasé d'un côté, la barbe
repoussait aussitôt.
[Illustration: Le fer trop chaud, gravure de Marillier.]
La légèreté de main que les barbiers apportaient généralement dans
l'exercice de leur profession ne les mit pas à l'abri du reproche
de maladresse; l'accusation d'entamer l'épiderme des clients est
constatée par des proverbes: Ha! ha! barbier, tu m'as coupé, s'écrie
un personnage de la _Sottie des Trompeurs_, qui veut dire simplement
qu'il a été trompé. L'espagnol Quevedo, dans la facétie _Fortuna con
seso_, où pendant une heure les rôles de chacun sont intervertis,
fait raser un barbier avec un couteau ébréché, et d'Aceilly a écrit
cette épigramme:
Quand je dis que tu m'as coupé,
Tu dis que je me suis trompé,
Et qu'il ne faut pas que je craigne:
C'est donc ma serviette qui saigne!
L'usage des fers pour la frisure fournit aussi matière à des
reproches: «Fils de cent boucs, s'écrie un personnage du roman
d'_Estevanille Gonzalès_, me prends-tu pour un saint Laurent!» (p.
21). Vers 1830, Grandville représenta un coiffeur avec une tête de
perroquet qui, frisant un bouledogue, lui disait: «Ça va chauffer en
Belgique.--Tu me brûles le cou,» répondait le patient. Ce thème a
été aussi traité par Daumier, et tout récemment la _Coiffure
française_ publiait une série où un client était savonné et rasé
d'une étrange manière par un garçon plus occupé des scènes de la rue
que de son ouvrage.
Jadis, les coiffeurs de campagne plaçaient une grande écuelle de
bois ou un plat sur la tête de leur client et ils coupaient tout ce
qui dépassait les bords. En Haute-Bretagne, on dit de celui qui a
les cheveux mal taillés qu'on les lui a coupés «à l'écuelle»; en
Hainaut, qu'on lui a mis un plat sur la tête; une gravure qui
illustre un roman moderne montre même une lourde marmite qui encadre
la tête d'un garçon à qui l'on coupe les cheveux.
À Dourdan, on lisait au fronton d'une boutique:
_Au blaireau de Louis XIII._
_Lejuglard, barbier,_
_Rase au pouce et à la cuiller._
et l'on y voyait un vieux blaireau qui, d'après la légende, avait
servi à savonner le fils de Henri IV. Quant au mode de raser annoncé
par l'enseigne, il était en usage en beaucoup de pays: en Berry, la
barbe au pouce coûtait deux liards, celle à la cuiller un sou.
Quelquefois on mettait une noix à la place du pouce. Ces procédés
sont encore employés dans des villages de France et de Belgique; en
1862, d'après la _Physiologie du coiffeur_, on s'en servait dans le
quartier Mouffetard; mais les clients, devançant la méthode
antiseptique, exigeaient que le barbier trempât au préalable son
pouce dans du cognac.
Les coiffeurs actuels ont comme ancêtres professionnels, pour une
partie tout au moins de leur métier, plusieurs corps d'état dont les
attributions se sont considérablement modifiées avec le temps. Les
barbiers ou barbiers-chirurgiens formaient à Paris, dit Chéruel, une
corporation importante dès le XIIIe siècle; leurs anciens statuts ne
sont pas conservés, mais ils furent renouvelés en 1362 et confirmés
par lettres patentes de 1371. La corporation était placée sous la
direction du premier barbier, valet de chambre du roi; on n'y
entrait qu'après examen, et la corporation avait le droit d'exclure
les indignes. D'après de Lamare, les chirurgiens de robe longue et
les chirurgiens-barbiers formaient deux communautés différentes. Les
uns avaient le droit d'exercer toutes les opérations de la chirurgie
et n'avaient pas la faculté de raser; les autres étaient astreints à
la saignée, à panser les tumeurs et les plaies où l'opération de la
main n'était point nécessaire, et eux seuls avaient le droit de
raser. Ceux-là avaient pour enseigne saint Cosme et saint Damien,
sans bassin, et ceux-ci des bassins seulement; les deux communautés
furent incorporées en 1655.
Il y avait aussi des barbiers étuvistes, qui formaient sous ce nom
une corporation spéciale; elle fut surtout florissante au XVIe
siècle.
Les Français avaient rapporté des guerres d'Italie l'habitude de
laisser croître leur barbe. Elle persista sous François Ier, qui
avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de
chirurgiens que de barbiers, quoiqu'une bien singulière mode fût
venue aussi d'Italie en ce temps-là. Hommes ou femmes se faisaient
raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l'apprend ce
rondeau de Marot, qui prouve que les barbiers de ce temps pouvaient
exercer leur métier dans des étuves.
Povres barbiers, bien estes morfonduz
De veoir ainsi gentilshommes tonduz
Et porter barbe; or, avisez comment
Vous gaignerez; car tout premièrement
Tondre et saigner ce sont cas défenduz
De testonner on n'en parlera plus:
Gardez ciseaux et rasouers esmouluz
Car désormais vous fault vivre aultrement,
Povres barbiers.
J'en ay pitié, car plus comtes ni ducz
Ne peignerez; mais comme gens perduz,
Vous en irez besongner chaudement
En quelque estuve; et là gaillardement
Tondre Maujoint ou raser Priapus.
Povres barbiers.
Les barbiers-perruquiers furent créés en décembre 1637 et formaient
une communauté séparée, qui prit une grande extension: À Paris,
écrivait Mercier en 1783, douze cents perruquiers, maîtrise érigée
en charge et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, employent
à peu près six mille garçons. Deux mille chambrelands font en
chambre le même métier. Six mille laquais n'ont guère que cet
emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeurs. Tous
ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des
bichonnages.
[Illustration: La toilette du clerc de procureur, d'après Carle
Vernet.]
La police n'était pas tendre pour ceux qui exerçaient l'état sans
avoir été reçus maîtres. Il faut, dit encore Mercier, que ce métier
si sale soit un métier sacré, car dès qu'un garçon l'exerce sans en
avoir acheté la charge, le chambreland est conduit à Bicêtre comme
un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau
quelquefois n'avoir pas un habit de poudre; un peigne édenté, un
vieux rasoir, un bout de pommade, un fer à toupet deviennent la
preuve de son crime, et il n'y a que la prison qui puisse expier un
pareil attentat! Oui, pour raser le visage d'un fort de la halle,
une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papilloter un
clerc de procureur, il faut préalablement avoir acheté une charge!
La Révolution supprima ce privilège, après avoir accordé aux
titulaires une indemnité.