Contes allemands, Paris, 1824.]
[Illustration: Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais, dessin de
Raudon, dans le théâtre de Guignol (Le Bailly).]
SOURCES
_Variétés historiques et littéraires_, I, 14.--Larchey,
_Dictionnaire d'argot_.--Mistral, _Tresor dou felibrige_.--_Causes
amusantes et peu connues_, I, 70, 85.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--_Les Français_, II, 265, 267, 268.--Paul Sébillot,
_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 74.--J.-F. Bladé, _Proverbes de la
Gascogne_.--_Ancien Théâtre français_, II, 115.--E. Rolland. _Rimes
et jeux de l'Enfance_, 320.--Leite de Vasconcellos, _Tradiçoes de
Portugal_, 251,--_Revue des traditions populaires_, IX, 685; N, 157,
202.--_Paris ridicule_, 310.--Dragomanov, _Traditions populaires de
la petite Russie_, 280.--Jitté i slovo, V, 232.--Communications de
M. T. Volkov.--Ampère, _Instructions pour les poésies
populaires_.--E. Monseur, _La Folk-Lore wallon_, 7,
74.--Communications de MM. H. Macadam, Alfred Harou.--Lespy,
_Proverbes de Béarn_.--G. Pitrè, _Costumi siciliani_, 14,
21.--Henderson, _Folk-Lore of Northern Counties_, 82.--_Calendario
popular_ (Fregenal), 1885, 16.--Paul Lacroix et Alfred Duchesne,
_Histoire des Cordonniers_, 117, 125, 162, 207.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 213.--Sensfelder, _Histoire de la
Cordonnerie_, 21. 271.--Hécart, _Dictionnaire rouchi_.--_Magasin
pittoresque_, 1850, 141.--L. Morin, _Les Communautés des
cordonniers, basaniers et savetiers de Troyes_ (1895), 36,
62.--G.-S. Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 22, 75, 87, 110,
115.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 44.--E.
Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 257.--Paul Sébillot, _Contribution
à l'étude des contes_, 73.--Roumanille, _Li Conte prouvençau_,
86.--_Vieux contes allemands_, 1824, 194.--Ch. Thuriet, _Traditions
de la Haute-Saône_, 115.
[Illustration: Savetier, d'après une lithographie, _Arts et
Métiers_.]
LES CHAPELIERS
La corporation des chapeliers est ancienne: elle figure dans le
_Livre des Métiers_; il y avait alors les chapeliers de feutre, les
chapeliers de coton, les chapeliers de paon, les fourreurs de
chapeaux, les chapeliers de fleurs et les fesseresses de chapeaux
d'or et d'orfrois à quatre pertuis, et leurs statuts y sont
longuement énumérés. Les trois premières catégories rentraient
seules à peu près dans ce qu'on est convenu d'appeler la
chapellerie, les deux autres étant plutôt du ressort de la mode.
[Illustration: Habit de Chapellier.]
En 1578, la corporation des chapeliers fut définitivement organisée,
et elle eut un blason d'or aux chevrons d'azur, accompagné de trois
chapels de gueules. Elle devait son privilège au comte Antoine de
Maugiron, qui l'obtint de Henri III. Elle prit pour patron celui de
son protecteur, et saint Antoine fut depuis en grand honneur parmi
les chapeliers de Paris. Il était même de règle «qu'au jour
anniversaire de ladite fondation, les quatre maîtres jurés,
gouverneurs et régents, vinssent es demeures du Louvre pour
congratuler notre doux sire le Roy et lui présenter un jeune pourcel
vivant, de la grosseur d'un agnelain, adorné de fleurs, estendu par
pied d'une figurine de cire représentant monseigneur saint Antoine
d'Heraclée. Ces petits cochons ont toujours été reçus d'Henri III à
Louis XVI inclusivement.
[Illustration: Le chapelier, réclame américaine
(Collection E. Flammarion.)]
Les statuts de 1578 furent confirmés par Henri IV, en 1594, réformés
en 1612 par Louis XIII, et enfin augmentés et renouvelés en 1706. En
1776, la communauté des chapeliers fut réunie au corps des
bonnetiers en même temps que celle des pelletiers. La chapellerie de
Paris se partageait en quatre classes: les maîtres fabricants, les
maîtres teinturiers, les marchands en neuf et les maîtres marchands
en vieux, qui ne formaient qu'une seule corporation. Les chapeliers
choisissaient ordinairement celle à laquelle ils voulaient
appartenir.
Le compagnonnage des ouvriers chapeliers était l'un des plus
anciens: s'il en fallait croire le tableau chronologique rédigé et
approuvé, en 1807, par les compagnons de Maître Jacques, il aurait
pris naissance en 1410. C'était l'un de ceux qui avaient les rites
d'initiation les plus secrets et les plus solennels. Voici, d'après
le P. Lebrun, comment ils procédaient en cette occasion au milieu du
XVIIe siècle: Les compagnons chapeliers se passent compagnons en la
forme suivante: Ils choisissent un logis dans lequel sont deux
chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre. En l'une
d'elles, ils dressent une table sur laquelle ils mettent une croix
et tout ce qui sert à représenter les instruments de la Passion de
Notre-Seigneur. Ils mettent aussi sur la cheminée de cette chambre
une chaise, pour se représenter les fonts du baptême. Ce qui étant
préparé, celui qui doit passer compagnon, après avoir pris pour
parrain et marraine deux de la compagnie qu'il a élus pour ce sujet,
jure sur le livre des Évangiles, qui est ouvert sur la table, par la
part qu'il prétend au Paradis, qu'il ne révélera pas, même dans la
confession, ce qu'il fera ou verra faire, ni un certain mot duquel
ils se servent comme d'un mot de guet pour reconnaître s'ils sont
compagnons ou non, et ensuite il est reçu avec plusieurs cérémonies
contre la Passion de Notre-Seigneur et le sacrement de baptême,
qu'ils contrefont en toutes ses cérémonies.
Les ouvriers chapeliers s'engagèrent, vers 1651, à renoncer à leurs
rites d'initiation; toutefois, leur compagnonnage ne cessa pas pour
cela. Les chapeliers compagnons passants du Devoir subsistent
encore, mais leur société, de même que toutes les autres, est bien
déchue de son ancienne importance. Actuellement, l'aspirant en
devenant compagnon, prête serment de fidélité aux règles de la
société; s'il le viole, il est rayé du tour de France.
Les ouvriers chapeliers qui n'appartiennent pas au compagnonnage
s'appellent _drogains_ ou _drogaisis_.
Il y a entre les ouvriers chapeliers, tant à Paris qu'en province,
une grande solidarité. L'ouvrier voyageur reçoit de l'aide non
seulement dans les villes où la société a un siège, mais dans les
petites bourgades où existe une fabrique. Le tour de France, qui
était appelé «trimard», était autrefois beaucoup plus en usage
qu'aujourd'hui; l'ouvrier sur le tour de France était «battant»
quand il était «arrivant» chez la mère; il était conduit dans toutes
les fabriques par l'homme du tour de France; parmi les ouvriers
sédentaires, il y en avait qui étaient de semaine à tour de rôle
pour recevoir l'arrivant et lui procurer du travail. Demander à
l'arrivant qui venait d'être présenté: «As-tu plan?» c'était lui
demander s'il était embauché. L'ouvrier remercié était dit «sacqué».
L'ouvrier battant, en arrivant dans une localité, demandait si la
«frippe» (travail) était bonne, s'il y avait l'oeil (crédit), et
si l'on pouvait faire «chatte».
C'est surtout parmi les ouvriers chapeliers en soie ou soyeurs que
se manifeste cette solidarité. Celui qui, sur le tour de France, a
reçu d'un compagnon des secours, doit audit compagnon, lors de son
passage, des secours plus élevés et réciproquement. Sur le tour de
France, si un compagnon passe dans deux villes où a été établie sa
société, sans pouvoir travailler faute d'ouvrage, à la troisième
ville, le cas étant le même, le _premier_ en ville cède sa place au
compagnon, et se met lui-même sur le tour de France. Lorsqu'il y a
pénurie de travail, les compagnons tirent au sort pour savoir quels
sont ceux d'entre eux qui doivent quitter la ville et aller chercher
fortune ailleurs.
Une boutique est-elle occupée par les _drogaisis_, ouvriers non
sociétaires compagnons, et ceux-ci sont-ils renvoyés par le patron
qui a fait appel aux compagnons pour les remplacer, la société dicte
à chaque groupe le nombre de Devoirants qu'il doit fournir; les
devoirants désignés sont tenus d'aller occuper la boutique où ils
ont été appelés.
Depuis vingt ans, ce compagnonnage a été peu à peu remplacé par des
chambres syndicales et des groupes corporatifs locaux, qu'une vaste
société a fédérés, en 1880, pour toute la France.
Les chapeliers de Paris, au nombre de 3.000 à peine (ils étaient
6.000 en 1886), sont partagés en deux sociétés dites des «Cartes
vertes» et des «Cartes rouges». Ces derniers, qui sont les plus
remuants, avaient, en 1894, d'après le _Monde illustré_, leur
réunion dans un antre obscur de la rue du Plâtre.
[Illustration: Boutique de chapelier (milieu du XVIIIe siècle)
(Musée Carnavalet).]
Lorsqu'on enterrait un ouvrier chapelier appartenant au
compagnonnage, les compagnons faisaient, à Paris, il y a quelques
années, des passes d'armes avec des cannes de tambour-major
semblables à celles des compagnons charpentiers, puis ils se
répandaient en gémissements dans leurs chapeaux; les uns disaient
qu'on enterrait leur frère, les autres simplement qu'ils pleuraient
leur frère.
L'ouvrier chapelier, qui est presque toujours à ses pièces, est
généralement travailleur; on appelle «noceurs» ceux qui ne
travaillent pas les premiers jours de la semaine; ils se rattrapent
presque toujours en donnant un coup de collier les derniers jours.
L'inscription qui accompagne l'image de saint Lundi, publiée à
Épinal vers 1835, place au sixième rang des dévots à ce saint le
chapelier Mal-Blanchi, et met dans sa bouche ces mots:
On m'a dit et je m'en fais gloire
Que j'étais un peu riboteur,
Mais je suis, vous pouvez m'en croire.
Malgré plus d'un propos menteur,
Bon enfant, quoiqu'un peu licheur.
Parmi les autres surnoms donnés aux chapeliers figurent ceux de
«castor» et de «castorin», qui font allusion à l'espèce de peau
qu'ils employaient autrefois.
Il est rare que les ouvriers chapeliers passent en police
correctionnelle pour vol. Les anciens règlements étaient sévères à
ce sujet; d'après les _Articles des gardes jurés_, 1684, art. IV: si
l'apprenti, pendant le temps de son apprentissage se trouvait
atteint, convaincu et condamné de quelque crime, vol ou autre délit
considérable, le brevet de son apprentissage était cassé et révoqué,
sans qu'il fût besoin de jugement ni arrêt plus exprès.
Certains d'entre eux qui rougiraient à la pensée d'un vol,
commettent des actes qui sont tout aussi repréhensibles. On les
appelle «chatteurs»: ce sont ceux qui s'amusent à ne pas payer le
marchand de vin, le logeur en garni ou le gargotier; cela s'appelle
faire «chatte» et n'est pas considéré par les chatteurs comme un
acte coupable. L'euphémisme du mot voile la laideur de la chose; de
même chez les écoliers, chiper n'est pas voler. Il en est aussi qui
se livrent à la maraude, et font passer à la casserole la poule du
voisin qui s'égare; dans certains pays, quand une poule disparaît,
on dit: «Ce sont encore les chapeliers qui l'ont fricassée.»
La fabrique est la «boîte»; on dit d'une boîte où l'on ne gagne pas
sa vie «c'est la peau». L'apprenti est un «armagnolle», à Paris un
_arpète_, l'ouvrier le plus ancien «un goret», le contremaître «un
sergent»; celui-ci qui, à Paris, est appointé au mois, est secondé
par un sous-contremaître payé à la semaine et chargé de la
préparation des matières premières, il porte tout naturellement le
nom de «caporal»; le maître ou chef d'usine est «le Bausse» dont le
nom vient peut-être du flamand Bos (maître). Le jour où l'apprenti a
fini son temps, on lui fait payer une sorte de dîme, appelée
«cassage», une douzaine de francs environ; les ouvriers ajoutent
quelque petite somme et tous ensemble vont festoyer.
Dans les ateliers on s'amuse à faire des farces aux ouvriers qui ont
mauvais caractère. Cela s'appelle «monter la chèvre».
La grève est désignée sous le nom de «sautage»,
«Battre la banque» c'était demander des avances au patron; si
celui-ci refusait, on disait qu'il avait «pété».
Au milieu du XVIIe siècle on fit, sur plusieurs métiers, des
caricatures qui étaient basées sur des aventures réelles ou
supposées. Celle du chapelier, que nous reproduisons, p. 61, est
accompagnée des vers suivants:
Un chapelié, un soir bien sou,
Se mit à quereller sa femme,
Mais elle l'appela: «Vieux fou,
Yvrogne et sac à vin infâme!»
Le poussa de sur les degrés
Et luy ferma la porte au nés.
Se qui le mit en grand furie;
Mais toutes fois n'en pouvant plus,
Après des efforts superflus,
Il entra dans une escurie.
Là ce pauvre homme s'endormit.
Mais un cheval un coup luy porte:
Luy, croyant estre dans son lit,
S'écrie: «Mon voisin main-forte!»
Et se souvenant de l'affront,
Pensant prendre sa fame au front,
Prit la queue de ceste beste,
Et, tirant à force de bras,
Dit: «Par la mort, et par la peste,
Putin, tu me le paieras!»
Le cheval, se sentant tiré
Ses crins, à force de ruades,
L'yvrogne les voulant parer,
Luy donne en vain quelque gourmade;
Mais tous les voisins acourus
Au bruit de ce combat bouru
Dont il avait la face bleue,
Les séparèrent en riant.
Et chacun luy alloit criant:
«Allons, chapelié, à la queue!
À la queue! à la queue!»
L'usage de donner un chapeau neuf en échange de plusieurs vieux
existait déjà dès le XVIe siècle; un passage des Équivoques de la
voix, de Tabourot, le constate d'une manière assez plaisante: «Comme
on disoit qu'à Paris il estoit arrivé vn chappelier de Mantouë, qui
donnoit pour deux vieux chappeaux un oeuf, plusieurs recherchèrent
leurs vieux chappeaux pour en aller demander vn neuf, estimant qu'on
leur donneroit vn chappeau neuf.»
[Illustration: LE CHAPELIE A LA QVEV]
La vente des vieux chapeaux est également ancienne, mais l'art de
leur rendre leur ancien lustre était moins perfectionné
qu'aujourd'hui. Ce commerce avait lieu sous le Châtelet, le long du
quai de la Mégisserie. On voit, disent les _Numéros parisiens_, des
chapeliers qui étalent des vieux chapeaux, à qui on a donné un tel
apprêt, qu'un pauvre diable d'auteur ne balance pas d'en donner le
prix qu'on lui demande. Ces chapeaux craignent l'eau et le soleil,
et, comme ils ne sont que de pièces et morceaux collés, celui qui en
a fait l'emplette et qui se trouve surpris par une grande pluie, n'a
plus que la moitié ou le quart d'une calotte sur la tête lorsqu'il
rentre chez lui. Les marchands de chapeaux de ce genre font courir
leurs femmes dans tous les quartiers de Paris pour empletter des
vieux chapeaux, et quelque délabrée que soit la marchandise,
lorsqu'elle entre dans cette fabrique, on ne tarde pas d'en tirer un
parti très avantageux.
Les enseignes des boutiques de chapeliers ne présentaient pas autant
d'originalité que celles de certaines autres professions; elles
étaient désignées par des chapeaux en fer ou en zinc, affectant
assez souvent la forme de ceux des généraux du premier Empire,
peintes en rouge avec une cocarde dorée; on peut encore en voir
quelques-unes.--C'était assez exceptionnellement qu'on en voyait
d'analogues à celles du «Chapeau fort» qui existait jadis rue de
l'École-de-Médecine, ou du «Chapeau sans pareil», dont parle Balzac.
D'autres avaient cette inscription: «Au chapeau rouge» ou «Au
chapeau de cardinal».
L'image que nous reproduisons, d'après une estampe du musée
Carnavalet, remonte au milieu du XVIIIe siècle; elle est accompagnée
de ces deux quatrains (p. 57):
Qu'il est à désirer, dans le siècle où nous sommes,
Que toute tête folle et vuide de bon sens
En changeant de chapeau change de sentimens:
Alors on trouveroit des hommes vraiment hommes.
Si le chapeau pouvoit fixer tête volage,
On conseilleroit fort de toujours le porter,
À ces jeunes faquins, qui, pour jamais l'ôter,
Le portent sous le bras et n'en font point usage.
Parmi les industriels qui font de la publicité, les chapeliers
tiennent de nos jours un des premiers rangs, ainsi que l'on peut le
constater en regardant les images peintes sur les murs, les
voitures-réclames et les prospectus distribués à la main.
[Illustration: Rue Mandar, No. 15. DANCRÉ, _FLAMAND_, Tient un
assortiment de Chapeaux de Flandre et autres tout pret dans le
dernier gout. A PARIS.]
Ce dernier genre a été employé dès le commencement de ce siècle, et
probablement avant; mais on n'était pas arrivé au degré
d'ingéniosité qui distingue la chapellerie de nos jours; on se
contentait, en général, de cartes dans le genre de celle ci-dessus,
et qui montre simplement les animaux dont le poil entrait dans la
composition des chapeaux de l'époque.
On a su aujourd'hui être plus amusant, ainsi qu'on peut le voir par
les deux réclames (p. 64), dont l'une est une sorte de rébus;
l'autre, dont on peut voir sur les murs une variante
chromolithographique, est une imitation, peut-être inconsciente,
d'une image de ma collection, où un papillon placé à l'extrémité
d'une planche est plus lourd qu'une femme qui se tient à l'autre
bout.
[Illustration]
SOURCES
_Monde illustré_, 1894.--_Revue des traditions populaires_, X,
200.--C.-G. Simon, _Études sur le compagnonnage_, 79.--A. Coffignon,
_les Coulisses de la mode_, 86.--_Mélusine_, III, 367.--_Articles
des gardes jurés_, 1684, art. IV.--_Les Numéros parisiens_, 26.
[Illustration: Ne pesant pas l'once]
LES COIFFEURS
Lorsque, en 1674, les barbiers furent érigés en corps de métier, on
leur avait permis d'écrire sur leur boutique: _Céans on fait le poil
proprement et on tient bains et étuves_. Cette inscription, qui se
bornait à indiquer leurs fonctions, ne tarda pas à leur paraître
trop simple, et il semble qu'il y ait eu entre les artistes
capillaires une sorte d'émulation pour inventer des enseignes plus
dignes de l'esprit facétieux qu'on leur a accordé de tout temps. On
ne sait au juste qui imagina le célèbre _Demain on rasera gratis_,
dont le succès, attesté par de nombreuses variantes, a duré près de
deux siècles; il y a une trentaine d'années on pouvait encore en
voir quelques-unes, peintes en blanc sur une planche noire, entre un
plat à barbe et des rasoirs en sautoir, dans plusieurs petites
villes de province:
_Ici demain_
_On rase et on frise pour rien._
On lit sur une pancarte, derrière la charge du député-coiffeur
Chauvin: «Demain on rase gratis.» (_Pilori_, 3 mars 1895.)
_Menier, perruquier,_
_Arrivant de Paris,_
_Rase aujourd'hui pour de l'argent,_
_Et demain pour rien._
_Pierre Bois,_
_Perruquier et auberge_
_Rase aujourd'hui en payant et demain pour rien,_
_Et on trempe la soupe._
Celle-ci qui désignait, de même que la suivante, un barbier
restaurateur:
_Par devant on rajeunit,_
_Par derrière on rafraîchit_
était le développement d'une inscription: _Ici on rajeunit_, très
usitée au siècle dernier.
L'imagerie révolutionnaire parodia souvent les inscriptions de la
barberie; une estampe qui a pour titre le proverbe bien connu: «Un
barbier rase l'autre», montre une enseigne sur laquelle est écrit:
_Ici on rase tout_; un prolétaire est assis bien à l'aise dans un
fauteuil, et se fait raser par un noble, auquel un abbé sert de
garçon perruquier. _Ici on sécularise tout_, lit-on sur une autre,
suspendue au-dessus d'un moine savonné, sur les genoux duquel s'est
assise une femme qui, un rasoir à la main, s'apprête à lui faire la
barbe.
Une sorte de naïveté malicieuse semble avoir présidé à la
composition de certaines enseignes, du genre de celle-ci, qu'on
lisait naguère assez fréquemment en Belgique: _Ici on rase à la papa
et on coupe les cheveux aux oiseaux_. Dans l'amusant vaudeville de
Scribe, _Coiffeur et perruquier_, ce dernier, auquel on reproche ses
antiques façons, s'écrie: «Qu'est-ce qu'elle a donc, mon enseigne?
Depuis trente ans elle est toujours la même: _Poudret,
perruquier; ici on fait la queue aux idées des personnes_.»
L'art des inscriptions a été cultivé jusqu'au milieu de ce siècle
par les coiffeurs. En 1826, Lambert, rue de Nazareth, avait fait
peindre sur sa boutique ces deux distiques engageants; le premier
s'adressait aux hommes, le second au beau sexe:
_Vous satisfaire est ma loi_
_Pour vous attirer chez moi._
_Aux dames, par mon talent._
_Je veux être un aimant._
À la même époque on lisait sur une devanture de la rue
Saint-Jacques: _Au savant perruquier_; pour justifier ce titre, le
patron l'avait ornée de deux vers grecs et de deux vers latins;
voici ces derniers:
_Hic fingit solers hodierno more capillos_
_Dexteraque manu novos addit ars honores._
Il croyait que les étudiants auraient traduit facilement ce latin de
collège qui voulait dire: Ici un art ingénieux façonne les cheveux à
la mode du jour, et d'une main habile y ajoute de nouveaux
agréments.
Ainsi qu'on l'a vu, il arrivait assez fréquemment en province que
les barbiers cumulaient plusieurs métiers, comme ce perruquier
normand, qui tenait un petit restaurant, et s'adressait en ces
termes à sa double clientèle:
_Toussaint, perruquier,_
_Donne à boire et à manger,_
_Potage à toute heure_
_avec de la légume;_
_On coupe les cheveux par-dessus._
Dans son _Histoire des livres populaires_, Nisard reproduit une
longue pièce qui a pour titre: «Enseigne trouvée dans un village de
Champagne» et qui n'est vraisemblablement que le grossissement
caricatural d'une inscription de barbier cumulard. En voici une
partie:
«Barbié, perruquer, sirurgien, clair de la paroisse, maître de
colle, maraischal, chaircuitier et marchant de couleure; rase pour
un sout, coupe les jeveux pour deux soux, et poudre et pomade par
desus le marchai les jeunes demoisel jauliment élevé, allument lampe
à l'année ou par cartier.»
[Illustration: Jeu des Rues de Paris (1823).]
Les perruquiers n'avaient pas laissé aux barbiers-coiffeurs le
monopole des inscriptions; il semble même qu'ils les avaient
devancés dans la voie de la réclame. C. Patru, surnommé le
Petit-Suisse, avait fait imprimer une carte (vers 1650) représentant
son portrait orné d'une perruque et entouré des armoiries des
cantons; on y lisait:
«Aux treize cantons Suisses, le Petit-Suisse, marchand perruquier,
fait et vend toute sortes de perruques et des plus à la mode, vend
aussi toutes sortes de cheveux de France, d'Angleterre, de Hollande,
Flandre, Allemagne et d'autres, des plus beaux en gros et en détail,
demeurant à Paris sur le quay de l'Orloge du Palais entre les deux
grosses tours.»
[Illustration: MLLe DES FAVEURS A LA PROMENADE A LONDRES
(Musée Carnavalet.)]
On lit dans L'_Eloge des Perruques_, qu'un perruquier de Troyes
avait pour enseigne un Absalon pendu par les cheveux au milieu d'une
forêt et transpercé par la lance de Joad. Au bas étaient ces vers:
_Passant, contemplez la douleur_
_D'Absalon pendu par la nuque;_
_Il eût évité ce malheur_
_S'il avait porté la perruque._
Cette inscription, dont l'auteur est resté anonyme, avait fait
fortune; on la retrouvait dans plusieurs autres villes, et à Paris
même, en 1858, elle figurait encore sur une boutique du boulevard
Bonne-Nouvelle.
Dans la seconde moitié du siècle dernier, alors que les coiffures
féminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux,
les artistes qui les édifiaient crurent pouvoir signaler leurs
laboratoires en écrivant sur la porte en gros caractères: _Académie
de Coeffure_; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'était
profaner le mot académie, et l'on défendit à tous les coiffeurs de
se servir de ce nom respectable et sacré. Cela ne les empêcha pas
toutefois de se qualifier du nom «d'académiciens de coiffure et de
mode». Lorsque, en 1769, la communauté des perruquiers avait intenté
un procès aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un
factum dans lequel il disait: Leur art tient au génie et est par
conséquent un art libéral. L'arrangement des cheveux et des boucles
ne remplit pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos
doigts les trésors de Golconde; c'est à nous qu'appartient la
disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.