compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les
ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les
ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste
association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les
liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils
célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des
épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes
particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres.
Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait
dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur
le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement
des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe
siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce
prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: _Honneur à
Dieu_, _Conserver le bien des Maistres_, _Maintenir les Compagnons_.
Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu,
profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres,
vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale
se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les
défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être
employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des
officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont
des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils
se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une
ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas
de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent
d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils
commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui
doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny
à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en
confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent
un cabaret qu'ils appellent _la Mère_, parce que c'est là qu'ils
s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans
laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une
dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre
pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres
pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire
un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils
s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites
cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces
pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à
cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce
fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers.
«Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de
l'eau, qu'ils appellent _les quatre alimens_, les mettent sur une
table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir
comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa
part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy
disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy
ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui
se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy
disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner
les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule
d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en
plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux,
leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils
font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment
mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur
famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments
abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges
qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce
chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»
[Illustration: La Nouvelliste.]
Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne osât y porter la
main; il répugnait d'attaquer une association qui se couvrait du
manteau de la religion, et dont les pratiques revêtaient les
apparences les plus pieuses. Les juges ecclésiastiques reculaient
devant le scandale, les juges laïques ignoraient le fond des choses
ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tâche qui
demandait des forces supérieures. Le compagnonnage se développait de
plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder
l'ordre semi-religieux des Frères Cordonniers, entreprit de réformer
ces abus, et se mit à prêcher les compagnons, qui se moquèrent de
lui. En 1645, il dénonça les cordonniers et les tailleurs à
l'Officialité de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il
entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et
confia le soin de les diriger à quelques-uns de ses disciples; ils
furent assez habiles pour décider quelques maîtres cordonniers, qui
avaient été dans leur jeunesse initiés au compagnonnage, à leur
délivrer une attestation écrite dans laquelle ils en faisaient
connaître les cérémonies les plus secrètes. Elle débutait ainsi:
«Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame,
Saint-Crépin et Saint-Crépinien, des maîtres cordonniers de la
présente ville de Thoulouse en l'église des Grands-Carmes, déclarons
que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons
s'assemblent en quelque chambre retirée d'un cabaret; estant là, ils
font eslire à celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un
sous-parrain. Après cela, ils font plusieurs choses contenues dans
l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il
vaut mieux, dit le Père Lebrun, les passer sous silence, pour les
mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procès des magiciens
afin d'épargner les oreilles des personnes simples et de ne pas
donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacrilège.»
Il est vraisemblable que cet écrit renfermait, avec plus de détails,
une description analogue à celle de Reims dont nous avons parlé
ci-dessus. L'archevêque de Toulouse, qui eut connaissance de la
pièce entière défendit ces réceptions sous peine d'excommunication.
D'autres évêques s'unirent à lui et il y eut une solennelle
abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels
s'engagèrent «à n'user jamais à l'avenir de cérémonies semblables,
comme étant impies, pleines de sacrilèges, injurieuses à Dieu,
contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses à la religion et contre
la justice». C.-G. Simon, dans son _Étude sur le Compagnonnage_, se
demande si cette abjuration ne serait pas la véritable cause de la
haine traditionnelle des autres corps d'état contre les cordonniers.
[Illustration: Arrivée d'un compagnon chez un maître, bois de la
bibliothèque bleue, collection L. Morin.]
[Illustration: Le Savetier
Estampe de Clarte (XVIIe siècle)]
La Faculté de théologie défendit, par sentence du 30 mai 1648, les
«assemblées pernicieuses» des compagnons, sous peine
d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le
compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations
d'autrefois, cessa d'exister à cette époque, il ne disparut pas
complètement et se continua à l'aide de diverses transformations. À
Troyes, en 1720, une requête des maîtres cordonniers dénonce leurs
compagnons comme ayant fondé une confrérie en l'église
Saint-Frobert. «Quatre maîtres, dit-elle, ont été élus pour la
diriger, elle possède des registres où sont inscrits les noms des
compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de
salaires.» Il paraît qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que
trois jours par semaine et passaient le reste en débauches. «Ils
ont, dit le document, été attroupez dans les boutiques de tous les
maîtres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit
point de compagnons qui n'étant point de leur caballe,
travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter,
voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont
menacé les maîtres de les faire tous périr s'ils ne leur donnent pas
le prix qu'ils leur demandoient.»
C'est seulement au commencement de ce siècle que les cordonniers
purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient
perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier,
un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulême,
retenu à boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur
faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur révélant
les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de
reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la véracité de
leur initiateur, deux le gardèrent à vue, pendant qu'un troisième
allait à l'assemblée mensuelle des tanneurs qui se tenait ce
jour-là. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas trompés, et
ils s'empressèrent de donner l'initiation à leurs camarades
d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand
nombre, ils ne tardèrent pas à former un groupe considérable. Mais
ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils
eurent à soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre
les corroyeurs. Il y eut des blessés et des morts. À la suite de
cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus
courageux, fut mis aux galères de Rochefort, où il mourut. Les
cordonniers vénèrent la mémoire de ce compagnon, et dans un de leurs
couplets on trouve les vers suivants:
Provençal l'Invincible,
Bordelais l'Intrépide,
Mouton Coeur de Lion
Nous ont faits compagnons.
Le Devoir fut porté d'Angoulême à Nantes et de là se répandit dans
d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en
butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps
de métiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils
l'eussent déjà pardonné à d'autres, leur intrusion dans le corps du
compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte
de traité de paix des autres corps d'état. Mais ils manquaient de
_pères_, et à défaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les
reconnaître pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap
voulurent bien, en 1850, se déclarer les pères des cordonniers.
C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des détails de la
résurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des
indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de
France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge
et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent
ils reçoivent une couleur nouvelle, si bien qu'à la fin de leur
voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de
_faveurs_, c'est le nom qu'ils donnent à ces rubans secondaires.
Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les «margajas»
cordonniers étaient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Société
des Cordonniers indépendants, après s'être formée sous l'invocation
de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs
et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers étaient, avec
les boulangers, au nombre des métiers auxquels le compagnonnage
interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du
Devoir des autres états tombaient sur eux.
* * * * *
On sait que saint Crépin est le patron des cordonniers; son nom est
d'un usage fréquent dans le langage du métier; on appelle
saint-crépin tous les outils d'un cordonnier et au figuré tout le
bien d'un pauvre homme; au XVIIe siècle, ce terme désignait même un
patrimoine quelconque; d'après la Mésangère, cette comparaison est
tirée de la coutume des garçons cordonniers qui, en allant de ville
en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crépin.
Le tire-pied est «l'étole de saint Crépin» et au commencement du
XVIIe siècle, on nommait «lance de saint Crépin» l'alène du
cordonnier. On dit familièrement d'une personne chaussée trop
étroitement qu'elle «est dans la prison de saint Crépin.»
[Illustration: Saint Crépin et saint Crépinien, d'après une pierre
gravée de la chapelle des maîtres cordonniers en l'église des R. R.
P. Augustins de Châlons (XVe siècle).]
[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST
CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]
Les actes de saint Crépin et de son compagnon saint Crépinien, qui
paraissent avoir été rédigés vers le huitième siècle, disent que les
deux saints étaient frères, et que, fuyant la persécution de
Dioclétien, ils arrivèrent à Soissons, où personne n'osant leur
offrir l'hospitalité à cause de leur qualité de chrétiens, ils
apprirent l'état de cordonnier, et y devinrent bientôt très habiles;
ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas à les
visiter et à venir les entendre prêcher l'Évangile; beaucoup de
personnes, persuadées par eux, abandonnèrent le culte des idoles. Le
gouverneur de la Gaule les arrêta à Soissons, où ils «faisaient des
souliers pour le peuple» et les amena devant l'empereur Maximien
Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le
gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans
parvenir à ébranler leur constance. On leur lia des meules au cou,
et on les précipita dans la rivière, mais ils nagèrent avec facilité
et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb
fondu qui ne les brûla point, non plus que le bain de poix et
d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien
finit par leur faire trancher la tête, et leurs corps furent
abandonnés aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchèrent point.
Telle est la légende des deux saints patrons; en voici une autre qui
n'a rien de commun avec le récit des Actes des martyrs: Les
cordonniers autrefois, en travaillant le soir à la lumière de la
chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains
travaux de leur profession qui exigent un bon éclairage, notamment
dans la pose de la petite pièce de cuir que l'on place entre les
deux parties de la semelle et que l'on appelle l'âme. Crépin était
un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait
près de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau,
il remarqua que la lumière de la chandelle passant au travers du
liquide se concentrait en un seul point extrêmement lumineux. Il eut
l'idée ingénieuse de mettre son travail sous ce point et dès lors
put l'exécuter avec la même perfection qu'en plein jour. Ses
compagnons l'imitèrent, et c'est à partir de ce moment que les
cordonniers employèrent des bouteilles d'eau sphériques pour
concentrer la lumière de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est
en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandèrent que
Crépin fût canonisé et que ce saint est devenu le patron des
cordonniers.
Au moyen âge la fête des deux saints était célébrée avec beaucoup de
pompe: vers le XVe siècle, elle était accompagnée de représentations
dramatiques dont le sujet ordinaire était la vie et le martyre des
deux illustres cordonniers. Les épisodes en étaient aussi sculptés
dans les chapelles de la corporation (p. 40). François Gentil
exécuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on
voit encore dans la cathédrale de Saint-Pantaléon et qui a été
souvent reproduit. À Troyes les cordonniers avaient fait faire de
belles tapisseries représentant le même sujet; et au siècle dernier
«l'archiconfrairie roiale de saint Crépin et saint Crespinian» avait
fait graver une grande image dont les médaillons relatent les
épisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).
L'_Histoire des cordonniers_ décrit la façon dont la fête était
célébrée: «Les cordonniers se réveillaient le 25 octobre au bruit
des cloches sonnant à toute volée; ils se rendaient
processionnellement à l'église où était érigée la chapelle des
patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge. À Bourges,
les maîtres qui s'exemptaient de ce devoir sans alléguer de
légitimes excuses étaient redevables d'une livre de cire à la
chapelle. Après avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers
revenaient avec le même cérémonial qu'ils étaient allés.
L'après-midi un grand repas attendait les frères; à Issoudun, on
avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dînaient
ensemble en «l'ostel du maître bastonnier, pour traiter des besognes
et affaires de la confrérie, et aussi à qui le baston seroit
baillé». Pour empêcher les gaietés de dégénérer en licence, les
statuts avaient imaginé une pénalité; «s'il y a aucun d'eux qui
pendant le temps où ils sont assemblés jure, renie, dispute ou
maugrée Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse
entre eux, le délinquant pour la première fois paiera à la confrérie
demi-livre de cire, pour la deuxième fois une livre, et pour la
troisième deux livres. S'il persévère, il perdra sa franchise et ses
droits de métier et en sera puni par la justice du roi comme
blasphémateur.»
Tout cela disparut au moment de la Révolution, et il ne paraît pas
que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles
n'étaient pas complètement oubliées au commencement de la
Restauration. À Troyes, la confrérie de Saint-Crépin fut réorganisée
en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en
neuf. Elle organise une fête annuelle, célébrée à l'église
Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des
vêpres. Le bâton, qui est mis aux enchères au profit de la
communauté, est encore porté à l'église en grande pompe; il y figure
à côté de la bannière, qui accompagne aussi les obsèques des membres
décédés, et de la belle tapisserie de Felletin, datée de 1553, qui
appartient à la communauté. Le soir, un bal bien tenu réunit les
familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu à
l'intention des membres défunts.
En d'autres endroits, depuis quelques années, on ne «fait plus la
Saint-Crépin». Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se
réunissaient dans une auberge à neuf heures, et se rendaient deux à
deux à l'église, pour y assister à une messe; des corbeilles de
petits gâteaux bénits par l'officiant, étaient distribués en guise
de pain bénit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa
famille, et les autres étaient portés à l'auberge où ils faisaient
le principal dessert, car la cérémonie de l'église terminée, ils
retournaient deux à deux dîner tous ensemble. Sur leur passage les
gamins chantaient:
C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)
Mon ami,
Les Cordonniers se frisent
Pour aller voir Crespin,
Mon amin,
Qui a fait dans sa chemise.
Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir
qui reste de cette cérémonie.
[Illustration: Marchand de souliers à Bologne, d'après l'eau-forte
de Mitelli.]
Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place;
quelquefois il joue un rôle qui n'a pas de rapport avec la
profession et qui est ailleurs attribué à d'autres corps d'état. Il
est, presque aussi souvent que le tailleur, le héros du conte si
répandu de l'ouvrier qui, ayant tué un grand nombre de mouches,
constate ce haut fait par une inscription équivoque: «J'en ai tué
cent», fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son
astuce, vient à bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le
représentent comme un personnage à l'esprit délié, plein de
ressources et assez sceptique à l'endroit du surnaturel. En
Lorraine, un cordonnier se rend à un château habité par des voleurs,
fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une
pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en
lâchant un oiseau qu'il tient caché. Un savetier sicilien va dans
une maison hantée, assiste sans crainte à la procession nocturne des
revenants, des diables et des monstres, leur résiste, et finit par
devenir possesseur d'un trésor enchanté.
On raconte, en Provence, que la première fois que les cordonniers
célébrèrent la fête de saint Crépin, leur patron fut si content
qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves
des tire-ligneul. Alors saint Crépin fit pendre depuis le Paradis
jusqu'à terre une échelle de corde bien garnie de poix. Les
meilleurs des cordonniers, par humilité chrétienne, restèrent au
pied de l'échelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladèrent,
et Dieu sait s'il en monta! Le jour où ils montèrent, on célébrait
en Paradis la fête de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de
chanter la grand'messe. Saint Paul fut chargé, pendant ce temps, de
garder la porte; les cordonniers gravissaient l'échelle, et l'on
sentit dans le Paradis une odeur de poix mêlée au parfum de
l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment où l'officiant chanta
_Sursum corda!_ Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis
sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait:
_Zou sus la cordo!_ et il coupa la corde. Les cordonniers tombèrent:
heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tués;
mais ils furent pourtant tous un peu maltraités. De là vient qu'il
est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour
cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropiés et bossus.
Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il
était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier
qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire
vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce
qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir
il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin,
puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout
faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai
chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus
cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux
paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits,
et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël,
il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à
minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à
travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement
achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient
tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un
gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le
cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces
petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au
lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis
ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand
ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire,
s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à
gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit
une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats,
nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à
l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à
prospérer dans le ménage du cordonnier.
[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une
chromolithographie de l'_Album de la Mère l'Oye_, imprimé à
Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:
Gardez-vous, petits enfants,
De pleurer en vous couchant,
Autrement la Cordonnière,
De vous n'aurait pas pitié,
Et pendant la nuit entière
Vous mettra dans un soulier,
Loin de votre lit bien blanc
Et des baisers de maman.
]
Dans la Haute-Saône, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un
petit savetier qui, adossé à une borne, bat la semelle en chantant.
S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui
dit qu'il n'a plus que trois clous à planter dans son vieux soulier,
et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au
coucher du soleil; alors, il prétend qu'il est fatigué et saute sur
le dos du paysan, qui est forcé de le promener toute la nuit.