Ces sévérités excessives ne servirent qu'à faire organiser le

compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les

ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les

ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste

association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les

liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils

célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des

épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes

particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres.

Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait

dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur

le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement

des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe

siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce

prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: _Honneur à

Dieu_, _Conserver le bien des Maistres_, _Maintenir les Compagnons_.

Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu,

profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres,

vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale

se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les

défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être

employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des

officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont

des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils

se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une

ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas

de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent

d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils

commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui

doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny

à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en

confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent

un cabaret qu'ils appellent _la Mère_, parce que c'est là qu'ils

s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans

laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une

dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre

pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres

pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire

un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils

s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites

cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces

pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à

cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce

fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers.

«Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de

l'eau, qu'ils appellent _les quatre alimens_, les mettent sur une

table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir

comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa

part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy

disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy

ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui

se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy

disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner

les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule

d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en

plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux,

leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils

font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment

mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur

famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments

abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges

qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce

chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»

[Illustration: La Nouvelliste.]

Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne osât y porter la

main; il répugnait d'attaquer une association qui se couvrait du

manteau de la religion, et dont les pratiques revêtaient les

apparences les plus pieuses. Les juges ecclésiastiques reculaient

devant le scandale, les juges laïques ignoraient le fond des choses

ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tâche qui

demandait des forces supérieures. Le compagnonnage se développait de

plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder

l'ordre semi-religieux des Frères Cordonniers, entreprit de réformer

ces abus, et se mit à prêcher les compagnons, qui se moquèrent de

lui. En 1645, il dénonça les cordonniers et les tailleurs à

l'Officialité de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il

entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et

confia le soin de les diriger à quelques-uns de ses disciples; ils

furent assez habiles pour décider quelques maîtres cordonniers, qui

avaient été dans leur jeunesse initiés au compagnonnage, à leur

délivrer une attestation écrite dans laquelle ils en faisaient

connaître les cérémonies les plus secrètes. Elle débutait ainsi:

«Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame,

Saint-Crépin et Saint-Crépinien, des maîtres cordonniers de la

présente ville de Thoulouse en l'église des Grands-Carmes, déclarons

que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons

s'assemblent en quelque chambre retirée d'un cabaret; estant là, ils

font eslire à celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un

sous-parrain. Après cela, ils font plusieurs choses contenues dans

l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il

vaut mieux, dit le Père Lebrun, les passer sous silence, pour les

mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procès des magiciens

afin d'épargner les oreilles des personnes simples et de ne pas

donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacrilège.»

Il est vraisemblable que cet écrit renfermait, avec plus de détails,

une description analogue à celle de Reims dont nous avons parlé

ci-dessus. L'archevêque de Toulouse, qui eut connaissance de la

pièce entière défendit ces réceptions sous peine d'excommunication.

D'autres évêques s'unirent à lui et il y eut une solennelle

abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels

s'engagèrent «à n'user jamais à l'avenir de cérémonies semblables,

comme étant impies, pleines de sacrilèges, injurieuses à Dieu,

contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses à la religion et contre

la justice». C.-G. Simon, dans son _Étude sur le Compagnonnage_, se

demande si cette abjuration ne serait pas la véritable cause de la

haine traditionnelle des autres corps d'état contre les cordonniers.

[Illustration: Arrivée d'un compagnon chez un maître, bois de la

bibliothèque bleue, collection L. Morin.]

[Illustration: Le Savetier

Estampe de Clarte (XVIIe siècle)]

La Faculté de théologie défendit, par sentence du 30 mai 1648, les

«assemblées pernicieuses» des compagnons, sous peine

d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le

compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations

d'autrefois, cessa d'exister à cette époque, il ne disparut pas

complètement et se continua à l'aide de diverses transformations. À

Troyes, en 1720, une requête des maîtres cordonniers dénonce leurs

compagnons comme ayant fondé une confrérie en l'église

Saint-Frobert. «Quatre maîtres, dit-elle, ont été élus pour la

diriger, elle possède des registres où sont inscrits les noms des

compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de

salaires.» Il paraît qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que

trois jours par semaine et passaient le reste en débauches. «Ils

ont, dit le document, été attroupez dans les boutiques de tous les

maîtres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit

point de compagnons qui n'étant point de leur caballe,

travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter,

voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont

menacé les maîtres de les faire tous périr s'ils ne leur donnent pas

le prix qu'ils leur demandoient.»

C'est seulement au commencement de ce siècle que les cordonniers

purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient

perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier,

un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulême,

retenu à boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur

faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur révélant

les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de

reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la véracité de

leur initiateur, deux le gardèrent à vue, pendant qu'un troisième

allait à l'assemblée mensuelle des tanneurs qui se tenait ce

jour-là. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas trompés, et

ils s'empressèrent de donner l'initiation à leurs camarades

d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand

nombre, ils ne tardèrent pas à former un groupe considérable. Mais

ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils

eurent à soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre

les corroyeurs. Il y eut des blessés et des morts. À la suite de

cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus

courageux, fut mis aux galères de Rochefort, où il mourut. Les

cordonniers vénèrent la mémoire de ce compagnon, et dans un de leurs

couplets on trouve les vers suivants:

Provençal l'Invincible,

Bordelais l'Intrépide,

Mouton Coeur de Lion

Nous ont faits compagnons.

Le Devoir fut porté d'Angoulême à Nantes et de là se répandit dans

d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en

butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps

de métiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils

l'eussent déjà pardonné à d'autres, leur intrusion dans le corps du

compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte

de traité de paix des autres corps d'état. Mais ils manquaient de

_pères_, et à défaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les

reconnaître pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap

voulurent bien, en 1850, se déclarer les pères des cordonniers.

C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des détails de la

résurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des

indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de

France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge

et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent

ils reçoivent une couleur nouvelle, si bien qu'à la fin de leur

voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de

_faveurs_, c'est le nom qu'ils donnent à ces rubans secondaires.

Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les «margajas»

cordonniers étaient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Société

des Cordonniers indépendants, après s'être formée sous l'invocation

de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs

et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers étaient, avec

les boulangers, au nombre des métiers auxquels le compagnonnage

interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du

Devoir des autres états tombaient sur eux.

* * * * *

On sait que saint Crépin est le patron des cordonniers; son nom est

d'un usage fréquent dans le langage du métier; on appelle

saint-crépin tous les outils d'un cordonnier et au figuré tout le

bien d'un pauvre homme; au XVIIe siècle, ce terme désignait même un

patrimoine quelconque; d'après la Mésangère, cette comparaison est

tirée de la coutume des garçons cordonniers qui, en allant de ville

en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crépin.

Le tire-pied est «l'étole de saint Crépin» et au commencement du

XVIIe siècle, on nommait «lance de saint Crépin» l'alène du

cordonnier. On dit familièrement d'une personne chaussée trop

étroitement qu'elle «est dans la prison de saint Crépin.»

[Illustration: Saint Crépin et saint Crépinien, d'après une pierre

gravée de la chapelle des maîtres cordonniers en l'église des R. R.

P. Augustins de Châlons (XVe siècle).]

[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST

CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]

Les actes de saint Crépin et de son compagnon saint Crépinien, qui

paraissent avoir été rédigés vers le huitième siècle, disent que les

deux saints étaient frères, et que, fuyant la persécution de

Dioclétien, ils arrivèrent à Soissons, où personne n'osant leur

offrir l'hospitalité à cause de leur qualité de chrétiens, ils

apprirent l'état de cordonnier, et y devinrent bientôt très habiles;

ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas à les

visiter et à venir les entendre prêcher l'Évangile; beaucoup de

personnes, persuadées par eux, abandonnèrent le culte des idoles. Le

gouverneur de la Gaule les arrêta à Soissons, où ils «faisaient des

souliers pour le peuple» et les amena devant l'empereur Maximien

Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le

gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans

parvenir à ébranler leur constance. On leur lia des meules au cou,

et on les précipita dans la rivière, mais ils nagèrent avec facilité

et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb

fondu qui ne les brûla point, non plus que le bain de poix et

d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien

finit par leur faire trancher la tête, et leurs corps furent

abandonnés aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchèrent point.

Telle est la légende des deux saints patrons; en voici une autre qui

n'a rien de commun avec le récit des Actes des martyrs: Les

cordonniers autrefois, en travaillant le soir à la lumière de la

chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains

travaux de leur profession qui exigent un bon éclairage, notamment

dans la pose de la petite pièce de cuir que l'on place entre les

deux parties de la semelle et que l'on appelle l'âme. Crépin était

un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait

près de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau,

il remarqua que la lumière de la chandelle passant au travers du

liquide se concentrait en un seul point extrêmement lumineux. Il eut

l'idée ingénieuse de mettre son travail sous ce point et dès lors

put l'exécuter avec la même perfection qu'en plein jour. Ses

compagnons l'imitèrent, et c'est à partir de ce moment que les

cordonniers employèrent des bouteilles d'eau sphériques pour

concentrer la lumière de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est

en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandèrent que

Crépin fût canonisé et que ce saint est devenu le patron des

cordonniers.

Au moyen âge la fête des deux saints était célébrée avec beaucoup de

pompe: vers le XVe siècle, elle était accompagnée de représentations

dramatiques dont le sujet ordinaire était la vie et le martyre des

deux illustres cordonniers. Les épisodes en étaient aussi sculptés

dans les chapelles de la corporation (p. 40). François Gentil

exécuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on

voit encore dans la cathédrale de Saint-Pantaléon et qui a été

souvent reproduit. À Troyes les cordonniers avaient fait faire de

belles tapisseries représentant le même sujet; et au siècle dernier

«l'archiconfrairie roiale de saint Crépin et saint Crespinian» avait

fait graver une grande image dont les médaillons relatent les

épisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).

L'_Histoire des cordonniers_ décrit la façon dont la fête était

célébrée: «Les cordonniers se réveillaient le 25 octobre au bruit

des cloches sonnant à toute volée; ils se rendaient

processionnellement à l'église où était érigée la chapelle des

patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge. À Bourges,

les maîtres qui s'exemptaient de ce devoir sans alléguer de

légitimes excuses étaient redevables d'une livre de cire à la

chapelle. Après avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers

revenaient avec le même cérémonial qu'ils étaient allés.

L'après-midi un grand repas attendait les frères; à Issoudun, on

avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dînaient

ensemble en «l'ostel du maître bastonnier, pour traiter des besognes

et affaires de la confrérie, et aussi à qui le baston seroit

baillé». Pour empêcher les gaietés de dégénérer en licence, les

statuts avaient imaginé une pénalité; «s'il y a aucun d'eux qui

pendant le temps où ils sont assemblés jure, renie, dispute ou

maugrée Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse

entre eux, le délinquant pour la première fois paiera à la confrérie

demi-livre de cire, pour la deuxième fois une livre, et pour la

troisième deux livres. S'il persévère, il perdra sa franchise et ses

droits de métier et en sera puni par la justice du roi comme

blasphémateur.»

Tout cela disparut au moment de la Révolution, et il ne paraît pas

que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles

n'étaient pas complètement oubliées au commencement de la

Restauration. À Troyes, la confrérie de Saint-Crépin fut réorganisée

en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en

neuf. Elle organise une fête annuelle, célébrée à l'église

Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des

vêpres. Le bâton, qui est mis aux enchères au profit de la

communauté, est encore porté à l'église en grande pompe; il y figure

à côté de la bannière, qui accompagne aussi les obsèques des membres

décédés, et de la belle tapisserie de Felletin, datée de 1553, qui

appartient à la communauté. Le soir, un bal bien tenu réunit les

familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu à

l'intention des membres défunts.

En d'autres endroits, depuis quelques années, on ne «fait plus la

Saint-Crépin». Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se

réunissaient dans une auberge à neuf heures, et se rendaient deux à

deux à l'église, pour y assister à une messe; des corbeilles de

petits gâteaux bénits par l'officiant, étaient distribués en guise

de pain bénit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa

famille, et les autres étaient portés à l'auberge où ils faisaient

le principal dessert, car la cérémonie de l'église terminée, ils

retournaient deux à deux dîner tous ensemble. Sur leur passage les

gamins chantaient:

C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)

Mon ami,

Les Cordonniers se frisent

Pour aller voir Crespin,

Mon amin,

Qui a fait dans sa chemise.

Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir

qui reste de cette cérémonie.

[Illustration: Marchand de souliers à Bologne, d'après l'eau-forte

de Mitelli.]

Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place;

quelquefois il joue un rôle qui n'a pas de rapport avec la

profession et qui est ailleurs attribué à d'autres corps d'état. Il

est, presque aussi souvent que le tailleur, le héros du conte si

répandu de l'ouvrier qui, ayant tué un grand nombre de mouches,

constate ce haut fait par une inscription équivoque: «J'en ai tué

cent», fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son

astuce, vient à bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le

représentent comme un personnage à l'esprit délié, plein de

ressources et assez sceptique à l'endroit du surnaturel. En

Lorraine, un cordonnier se rend à un château habité par des voleurs,

fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une

pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en

lâchant un oiseau qu'il tient caché. Un savetier sicilien va dans

une maison hantée, assiste sans crainte à la procession nocturne des

revenants, des diables et des monstres, leur résiste, et finit par

devenir possesseur d'un trésor enchanté.

On raconte, en Provence, que la première fois que les cordonniers

célébrèrent la fête de saint Crépin, leur patron fut si content

qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves

des tire-ligneul. Alors saint Crépin fit pendre depuis le Paradis

jusqu'à terre une échelle de corde bien garnie de poix. Les

meilleurs des cordonniers, par humilité chrétienne, restèrent au

pied de l'échelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladèrent,

et Dieu sait s'il en monta! Le jour où ils montèrent, on célébrait

en Paradis la fête de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de

chanter la grand'messe. Saint Paul fut chargé, pendant ce temps, de

garder la porte; les cordonniers gravissaient l'échelle, et l'on

sentit dans le Paradis une odeur de poix mêlée au parfum de

l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment où l'officiant chanta

_Sursum corda!_ Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis

sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait:

_Zou sus la cordo!_ et il coupa la corde. Les cordonniers tombèrent:

heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tués;

mais ils furent pourtant tous un peu maltraités. De là vient qu'il

est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour

cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropiés et bossus.

Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il

était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier

qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire

vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce

qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir

il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin,

puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout

faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai

chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus

cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux

paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits,

et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël,

il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à

minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à

travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement

achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient

tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un

gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le

cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces

petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au

lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis

ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand

ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire,

s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à

gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit

une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats,

nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à

l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à

prospérer dans le ménage du cordonnier.

[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une

chromolithographie de l'_Album de la Mère l'Oye_, imprimé à

Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:

Gardez-vous, petits enfants,

De pleurer en vous couchant,

Autrement la Cordonnière,

De vous n'aurait pas pitié,

Et pendant la nuit entière

Vous mettra dans un soulier,

Loin de votre lit bien blanc

Et des baisers de maman.

]

Dans la Haute-Saône, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un

petit savetier qui, adossé à une borne, bat la semelle en chantant.

S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui

dit qu'il n'a plus que trois clous à planter dans son vieux soulier,

et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au

coucher du soleil; alors, il prétend qu'il est fatigué et saute sur

le dos du paysan, qui est forcé de le promener toute la nuit.

Légendes et curiosités des métiers · 第 20 / 38 段