Les carreleurs, qui tirent leur nom de la pose des carreaux à la

semelle des souliers, ne viennent pour la plupart exercer leur

profession que pendant l'hiver, et aux premiers jours de soleil ils

s'en retournent en Lorraine s'adonner aux travaux des champs.

Une chanson de Charles Vincent décrit assez bien la vie de ce pauvre

savetier qui, un bâton à la main, s'en va jetant son cri de

Carr'leur soulier:

Ainsi le savetier traverse

Grand'ville, village et hameau;

Pour braver le froid et l'averse,

Sa hotte lui sert de manteau.

Au printemps, dans les nuits superbes,

Prenant le ciel pour hôtelier,

Il s'étend dans les hautes herbes,

Sa hotte lui sert d'oreiller.

Carr'leur soulier!

Près d'une borne de l'église.

Tous les jours, au soleil levant,

Il déballe sa marchandise

Et vient s'établir en plein vent.

Sa hotte lui sert de banquette.

Il chante en son vaste atelier,

Et ses chants que l'écho répète

Vont éveiller tout le quartier.

Carr'leur soulier!

Et pendant qu'il bat ses semelles,

Chacun chez lui entre en passant

Pour lui demander des nouvelles,

Car il est le journal vivant.

Il sait plus d'un petit mystère,

Et dit, sans se faire prier,

Pourquoi tous les soirs le notaire...

Pourquoi la femme de l'huissier...

Carr'leur soulier!

Autrefois, des savetiers ambulants parcouraient les rues, en criant,

pour avertir les clients qui avaient des chaussures à réparer ou à

vendre; voici leur cri au XVIIe siècle:

Housse aux vieux souliers vieux!

Il est temps que je pense à boire,

(Devant que plus avant je voise)

De bon vin, fût fort ou vieux.

Qui a des vieux souliers

À vendre en bloc ou en tâche!

[Illustration: Un savetier, d'après une eau-forte de Van Ostade.]

Au siècle dernier, ils s'annonçaient comme «réparateurs de la

chaussure humaine». Vers 1810, ils psalmodiaient sur un air

nasillard, que Gouriet a noté:

Carr'leu d'souliers!

Avez-vous des souliers à raccommoder?

Si vos souliers sont déchirés,

Voilà l'ouvrier

Qui vous demande à travailler.

[Illustration: Un savetier, image révolutionnaire. (Musée

Carnavalet.)]

Dans le Nord, on donnait le surnom de _quoie_ à ceux qui

parcouraient les rues chaque lundi pour crier les vieux souliers.

Cet usage a cessé à la Révolution; c'est peut-être lui, dit Hécart,

qui a donné naissance à l'expression lundi des savetiers, parce

qu'ils allaient le soir boire au cabaret le produit de la journée.

Aujourd'hui, tout au moins à Paris, ce métier a disparu, de même que

celui de revendeur de souliers ambulant; une estampe de Mitelli nous

montre un de ceux-ci, auquel manque précisément une jambe (p. 41).

Ces industriels étaient, comme beaucoup d'autres, en butte aux

quolibets des gens de la rue. En Sicile, quand le savetier se

promène en criant: _Scarparu_! les gamins s'empressent de lui

répondre à la face: _Ogni puntunn ni fazzu un paru_! Chaque point ne

fait pas une paire.

C'est parce que les cordonniers, et surtout les savetiers, étaient

populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique,

qu'ils tiennent une si grande place dans l'imagerie révolutionnaire.

Au début, ils sont optimistes, comme celui de l'estampe de 1789,

dont le succès est attesté par des variantes, et qui est intitulée:

Le bon temps reviendra. Patience, Margot, dit le savetier à sa

femme, j'aurons bientôt 3 fois 8. L'explication est sur un placard

déposé sur la table: «Espérance pour 1794 (?) Pain à 8 sous,--vin à

8 sous,--viande à 8 sous.» Celui de l'image reproduite, p. 17, fait

également des réflexions très sensées.

Mais cette sagesse ne dura guère, tout au moins chez quelques-uns,

et on les voit se mêler plus que de raison à la politique active; un

peu plus tard, une autre image montre un savetier, président d'un

comité révolutionnaire, s'occupant de son art en attendant la levée

des scellées (_sic_).

Dès l'antiquité, on a attribué aux cordonniers une certaine dose de

philosophie, qui leur faisait exercer gaiement un métier qui

habituellement ne chômait pas et qui nourrissait son homme, lui

laissant l'esprit libre pendant son travail. Ce n'est pas au hasard

que Lucien a mis en scène, dans la _Traversée_, le savetier Micyle,

joyeux et philosophe, et qu'il a choisi comme héros de sa fantaisie

du _Songe_ le même Micyle, auquel son coq démontre qu'il est le plus

heureux citoyen d'Athènes. Dès cette époque, les savetiers

chantaient comme aujourd'hui, et si Micyle n'a pas de linotte, du

moins il a un coq. _Le Savetier_ de La Fontaine

Chantait du matin jusqu'au soir,

C'était merveille de le voir,

Merveille de l'ouïr: il faisait des passages,

Plus content qu'aucun des sept sages.

D'après Sensfelder, à notre époque, les bonnes traditions de gaieté

ne sont pas perdues: Le cordonnier et le savetier sont gais,

égrillards parfois, ayant toujours un refrain à la bouche; fatigués

de chanter, ils causent avec la pie ou font siffler leur merle,

oiseaux traditionnels qui, de temps immémorial, sont les hôtes

obligés de la boutique ou de l'échoppe. Les fleurs sont aussi une de

leurs passions dominantes, et il est rare de ne pas voir la margelle

de leur fenêtre émaillée d'un pot de basilic ou de giroflée.

Dans les farces, dit l'_Histoire des cordonniers_, les savetiers

paraissent au premier rang; leur rôle c'est d'être plaisants, et si

quelque niais est victime d'un bon tour, soyez sûr que c'est un

savetier qui le lui a joué. De là, cette vieille expression

proverbiale: _Tour de savetier_, pour qualifier un bon tour joyeux

et plaisant, ce qu'on a depuis appelé une mystification. Les

savetiers représentaient, pour ainsi dire, par leurs libres propos,

l'indépendance des opinions; la franchise du peuple respirait dans

leurs allures, et leur humeur originale et moqueuse conservait à

forte dose le sel caustique de l'ancien esprit gaulois. Leur échoppe

était le rendez-vous des plus vaillants compères du voisinage; c'est

là que s'apprenaient les nouvelles, que se propageaient les

médisances, que se fabriquaient les lazzis et les mots piquants, que

s'échangeaient les cancans du quartier, que se discutaient sans

arrière-pensée les actes de la cour et les affaires de la ville.

C'était l'école des révélations indiscrètes, des aventures galantes,

des innocentes méchancetés.

On voit, à Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe siècle que M.

Bonnardot possédait dans sa collection; il représente des scènes du

Mardi-Gras à l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi

elles figurent des «attrapes», dont la plus plaisante est celle dont

nous empruntons la description et la gravure au _Magasin

pittoresque_:

[Illustration: _Jeu de Paris en miniature_ (1823).]

Près d'une échoppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti

savetier a étendu sur le pavé un beau morceau de cuir, après lequel

est attachée une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une

grosse paysanne avise ce cuir et se félicite de la trouvaille. Elle

calcule déjà qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour

elle et une pour son mari. Elle dépose son panier, se baisse, avance

les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme

n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin planté là pour lui

remontrer à point nommé que ces choses-là ne se trouvent point sous

le pas d'un masque.

On s'est égayé aux dépens des artistes de la chaussure en se servant

des mots à double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la

plus curieuse, peut-être, de ces charges, est celle qu'on lit au bas

de l'image intitulée: «Le Galant Savetier» ou la _Déclaration dans

les formes_. (Paris, Noël, rue Saint-Jacques, décembre 1816.)

M. L'EMPEIGNE.--Mademoiselle, l'Amour qui me _talonne_ et

me traite en vrai _tiran_ ne me donnant point de

_quartier_, me réduit a vous faire ma déclaration dans les

_formes_. Malgré sa violence, j'ai jusqu'ici enfoncé mon

amour entre _cuir_ et _chair_; mais enfin, il faut que je

_tire pied_ ou aile à ce maudit aveugle qui me fait sentir

ses _pointes_ cruelles. Décidez du sort du malheureux

l'Empeigne, car ses _mesures_ sont prises si vous lui

faites essuyer un _revers_.

MLLE CRÉPIN--Reprenez _haleine_, M. l'Empeigne, si votre

amour n'est pas à propos de _bottes_, voyez M. Crépin,

_tige_ de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma

main, j'y ajouterai mon coeur.

M. L'EMPEIGNE.--Ah! mademoiselle, _ça vat_...

[Illustration: Le Cordonnier et la Servante, d'après le _Magasin

pittoresque_]

Une gravure coloriée, de la même date, montre un savetier qui

s'apprête à corriger sa femme: «Ah! tu ne veux pas te taire! eh

bien! je vais t'enfoncer dans les _formes_!» Elle faisait allusion,

de même que bien d'autres, à la réputation qu'avaient les savetiers

de se servir volontiers de leur tire-pied pour corriger «leur

épouse». C'est sur cette donnée qu'est fondé en partie

l'opéra-comique de Sedaine, le _Diable à quatre_.

Parfois les femmes se regimbent, comme dans une estampe de ma

collection (vers 1840), où une femme poursuit à coups de balai son

mari qui l'a frappée de son tire-pied.

Les parodies du langage professionnel étaient en somme assez

innocentes, et il est probable que ceux dont on faisait ainsi la

caricature les trouvaient plaisantes et étaient les premiers à en

rire. Ils devaient moins goûter les mauvaises charges qui, d'après

les _Français peints par eux-mêmes_, étaient en usage vers 1840: «Le

savetier a-t-il des vitres en papier, le polisson passera la tête à

travers pour demander l'heure; il tournera doucement la clef laissée

à la serrure et ira la planter un peu plus loin; puis il reviendra,

et cognant au châssis, il en préviendra gracieusement le père

l'Empeigne; ou bien il lui demandera poliment de vouloir bien lui

donner la monnaie de six liards en pièces de deux sous. Il n'était

pas rare autrefois de trouver une échoppe bâtie sur quatre

roulettes. Mais ce genre de construction a été peu a peu abandonné:

il prêtait trop à l'espièglerie. Soit donné, par exemple, que le

père Courtin eût son échoppe dans la rue Basse; à la faveur des

ombres de la nuit, des farceurs s'y attelaient et la traînaient

jusque rue des Singes ou de l'Homme-Armé. Et le lendemain, quand le

père Courtin revenait à sa place accoutumée, pas plus

d'établissement que sur ma main.»

Les conteurs du XVIe siècle et du XVIIe rapportent plusieurs récits

dans lesquels les cordonniers sont dupés, en dépit de la finesse

qu'on leur attribue. Celui qui suit est tiré des _Sérées_ de

Guillaume Bouchet: la _Légende de maître Pierre Faifeu_, qui est un

peu plus ancienne, attribuait à ce fripon émérite un vol à peu près

semblable. «Un suppot de la matte (matois) ayant affaire d'une paire

de bottes, et estant en une hostellerie, s'advisa d'envoyer quérir

un cordonnier, pour en avoir une paire, sans argent. Les ayant

essayées, le mattois va dire au cordonnier que la botte du pied

gauche le blessoit un peu et le prie de la mettre deux ou trois

heures en la forme. Le cordonnier le laissant botté d'une botte,

emporte l'autre; mais le mattois, se faisant desbotter, envoie

soudain quérir un autre cordonnier auquel il dit, après avoir essayé

ses bottes, que la botte du pied droit luy sembloit un peu plus

estroite que l'autre; parquoy le marché fait, se fait desbotter afin

qu'il mist cette botte en la forme jusques à ce qu'il eust disné.

Que voulez-vous? sinon qu'ayant deux bottes de deux cordonniers,

l'une du pied gauche, l'autre du pied droit, baillant ses vieilles

bottes au garçon d'estable, il paye son hoste, monte à cheval et

s'en va. Tantost après voicy arriver les maistres cordonniers ayant

chacun une botte à la main et se doutant qu'ils estoient gourez, se

prinrent à rire et firent mettre à leurs maistre-jurez de l'année,

dans les statuts de la confrérie, que défenses estoient faites aux

maistres de l'estat que cy après ils n'eussent à laisser une botte à

un estranger et emporter l'autre, soit pour l'habiller ou la mettre

en forme, avant qu'estre payez, sur peine de perdre une des bottes,

et l'autre, qui demeure entre leurs mains, être confisquée et

l'argent mis et appliqué à la botte du mestier.»

[Illustration: Le Cordonnier.]

Une farce faite aux savetiers de Paris faillit tourner au tragique

et amener une émeute. Me Mangienne, avocat des charbonniers, en fit

un récit plaisant dans son mémoire, l'un des plus curieux des

_Causes amusantes et peu connues_: «Le 31 juillet 1751, veille de la

fête de Saint-Pierre-ès-Liens, que les maîtres savetiers ont choisi

pour leur patron, plusieurs charbonniers du port Saint-Paul et

autres ports, résolurent de se divertir de quelques-uns de leurs

confrères mariés avec de vieilles veuves; et à cet effet d'aller,

avec des instruments, leur présenter des bouquets, prétendant que la

fête devait leur être commune avec les savetiers qui ne travaillent

qu'en vieux cuir. Cette espèce de ressemblance qu'ils avoient cru

voir entre leurs amis et ces derniers, leur fournit l'idée d'une

marche risible et propre à laisser entrevoir à ceux qui en étoient

le sujet le prétendu rapport que l'on mettoit entre leur état et

celui de la savaterie. Ils prirent pour cet effet deux ânes, qu'ils

ornèrent de tous les outils de la profession. Ils les couvrirent

d'un caparaçon fort sale; aux extrémités qui en pendoient étoient

attachés des pieds de boeuf en forme de glands; il y en avoit de

même en guise de pistolets, et sur le caparaçon on avoit cousu de

toutes les espèces de plus vieilles savates. Deux d'entre eux

devoient monter ces ânes avec des habits de caractère et de goût;

l'un acheta à la friperie une vieille robe, avec veste et culotte

noire, toutes en lambeaux; il s'en affuble et met par-dessus, en

forme de cordes, de gauche à droite, un morceau de vieille toile sur

lequel étoient cousus artistement des savates et tous les outils de

ce brillant métier, avec une cocarde au chapeau et deux alènes en

sautoir. Un autre prit un vieil habit d'Arlequin, parsemé des mêmes

instruments et de vieilles savates de tout âge et de tout sexe.

Chacun de ces ânes devoit être conduit par deux hommes habillés

grotesquement et du même goût, avec une pique à la main où, au lieu

de fer, il y aurait un pied de boeuf; tous ceux qui devoient

composer le cortège devoient avoir des cocardes et des marques

caractéristiques de la savaterie. Tous les Garçons-Plumets des

officiers charbonniers commencèrent la marche deux à deux; ils

avoient à leur tête des tambours et des fifres; dans le milieu

étoient les deux héros sur leurs ânes; ils tenoient d'une main un

pied de boeuf et de l'autre un gros bouquet de fleurs rangées. Ils

partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de

leurs amis dans le cas d'être réputés savetiers. Monteton, qui avoit

donné l'idée de cette mascarade, avoit été savetier avant que d'être

charbonnier: c'était lui qui montoit un des deux ânes et qui,

sachant bien tourner un compliment dans le goût et à la portée de

l'esprit des savetiers, se chargea de faire les harangues. Ce

cortège fut bien reçu par un savetier de la rue Saint-Paul, auquel

on offrit un bouquet, et qui fit boire au cortège plusieurs

bouteilles de bière; mais un autre savetier de la même rue, au lieu

de bien prendre la plaisanterie, se fâcha, jeta à la tête des gens

un baquet d'eau puante, et dit qu'il était petit-juré dans le corps

des savetiers, qui se trouvoit insulté en sa personne. Il fit

prévenir le syndic de la communauté, les deux hommes montés sur des

ânes furent mis en prison, et les savetiers poursuivirent les

charbonniers; et lorsqu'on voulut les apaiser, ils déclarèrent

qu'ils étaient dix-huit cents à Paris, et qu'ils se priveroient

plutôt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois pour employer

l'argent qu'ils y dépenseraient à pousser le procès que d'en avoir

le démenti.» La Cour les renvoya dos à dos, dépens compensés.

On n'a pas, que je sache, de document authentique décrivant les

cérémonies qui avaient lieu lors de la réception d'un maître

cordonnier ou savetier; il est permis de penser que quelques-uns des

détails conservés dans une pièce imprimée à Troyes, en 1731, _Le

Récit véritable et authentique de l'honnête réception d'un maître

savetier_, ne sont que le grossissement caricatural de ce qui se

passait réellement. Le dialogue suivant s'engage entre l'aspirant et

l'ancien:

L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, pardonnez à mon

ambition... Je vous supplie instamment de m'incorporer.

L'ANCIEN.--Mon grand amy, nous louons votre zèle; mais

combien avez-vous fait d'années d'apprentissage? Il faut

absolument en avoir fait sept ou bien épouser une fille de

maître.

L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, il n'y a pas

justement sept années que je m'instruis; mais pendant plus

de six ans qu'il y a que je travaille, j'y ay esté enseigné

par un des plus habiles hommes de toute l'Europe.

L'ANCIEN.--La loi sur le chapitre du corps est précise et

inviolable. Cependant si vous faisiez un chef-d'oeuvre...

L'ASPIRANT.--J'aime mieux qu'il m'en coûte quelque argent.

L'ANCIEN.--Hé! combien avez-vous à mettre au coffre du

métier?

L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, je n'ay que cinquante

écus.

L'ANCIEN.--Il faut deux cents livres.

L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, contentez-vous à

cela.

L'ANCIEN.--Il faut autant, mon grand amy.

On finit par admettre l'aspirant, parce qu'il a été «laquais de

l'Arsenac, celuy qui est un des plus grands de la France.» C'est

alors que commence réellement la parodie de la cérémonie de

réception.

L'ANCIEN.--Levez la main. Ne jurez-vous pas d'observer les

règlements de l'état?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De ne vous rencontrer jamais en repas, sans vous

enyvrer jusqu'à dégobiler partout, et sans emporter à votre

maison quelque morceau de viande dans votre poche?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De faire parler de vous dans la ville, à

l'exemple de vos confrères, au moins trois fois dans votre

vie?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--Et quand vous trouverez quelque maistre qui

commencera quelque faute, de lui répliquer qu'il ne sera

jamais qu'un maçon, ce mestier estant au-dessous de votre

devoir pendant votre vie?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De ne travailler jamais le lundi?

L'ASPIRANT.--Je le jure et le jure.

L'ANCIEN.--D'avoir trois linottes et un geay à siffler, et

leur enseigner fidèlement?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De vous informer curieusement de tout ce qui se

passe chez vos voisines?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De sçavoir la généalogie de toutes les familles?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--De vous introduire tant dans les paroisses,

communautez et autres lieux, pour avoir titre d'office?

L'ASPIRANT.--Je le jure.

L'ANCIEN.--Moi ancien du métier, toujours vénérable

Savetier carleur, réparateur de la chaussure humaine en

cette ville de Rouen, de l'avis et consentement des gardes

y assemblés, je vous reçois, admets et établis et fais

maistre Savetier, carleur, réparateur de la chaussure

humaine en cette ville de Rouen, car tel est mon bon

plaisir, aux fins de jouir des droits, dignitez, privilèges

et prééminences y attribués.

Quand le nouveau maître a présenté ses remerciements, le dialogue

continue:

L'ANCIEN.--Mon grand amy, il ne reste plus qu'à sçavoir de

quelle branche vous voulez estre, car remarquez, que nous

en avons de trois sortes: 1° les _Vielus_.-2° les

_Brelandiers_, 3° les _Porte-Aumuches_. Les Vielus ont à

leur devanture une virole en cuivre en forme de jetton; les

Brelandiers ont une pirouette; les Porte-Aumuches ont un

petit morceau de cuir. Les Vielus ont une boutique à leur

maison; les Brelandiers ont un estal ou un brelan au coin

d'une rue; les Porte-Aumuches vont par les rues crier: _À

ces vieux souliers!_

L'ASPIRANT.--Je désire être Porte-Aumuche.

L'ANCIEN.--Prenez votre ton.

L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

L'ANCIEN.--Tout beau; vous contrefaites la voix de maître

Gaspard. Modérez votre ton.

L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

L'ANCIEN.--Holà! vous n'y êtes pas encore. Vous prenez le

ton comme maître Albert. Un peu plus haut.

L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

L'ANCIEN.--Bon! justement vous y voilà. Gardez-vous bien

d'oublier ce ton. C'est de tout temps immémorial que nos

prédécesseurs ont sagement ordonné que l'on réglât la voix

de chaque maître, pour éviter à la confusion et aux

surprises qui pourroient arriver. L'on vous dégraderoit si

vous changiez seulement un iota. Allez faire trois tours

par la ville et donnez des bouquets aux maîtresses. Quand

vous passerez devant la boutique des maîtres Vielus, ou les

rencontrant, quel salut ferez-vous?

L'ASPIRANT.--Je dirai: Bonjour, maître».

L'ANCIEN.--Et aux maîtres Brelandiers?

L'ASPIRANT.--Bonjour, donc.

L'ANCIEN.--Et à un Porte-Aumuche?

L'ASPIRANT.--Bonjour!

Quand l'aspirant a été passé maître, il demande:

--Où irons-nous faire la feste de notre réception?

L'ANCIEN.--Il n'est que d'aller en plein cabaret. Allons au

Grand Gaillard Bois.

[Illustration: Cette estampe du XVIIe siècle a été inspirée par le

chapitre XLIII du livre populaire des _Aventures de Til Ulespiègle_,

intitule: «Comment Ulespiègle se fait cordonnier et demande à son

maître quels souliers il doit tailler». Le maître lui répond:

«Grands et petits, comme les bêtes que le berger mène aux champs».

Alors il taille des boeufs, des vaches, des veaux, des boucs,

etc., et gâte le cuir.]

Une autre pièce, imprimée aussi à Troyes, et qui porte l'approbation

de Grosley, avocat, le facétieux auteur des _Mémoires de l'Académie

de Troyes_, contient une description du _Magnifique et

superlicoquentieux Festin fait à Messieurs, Messeigneurs les

Vénérables Savetiers, Careleurs et Réparateurs de la chaussure

humaine_, par le sieur Maximilien Belle-Alesne, nouveau reçu et

agrégé au corps de l'état, en reconnaissance des grandes obligations

qu'il a d'avoir été reçu dans l'illustre corps, sans même avoir fait

de chef-d'oeuvre. Les quatorze pages qui suivent décrivent un

repas pantagruélique, accompagné de facéties du métier.

Une note écrite par un inconnu au dos du cahier contenant le texte

manuscrit du règlement de 1442, aux archives municipales de Troyes,

montre combien ces artisans étaient jaloux de leurs privilèges. «On

a oublié, dans les statuts des savetiers, cet article intéressant:

Et si notre bon Roy que Dieu gard vouloit faire recevoir monsieur

son fils maître dudit métier, point ne pourroit, à moins qu'il ne

luy fit faire trois ans d'apprentissage ou épouser une fille de

maître.»

Au moyen âge, et dans la période qui le suivit, les ouvriers

cordonniers étaient sous la dépendance absolue des patrons. Leur

situation a été bien décrite par les auteurs de l'_Histoire des

cordonniers_, auxquels j'emprunte, en l'abrégeant, ce qui est

relatif à l'ancien compagnonnage. Ils ne pouvaient, sous aucun

prétexte, quitter le maître qui les avait loués, avant l'expiration

de leur engagement, à peine de lui payer une indemnité et de devoir

à la confrérie une demi-livre de cire. S'ils restaient trois jours

consécutifs sans être placés, ils étaient, par ordonnance de la

police, appréhendés au corps et conduits aux prisons du Châtelet

comme vagabonds. Pourtant ils ne pouvaient, sans engager fatalement

leur avenir, accepter l'ouvrage d'où qu'il vînt: ceux qui, sortant

de chez un maître, allaient travailler chez un chamberlan, devaient

renoncer à la maîtrise, à moins qu'ils ne prissent pour femme une

fille ou une veuve de maître. Les maîtres cordonniers, avant de

mettre un compagnon en besogne, étaient tenus de prendre des

informations auprès de son dernier maître et de s'enquérir de ses

moeurs, de son aptitude et des causes qui lui avaient fait

abandonner son service. Fatigués de ses servitudes, ils

s'assemblaient quelquefois pour tâcher de s'en affranchir; souvent

ils concertaient de dangereuses coalitions. Une sentence du Châtelet

de Paris leur défendit de se réunir entre eux et de former aucune

cabale. Plus tard, on incarcéra ceux qui se débauchaient les uns les

autres, s'attroupaient en quelque lieu que ce fût, ou même

s'attablaient dans un cabaret, au delà du nombre de trois.

[Illustration: Le Savetier, d'après Bouchardon, collection G.

Hartmann.]

Légendes et curiosités des métiers · 第 19 / 38 段