MARGUERITE.--Pardi, ça blanchit son linge soi seul, c'est

si ladre: elle ne voulait jamais payer les jupons qu'un

sou, aussi je ne lui repassais jamais les cordes.

MANON.--Et je dis que tu faisais bien.

[Illustration: La blanchisseuse, d'après les _Arts et Métiers_.]

Les blanchisseuses ne paraissent pas avoir, comme les lavandières de

la campagne, des superstitions nombreuses et variées. Voici les

seules qui soient venues à ma connaissance: Dans la Gironde, les

tisseuses prétendent que quand les fers placés sur le fourneau

remuent, c'est un présage d'ouvrage prochain. Dans ce même pays et

dans les Charentes, pour connaître si le fer à lisser est chaud à

point elles crachent dessus; si la salive est immédiatement

absorbée, c'est signe qu'il est en état de servir. Le rôle des

blanchisseuses, dans les récits populaires, est assez restreint.

J'ai entendu maintes fois conter, en plusieurs pays de la

Haute-Bretagne, très éloignés les uns des autres, l'histoire

suivante, qui semble un écho lointain de la «Barbe-Bleue»: Trois

jeunes personnes blanchissaient le linge d'un monsieur, et elles

remarquaient que les torchons et les serviettes étaient tachés de

sang. Elles allaient à tour de rôle porter le linge. Un jour l'une

d'elles, en arrivant au bas de l'escalier, entendit des cris et

sentit quelque chose de chaud qui lui dégouttait sur la main.

C'était du sang, et presque aussitôt une main tomba sur la sienne;

elle la ramassa et se sauva sans avoir été vue. Peu après, le

monsieur invita les jeunes filles à dîner; elles acceptèrent, mais à

la condition que d'abord le monsieur et ses amis viendraient manger

chez elles. Elles prévinrent la justice, et à la fin du repas, celle

qui avait ramassé la main conta ce qu'elle avait vu, en disant que

c'était un rêve; à la fin la justice arriva et emmena les trois

assassins.

SOURCES

E. Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, I, 311.--Sauvé,

_Lavarou Koz_.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II,

757.--Noël du Fail, _OEuvres_ (édition Assézat), II, 253.--_Ancien

Théâtre français_, IV, 257, 265.--Paul Sébillot, _Les Travaux

publics et les Mines_, 40; _Coutumes de la Haute-Bretagne_, 235,

287.--Noguès, _Moeurs d'autrefois en Saintonge_, 200.--Henderson,

_Folk-Lore of Northern Counties_, 80.--E. Monseur, _Le Folk-Lore

wallon_. 126, 131.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la

Belgique_. I, 235, 392; II, 93.--Ceresole, _Légendes de la Suisse

romande_. 89, 323.--Mistral, _Trésor_.--Régis de la Colombière,

_Cris de Marseille_, 259.--Sauvé, _Le Folk-Lore des Vosges_, 220,

308, 381.--Moiset, _Usages de l'Yonne_, 123.--_Revue des traditions

populaires_, II, 524; VI, 758; IX, 217.--Grimm, _Teutonic

mythology_, IV, 1777.--Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 177.--A. de

Nore, _Coutumes, etc., des provinces de France_, 100.--L. du Bois,

_Esquisses de la Normandie_, 344.--P. Renard, _Superstitions

bressannes_, 15.--Duval, _Esquisses marchoises_, 20.--Paul Sébillot,

_Traditions de la Haute-Bretagne_, I, 192,124; 229, 250.--Amélie

Bosquet, _La Normandie romanesque_, 179.--A. Meyrac. _Traditions des

Ardennes_, 199.--Laisnel de la Salle, _Légendes du Centre_, II, 99,

123.--A. Le Braz, _Légende de la mort en Basse-Bretagne_,

378.--_Société archéologique du Finistère_, XXI, 461.--A. Vaschalde,

_Superstitions du Vivarais_, 14.--J.-F. Bladé, _Contes de la

Gascogne_, I, 22.-F.-M. Luzel, _Contes de Basse-Bretagne_, I,

303.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 68.--Dasent,

_Popular tales from the Norse_, 34.--J.-F. Bladé, _Poésies

populaires de la Gascogne_, II. 220.--L. Larchey, _Dictionnaire

d'argot_.--Jacob, _Curiosités de l'histoire de Paris_, 125.--Vadé,

_Lettres de la Grenouillère_.--A. Coffignon, _Coulisses de la Mode_,

113, 119.--La Bédollière, _Les Industriels_, 107.--Restif de la

Bretonne, _Les Nuits de Paris_, 182.--C. de Mensignac,

_Superstitions de la Gironde_, 114; _La Salive et le Crachat_, 112.

[Illustration: Vieille blanchisseuse, d'après Daumier.]

LES CORDONNIERS

Le blason populaire des cordonniers et des savetiers est d'une

richesse exceptionnelle; il n'est probablement aucun corps d'état

qui ait été désigné par autant de surnoms plaisants ou de

périphrases comiques.

Beaucoup sont des allusions ironiques à des professions plus

relevées: en argot le maître cordonnier est appelé «pontife» à cause

de la forme de son tablier, qui lui avait valu aussi le sobriquet de

«porte-aumusse»; au siècle dernier le surnom de «porte-aumuche»

désignait une certaine catégorie de savetiers. Le simple cordonnier

a été qualifié d' «ambassadeur».

La comparaison de l'alène avec une arme de guerre avait fait

imaginer un surnom que l'on lit sur l'estampe de la p. 29 «chevalier

de la courte lance, le pied à l'estrier, la lance en arrest» et dans

une petite pièce de 1649:

Chevalier de la courte lance

Ou savetier, par révérence.

Le trait de politesse facétieuse du dernier vers était encore usité

au XVIIIe siècle; d'après les _Causes amusantes_, on avait alors

coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect,

et en ôtant le chapeau. On trouve en Russie un parallèle satirique

assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui

dit: «Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier,

parlez-moi comme à votre égal».

On avait surnommé, au siècle dernier, les cordonniers «lapidaires en

cuir» à cause des petites pointes appelées diamants dont on garnit

la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore

«bijoutiers sur cuir» ou «bijoutiers sur le genou» «bijoutiè sus lou

geinoui » (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou

diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le même ordre d'idées

on peut citer: «graveur sur cuir», _tisseran_ (Provence), «tisserand

sur cuir» et «tireur de rivets.»

Dans le langage argotique l'ouvrier est appelé _gniaf_, le premier

ouvrier _goret_, terme déjà usité au XVIIe siècle; le second ouvrier

_boeuf_, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti

_pignouf_, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu

injurieux.

Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un

_beurloquin_; un _beurlot_ est un petit maître cordonnier, Le

bottier traite le cordonnier pour dames de «chiffonnier». La

boutique de bottier est appelée _breloque de boueux_. Le baquet de

cordonnier, où trempent le cuir et la poix, est dit: «baquet de

science.»

Le navet est une «olive de savetier», l'oie une «alouette de

savetier», le réséda ou le basilic un «oranger de savetier».

S'il en faut croire Pétrus Borel, vers 1840, il courait dans la

corporation des étymologies fantaisistes sur l'origine du mot

«cordonnier», qui a fini par devenir le terme général pour désigner

les artisans de la chaussure: s'ils s'appellent «Cordonniers», c'est

parce qu'ils donnent des cors. Le gniaf avait une autre explication,

aussi bonne que la première, mais dont, paraît-il, il était très

persuadé: Le roi étant allé un jour prendre mesure de souliers chez

son fournisseur, il y oublia son cordon: à son retour au palais le

roi s'en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le

cordon fut nié, c'est-à-dire que l'artisan nia l'avoir trouvé. Ce

fut, en un mot, un cordon nié. Le roi s'emporta, et, dans sa trop

juste colère, ordonna, à dessein d'imprimer un sceau de honte

indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant

payer à tous la faute d'un seul, qu'à l'avenir les confectionneurs

de chaussures s'appelleraient cordonniers.

Une autre légende, populaire autrefois chez les ouvriers, racontait

que l'unique haut-de-chausses de Charles le Chauve réclamant une

prompte réparation, des savetiers furent appelés et le recousirent;

en récompense de ce service le roi accorda à la corporation troyenne

la faveur de célébrer la fête de son patron dans l'église de

l'abbaye royale de Saint-Loup; les savetiers prétendaient même avoir

l'original de cette permission dans le coffre de leur communauté, et

ils le conservaient comme un de leurs plus beaux titres.

Un sobriquet très usité est celui de tire-ligneul, en Provence,

_tiro-lignou_, auquel fait allusion un couplet d'une petite chanson

de danse, populaire en Haute-Bretagne:

Mon grand-père était cordonnier.

Tire la lignette (_bis_).

Mon grand-père était cordonnier,

Tire la lignette des deux côtés.

Le ligneul et la poix fournissent des allusions fréquentes: dans les

estampes du siècle dernier, M. et Mme la Poix sont les noms courants

du savetier et de son «épouse»; en Provence, les savetiers et les

cordonniers sont appelés _Pegots, la' Pegot_, la poix, _Det de

Pego_, doigt de poix, _li chivaliè de la Pego_. On dit

proverbialement en Gascogne:

_Sense la pego e lou lignò,_

_Courdouniè noble dinqu'au cot._

Sans la poix et le ligneul, cordonnier noble jusqu'au cou.

_Courdouniès pudentz_

_Tiron lou lignol dab las dentz._

Cordonniers puants, tirent le ligneul avec les dents.

Cette accusation de sentir mauvais est ancienne; dans la _Farce

nouvelle très bonne et très joyeuse_, qui date du XVIe siècle, le

chauderonnier dit à un crieur de souliers, vieux houseaulx:

Qu'esse qu'il te fault,

Très fort savetier pugnais?

Lorsque dans l'ancien compagnonnage un ouvrier rencontrait un

compagnon cordonnier, il lui disait: «Passe au large, sale puant».

Dans le Loiret, les enfants poursuivent les savetiers de cette

formulette: «Savetier punais, mal fait, contrefait, rhabille ma

botte, gnaf.» À Marseille, ils font entendre devant eux le

sifflement du Kniaff, en l'accompagnant du geste que les ouvriers en

cuir font en cousant leur ouvrage. En Portugal, on crie:

_Sapateiro remendão_

_Bota-me aqui um tacão._

Savetier ravaudeur, jette-moi un talon.

L'attitude du cordonnier, qui travaille toujours assis, avait

inspiré des sobriquets dans le genre de «cu cousu», ou «cu collé»,

qui est populaire en Haute-Bretagne.

L'accusation de faire de mauvaise besogne ou de manquer de

scrupules, commune à tant de métiers, est aussi adressée aux

cordonniers. En Haute-Bretagne, les vieilles gens prétendent qu'ils

font exprès de donner un coup de tranchet à certain endroit du cuir,

pour que les souliers ne durent pas trop, et dans le Loiret on leur

adresse ce quolibet:

Cordonnier filou

Qui met la pièce au long du trou.

[Illustration: Boutique de cordonnier au XVIe siècle, d'après Jost

Amman.]

Il y a des dictons qui sont plus injurieux.

--_Ges de plus mau caussa que lou sabatié tiro-lignou._--Il

n'y a rien de plus mauvais que le savetier tire-ligneul.

(Provence.)

--_Is e'n griasaiche math an duine 's briagaich' air

thalamb._--Le bon cordonnier est le plus grand des voleurs.

(Écosse.)

--Qui trompera le plus vite, si ce n'est le cordonnier?

Ce proverbe petit-russien peut être rapproché de deux proverbes

russes qu'il faut prendre dans le sens ironique:

--Les cordonniers, ce sont des saints (au moins ils se

disent l'être).

--On dit qu'il n'y a pas de métier plus honnête que celui

de cordonnier.

Lorsque, d'après la légende ukraïnienne, la sainte Vierge descendit

en Enfer, elle vit des hommes et des femmes tourmentés sans pitié

sur le feu; les diables leur fourraient dans la bouche de la laine

et du cuir flamboyant, versaient dans leurs yeux le goudron

bouillant, déchiraient leurs corps avec des ongles de fer brûlant,

etc. «Qui sont ces gens? demanda la sainte Vierge.--Ce sont les

pelletiers, les corroyeurs et les cordonniers malfaiteurs, répondit

saint Michel.

On sait que les cordonniers ont une dévotion particulière et fort

ancienne pour saint Crépin et saint Crépinien; on assure toutefois

qu'ils vénèrent au moins autant saint Lundi.

Dans un des _Noëls au patois de Besançon_, qui date de 1707, un

savetier, venu avec d'autres ouvriers pour rendre hommage au petit

Jésus, dit que pour lui faire honneur il fêtera désormais le lundi:

_I seu lou grand réparateu_

_De lai chaussure humaine,_

_Y venet voë nouëte Sauveu:_

_Encoüot qu'y seu pouëre, y seu sieu_

_Que mai race ot ancienne,_

_Y fera féte ai son hoüneu_

_Las Lundis das semaines._

Dans la Flandre occidentale, on dit qu'ils ne savent pas au juste

quel jour tombe la fête de saint Crépin, mais qu'ils savent

seulement que c'est un lundi; c'est pour cela qu'ils le fêtent tous

les lundis de l'année; en Angleterre ce jour est parfois appelé

_Saint Monday_, Saint Lundi, ou _Cobbler's Monday_, le lundi des

cordonniers, nom aussi usité en France. Mais s'il en faut croire les

chansons et les dictons, un seul jour de culte ne leur suffit pas:

Les cordonniers sont pir's qu'les évêques (_bis_):

Tous les lundis ils font une fête.

Lon la,

Battons la semelle, le beau temps viendra.

Tous les lundis ils font une fête (_bis_),

Et l'mardi ils ont mal à la tête.

L'mercredi ils vont voir Cath'rinette,

L'jeudi ils aiguisent leurs alènes,

L'vendredi ils sont sur la sellette,

L'samedi petite est la recette.

Cette chanson, qui a été recueillie aux environs de Saint-Brieuc, a

une variante en Belgique wallonne:

Les cordonniers sont pires que des évêques:

Tous les lundis, ils en font une fête.

Tirez fort, piquez fin!

Coucher tard et lever matin.

Et le mardi, ils vont boire la chopinette.

Le mercredi ils ont mal à la tête.

Et le jeudi, ils vont voir leurs fillettes,

Le vendredi ils commencent la semaine,

Et le samedi les bottes ne sont pas faites,

Le dimanche ils vont trouver leur maître.

Leur faut l'argent, les bottes ne sont pas faites.

«Tu n'en auras pas, si les bottes ne sont pas faites.

--Si je n'en ai pas je veux changer de maître.»

En Espagne, il y a aussi un dicton sur la semaine des cordonniers:

_Lunes y Martes de chispa,_

_Miercoles la estan durmiendo,_

_Juéves y Viérnes mala gana_

_Y el Sàbado entra et estruendo._

Lundi et mardi jour de vin, le mercredi ils sont à dormir;

jeudi et vendredi mauvaise santé, et le samedi recommence

le bruit.

L'imagerie populaire a souvent représenté saint Lundi: en général un

savetier entouré de gens de divers états est juché sur un tonneau;

ses souliers sont éculés et déchirés, il brandit un broc, ses bras

sont nus et portent un tatouage: deux bottes et un homme qui

courtise une femme (p. 9).

Le placard de Saint-Lundi, publié à Épinal vers 1835, met ces vers

dans la bouche du savetier:

Vous qui commencez la semaine

Au troisième jour seulement,

De Pompe à Mort, dit Longue-Haleine,

Gai savetier, buveur ardent,

Et de plus votre président,

Écoutez tous un avis sage

Que ma prudence va dicter:

Abandonnez votre ménage

Et venez tous rire et chanter.

Un des principaux personnages du Guignol lyonnais est Gnaffron

«savetier, regrolleur, médecin de la chaussure humaine» et

par-dessus tout «vénérable soifard».

Cette réputation n'est pas particulière aux cordonniers de France:

--_Cobbler's law; he that take money must be the

drink._--La règle du savetier: celui qui reçoit l'argent

doit être celui qui le boit. (Angleterre.)

--Ivre comme cordonnier. (Prov. russe.)

_Coblers and tinkers_

_Are the best ale drinkers._

Savetiers et cordonniers sont les plus grands buveurs de

bière. Angleterre.)

--Tailleur voleur, cordonnier noceur et forgeron ivrogne.

(Russe.)

--Jouer comme un savetier. (Liège.)

Une anecdote rapportée par Mercier est en relation avec la renommée

d'intempérance hebdomadaire attribuée au corps: Un savetier voyant

un jeudi, au coin d'une borne, un sergent ivre qu'on tâchait de

relever et qui retombait lourdement sur la pierre, quitta son

tire-pied, se posta devant l'homme chancelant, et, après l'avoir

contemplé, dit en soupirant: «Voilà cependant l'état où je serai

dimanche.»

[Illustration: Saint Lundi, image populaire publiée chez Dembour, à

Metz vers 1830.]

_Courdeniers, courtz de dinès_, cordonniers à court de deniers, est

un dicton béarnais fondé sur un jeu de mots, qui signifie peut-être

qu'ils dissipent vite ce qu'ils ont gagné; on disait déjà au XVIe

siècle:

Gain du cordouanier

Entre par l'huys et ist (sort) par le fumier.

Dans la tradition sicilienne, le savetier est le type de l'ouvrier

pauvre par excellence, et les récits populaires le représentent

comme se donnant beaucoup de mal sans parvenir à gagner leur vie. Un

conte anglais prétend que si la corporation n'est pas riche, c'est

qu'elle a encouru autrefois la malédiction divine. Un jour qu'une

dame du Devonshire reprochait à un pauvre cordonnier son indolence

et son manque d'esprit, elle fut bien étonnée de l'entendre dire:

«Ne vous inquiétez pas de nous; nous autres cordonniers, nous sommes

une pauvre et misérable race et il en a toujours été ainsi depuis la

malédiction que Jésus-Christ a formulée contre nous. Quand on le

conduisait au Calvaire, il vint à passer devant une échoppe de

cordonnier; celui-ci le regarda de travers et lui cracha au visage.

Notre-Seigneur se retourna et dit: Tu seras toujours un pauvre et

tous les cordonniers après toi, pour ce que tu viens de me faire.»

D'après la légende, le Juif-Errant était en effet cordonnier, et

l'imagerie populaire l'a plusieurs fois représenté avec les

attributs de ce corps d'état; dans une planche normande que décrit

Champfleury, il est sorti de sa boutique pour voir passer le Christ,

et il l'insulte; une ancienne image parisienne le montre dans sa

boutique et criant: _Avance et marche donc_, comme le bois du musée

de Quimper, que nous reproduisons. Un proverbe de la Belgique

wallonne: «Il est comme le savetier qui court», assimile le

Juif-Errant à un cordonnier.

Les proverbes qui suivent font allusion à la démangeaison de parler

des cordonniers, qui les porte à altérer la vérité.

--_N'am faighteadh ciad sagart gun 'bhi sanntach._

_Ciad tàillear gun 'bhi sunntach;_

_Ciad griasaich' gun 'bhi briagach;_

_Ciad figheadair gun 'bhi bradach;_

_Ciad gobha gun 'bhi pàiteach;_

_'Us ciad cailleach nach robhr iamh air chéilidh._

_Chuireadh iad an crùn air an righ gun aon bhuille._

S'il y avait cent prêtres qui ne seraient pas gourmands;

cent tailleurs qui ne seraient pas gais; cent cordonniers

pas menteurs; cent tisserands pas voleurs; cent forgerons

pas altérés; cent vieilles femmes pas bavardes, on pourrait

couronner le roi sans crainte.

--Le cordonnier ne fait pas un pas sans mentir.

--La politique des cordonniers.

--La grammaire honnête des cordonniers. (Proverbes russes.)

On a souvent donné aux cordonniers, non sans quelque intention

malicieuse, l'épithète de «brave»; dans le corps, on lui attribue

une origine illustre et tout à l'honneur du métier. Le gniaf

rapporte avec orgueil qu'un jour Henri le Grand examinant une liste

de criminels, demanda qui ils étaient. Il y avait des maçons, des

charrons, des couvreurs, des tailleurs, mais de cordonniers, point!

ce que voyant, le roi s'écria: Les cordonniers sont des braves! Le

mot se répandit et l'épithète de brave est restée depuis lors aux

cordonniers.

* * * * *

Les maîtres cordonniers eurent d'assez bonne heure des enseignes sur

lesquelles étaient peints les emblèmes de la profession. Au-dessus

des boutiques était souvent suspendu un tableau de bois, sur l'un

des côtés duquel on voyait une superbe botte d'or sur un fond noir;

sur l'autre étaient trois alènes d'argent sur fond rouge; dans les

armoiries des cordonniers, dont les auteurs de l'_Histoire des

Cordonniers_ (1852) ont reproduit la riche collection, la botte est

fréquemment représentée, moins pourtant que le soulier, soit seule,

soit accompagnée de l'alène, et actuellement il n'est pas rare de

voir des bottes rouges à revers noirs servant d'enseigne à des

boutiques de savetiers; quelquefois des fleurs, généralement des

pensées, agrémentent la botte.

Certains cordonniers essayaient de se signaler par quelque trait

visant à l'originalité. À Bordeaux, au milieu du XVIIe siècle,

l'enseigne du _Loup botté_ était celle d'un artisan qui eut son

heure de célébrité comme poète et comme inventeur. En 1677, on

imprima un livre qu'il avait composé sous ce titre: _Poésies

nouvelles sur le sujet des bottes sans coutures présentées au roi,

par Nicolas Lestage, maître cordonnier de Sa Majesté_.

[Illustration: Le Juif-Errant, bois du musée de Quimper.]

Les cordonniers firent, au reste, plusieurs emprunts au règne animal

et aux contes, et l'on peut encore voir à Paris des enseignes du

_Loup gris_, du _Renard botté_, du _Lion qui déchire la botte_; le

_Chat botté_ n'a pas été oublié, non plus que le _Petit Poucet_, les

bottes de l'ogre et la pantoufle de _Cendrillon_. Le succès de la

comédie de Sedaine, le _Diable à quatre_, où figuraient comme

personnages un cordonnier et sa femme, donna naissance à plusieurs

enseignes; l'une d'elles existait encore en 1825 et a été reproduite

dans le _Jeu de Paris en miniature_ (p. 20).

De leur côté, les savetiers ornaient leurs échoppes d'emblèmes de

métier et d'inscriptions: _Lapoix_, _maître savetier suivant la

cour_; _Maître Jacques_, _savetier en neuf_, qui remontent au siècle

dernier. De nos jours, on a pu lire sur les devantures: _Au soulier

minion_; _À la botte fleurie_, _Courtin confectionne en vieux et en

neuf_; _Lacombe et son épouse est cordonnier_, etc. Après 1830, on

voit des enseignes à double sens qui touchent à la politique: _Au

Tirant moderne_, _Au Tirant couronné_, _Au nouveau Tirant_.

[Illustration: Boutique de cordonnier, d'après l'_Encyclopédie_.]

Les boutiques de cordonniers que la belle estampe d'Abraham Bosse,

souvent reproduite, représente comme assez luxueuses au XVIIe

siècle, étaient, comme la plupart de celles des autres artisans,

très simples à l'époque qui précéda la Révolution. Les cordonniers

en réputation, dit Ant. Caillot, n'étaient pas moins modestes, quant

aux ornements extérieurs de leurs boutiques, que la plupart des

savetiers de notre temps. Nulle décoration, nulle peinture, nul

étalage que celui des souliers auxquels ils travaillaient pour leurs

pratiques. Le même auteur constatait, en 1825, qu'un changement

notable, qui remontait à l'Empire, s'était opéré: Voyez la propreté

et la recherche qui y règnent. Rien n'y manque: glaces, chaises à

lyre, comptoir d'acajou, tablettes façon du même bois, tapis de

pied, vitrages au travers desquels sont rangés, dans le plus bel

ordre, des milliers de paires de souliers de toutes les mesures, de

toutes les modes, de toutes les couleurs. À ces ornements il faut

ajouter cinq ou six jeunes bordeuses, proprement vêtues, qui

travaillent sous l'inspection de la maîtresse, dont le costume

rivalise avec celui des femmes d'une profession plus élevée.

L'estampe de la page 25 représente un cordonnier de la fin du XVIIe

siècle, qui prend mesure à une dame; vers 1780, le cordonnier à la

mode portait un habit noir, une perruque bien poudrée, sa veste

était de soie: il avait l'air d'un greffier. Quand une cliente

distinguée se présentait, il venait lui-même prendre mesure. Il

entre, dit Mercier, il se met aux genoux de la femme charmante:

«Vous avez un pied fondant, madame la marquise; mais où donc

avez-vous été chaussée? Vous avez dans le pied une grâce

particulière. Je suis glorieux d'habiller votre pied. J'en ai pris

le dessin. J'en confierai l'expédition à mon premier clerc; jamais

son talent ne s'est prêté à la déformation.»

Les échoppes des savetiers ont toujours été pittoresques: aussi les

peintres hollandais et flamands les ont souvent représentées, et les

auteurs des gravures sur les artisans aux derniers siècles se sont

plu à les dessiner. De nos jours, à Paris même, il en est encore

dont l'aspect est tout aussi amusant. Vers 1840, sur la surface

intime de la porte se trouvait d'ordinaire le Juif-Errant et sa

romance, d'où venait, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles

gouvernantes: Il est sage comme une image collée à la porte d'un

savetier. Maintenant on y voit des portraits de personnages à la

mode, des gravures empruntées aux journaux illustrés, parfois des

affiches coloriées ou des chromolithographies.

Légendes et curiosités des métiers · 第 18 / 38 段