lavandières surnaturelles, fées, sorcières ou damnées, qui viennent
laver leur linge: Dans la Marche, un amas de rochers porte le nom de
Château-des-Fées: un pied est un marais; lorsqu'on aperçoit
au-dessus de la cime des arbres les vapeurs de ce marais, on dit:
_Las fadas fasan la bujade_: les fées font la lessive.
[Illustration: Le Maçon et la Blanchisseuse (d'après Saint-Aubin?).]
En Haute-Bretagne, elles affectionnent certains endroits: elles
venaient y laver leur linge et elles l'étendaient sur les gazons; il
était si blanc, qu'on dit encore en parlant du beau linge: C'est
comme le linge des fées. Celui qui aurait pu aller sans remuer les
paupières jusqu'au lieu où elles le séchaient, avait la permission
de l'emporter; dès qu'on avait battu de la paupière, il
disparaissait. En Normandie, les fées mettaient leur lessive à
sécher sur les pierres druidiques. Dans la Suisse romande, elles
venaient étendre leurs draps le long des rochers qui dominent le lac
d'Ormont, et ils brillaient au loin avec une blancheur incomparable.
D'autres fées lavaient la nuit pour rendre service aux hommes. En
Haute-Bretagne, lorsqu'on portait le soir près des doués le linge
qu'on désirait qui fût blanchi, les fées venaient à minuit et
faisaient la besogne des lavandières qui, le matin, trouvaient le
linge très bien nettoyé. Celles du Trou-aux-Fées, dans le Hainaut,
rendaient parfaitement blancs les draps que les habitants avaient
déposés la veille à l'entrée de leur grotte, en ayant soin d'y
joindre quelques aliments.
Autrefois, à Corvay, dans les Ardennes, lorsque les laveuses
n'étaient que trois ou quatre à laver au ruisseau, situé au fond
d'un bois, elles entendaient des cris étranges, et parmi eux
ceux-ci: O Couzietti! qui se rapprochaient peu à peu; les arbres
tremblaient, et elles apercevaient de tout petits nains, nus,
grimaçants, qui s'approchaient par bandes du ruisseau. Elles
s'enfuyaient au village, abandonnant le linge; lorsqu'elles
revenaient en nombre, les nains et le linge avaient disparu.
La croyance aux lavandières de nuit est très répandue en France;
souvent elles accomplissent une pénitence pour expier un crime
commis pendant leur vie. En Berry, ce sont les mères dénaturées qui
ont tué leur enfant et sont après leur mort condamnées à laver
jusqu'au jugement dernier le cadavre de leur victime. En
Ille-et-Vilaine, ce sont aussi des infanticides, ou bien des femmes
qui ont lavé le dimanche. Celles-ci viennent, la plupart du temps
invisibles, au doué, à l'heure même, du jour ou de la nuit, où elles
ont violé le repos dominical. En Basse-Bretagne, les lavandières de
nuit sont celles qui, de leur vivant, ont trop économisé le savon.
Dans quelques parties de la Haute-Bretagne, la femme à laquelle on
n'a pas mis un suaire propre, revient le laver toutes les nuits. En
Berry, ce que lavent ces maudites, ce ne sont pas, comme ailleurs,
des linceuls: c'est une espèce de vapeur d'une couleur livide, d'une
transparence terne qui rappelle celle de l'opale. Cela semble
prendre quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait que cela
pleure. On pense que ce sont des âmes d'enfants trépassés sans
baptême ou d'adultes morts avant d'avoir reçu le sacrement de
confirmation; elles s'acquittent de leur besogne avec une sorte
d'acharnement, presque toujours en silence; quelquefois, mais assez
rarement, elles font entendre un chant sourd et monotone, triste
comme un _De Profundis_ (p. 17).
Dans l'Yonne, on entendait aussi le bruit des battoirs des
lavandières de nuit. D'après la légende que Souvestre a rapportée
dans le _Foyer breton_, en frappant les draps mortuaires, elles
chantent:
Si chrétien ne vient nous sauver
Jusqu'au jugement faut laver.
Au clair de la lune, au bruit du vent.
Sous la neige le linceul blanc.
Paul Féval, dans les _Dernières Fées_, met dans leur bouche ce
couplet:
Tords la guenille.
Tords,
Le suaire des épouses des morts.
Si on a le courage de faire le signe de la croix, elles
s'évanouissent. Souvent elles demandent qu'on leur aide à tordre
leur linge. Lorsqu'on a eu l'imprudence de répondre à leur
invitation, il faut avoir soin de tordre du même coté qu'elles,
sinon on est brisé.
Il y a certains lavoirs qui sont surtout hantés; je n'ai pas besoin
de dire qu'ils sont dans des endroits isolés et où le paysage prête
au fantastique; une lavandière de Dinan, passant auprès d'un doué,
souleva le paquet d'une laveuse, et s'aperçut qu'elle avait une tête
de mort; au même doué, un homme fut frappé au visage avec le linge
qu'il avait aidé à tordre à une lavandière-fantôme: quelquefois ces
laveuses disaient aux passants: Suivez votre route, je fais ce qui
m'est ordonné!
Il y a aussi des lavandières de nuit, d'un caractère très nettement
malfaisant, qui pénètrent dans les maisons. Une femme de
Plougastel-Daoulas était allée à la nuit close, un samedi, laver son
linge et celui de son mari; elle vit arriver une grande femme mince
portant sur la tête un énorme paquet de draps, qui après lui avoir
reproché d'avoir pris sa place, lui dit de retourner à la maison et
qu'elle ne tarderait pas à lui rapporter son linge tout lavé. Elle
raconte son aventure à son mari, qui lui dit qu'elle a rencontré une
_Maouès noz_ ou femme de nuit; par son conseil, elle suspend le
trépied à sa place, balaie la maison, met le balai la tête en bas
dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur le seuil de la
porte et se couche. Le fantôme ne tarde pas à arriver et à demander
l'entrée de la maison: comme on ne lui répond pas, elle ordonne au
trépied de lui ouvrir.--Je ne puis, répond le trépied, je suis
suspendu à mon clou.--Viens alors, toi, balai.--Je ne puis, on m'a
mis la tête en bas.--Viens alors, toi, eau des pieds.--Regarde-moi,
je ne suis plus que quelques éclaboussures sur le seuil de la
porte.» La femme de nuit s'éloigne alors en grondant.
[Illustration: Lavandière de nuit en Berry, d'après Maurice Sand
(_Illustration_, 1852).]
Un autre récit breton parle d'une lavandière de nuit qui entre dans
une ferme, où la femme s'était attardée à filer; elle file de son
côté avec une rapidité merveilleuse, puis elle lui aide à laver son
fil au doué et à le mettre bouillir. Le mari s'éveille, et, voyant
les yeux de l'inconnue briller comme des charbons ardents, il
profite du moment où elle est allée chercher de l'eau à la fontaine
pour changer de place ou renverser tout ce qu'elle a touché. Il
ferme la porte, et quand la lavandière de nuit revient, elle demande
en vain à la femme, puis aux divers objets auxquels elle a touché,
de lui ouvrir. Elle s'enfuit en disant à la fermière que si elle
n'avait pas trouvé quelque personne sage pour la conseiller, on
l'aurait trouvée au point du jour cuite avec son fil.
On a essayé d'expliquer, par des raisons d'un ordre naturel,
l'origine de cette superstition, l'une de celles qui terrifient le
plus le paysan: ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une
sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. Le prétendu revenant
n'est autre parfois qu'une femme très vivante qui va laver la nuit,
parce qu'elle n'a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou
qu'elle ne veut pas être vue s'occupant d'une besogne au-dessous de
sa condition.
Cette croyance a été, comme beaucoup d'autres, exploitée par des
malfaiteurs. Dans un village du Vaucluse, on racontait qu'on voyait
à un certain endroit des lavandières de nuit: le garde champêtre
voulut aller les voir. Il aperçut deux formes blanches sous un
saule, qui tordaient du linge. Il leur intima l'ordre de cesser leur
besogne; mais les deux laveuses se mirent à ricaner, et l'une
d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre le
saisissait au collet en lui disant ce seul mot: Tords! Il tordit
toute la nuit, et il s'aperçut que le linge des lavandières était
magnifique. À l'aurore, les lavandières s'en allèrent, et dans la
journée on apprit qu'un vol de linge considérable avait été commis
dans un château voisin. Le linge étant sale, les voleurs avaient eu
l'audace de passer la nuit à le laver à la rivière voisine, après
s'être affublés de deux peignoirs blancs, comptant sur la
superstition du pays pour n'être pas dérangés.
Les contes populaires parlent d'autres lavandières: Quelques-unes
qui vivent dans le pays indéterminé de la féerie sont condamnées,
comme les laveuses nocturnes, à frotter du linge jusqu'à ce que
vienne la seule personne qui puisse lui rendre sa blancheur
primitive. Dans un récit gascon, la reine qui a épousé le roi des
Corbeaux gravit une montagne et voit un lavoir au bord duquel
travaillait une lavandière ridée comme un vieux cuir; elle chantait
en tordant un linge noir comme de la suie:
Fée, fée,
Ta lessive
N'est pas encore achevée,
La Vierge mariée
N'est pas encore arrivée,
Fée, fée.
La reine dit à la lavandière qu'elle va lui aider à laver son linge
noir comme la suie; elle ne l'eut pas plutôt plongé dans l'eau qu'il
devint blanc comme lait. Alors la lavandière se mit à chanter:
Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La Vierge mariée
Est arrivée.
Fée, fée.
Et elle dit à la reine: «Pauvrette, il y a bien longtemps que je
t'attendais; mes épreuves sont finies et c'est toi qui en es cause».
L'homme-poulain, héros d'un étrange récit breton, frappe sa femme
d'un coup de poing en pleine figure, le sang jaillit sur sa chemise
et y fait trois taches. Elle s'écrie: «Puissent ces taches ne
pouvoir jamais être effacées jusqu'à ce que j'arrive pour les
enlever moi-même». Son mari part en disant qu'elle ne le reverra
qu'après avoir usé trois chaussures de fer à le chercher. Elle se
met à sa recherche et, après avoir marché dix ans, elle se trouve
près d'un château où des servantes étaient à laver du linge dans un
étang. L'une des lavandières disait: «La voilà donc encore, la
chemise ensorcelée! Elle se présente à toutes les buées, et j'ai
beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches
de sang qui s'y trouvent»; la jeune femme s'approcha de la
lavandière et lui dit: «Confiez-moi un peu cette chemise, je pense
que je réussirai à faire disparaître ces taches». On lui donna la
chemise; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, la frotta
et les taches disparurent.
Dans plusieurs contes, le héros promet d'épouser la personne qui
pourra enlever la tache. Mais en vain les lavandières de profession,
les jeunes filles s'évertuent à cette besogne, en vain elles
appellent à leur aide les esprits, celle-là seul peut réussir à
laquelle les puissances supérieures ont accordé ce don. Le chevalier
du _Taureau noir de Norvège_, conte recueilli en Écosse, a donné à
blanchir des chemises ensanglantées, en déclarant qu'il épouserait
celle qui parviendrait à enlever ces taches. Une vieille avait lavé
jusqu'à ce qu'elle fût lasse; puis elle avait appelé sa fille et
toutes deux lavaient, lavaient soutenues par l'espoir d'obtenir le
jeune chevalier. Mais elles n'étaient pas parvenues à faire
disparaître une seule tache, quand l'héroïne qui a gravi la montagne
de verre arrive au lavoir: dès qu'elle a touché le linge, les taches
disparaissent. Un prince qui figure dans le récit norvégien: _À
l'Est du soleil et à l'Ouest de la lune_, ne doit prendre pour femme
que celle qui pourra enlever trois taches qui se trouvent sur sa
chemise; beaucoup entreprennent cette besogne, et s'y font aider par
des trolls, mais ces génies ne réussissent pas; plus ils lavent,
plus le linge devient noir et sale; mais il reprend sa blancheur
primitive dès que la jeune fille prédestinée l'a trempé dans l'eau.
Dans l'_Assommoir_, Zola donne cette formulette, qui paraît
d'origine populaire:
Pan pan, Margot au lavoir
Pan pan, à coups de battoir,
Va laver ton coeur
Tout noir de douleur.
Peut-être faisait-elle partie d'une chanson de lavandière. En
Gascogne, les femmes qui lavent accompagnent la chanson qui suit du
bruit des battoirs frappant en cadence; à chaque couplet on diminue
de un le nombre des lavandières:
[Illustration: Le bavardage au lavoir, fragment du _Caquet des
femmes_ (XVIIe siècle).]
_Nau que lauon la bugado_
_Nau._
_Nau que la lauon,_
_Nau que la freton._
_Bèro Marioun, a l'oumbro,_
_Bèro Marioun,_
_Anen a la hount_
_Hoèit que lauon la bugado,_
_Hoèit_, etc.
Neuf lavent la lessive,--Neuf,--Neuf la lavent,--Neuf la
frottent,--Belle Marion, allons à la fontaine.--Huit lavent
la lessive,--Huit, etc.
Dans les pays où les lavandières sont à journées, on prétend
qu'elles sont difficiles à servir, et qu'il faut toujours qu'il y
ait quelqu'un occupé à leur porter le linge, à leur donner de la
soupe ou du café. La lavandière figure, au reste, parmi les
personnages qui aiment à s'humecter le gosier; l'estampe de
Saint-Lundi montre la mère Bonbec, lessiveuse, qui débite ce petit
couplet:
Pour te fêter, sainte bouteille,
Je vendrais jusqu'à mon honneur,
Mais je suis si laide et si vieille
Qu'à mon seul aspect l'acquéreur
Soudain s'enfuit comme un voleur.
* * * * *
Il y a des lavandières qui ne font que laver; à la campagne c'est ce
qui arrive le plus habituellement. À Paris, beaucoup vont au lavoir
et repassent ensuite le linge à la maison. On leur donne plusieurs
surnoms: celui de «poules d'eau» vient de ce que, comme cet oiseau,
elles se tiennent sur le bord de l'eau; comme elles ont le verbe
haut, on les appelle «baquets insolents», par allusion au baquet
professionnel. Les repasseuses sont des «grilleuses de blanc», et on
les accuse d'employer parfois des fers trop chauds. Dans le peuple,
on qualifie de «blanchisseuse de tuyaux de pipes» la femme qui n'a
pas de métier avouable.
Le nom de Margot a été souvent donné aux blanchisseuses; on voit
figurer dans une petite pièce de 1774, sur l'arrivée de la Dauphine
à Paris, «Margot du batoir», blanchisseuse au Gros-Caillou.
Le blanchisseur est appelé «papillon»; comme cet insecte, il arrive
de la campagne, et ses ailes blanches sont représentées par les
paquets de linge qu'il porte sur son épaule.
Guillot, dans le _Dit des Rues de Paris_, qui remonte au XIIIe
siècle, parle de la rue des Lavandières, «où il y a maintes
lavendières», et il nous fait entendre que ces filles ne se
bornaient pas à rincer du linge à la rivière. De tout temps les
blanchisseuses ont eu la même réputation, et leur reine, qu'elles
élisaient chaque année, avait des pouvoirs analogues à ceux du roi
des ribauds, mais seulement dans ses États et sur ses sujettes.
Hamilton, au XVIIe siècle, fait allusion à leurs promenades à la
fête de Saint-Germain-en-Laye:
Blanchisseuses et soubrettes,
Du dimanche dans leurs habits,
Avec les laquais leurs amis
(Car blanchisseuses sont coquettes)
Venoient de voir à juste prix
La troupe des marionnettes.
Au siècle dernier, Vadé mettait en scène des blanchisseuses qui ne
se laissaient courtiser que pour le bon motif. L'une d'elles dit à
sa fille: «Une blanchisseuse n'est pas une grosse dame; y a
blanchisseuses et blanchisseuses, toi t'es blanchisseuse en menu; et
quand même tu ne blanchirais que du gros, dès qu'on a de
l'inducation, fille de paille vaut garçon d'or.»
Dans la série des _Grisettes_, Vernier a dessiné un intérieur où
sont deux blanchisseuses: l'une d'elle menace de son fer chaud un
pompier trop entreprenant et lui dit: «Pompier! pompier! si vous ne
finissez pas, vous allez être brûlé.» Une lithographie d'Hippolyte
Bellangé montre aussi un pompier assis sur une chaise en équilibre
et un pied sur le poêle, dans une attitude affaissée indiquant qu'il
a trop fêté la bouteille que l'on voit à ses pieds; tout en
repassant une camisole, la blanchisseuse dit: «C'est bien aimable un
pompier, mais ça a des moments bien désagréables».
[Illustration: Petite Blanchisseuse, d'après une lithographie de
Gavarni.]
Plusieurs caricatures sont basées sur les galanteries dont les
blanchisseuses sont l'objet; elles sont cependant bien moins
nombreuses que celles qui ont trait aux ouvrières de l'aiguille. Une
planche de la Restauration représente un jeune homme qui enlace une
blanchisseuse, dont il a renversé le fourneau avec le pied;
au-dessous est l'inscription: «Vous repasserez demain.» Une autre
lithographie coloriée est intitulée «le Jour de la Blanchisseuse»;
pendant que celle-ci, au minois éveillé, dépose son panier, un
célibataire pousse le verrou de son appartement. Dans la série assez
égrillarde de Linder (1855), une blanchisseuse a dispute avec un
client; dans la planche suivante, elle se rajuste devant une glace,
ce qui prouve que la discussion n'a pas été de longue durée.
[Illustration: La vieille blanchisseuse: «Si tu gueules comme ça, tu
n'iras pas voir le boeuf gras.»]
M. Coffignon, dans son livre les _Coulisses de la Mode_, fait en ces
termes l'éloge de la blanchisseuse: De toutes les ouvrières, c'est
celle qui nous a paru aimer le mieux son métier, et cependant
l'ouvrage est rude et la profession pénible à exercer. Les laveuses
semblent être les proches parentes des dames de la Halle. On leur
retrouve les mêmes défauts et les mêmes qualités, le verbe haut et
le parler franc; mais aussi le coeur pitoyable et la main toujours
généreusement tendue.
En Haute-Bretagne, les «dersouères» ou repasseuses font assez
souvent de bons mariages; c'est un des métiers féminins les plus
estimés.
D'après les _Industriels_, en 1842, il y avait à Paris trois classes
de moeurs assez différentes. «La repasseuse affectait à l'égard de
ses autres compagnes une sorte de supériorité aristocratique. Elle
voulait être mignonne, élégante, comme il faut. Avant d'entrer dans
un bal public, sous la protection d'un clerc de notaire ou d'un
commis-marchand, elle s'informe si la réunion est bien composée, si
l'on n'y danse pas trop indécemment. Elle porte un chapeau de même
que la modiste, et se drape artistement dans un châle. La savonneuse
a les goûts plus grossiers, l'allure plus vulgaire, les moeurs
plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la
semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais, le
dimanche, elle se rattrape: les guinguettes des barrières des
Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de blanchisseuses, qui
s'y présentent fièrement, donnant le bras, les unes à des
sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d'autres à des
ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs. Au Carnaval,
morte saison du blanchissage, elle profite de ce qu'elle est moins
occupée pour ne pas s'occuper du tout, et embellir de sa présence
les bals publics. Les blanchisseuses au bateau sont les employées
des blanchisseries en gros de l'intérieur de Paris. Si l'on en croit
les blanchisseuses de fin, les blanchisseuses au bateau sont le
rebut du genre humain. Pendant que le froid et l'humidité gercent
leurs mains et leur visage, leur moralité est gravement altérée par
de fréquentes relations avec les mariniers, les bêcheurs et les
débardeurs.»
À Gand, les repasseuses qui célèbrent le jour du Saint-Sacrement,
chôment la veille de cette fête, vulgairement appelée «Strykerkens
avond» veille des repasseuses. À Liège, les blanchisseuses et les
repasseuses honoraient autrefois la fête de sainte Claire, leur
patronne.
En Haute-Bretagne, les blanchisseuses des villes ont leur fête à
l'Ascension: les ouvrières vont porter des bouquets aux patronnes et
à leurs pratiques, qui leur donnent un pourboire qu'elles vont
dépenser dans les auberges.
On sait qu'à Paris, la principale fête des blanchisseuses est à la
Mi-Carême; et cet usage est assez ancien. L'image de la fin du
siècle dernier que nous reproduisons, p. 13, est accompagnée de
cette légende: «Les blanchisseuses sont à peu près les seules
artisanes qui se réunissent et forment à Paris une espèce de
communauté; elles célèbrent avec éclat, entre elles, à la Mi-Carême,
une fête; elles s'élisent, ce jour-là, une reine et lui donnent un
écuyer; le maître des cérémonies est ordinairement un porteur d'eau.
Le jour de la fête arrivé, la reine, soutenue par son écuyer, se
rend dans le batteau où des ménétriers l'attendent; on y danse et
c'est elle qui ouvre le bal; la danse dure jusqu'à cinq heures du
soir, les cavaliers font pour lors venir un carrosse de louage, la
reine y monte avec son écuyer, et toute la bande gaye suit à pied,
elle va, avec elle, dans une guinguette pour s'y réjouir pendant
toute la nuit.»
Vers 1840, voici, d'après les _Industriels_, comment la fête se
passait: «Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en
salles de bal; un cyprès orné de rubans est hissé sur le toit du
flottant édifice: c'est la fête des blanchisseuses. Chaque bateau
élit une reine qui, payant en espèces l'honneur qu'on lui fait, met
en réquisition rôtisseurs et ménétriers. À cette époque les
blanchisseuses de la banlieue célébraient aussi la Mi-Carême.»
On sait que depuis quelques années la Mi-Carême est l'occasion de
fêtes brillantes, à l'éclat desquelles collaborent les étudiants et
les blanchisseuses. La reine des reines, élue par l'assemblée des
lavoirs, exerce pendant un jour une véritable royauté, entourée
d'une cour nombreuse aux costumes bariolés, et se promène, comme une
souveraine en visite, sur un char qui est loin de ressembler au
modeste «carosse de louage» du siècle dernier. C'est un véritable
événement parisien, et la vraie fête du Carême. Les journaux
illustrés publient le portrait de la reine des reines, les reporters
vont l'interviewer, et on vend par les rues un journal orné de
gravures, fait tout exprès pour la circonstance.
Le bal des blanchisseuses était, il y a une trentaine d'années, un
thème à caricatures, accompagnées de légendes dans le goût de ces
deux-ci, qu'on lit au-dessous de dessins de Cham: «Vous ne pouvez
pas me donner mon linge la semaine prochaine, dit un client à sa
blanchisseuse.--Impossible, répond-elle, il faut que j'étudie le pas
des lanciers, c'est jeudi prochain not' bal.» Une grosse femme en
train de laver dans un baquet disait à son ouvrière: «Tu vas aller
tout de suite chercher le linge de la comtesse, que je me dépêche de
le laver. Je n'ai pas de chemise brodée à mettre pour le bal des
blanchisseuses, jeudi prochain.»
[Illustration: La Repasseuse, d'après Lanté.]
Un passage des _Nuits de Paris_ prouve que ce n'est pas d'hier que
les blanchisseuses se servent, pour leur usage personnel, du linge
de leurs pratiques. «Je me rendis chez moi, sans aucune autre
rencontre que celle de deux filles chargées de linge qui allaient au
bateau avant le jour. L'une de ces filles disait à l'autre:--Comme
tu te quarrais donc, dimanche, avec ton déshabiller blanc garni!
Mais c'est que ça t'alait.--Je le crais ben. C'est d'une belle dame,
et ça est fait de la bonne main, par ma'm'selle Raguidon, de la rue
Guillaume, qui travaille... Je serais ben bête d'acheter des hardes!
J'ai du blanc tous les dimanches et toujours du nouveau! Ces
femmes-la ne salissent pas; moi, j'achève et je brille. Bas,
chemises, jupons, rien n'est à moi... Et toi, la Catau?--Et moi...
Mais... n'en dis mot, ou je te vendrais comme tu m'arais vendue...
C'est tout d'même... Et je prête des mouchoirs, des chemises, des
cols, des bas au grenadier Latèreur.--Et moi au Guet à pied
Lamerluche.--Des casaquins à la petite Manon.--Des chemises à la
Javote.--Et puis j'en loue.--Et moi de même.»
Dans une planche des _Petits mystères de Paris_, une blanchisseuse
dit à sa connaissance: «J'savais que t'avais pas d'pantalon, j'tai
donné un coup d'savon au blanc de l'avoué, qui te va si bien. Fifine
va lui dire qu'elle l'a oublié.»
Dans les _Cancans_, petite pièce du théâtre des Ombres chinoises
(1820), le dialogue suivant s'engage entre une blanchisseuse et son
apprentie:
MARGUERITE.--Oh! la la, les épaules, que je suis échignée
d'avoir porté ce linge!
MANON.--Et en as-tu beaucoup rapporté?
MARGUERITE.--Mais pas mal, je l'ai posé là-bas sur
l'hangar. Tu ne sais pas? Madame Chifflart, elle s'est
encore plainte que son linge n'était pas assez blanc: elle
n'est jamais contente; faudrait encore tout lui faire pour
rien.
MANON.--Sois tranquille, une autre fois je brosserai un peu
plus fort, et surtout je n'oublierai pas l'eau de javelle.
Ah çà! la petite Criquet, on ne la voit plus depuis quéqu'
temps.