justement qu'il ne fallait pas généraliser, et parmi les raisons qui
avaient fait attaquer la moralité des modistes plutôt que celle des
autres ouvrières, il place au premier rang la jalousie. «La classe
des filles de modes est, dit-il, très nombreuse, et elles ont en
général une mauvaise réputation. Mais elle est injuste à l'égard des
véritables marchandes de modes, qui ne souffrent pas plus de
libertines chez elles que les autres maîtresses des professions
exercées par les femmes. J'en connais beaucoup de véritablement
exemplaires et dont la maison est un modèle pour l'ordre, la décence
et le travail. Les raisons pour lesquelles la voix de l'aveugle
populace a calomnié celles qui exercent cette profession ne sont pas
en petit nombre; d'abord les femmes du commun, telles que les
poissardes, les fruitières, les ont regardées de mauvais oeil, par
cette espèce de jalousie qu'a toujours le pauvre en voyant la femme
des riches. En second lieu, les filles de modes, en raison de leur
plus grande élégance, ont été plus recherchées par les corrupteurs
pour être entretenues et ont plus souvent donné le scandale du
passage d'un état laborieux à un état déshonorant. En troisième
lieu, certaines corruptrices de profession, pour donner un ragoût
plus piquant aux libertins blasés, lèvent quelquefois une boutique
de modes et y tiennent des filles publiques. Mais ces malheureuses
ne sont pas de vraies marchandes; leurs tiroirs sont vides, elles ne
travaillent pas.»
Les jeunes gens du milieu de ce siècle avaient continué à l'égard
des modistes les galanteries des chevaliers et des abbés de l'ancien
régime. Il semblait même qu'ils étaient plus importuns; car au lieu
de laisser les vitres nues, on avait dû les garnir de rideaux. Les
galants avaient imaginé plusieurs moyens de rendre cette précaution
inutile. Une des lithographies de la série des Modistes, de H. Emy
(1840) représente une devanture devant laquelle un jeune homme est
accroupi pour essayer de voir les ouvrières par dessous les rideaux;
un autre a mis son chapeau au bout d'une canne et l'agite par dessus
pour attirer l'attention des jeunes filles. Celles-ci semblaient
d'ailleurs se prêter à ces agaceries: elles faisaient aux rideaux
«des mèches» qui les écartaient un peu et leur permettaient de voir
et d'être vues.
C'était alors un axiome a peu près établi que les modistes n'étaient
point cruelles: aussi la première ouvrière qui allait essayer un
chapeau ou le trottin qui portait la commande dans son carton,
avaient de grandes chances pour être suivies.
[Illustration: Les singeries humaines (1825): Madame et sa modiste.]
Les estampes de la Restauration où figurent les modistes sont
nombreuses: «Monsieur, je ne donne rendez-vous à personne», dit une
ouvrière à un élégant qui l'a accostée; mais une seconde gravure,
qui a pour légende «À demain soir», montre que la résistance n'a pas
été de longue durée. Une autre lithographie, qui porte la date de
1826, est intitulée: «Est-il gentil, il me paiera mon terme.» Ici,
le séducteur est un homme d'un âge mûr. Gavarni n'a pas oublié les
modistes dans ses élégants croquis; l'un d'eux de la série de la
«Boîte aux lettres» représente deux modistes, l'une occupée à lire
une lettre d'amour, l'autre à en cacheter une, écrite avec une
orthographe fantaisiste.
Du cidre avec les marrons,
V'là l' champagn' des modillons.
dit en élevant son verre un jeune homme assis à côté de deux
ouvrières, près d'un carton à chapeau qui sert de table. (_Journal
pour rire_, 1849.)
[Illustration: Boutique de modiste de «La Boîte aux lettres»
(Gavarni).]
On sait que les couturières jalousent les modistes et prétendent
qu'elles cousent avec des épingles. C'est peut-être l'une d'elles ou
une lingère qui avait fourni le sujet d'une caricature de la série
des Grisettes, publiée par H. Vernier dans le _Charivari_: un
étudiant se promène dans le bois avec une jeune fille, au fond on
voit un autre couple qui danse, la femme a mis sur sa tête un
chapeau d'homme et le garçon a le chapeau de sa compagne. La
première dit: «Est-il Dieu, possible de danser la polka comme ça au
milieu de la forêt de Saint-Germain... Pour sûr, c'est une modiste;
ce n'est pas une lingère qui oublierait ainsi toutes les convenances
sociales.»
H. de Hem, dans _Grisettes et Cocottes_, représente une modiste
arrangeant un bonnet sur une poupée, avec légende «N'a pas le
coeur à l'ouvrage» ou s'arrêtant devant un magasin qui a pour
enseigne «la Tentation».
En l'an 1895, les galanteries dont les modistes sont l'objet forment
encore une sorte de lieu commun de la chanson et de la caricature,
ainsi qu'il est facile de s'en convaincre en parcourant les
publications illustrées.
Telle est la puissance des clichés, que l'on a pu lire dans une
revue destinée aux familles, cette double définition de la modiste,
en regard l'une de l'autre, de façon à ce que la vraie paraisse être
la seconde qui, en faisant la part de l'exagération, est à coup sûr
moins juste que la première:
La modiste est une abeille vigilante qui travaille toute
une semaine avec une activité sans égale, qui ne se
retourne jamais quand elle sort, et qui n'a pas de
_connaissance_.
La modiste est un papillon qui voltige huit mois de
l'année, qu'un monsieur vient chercher le soir à la sortie
du magasin, qui monte à cheval au Petit-Madrid, et qui
connaît les salons de la Maison dorée.
On dit dans les ateliers que l'on peut juger de la capacité d'une
couturière par le surfilage, de celle d'une modiste par le bon
arrangement de la coiffe d'un chapeau.
Voici les trois seules superstitions de modistes, assez curieuses
d'ailleurs, qui soient venues à ma connaissance: À Paris, lorsque le
chapeau est terminé et qu'on va l'empaqueter pour le livrer à la
clientèle, les ouvrières ne manquent pas de cracher dans le fond, en
disant: «Pour qu'il plaise.» Le voilà protégé et l'on peut être sûr
qu'il sera accepté; si par malheur le contraire arrive, on rejette
la faute sur la trop petite quantité de salive; car, plus on a
craché, plus l'on est certain que le chapeau ne reviendra pas, de
sorte que souvent on le fait circuler autour du travail (atelier) et
chaque demoiselle à son tour, soulevant délicatement la coiffe,
accomplit le même sacrifice. Mais il faut bien se garder de laisser
des épingles dans les noeuds ou les dentelles d'un chapeau qu'on
va envoyer; une seule épingle oubliée lui porte malchance et le fait
refuser.
À Troyes, on recommande aux jeunes ouvrières de ne pas laisser
tomber les épingles servant à fixer les rubans des chapeaux pour
l'essayage, parce que «l'ouvrage serait mal fait».
[Illustration: La Modiste, d'après Bouchot.]
SOURCES
COUTURIÈRES.--A. Franklin, _Les Magasins de nouveautés_, 259.--Roux,
_Grammaire limousine_, 141.--Dejardin, _Dictionnaire des spots
wallons_, I, 206.--Paul Sébillot, _Les Travaux publics_,
41.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 299, 301, 318,
321.--A. de Nore, _Légendes, etc., des provinces de France_,
237.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176; IX, 219.--C. de
Mensignac, _Sup. de la Gironde_, 133.--Communication de M. A.
Harou.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176, 239.--Léon
Pineau, _Folk-Lore du Poitou_, 287.--Reinsberg-Düringsfeld,
_Traditions de la Belgique_, II, 57.--Loys Brueyre, _Contes de la
Grande-Bretagne_, 161.--Paul Sébillot, _Contes de la
Haute-Bretagne_, I, 303.--F.-M. Luzel, _Légendes chrétiennes_, II,
115.--A. Le Braz, _Légende de la mort_, 173.
DENTELLIÈRES--Mme Daimeries, _La Dentelle en Belgique_, Bruxelles
(1895), 1, 13.--Mme Barry-Palliser, _History of Lace_, 46,
238.--Lefebure, _Broderies et dentelles_, 255.--A. Harou, _Mélanges
de traditionnisme en Belgique_, 112.--Grivel, _Chroniques du
Livradois_, 360.--Seguin, _La Dentelle_, 75, 159.--_Revue des
traditions populaires_, IV, 368.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions
de la Belgique_, I, 395; II, 137.--Communication de M.
Quarré-Reybourbon.--Schayes, _Usages, croyances des Belges_, 209.
MODISTES.--Mercier, _Tableau de Paris_, II, 126.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 213, 216.--Fournier, _Histoire des
enseignes_, 249.--Fournier, _Variétés historiques et littéraires_,
VIII, 223.--Restif de la Bretonne, _Les jolies femmes du commun_,
III, 65.--_Revue des traditions populaires_, V, 51; IX, 684; X,
96.--_Annuaire des traditions populaires_, 1887, 80.
[Illustration: La Modiste, image tirée des _Fleurs professionnelles_
(vers 1840).]
LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES
Le lavoir, qu'il soit en plein air, sur un bateau ou dans un de ces
grands établissements qu'on voit à Paris, a toujours passé pour être
l'un des endroits où les femmes donnent le plus volontiers carrière
à la démangeaison de parler qu'on leur attribue; c'est là et au four
qu'elles exercent principalement leur langue aux dépens du prochain.
L'auteur d'une petite pièce de 1613, le _Bruit qui court de
l'Espousée_, ne trouve rien de mieux pour caractériser un cancan que
de dire:
C'est l'entretien des lavandières
Et de celles qui vont au four
Qu'une dame depuis naguères
S'est fait demoiselle en un jour.
Dans le Bocage normand on raconte que des lavandières furent punies
de leur médisance: «Un jour des femmes occupées à laver à un douet,
voyant venir de loin sur son petit cheval un vieux médecin qui
passait pour sorcier, se mirent à gloser à l'envi sur son compte, et
les quolibets pleuvaient sur lui aussi drus que coups de battoir sur
le linge. Les commères ne pensaient pas être entendues du vieux
sorcier; mais son oreille était, malgré la distance, tout près de
leurs lèvres, et il n'avait pas perdu un mot de leur édifiante
conversation. «Bonjour, braves femmes, leur dit-il en passant, vous
faites de bonne besogne, courage!» À peine s'était-il éloigné que
saisies d'une fureur subite, elles se mirent à s'injurier
réciproquement, puis, des paroles passant aux actes, elles se
prirent aux coiffes et s'aspergèrent à l'aide de leurs battoirs et
de leurs tors de linge. Ce furent ensuite de folles gambades au beau
milieu du douet dont l'eau, soulevée par leur sarabande et leurs
battoirs, les inondait comme un véritable déluge; elles auraient
bien voulu s'arrêter, mais leurs pieds trépignaient malgré elles,
leurs mains puisaient dans l'eau et se la lançaient au visage.
Heureusement pour elles, le médecin sorcier revint. «Assez
travaillé, allez vous reposer, maintenant, vous l'avez bien mérité»,
leur dit-il, avec un sourire; goguenard. Ruisselantes et toutes
grelottantes de froid, elles purent alors regagner leur logis.
En Haute-Bretagne, pour désigner un commérage, on dit qu'il a été
entendu au «doué». Un proverbe bas-breton le constate aussi:
_Er fourniou-red, er milinou,_
_E vez klevet ar c'heloiou;_
_Er poullou hag er sanaillou_
_E vez klevet ar marvaillou._
Au four banal, au moulin,--On entend les nouvelles;--Au
lavoir et dans les greniers,--On entend les commérages.
Autrefois les gamins, en beaucoup de pays, se mettaient à regarder
les laveuses et à les désigner avec le doigt, comme pour les
compter; ce geste avait le don de les rendre furieuses et d'attirer
à son auteur une bordée d'injures. Semblable sort était réservé à
celui qui leur adressait la question à double sens: «Lavez-vous
blanc?» C'était vraisemblablement en pareille occurrence que celles
de Rennes se comportaient, comme l'indique un passage de Noël du
Fail: «Quand les lavandieres de la Porte-Blanche sont _a quia_ et au
bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont
autre recours de garentie qu'à se monstrer et trousser leur derrière
à partie adverse». _Le Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer_ (1748)
constate que celles des environs de Paris n'avaient pas laissé
tomber cette tradition en désuétude: À Chaillot, les femmes qui
étaient sur la grève à essanger leur linge, battre et laver leur
lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne me
permet point de répéter. Les passagers ont répondu par des répliques
si corsées, que la plus vieille de ces mégères, enragée de se voir
démontée, a troussé sa cotte mouillée et nous a fait voir le plus
épouvantable postérieur qu'on puisse jamais voir.
La _Légende de Maistre Pierre Faifeu_ raconte comment ce coquin
émérite fit taire les lavandières de buée à Blois, un jour qui
descendait en bateau la rivière de Loire:
... Ung grant bruyt ont ouy.
Dont de prinsault nul ne fut resjouy.
Car il sembloit que fussent dix banieres
De gens de guerre, et s'estoient buandieres
Qui là estoient pour leur buée laver,
Dont tout soubdain chascun se va lever,
Les regardant se reputent infames
Avoir peur ouyr le bruyt des femmes.
Tout ce cas fait, ainsi comme j'entens,
Faifeu leur dist pour faire passer temps,
Que dix escuz contre eulz tout va mettre,
Qu'il fera bien tout leur caquet remettre,
Et que soubdain bien taire il les fera
Sans les toucher et ne leur meffera
Incontinent entre eulx fut fait la mise;
Alors Faifeu s'est mis tout en chemise,
Et d'un habit de diable il s'est vestu;
Car à Paris il s'estoit esbatu
À l'achepter, pour maint passe-temps faire.
Lui accoustré en ce point ne diffère,
Bien tost monter tout au hault de la hune.
Cryant, hurlant; incontinent pas une
Femme qui fust n'a sonné un seul mot.
Mais tuës se sont, n'attendant que la mort.
Car pour certain de grant peur admirable,
Toutes cuydoient que ce fust le grant Diable.
Tabourot, dans ses _Équivoques françois_, rapporte une plaisanterie
qui est encore usitée: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire,
Si vous l'auez ne me le prestez pas, et si vous ne l'auez pas,
prestez-le moi. Qui s'entend d'une palette ou battoir, propre à
laver les draps».
Au XVIe siècle, les laveuses avaient, au point de vue des moeurs,
une réputation équivoque:
Je m'en rapporte à ces maris
Qui ont esprouvé, bien souvent,
Quelle marchandise elle vent.
Et en tant qu'elle est lavandière
Elle blanchit la pièce entière;
Puis vrayment, qui, en ung besoing,
La trouveroit en quelque coing.
Encore feroit-il conscience
De ne la prendre en patience
Tout au fin moins pour l'esprouver.
Voilà, voilà ma lavandière
Qui merque, ainsi comme fourrière,
Les logis d'un nouvel amour.
Un peu plus tard, l'_Almanach prophétique_ de Tabarin les associe
aux «filles de chambre, coureuses de rempart et autres canailles».
[Illustration: LA BLANCHISSEUSE]
En quelques pays, leur rencontre est quelquefois redoutée: Chez les
Tchouvaches, une femme qui se rend à la rivière avec du linge sale
est d'un mauvais présage pour le voyageur au moment où il se met en
route, tandis qu'il tire bon augure de la rencontre d'une femme qui
revient du lavoir avec du linge propre.
Il y a un certain nombre de jours dans l'année pendant lesquels la
lessive passe pour être dangereuse, soit pour celles qui la font,
soit plus généralement pour la personne dont on lave le linge. Au
XVIIe siècle, le curé Thiers signalait, parmi les superstitions
courantes, celles de ne pas faire la lessive ni durant les
Quatre-Temps, ni durant les Rogations, ni pendant les jours où l'on
chante Ténèbres, ni depuis Noël jusqu'aux Rois, ni pendant l'octave
de la Fête-Dieu, ni les vendredis, de crainte qu'il n'arrive quelque
malheur. Une partie de ces croyances sont encore vivantes: Dans les
Vosges faire la lessive pendant les Rogations, c'est mettre le
maître à la porte de la maison; dans l'Yonne, le linge ne blanchit
pas; en Franche-Comté:
Celui qui fait la bue aux Rogations
Sera au lit pour les moissons.
En Saintonge, les maîtresses de maison ne devaient pas songer à
faire la _bugée_, parce que le linge blanchi alors causait plus tard
des échauboulures qui tournaient généralement à la gale.
Dans la Charente, qui fait la buée pendant la semaine sainte court
risque de mourir dans l'année. En Normandie, en Haute-Bretagne et en
Poitou, le danger de mort est pour une des personnes de la maison ou
pour une des lavandières; dans les environs de Brive, les hommes de
la maison sont exposés à mourir; dans le pays de Gex, c'est le chef
de la famille. Le Vendredi saint est encore plus funeste que les
autres jours de cette semaine; en Haute-Bretagne on lave son suaire;
à Valenciennes Dieu maudit les personnes qui lavent.
La prohibition dont cette date est l'objet est expliquée par des
légendes: On raconte dans le nord de l'Angleterre que, lorsque Jésus
se rendait au calvaire, il passa devant une laveuse qui lui jeta à
la figure son linge mouillé. Jésus dit: «Maudit soit celui qui
désormais lavera ce jour-là», et l'on assurait jadis que le linge
avait des taches de sang si on le mettait alors à sécher. Des récits
analogues sont populaires dans la Belgique wallonne: Jésus ayant
soif, passa près d'une femme qui faisait la lessive et lui demanda à
boire. Elle lui donna une tasse d'eau de lessive; il la but sans
rien dire. Plus loin, il passa près d'une maison où l'on cuisait du
pain et demanda de quoi manger. La femme lui donna un petit pain,
Jésus s'en alla en disant:
Maudite soit la femme qui bue,
Et bénie soit la femme qui cuit.
La Vierge se promenant, un jour de Vendredi saint, aux environs de
Namur, demanda un verre d'eau à des lavandières qui, au lieu de se
montrer charitables, l'aspergèrent d'eau sale, de sorte que sa robe
en fut tout humide; elle entra dans un four où d'autres femmes la
firent se chauffer et se sécher. C'est pourquoi elle bénit les
femmes qui cuisaient et maudit celles qui lavaient.
Dans la Suisse romande, il ne faut pas faire la lessive sous le
signe de la Vierge, parce que le linge se couvrirait de poux sur la
corde. En Poitou, Notre-Dame de Mars est la fête la plus observée:
le linge lavé ce jour-là retournerait en paille, et la personne qui
a lavé devrait, après sa mort, revenir au lavoir jusqu'à ce qu'on
lui ait fait dire un certain nombre de messes.
La lessive est interdite, entre Noël et le jour de l'an, en Belgique
et dans l'Yonne; dans les Vosges, aux lessiveuses et lavandières qui
enfreignent la défense, la méchante fée Herqueuche applique de
maîtres coups de battoir sur le dos et sur les reins.
En Haute-Bretagne, dans le Bocage normand, dans l'Yonne, la semaine
d'avant Noël et celle qui précède le carnaval, sont au nombre des
périodes funestes. Un dicton provençal assure que les lavandières
qui font la buée en carnaval meurent dans l'année:
_Qu fai bugado entre Caremo et Carementrant_
_Li bugadiero moron dins l'an._
En Basse-Normandie on fait rarement la lessive pendant les
vingtaines: dix derniers jours d'avril et dix premiers jours de mai,
à cause de l'inclémence prévue du temps. Les femmes de Lesbos
craindraient que le linge ne s'use trop vite si elles lavaient
pendant les Drummata, du 26 juillet au 3 août.
À Marseille, pendant l'octave des Morts, les particuliers ne doivent
point laver, parce que cela rappelle trop le lavage du linge qui a
servi à celui que l'on a perdu. En Franche-Comté, la personne qui
lessive pendant cette semaine «bue» son suaire. Dans les Vosges, il
y aura bientôt un cercueil dans la maison si l'on enfreint celle
prohibition. Dans les Hautes-Vosges, cela porte malheur au maître:
la femme qui coule alors la lessive tourmenterait les âmes du
purgatoire; elle s'exposerait en outre à la vengeance de la fée
Herqueuche, qui échaude les lessiveuses. Si, ce qui arrive rarement,
elle monte sur le cuveau, l'une des personnes dont le linge y a été
jeté mourra avant la fin de l'an.
Le vendredi est aussi un mauvais jour; on dit en Basse-Bretagne:
_Neb a verv lichou dar gwener_
_Birri a ra goad hor Salver._
Qui bout la lessive le vendredi fait cuire le sang de notre
Sauveur.
[Illustration: Laveuses au bord de la Seine, d'après un dessin
colorié de Henry Mounier. Coll. G. Hartmann.]
Dans l'Yonne, on dit en commun proverbe:
Qui coule la lessive le vendredi
Veut la mort de son mari.
Il y a, par contre, des temps très favorables: Dans le pays de
Liège, la grande lessive doit se faire entre les deux Notre-Dame,
Assomption, 15 août, 8 septembre, Nativité, si l'on veut que le
linge ne jaunisse pas.
Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition de ceux
qui serraient les cendres en certains jours de la semaine, afin que
la lessive en fût meilleure.
L'_Évangile des Quenouilles_ indique plusieurs pratiques que les
femmes du XVe siècle employaient: «Se voulez, dit l'une, avoir belle
lessive et que vos linceux soient beaux et blancs, la première fois
que vous getterez la lessive dessus la jarle, certainement vous
devez dire en la gestant: Dieu y ait part et monseigneur sainct
Cler.» Ce saint était alors invoqué par les personnes qui avaient à
faire la lessive, sans doute à cause de son nom; il en était alors
de même de sainte Claire. «Je fis, dit une autre ménagère, une
requeste à madame saincte Clère que s'il lui plaisoit qu'il feist
beau temps, je luy donneroye une chandelle, et aincy il fist beau
temps.»
En Lithuanie, les hommes de la maison devaient être de bonne humeur
pendant tout le temps de la lessive, ou bien il pleuvait. En
Haute-Bretagne, si l'on veut avoir une buée sans pluie, il ne faut
point semer la cendre sur les foyers. Dans le Bocage normand, si
l'on arrose son courtil un jour de lessive, on provoque la pluie
pour le jour où elle sera mise à sécher. En Allemagne, lorsque des
filles ou des femmes lavent des sacs, il ne tardera pas à pleuvoir.
En Dauphiné, on dit communément au mari de la femme qui a beau temps
pour sa lessive: Votre femme ne vous a pas fait infidélité.
Dans les Vosges, il est dangereux de faire la lessive dans une
maison habitée par une femme enceinte, à moins qu'on ne prenne la
précaution de rouler dehors le cuvier dès qu'on a retiré le linge.
La délivrance serait retardée d'un temps égal à celui où le cuvier
vide serait resté à la maison. Dans l'Yonne, on a aussi soin de
mettre en pareil cas le cuvier à l'envers.
En Haute-Bretagne, les malades d'une maison où on fait la lessive
sont exposés à mourir.
Il était certains mots qu'on ne devait pas prononcer. D'après
l'_Évangile des Quenouilles_: «Touteffois et quantes que faictes
vostre lessive, et que le chauldron est sur le feu plain de lessive,
et que le feu est dessoubz et que par la force du feu la lessive
bouille, vous ne devez pas dire: Ha, commère, la lessive boult, mais
vous devez dire qu'elle rit; autrement tous les draps s'en iroient
en fumée.» Au XVIIe siècle, d'après Thiers, il fallait dire: «La
lessive joue.» En Poitou, les femmes qui vont voir une lessive que
l'on coule ne doivent pas dire: La lessive bout-elle? car elle
échauderait, mais: La lessive fait-elle? En Allemagne, au siècle
dernier, pour que le fil devînt blanc, il fallait que les femmes qui
assistaient à l'opération disent des mensonges.
Ou tirait des présages de certains faits qui se produisaient pendant
les lessives. En Poitou, si le savon d'une laveuse tombe à sa
gauche, elle ira aux noces sous peu; celle qui chante au lavoir aura
un homme fou. Dans le nord de l'Écosse, lorsque le savon ne s'élève
pas sur les linges, c'est qu'il y a dans le cuvier le linge d'une
personne destinée à mourir bientôt. Dans la Montagne-Noire, si des
oiseaux passent au-dessus d'une femme qui lave les langes de son
enfant, il sera prochainement atteint de quelque maladie.
Dans les Vosges et en Belgique, la lavandière qui mouille son
tablier plus que de raison, épousera un ivrogne. Aux environs de
Menton, les femmes qui ne se mouillent pas en lavant sont des
sorcières.
En Basse-Normandie, l'on se garde bien de mettre les chemises sens
dessus dessous quand on est en train d'asseoir la lessive dans la
cuve, de peur d'attirer la mort sur quelqu'un de la maison. En
Normandie, quand la crasse du linge de corps est difficile à
détacher, la personne à laquelle il appartient a un mauvais coeur.
La lessive peut être ensorcelée: Dans la Bresse, deux bohémiennes,
auxquelles une fermière occupée à faire sa lessive n'avait pas fait
l'aumône, touchèrent du doigt son cuvier, et depuis elle ne put
jamais y faire blanchir son linge.
Les lavandières du Mentonnais, de peur que l'eau n'ait été l'objet
de maléfices, jettent des épingles en croix dans le lavoir avant de
se mettre à l'ouvrage.
À la campagne, il y a dans la belle saison des lessives de nuit, qui
sont une occasion de s'amuser, de chanter des chansons, de dire des
contes ou des devinettes. En Haute-Bretagne on choisit, autant que
possible, une nuit où il fait clair de lune, car la lessive a lieu
en plein air. Les jeunes gens y viennent de loin, surtout quand il y
a de jolies filles aux environs, et ils les font danser, pendant que
les bonnes femmes s'occupent du cuvier et de la poêle où bout le
linge; les garçons leur aident toutefois à la lever pour montrer
leur force et leur adresse. En Écosse, lors des grandes lessives qui
avaient lieu au printemps, de jeunes garçons restaient la nuit à
garder le linge qui n'était pas sec; ils passaient leur temps à
chanter, à dire des histoires de revenants ou des contes de fées: ou
bien à écouter la jolie musique des fées lorsqu'ils se trouvaient
près d'une de leurs grottes.
* * * * *