Les autres chansons populaires, où il est parlé des couturières,

appartiennent au genre gracieux et galant; quelques-unes sont à

double sens. Elles sont en général le développement du couplet de

celle-ci, qui est très connue en Haute-Bretagne:

Petite couturière,

Viens travailler chez moi,

Tu n'auras rien à faire,

Tu seras bien chez moi.

En Haute-Bretagne, les tailleuses ont leur fête à la Trinité. Ce

jour-là elles mettent à leur porte un bouquet; parfois ce sont les

jeunes gens qui sont venus le leur offrir.

[Illustration: Femme cousant, d'après Chodowiecki.]

En Belgique, elles fêtent le jour de Saint-Anne, qui est aussi la

patronne des dentellières et des lingères. Dès la veille on pare les

écoles et les ouvroirs de fleurs et de guirlandes. Le matin, de

bonne heure, les jeunes filles viennent souhaiter la fête à leur

maîtresse et lui offrir un grand bouquet de fleurs. Puis elles y

reviennent après la messe, où le déjeuner aux gâteaux est servi.

Après le repas, on fait une promenade en chariot ou en voiture vers

une ville ou un village des environs. Le chariot est couvert et orné

de fleurs, et l'on emporte des paniers pleins de provisions. Les

élèves ou les ouvrières qui veulent être de la partie doivent,

pendant toute l'année, remplir leur tâche; celles qui ne l'ont pas

faite restent à la maison. Pour payer les frais de cette excursion,

on verse chaque semaine une légère cotisation, à laquelle on joint

les petites amendes qu'inflige le règlement de chaque atelier contre

les actes d'oubli, d'indiscrétion ou de négligence. Quand le temps

n'est pas favorable, on passe la journée à l'école ou à l'ouvroir,

au milieu des danses et des chants, et il y a toute une série de

chansons populaires qui sont exclusivement en usage chez les

couturières ou les dentellières lors de la célébration de la fête.

Les couturières figurent dans plusieurs récits populaires: une

légende nivernaise prétend que c'est la chèvre qui leur a appris à

couper les chemises. Un jour que l'une d'elles avait taillé sans

succès plusieurs aunes de toile, la chèvre, qui la regardait, se mit

à crier: «De biais! de biais!» En suivant cette indication, la

couturière réussit enfin sa coupe. D'après une variante, c'est la

corneille qui lui cria: «De bia! de bia!»

Dans un conte irlandais, une jeune fille qui ne savait pas coudre,

devait épouser un prince si elle parvenait à faire des chemises.

Elle se désole, lorsque survient une vieille dont le nez est grand

et rouge, qui lui offre de faire sa besogne, si elle promet de

l'inviter à ses noces. Lorsqu'elle arrive avec les autres conviés,

on lui demande pourquoi elle a un nez si extraordinaire: «C'est,

répond-elle, parce que j'ai toujours la tête penchée en cousant, et

que tout le sang de mon corps coule dans mon nez.» Le prince défend

à sa jolie fiancée de jamais toucher à une aiguille.

Les couturières, habituées à se rendre à leur ouvrage avant le lever

du soleil et à en revenir à la nuit close, ne sont point en général

peureuses. On raconte, en Haute-Bretagne, que l'une d'elles ose,

pour abréger sa route, passer la nuit par un cimetière; elle voit un

suaire sur une tombe et l'emporte chez elle. À minuit, une voix lui

crie: «Rends-moi mon suaire!» Sur le conseil du curé, elle retourne

la nuit au cimetière, où elle doit coudre dans le suaire ce qui se

présentera à elle. Elle voit une tête de mort, et tout va bien

jusqu'à la dernière aiguillée. Elle pique alors la tête, qui

s'écrie: «Vous m'avez fait mal!» et la couturière meurt de peur. La

même donnée se retrouve dans une des _Légendes chrétiennes_ de

Luzel, avec cette différence que le linceul est celui de la propre

mère de la jeune fille.

Une couturière des environs de Penmarc'h fut plus heureuse: un soir

qu'elle revenait de son travail, elle entendit des plaintes qui

semblaient sortir d'un buisson au bord de la route. Elle demanda:

«Qui est là?» Et, ne recevant pas de réponse, elle en conclut qu'il

y avait là une âme en peine qui avait besoin de prières. Elle lui

fit dire une messe, et quand elle sortit de l'église, elle vit dans

le cimetière un jeune homme vêtu de blanc, qui lui donna trente

sous, à la condition d'aller chez une dame à Audierne. Elle reconnut

sur la broche de celle-ci le jeune homme qui l'avait envoyée et lui

raconta ce qu'il lui avait dit. Elle resta avec la dame qui, en

mourant, lui légua tout son bien.

À Saint-Malo, les petites fées de la Hoguette dansaient sur la dune,

en chantant la chanson des jours de la semaine, qu'elles ne

pouvaient parvenir à compléter; une petite couturière bossue, qui

allait reporter son ouvrage, se trouva au milieu d'elles et acheva

leur chanson; en récompense, elles lui ôtèrent sa bosse.

PROVERBES

_Cousturere fade_

_Loungue punterade_ (Béarn).

_La courduriero fado_

_Fai loungo lignado_ (Languedoc).

Mauvaise couturière.--longue aiguillée.

--Longue aiguillée, aiguillée de fainéante

(Haute-Bretagne).

_Cousturere maridade_

_Agulhe expuntade_ (Béarn).

Couturière mariée

Aiguille échassée (Haute-Bretagne).

Ces deux proverbes signifient qu'une fois mariée, il y a de grandes

chances pour que la couturière n'exerce plus son métier.

[Illustration: Fileuses et Couturières, estampe hollandaise.]

LES DENTELLIÈRES

Dans plusieurs des pays où la fabrication de la dentelle constitue

une branche d'industrie importante, on entoure son invention de

circonstances légendaires. En Belgique une pauvre femme de pêcheur,

en attendant son mari, se mit à passer machinalement des fils entre

les mailles de son filet: l'attente fut longue, le pêcheur ne revint

pas, et sa femme, devenue folle, continua à former de naïfs dessins

qui donnèrent l'idée du lacis, puis des fils tirés et des points

coupés. Dans les îles de la lagune de Venise on raconte encore qu'un

jeune marin avait offert à sa fiancée une branche de ce joli corail

des mers du Sud qu'on appelle Mermaid's lace, dentelle des fées; la

jeune fille, charmée de la gracieuseté de la plante marine, de ses

petits noeuds blancs réguliers, l'imita avec son aiguille et,

après plusieurs essais, réussit à produire cette dentelle qui a été

si à la mode dans toute l'Europe. Suivant une autre version, une

jolie fille des îles de la lagune avait fait pour son amant un

filet; la première fois qu'il s'en servit, il ramena du fond de la

mer une superbe algue pétrifiée qu'il offrit à sa maîtresse. Peu

après il dut partir pour la guerre; sa fiancée, en regardant les

belles nervures, les fils si déliés de la plante, tressa les fils

terminés par un petit plomb qui pendaient de son filet; peu à peu

elle finit par reproduire exactement le modèle qu'elle avait sous

les yeux. La dentelle _a piombini_ était inventée.

Dans les Flandres, où la dentelle était une industrie pratiquée

naguère par un tiers de la population féminine, c'est la sainte

Vierge qui l'a révélée à une jeune fille de Bruges; celle-ci avait

fait voeu de renoncer à son amoureux si la mère de Dieu lui

donnait le moyen de secourir sa famille. Un dimanche qu'elle se

promenait avec lui, le ciel sembla s'obscurcir et une quantité

innombrable de fils de la Vierge vinrent tomber sur son tablier

noir. Elle remarqua que de leur enchevêtrement naissaient de

gracieuses figures. Elle déposa son tablier sur un léger châssis

formé de branchages, et, avec l'aide de son amant, elle le rapporta

au logis avec toutes les précautions nécessaires. Elle y songea

toute la nuit, et se persuada qu'un miracle s'était opéré en sa

faveur. Elle tâtonna, fit, défit, travailla tant et si bien que le

dimanche suivant elle plaçait sur la couronne de la Vierge un tissu

dont le dessin ressemblait à celui qu'elle avait imité. L'aisance ne

tarda pas à rentrer dans la maison, parce qu'on demandait à la jeune

fille des dentelles. Mais quand son amoureux voulut l'épouser, elle

le refusa à cause du voeu qu'elle avait fait. Le jour anniversaire

du miracle, elle alla prier la Vierge: pendant qu'elle était

agenouillée, le ciel se couvrit de fils de la Vierge; qui tombant

sur sa robe noire, y tracèrent une couronne de mariée entremêlée de

roses et de fleurs d'oranger, et une main invisible écrivit au

milieu: «Je te relève de ton voeu.»

Bien que l'art de la dentelle ne paraisse pas avoir été connu avant

la fin du XVe siècle, on dit en Suède que sainte Brigitte l'y avait

introduit après un séjour en Italie. En Auvergne, saint François

Régis, touché des misères des pauvres femmes de la campagne, leur

apprit la manière de faire de la dentelle. C'est pour cela que le

saint est le patron des «dentelleuses» de ce pays. La vérité est

qu'il y avait des dentellières bien avant la prédication du père

Jésuite, mais celui-ci s'entremit pour faire rapporter une

ordonnance du parlement de Toulouse (1639) qui avait presque ruiné

cette industrie, et il s'occupa de lui trouver de nouveaux débouchés

au Mexique et au Pérou. Au XVIe siècle Barbara Etterlin, femme de

Christophe Huttmann, grand propriétaire de mines en Saxe, ayant vu

les femmes faire des filets pour protéger la tête des mineurs, eut

l'idée de les occuper à faire de la dentelle comme celle de Flandre;

une vieille femme lui avait prédit, avant son mariage, qu'elle

aurait autant d'enfants que la première pièce de dentelle qu'elle

avait faite comptait de petits bâtons; quand elle mourut, en 1575,

soixante-cinq enfants et petits-enfants étaient autour d'elle.

En 1804, M. Dieudonné, préfet du Nord, disait dans la statistique de

ce département que le beau travail de la dentelle de Valenciennes

était tellement inhérent à ce lieu, que si une pièce était commencée

en ville et finie hors des murs, cette dernière serait visiblement

moins belle et moins parfaite que l'autre, quoique continuée par la

même dentellière avec le même fil, sur le même carreau.

On assure en Flandre que la couleur jaune des dentelles de Malines

et de Bruxelles est due à l'haleine des ouvrières.

Autrefois, à Bruxelles, on voyait les dentellières assises devant

leur porte, travaillant, jacassant et gourmandant les enfants qui

prenaient leurs ébats au milieu de la rue. Vers 1843, en Belgique,

leur travail était assez rémunérateur pour suffire aux besoins du

ménage, et il n'était pas rare de voir dans les campagnes le paysan

flamand, fumant nonchalamment sa pipe entre deux pots de bière

pendant que sa femme travaillait. Il n'en est plus de même

aujourd'hui. L'ouvrière dentellière belge est honnête, bonne et

serviable: son travail paisible la laisse calme et peu disposée, dit

Mme Daimeries, aux plaisirs bruyants et aux extravagances des

ouvrières de fabrique.

[Illustration: Dentellières, d'après l'_Encyclopédie_.]

[Illustration: L'OUVRIERE EN DENTELLE]

Les divertissements des dentellières ont en effet un caractère très

gracieux et patriarcal, soit qu'elles prennent part, avec les

lingères et les couturières, aux fêtes de la Sainte-Anne, soit

qu'elles célèbrent leur fête à part. À Ypres, au moment de la

Fête-Dieu, elles s'accordent quatre ou cinq jours de vacances et se

plaisent à orner les écoles où l'on enseigne l'art de la dentelle de

guirlandes, de festons et de banderolles portant des inscriptions et

des adages. Elles vont faire aux environs des excursions auxquelles

ne sont admises que des personnes de leur sexe. Pour cela elles se

réunissent au nombre de trente ou quarante, et le trajet s'effectue

sur des chariots à quatre roues artistement décorés de guirlandes de

fleurs, de rubans et d'étoffes de diverses couleurs. Elles se

rangent sur les bancs où elles sont assises souvent de la façon la

plus gracieuse. Au premier rang est placée la reine; c'est celle qui

a su gagner le plus de prix aux jeux de boule commencés aux premiers

jours de la fête. Quelques-unes sont travesties en bergères, en

jardinières, en paysannes, la plupart sont couronnées de fleurs et

chantent en s'accompagnant du tambourin. Chaque année une ou deux

chansons ont la vogue à ces joyeusetés; c'est un chansonnier

ambulant qui, quelques semaines avant la Fête-Dieu, importe ces

chansons et en vend alors une grande quantité. Lors de leur fête les

dentellières de la Flandre française chantaient la chanson flamande

dont nous traduisons les premiers couplets; elle n'a d'autre mérite

que celui de donner quelques détails sur la façon dont la fête se

passait:

«C'est aujourd'hui le jour de Sainte-Anne; nous guettons

tous le moment du plein jour et nous nous habillons à la

hâte pour aller à l'église. Lorsque la messe est dite nous

sommes tous bien aises de sortir. Joseph est venu par ici

avec son chariot et son bastier. Nous emportons des

provisions: gâteaux et paniers. Ceux qui veulent nous

accompagner doivent avoir fait jour gras toute l'année, et

ceux qui ne l'ont pas fait doivent rester au logis et ne

point venir.

«Le jour de Sainte-Anne est passé et je suis débarrassée de

mon argent; maintenant assise ici en proie à la tristesse,

je n'ai plus que peu d'appétit et nulle envie de

travailler, le travail me fait peine. Je voudrais que les

jours entiers pussent être jours de Sainte-Anne.»

Le chansonnier lillois Desrousseaux a composé la «canson dormoire»

du _P'tit Quinquin_, dont la popularité est attestée par des images,

des faïences et qui, par son accent naïf et populaire, méritait bien

cet honneur.

Dors, min p'tit quinquin,

Min p'tit pouchin,

Min gros rojin,

Tu m'f'ras du chagrin

Si te n'dors point qu'à d'main.

Ainsi l'aut' jour eun' pauv' dentellière,

In amiclotant sin p'tit garchon,

Qui d'puis tros quarts d'heure n'faijot qu'braire

Tâchot d'l'indormir par eun' canchon.

Ell' li dijot: Min Narcisse.

D'main t'aras du pain n'épice,

Du chuc à gogo

Si t'es sache et qu'te fais dodo.

Et si te m'laich' faire eun' bonn' semaine

J'irai dégager tin biau sarrau,

Tin patalon d'drap, tin giliet d'laine ...

Comme un p'tit milord, te s'ras farau!

J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse,

Un polichinell' cocasse,

Un turlututu

Pour juer l'air du _Capiau pointu_.

Le premier dimanche de septembre, les dentellières de la rue

Schaerbeek, à Bruxelles, se réunissent pour offrir un manteau à

Notre-Dame de Hal. Un corps de musique accompagne la procession

jusqu'à l'estaminet, et donne une aubade à chaque église devant

laquelle passe le cortège. Les ouvriers sont souvent déguisés, les

dentellières sont en habits de fêtes. À Hal on trouve un repas servi

dans une grange, on y passe la nuit et l'on rentre à Bruxelles dans

le même ordre.

Il y avait à Bruxelles une chapelle dite de Notre-Dame-aux-Neiges.

Le 4 août les ouvrières en dentelles y allaient prier pour que leur

ouvrage pût, par la protection de la Vierge, conserver sa blancheur.

Sous la domination des Français la chapelle fut démolie, mais il

fallut un détachement de troupes pour protéger les ouvriers contre

la populace qui vint les assaillir.

Voici une fable espagnole de Thomas de Yriarte qui est en relation

avec ce métier. Près d'une dentellière vivait un fabricant de

galons.--Voisine, lui dit-il un jour, qui croirait que trois aunes

de ta dentelle valussent plus de doublons que dix aunes de galon

d'or à deux carats?--Tu ne dois pas t'étonner, dit la dentellière,

que la valeur de ma marchandise soit si fort au-dessus de la tienne,

quoique tu travailles l'or et moi le fil; cela tient à ce que l'art

vaut plus que la matière.»

[Illustration: Dentellière hollandaise, gravure d'après Miéris

Seguin (_La Dentelle_).

(Rothschild, éd.)]

LES MODISTES

Au milieu du siècle dernier, les «modistes» étaient les personnes,

sans distinction de sexe, qui s'attachaient à suivre les modes.

C'est le seul sens donné par le _Dictionnaire de Trévoux_. À la

Révolution les faiseuses et les marchandes de modes formaient une

corporation, dans les attributions de laquelle rentraient, non

seulement les coiffures des dames, mois une grande partie de la

toilette féminine. Les ouvrières étaient des «filles de modes»,

Restif de la Bretonne les a aussi appelées «modeuses».

«Rien n'égale, dit Mercier, la gravité d'une marchande de modes

combinant des poufs et donnant à des gazes et des fleurs une valeur

centuple. Toutes les semaines vous voyez naître une forme nouvelle

dans l'édifice des bonnets. L'invention en cette partie fait à son

auteur un nom célèbre. Les femmes ont un respect profond et senti

pour les génies heureux qui varient les avantages de leur beauté et

de leur figure. C'est de Paris que les profondes inventions en ce

genre donnent des lois à l'univers. La fameuse poupée, le mannequin

précieux, affublé de modes nouvelles, enfin le _prototype

inspirateur_ passe de Paris à Londres tous les mois et va de là

répandre ses grâces dans toute l'Europe. Il va au Nord et au Midi;

il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg, et le pli qu'a donné

une main française, se répète chez toutes les nations, humbles

observatrices du goût de la rue Saint-Honoré. J'ai connu un étranger

qui ne voulait pas croire à _la poupée de la rue Saint-Honoré_, que

l'on envoie régulièrement dans le Nord y porter la coiffure

nouvelle, tandis que le second tome de cette même poupée va au fond

de l'Italie et de là se fait jour jusque dans l'intérieur du sérail.

Je l'ai conduit, cet incrédule, dans la fameuse boutique et il a vu

de ses propres yeux et il a touché.»

Avant la Révolution, les grandes boutiques de modistes étaient

rares, dit Ant. Caillot. Ces artistes et agents du luxe n'avaient

point encore imaginé d'exposer aux yeux des passants les

chefs-d'oeuvre commandés de leur industrie; seulement quelques

boutiques des galeries de bois du Palais-Royal, pour attirer les

regards des promeneurs, étalaient quelques bonnets et chapeaux à la

mode, avec les minois à prétention de cinq ou six grisettes, qui

travaillaient avec de fréquentes distractions. Ce sont là les

ouvrières que Mercier a dépeintes dans un passage du _Tableau de

Paris_. «Assises dans un comptoir à la file l'une de l'autre, vous

les voyez à travers les vitres. Elles arrangent ces pompons, ces

colifichets, ces galants trophées que la mode enfante et varie. Vous

les regardez librement et elles vous regardent de même. Ces filles

enchaînées au comptoir, l'aiguille à la main, jettent incessamment

l'oeil dans la rue. Aucun passant ne leur échappe. La place du

comptoir, voisine de la rue, est toujours recherchée comme la plus

favorable, parce que les brigades d'hommes qui passent offrent

toujours le coup d'oeil d'un hommage. La fille se réjouit de tous

les regards qu'on lui lance et s'imagine voir autant d'amants. La

multitude des passants varie et augmente son plaisir et sa

curiosité. Ainsi ce métier sédentaire devient supportable, quand il

s'y joint l'agrément de voir et d'être vue; mais la plus jolie du

comptoir devrait occuper constamment la place favorable.

«Plusieurs vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs

corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales.

Quelquefois le minois est si joli, que le front altier de la riche

dame en est effacé. Le courtisan de la grande dame devient tout à

coup infidèle; il ne lorgne plus dans le coin du miroir que la

bouche fraîche et les joues vermeilles de la petite qui n'a ni

suisse ni aïeux. Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du magasin au

fond d'une berline anglaise. Elle était fille de boutique; elle

revient un mois après y faire ses emplettes, la tête haute, l'air

triomphant et le tout pour faire sécher d'envie son ancienne

maîtresse et ses chères compagnes....

«En passant devant ces boutiques, un abbé, un militaire, un jeune

sénateur y entrent pour considérer les belles. Les emplettes ne sont

qu'un prétexte; on regarde la vendeuse et non la marchandise. Un

jeune sénateur achète une bouffante; un abbé sémillant demande de la

blonde; il tient l'aune à l'apprentie qui mesure: on lui sourit, et

la curiosité rend le passant de tout état acheteur de chiffons.»

Les marchandes de modes avaient des enseignes qui appartenaient au

genre gracieux. L'une d'elles avait fait peindre sur la sienne un

abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la

boutique; on lisait sur cette enseigne: _À l'abbé Coquet_. Hérault,

lieutenant de police en 1725, homme dévot et assez borné, vit cette

peinture, la trouva indécente, et, de retour chez lui, ordonna à un

exempt d'aller enlever l'abbé Coquet et de le mener chez lui.

L'exempt accoutumé à ces sortes de commissions, alla chez un abbé de

ce nom, le força à se lever et le conduisit à l'hôtel du lieutenant

général de la police: «Monseigneur, lui dit-il, l'abbé Coquet est

ici.--Eh bien, répondit le magistrat, qu'on le mette au grenier.» On

obéit. L'abbé Coquet, tourmenté par la faim, faisait de grands cris.

Le lendemain: «Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons

que faire de cet abbé Coquet que vous nous avez fait mettre au

grenier; il nous embarrasse extrêmement.--Eh! brûlez-le et

laissez-moi tranquille!» Une explication devenant nécessaire, la

méprise cessa, et l'abbé se contenta d'une invitation à dîner et de

quelques excuses.

[Illustration: Boutique de modiste en province, dessin de Crafty,

_Souffrances du professeur Deltheil_ (édition Rothschild).]

La marchande de Mme du Barry avait pour enseigne: «Aux traits

galants!» C'est peut-être elle que représentait une estampe où l'on

voyait des Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de

chapeaux et armés d'arcs et de flèches qu'ils lançaient à droite et

à gauche.

L'annonce suivante, que l'on trouve dans le _Journal de Paris_ de

1785, montre qu'à cette époque les marchandes exposaient des

modèles, dont quelques-uns appartenaient à la mode extravagante

d'alors: «On verra chez Mlle Fredin, modiste, à l'_Écharpe d'or_,

rue de la Ferronnerie, un chapeau sur lequel est représenté un

vaisseau avec tous ses agrès ayant ses canons en batterie.»

[Illustration: Les filles de modes dans leur boutique, gravure de

Minet (1782).

Lambertine et ses compagnes, placées dans la boutique, un jour de

fête, pour se conter leurs histoires les unes aux autres. (Restif de

la Bretonne, _Contemporaines_, XIX, 64.)]

Sous la Restauration, une marchande mit au-dessus de la porte de sa

boutique une enseigne avec ces mots: _À la Galanterie_. Les

demoiselles du magasin ne s'accommodèrent pas de cette inscription,

qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se

révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut

même bataille de femmes et l'enseigne disparut.

Les modistes sont de toutes les ouvrières celles qui ont été le plus

en butte aux médisances de la plume et du crayon: un pamphlet en

vers assez médiocres, intitulé _Brevet d'apprentissage d'une fille

de modes à Amathonte_, paru en 1709, est peut-être le premier écrit

où l'on fasse allusion à leur réputation de galanterie. Fournier,

qui a réédité dans ses _Variétés historiques et littéraires_ cette

petite pièce où l'on trouve des renseignements assez curieux sur la

manière dont les ouvrières étaient traitées, ajoute en note que les

filles de modes et les lingères étaient depuis longtemps nombreuses

dans le quartier avoisinant le Grand-Hurleur; leur industrie y

servait de couvert à un autre métier qui donna lieu à la «Requête

présentée à M. Sylvain Bailly, maire de Paris, par Florentine de

Launay contre les marchandes de modes, couturières et lingères et

autres grisettes commerçantes sur le pavé de Paris», où elles sont

accusées de faire une concurrence déloyale aux Cythères patentées.

Légendes et curiosités des métiers · 第 15 / 38 段