tailleurs est diminuée, sans être tout à fait détruite, il en reste
encore d'assez nombreuses traces dans les chansons et dans les
contes, qui montrent la difficulté qu'ils éprouvent à trouver une
femme dans le monde des laboureurs.
Un petit conte, tout à l'avantage du laboureur, met en relief la
différence qui, dans l'opinion des campagnards, existe entre les
deux catégories de métier: Une fille avait deux galants, un tailleur
qui venait lui faire la cour, toujours bien habillé et dispos,
tandis qu'un laboureur arrivait en habits de travail et fatigué
d'avoir tenu toute la journée la queue de la charrue. Sur le conseil
de sa mère, la fille se déguise en pauvresse et va successivement
chez chacun de ses galants: la maison du tailleur était pauvre et il
la met à la porte; chez le laboureur, on l'accueille bien, on lui
donne à manger et elle couche dans un bon lit, aussi c'est lui
qu'elle épouse.
* * * * *
Les tailleurs figurent souvent comme personnages principaux dans un
assez grand nombre de contes; nous en avons déjà rapporté
quelques-uns qui reflètent les idées que le peuple professait à leur
égard. Sauf dans la série comique ou satirique, ils jouent dans les
récits populaires un rôle qui, presque toujours, semble en
contradiction avec le mépris dont ils sont l'objet en certains pays,
et aussi avec la réputation de poltronnerie qu'ils ont, même en
Allemagne, où leur métier est pourtant loin d'être méprisé.
Les conteurs les représentent souvent comme des personnages
courageux, exempts des craintes qui terrorisent le vulgaire, bravant
les puissances surnaturelles, allant coudre partout, même chez le
diable, qu'ils trouvent presque toujours moyen de duper. Grâce à
leur ruse et à leur souplesse, parfois aussi par leur habileté à
mentir, ils mènent à bien des entreprises difficiles, dans
lesquelles ont échoué ceux qui les ont tentés par la seule force
brutale; c'est au reste la constatation assez exacte, soit dit en
passant, de l'intelligence que demande leur métier, et des moyens
auxquels ils sont forcés de recourir pour se défendre contre ceux
qui veulent s'amuser à leurs dépens.
M. Walter Gregor m'envoie la légende suivante qu'il a recueillie
dans le comté d'Aberdeen (Écosse): Au temps jadis un tailleur qui
aimait à boire et à se vanter, était attablé avec quelques bons
compagnons dans une taverne peu éloignée du prieuré de Bauly; ils
étaient tous un peu excités par la boisson, et le tailleur se mit à
se vanter comme à l'ordinaire. Il assura, entre autres choses,
qu'avant minuit il aurait été coudre une paire de culottes sur
l'escalier de la maison du chapitre du prieuré. Ses compagnons
acceptèrent le défi. Le tailleur se rendit à l'endroit désigné, s'y
assit et éclairé par une chandelle, se mit à l'ouvrage et fit aller
légèrement ses doigts. Minuit approchait, quand une grande main de
squelette apparut près de sa tête, et lui cria par trois fois: «Vois
cette grande main sans chair ni sang qui s'élève à côté de toi,
tailleur!--Je la vois, répondit celui-ci, mais il faut que je
termine mon ouvrage, et que j'emploie toute cette nuit mon fil et
mon aiguille.» Le premier coup de minuit sonna au moment où le
tailleur finissait son dernier point; il prit sa chandelle,
descendit l'escalier, passa à travers la maison du chapitre, et
arriva à la porte au moment où sonnait le dernier coup, et la grande
main du squelette était derrière lui; comme il atteignait la porte,
la main voulut lui donner un soufflet, mais elle le manqua; le coup
était envoyé avec une telle force que l'empreinte des doigts du
fantôme fut gravée sur le montant en pierre de la porte; on les y
voit encore maintenant, un peu effacés, mais reconnaissables.»
En Alsace, un compagnon tailleur qui n'avait pas de bas, passant un
soir d'hiver près d'une potence, vit un pendu qui en avait une belle
paire; il lui coupa les jambes avec ses grands ciseaux et les mit
dans un mouchoir. À l'auberge, il les plaça sur le poêle pour les
faire dégeler; puis, après avoir pouillé les bas, il introduisit les
jambes du pendu dans le poêle et sauta par la fenêtre. Le chat se
mit à ronger les jambes et la servante crut qu'il avait mangé le
tailleur. Quelques jours après, un voyageur vint demander à loger à
l'auberge. «--Quel est votre métier? demande l'aubergiste.--Je suis
compagnon tailleur.--Dieu me garde d'un tailleur! s'écria
l'aubergiste. Le chat vient justement, il y a quelques jours de m'en
manger un.»
Dans plusieurs récits populaires, le tailleur est si fin qu'il
attrape le diable lui-même; il va coudre chez lui, et trouve moyen
de se retirer sain et sauf de ses griffes; ou bien, comme dans un
conte de la Haute-Bretagne, de se faire donner des ouvriers qui
n'avaient qu'à regarder l'ouvrage pour qu'il fût achevé. Un tailleur
du Morbihan avait même fait un pacte avec le diable pour s'épargner
la peine de coudre: il avait dans une petite boîte des nains pas
plus gros que le pouce et coiffés d'un bonnet rouge qui, lorsqu'il
avait taillé, cousaient les pièces dans la perfection. Dans d'autres
récits, le diable essaie en vain d'apprendre le métier de tailleur,
et il est chassé honteusement par son patron.
Ils étaient certes moins accessibles à la crainte que les paysans,
les couturiers de la Haute-Bretagne qui, voyant des poulains-lutins,
montent sur leur dos et leur ordonnent de les conduire tout droit
chez eux, faisant du bruit avec leurs ciseaux, menaçant de leur
couper les oreilles s'ils ne marchent pas convenablement. Un petit
tailleur bossu de la Cornouaille, entendant les petits nains appelés
les Danseurs de nuit, qui dansaient en chantant: «Lundi, mardi et
mercredi», se cache pour les regarder. Quand il est découvert, il
entre dans la danse et ajoute à leur refrain: «Et jeudi et puis
vendredi». En récompense, les nains lui ôtent sa bosse, qu'ils
remettent, quelques jours après, à un autre tailleur, également
bossu, qui ne peut terminer comme il faut leur chanson. Un couturier
de Basse-Bretagne ose aller pénétrer dans la grotte des nains pour
prendre leurs trésors; un autre ne craint pas d'aller trouver
l'Ouragan, et de lui réclamer le lin qu'il lui a enlevé en soufflant
trop fort. La _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de
vérité_ met en relief le courage avisé d'un couturier: un soldat
ayant tiré son épée pour l'en percer, l'ouvrier, sans se laisser
émouvoir, coupe avec ses ciseaux, d'abord le bout de l'épée, puis
successivement toute la lame, si bien que la poignée seule reste au
brutal soldat.
[Illustration: Tailleur breton enseignant le catéchisme, d'après la
gravure de Perrin.]
Dans les contes proprement dits, où intervient l'élément
merveilleux, il n'est pas rare de rencontrer des tailleurs: là aussi
ils se montrent un peu vantards, plus rusés que réellement braves,
mais d'un esprit souple et inventif, qui leur permet de mener à bien
des aventures périlleuses. Le plus populaire de ces récits, qu'on
retrouve en nombre de pays, est celui du tailleur qui ayant tué
plusieurs mouches d'un seul coup, constate cet exploit par une
inscription, en ayant soin de ne pas désigner l'espèce d'ennemis
qu'il a massacrés, et se met à courir le monde. Grâce à son astuce,
il vient à bout de géants redoutables, défait les années ennemies,
s'empare d'animaux terribles ou fantastiques, et finit, en
récompense de ses services, par devenir riche et puissant ou par
épouser la fille du roi.
C'est en Allemagne, le pays classique des tailleurs, qu'on en
rencontre naturellement les plus nombreuses variantes. C'est
également dans le même pays que l'on a recueilli le conte qui suit:
Une princesse avait promis d'épouser celui qui pourrait résoudre une
devinette: trois tailleurs se présentent, et l'un d'eux la devine.
La princesse qui ne se soucie pas de l'avoir pour mari, lui impose
de passer la nuit dans la cage d'un ours très méchant. Le petit
tailleur y va et quand l'ours veut s'élancer sur lui, il lui parle
et le fait reculer. Il tire alors de sa poche des noix et se met à
les casser avec les dents; il prend fantaisie à l'ours d'en manger,
et il en demande quelques-unes au tailleur; celui-ci lui donne des
cailloux ronds, que l'ours essaie en vain de briser, et il prie le
tailleur de les lui casser; celui-ci les brise et lui remet d'autres
cailloux. L'ours essaie de nouveau, et quand il est fatigué, son
compagnon se met à jouer du violon, si bien que l'ours danse malgré
lui. Il demande au tailleur de lui donner des leçons.--Volontiers,
répond celui-ci, mais laissez-moi couper vos griffes qui sont trop
longues. Il y avait, par hasard, dans un coin, un étau, dans lequel
l'ours met sa patte, et le tailleur se hâte de le serrer.--Attends
maintenant, dit-il, que j'aille chercher mes ciseaux. Et, laissant
l'ours pris, il s'endort dans un coin. La princesse fut bien
surprise et bien chagrine de voir le tailleur vivant, mais elle
avait donné sa parole et le roi fit avancer un carrosse pour
conduire les fiancés à l'église. Les deux autres tailleurs, jaloux
de leur camarade, avaient lâché l'ours qui se mit à courir après le
carrosse. Alors, le tailleur sort les jambes par la portière et crie
à l'ours: Vois-tu cet étau? si tu ne t'en vas pas, tu vas encore en
tâter! L'ours s'arrêta un instant et se mit à fuir à toutes jambes,
de sorte que le tailleur épousa la princesse.
Le mépris pour le tailleur rustique, si caractérisé en
Basse-Bretagne et que constatent les dictons écossais, n'est point
universel. C'est ainsi qu'une légende anglaise raconte que lorsque
le roi Alfred invita les Sept métiers à apporter un spécimen de leur
savoir-faire, ce fut le tailleur qui fut proclamé roi des métiers.
Au siècle dernier, dit Monteil, partout où le tailleur allait
travailler, il faisait à son occasion changer le pain, le vin et le
reste de l'ordinaire.
Dans certaines parties de l'Écosse, le tailleur qui va tailler et
coudre à la maison les étoiles tissées par un tisserand du voisinage
est accueilli avec des égards tout particuliers.
Si le tailleur éprouvait de la difficulté à trouver une femme pour
lui, on lui confie volontiers, ainsi que nous l'avons vu, la mission
de faire des démarches matrimoniales pour les autres.
Ce n'était pas la seule fonction dont il était chargé, et qui
paraissait en désaccord avec le peu de considération que l'on avait
pour lui. Jadis, lorsque l'instruction était peu répandue, le
tailleur, qui souvent savait lire, enseignait le catéchisme aux
enfants dans les villages.
Une formulette du nord de la France, rapportée par Charles Deulin,
est tout à l'avantage des tailleurs:
Alleluia pour les tailleurs!
Les cordonniers sont des voleurs.
Un jour viendra
Qu'on les pendra.
Alleluia!
SOURCES
Timbs, _Things generally not known_, I, 144.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--La Mésangère, _Dictionnaire des proverbes
français_.--Bladé, _Proverbes de l'Armagnac_; _Poésies populaires de
la Gascogne_, II, 266.--_Folk-Lore Record_, III, 76.--Champeval,
_Proverbes limousins_.--Pitrè, _Proverbi
siciliani_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Dejardin,
_Dictionnaire des spots wallons_.--De Colleville, _Proverbes
danois_.--_Revue des traditions populaires_, V, 169, 350; VI, 167,
734; IX, 571.--Proverbes écossais communiqués par M. W.
Gregor.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Blavignac, l'_Empro
genevois_.--L.-F. Sauvé, _Folk-Lore des Hautes-Vosges_, 76.--Leite
de Vasconcellos, _Tradiçoes de Portugal_, 133, 251.--Georgiakis et
Léon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 352.--G. S. Simon, _Étude sur
le compagnonnage_, 80.--Ogée, _Dictionnaire de Bretagne_.--Cerquand,
_l'Imagerie dans le Comtat_.--_Les Français peints par eux-mêmes_,
II, 330.--Noëlas, _Légendes foréziennes_, 283.--Régis de
l'Estourbeillon, _Légendes d'Avessac_.--Perrin, _Breiz-Izel_, I,
100, 112.--L.-F. Sauvé, _Lavarou-Koz_; _Revue celtique_, V,
186.--Frank, _Contes allemands du temps passé_, 264.--Quellien,
_Chants et danses des Bretons_.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_,
57.--Grimm, _Veillées allemandes_, I, 298.--_Folk-Lore Journal_, II,
322;--Paul Sébillot, _Contes des provinces de France_, 293; _Contes
de la Haute-Bretagne_, II, 255, 286.--Fouquet, _Légendes du
Morbihan_, 163.--Luzel, _Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne_,
II, 254; _Contes de Basse-Bretagne_, III, 63.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine_, II, 95.--Grimm, _Märchen_, n° 114.--Monteil, _Histoire
des Français_, V, 78.
[Illustration: UN TAILLEUR, VIGNETTE DE JAUFFRET. (_Les Métiers._)]
LES COUTURIÈRES
Pendant le moyen âge, et jusqu'à une époque assez moderne, les
couturières étaient en réalité des couseuses ou des lingères.
L'existence, en tant que corporation, de femmes ayant le droit de
tailler les vêtements ou de les coudre, ne remonte qu'à l'année
1675. Auparavant, les tailleurs possédaient seuls le privilège
d'habiller les hommes et les femmes, et en 1660 leurs statuts
mentionnaient encore expressément ce monopole. Ce n'était que par
exception que les filles des maîtres tailleurs pouvaient, avant
d'être mariées, habiller les petits enfants jusqu'à l'âge de huit
ans. Quelques femmes entreprirent de faire des vêtements pour les
dames; elles réussirent peu à peu à se créer une petite clientèle,
et, d'après Franklin, vers le milieu du XVIIe siècle, elles étaient
officiellement qualifiées de couturières. Mais avant de pouvoir
exercer paisiblement un métier qui paraissait devoir appartenir à
leur sexe, elles eurent à supporter de la part des tailleurs une
guerre à outrance; ils les écrasaient d'amendes, faisaient saisir
chez elles étoffes et costumes, et portaient plaintes sur plaintes
au lieutenant général de la police.
Malgré tout, elles continuaient leur métier, parce que «l'usage
s'étoit introduit parmi les femmes et filles de toutes sortes de
conditions de se servir des couturières pour faire leurs jupes,
robes de chambre, corps de jupes, et autres habits de commodité», et
lorsqu'elles adressèrent au roi une requête tendant à faire ériger
leur métier en corporation régulièrement autorisée, il y avait
longtemps que dans la pratique elles étaient employées par les dames
de préférence aux tailleurs. L'édit ne fit que donner une
consécration légale à un état de choses qui était entré peu à peu
dans les habitudes.
La _Coquette_, comédie de Regnard, représentée en 1691, est l'une
des premières où les couturières figurent au théâtre; en voici
quelques passages:
LE LAQUAIS.--Mademoiselle, voici votre couturière.
COLOMBINE.--Eh bien! Margot, m'apportez-vous mon manteau?
MARGOT.--Oui, mademoiselle; j'espère qu'il vous habillera
parfaitement bien: depuis que je travaille, je n'ai jamais
vu d'habit si bien taillé.
ARLEQUIN.--Ni moi de fille si ragoûtante. Voilà, mordi, une
petite créature bien émerillonnée... M'amie, me voudrais-tu
tailler une chemise et quelques caleçons?
MARGOT.--Je suis votre servante, monsieur; on ne travaille
point en homme au logis.
COLOMBINE.--Mais il me semble, Margot, que ce manteau-là
monte bien haut: on ne voit point ma gorge.
MARGOT.--Ce n'est peut-être pas la faute du manteau,
mademoiselle.
COLOMBINE.--Taisez-vous, Margot, vous êtes une sotte:
remportez votre manteau; j'y suis faite comme une je ne
sais quoi.
ARLEQUIN.--Plus je vois cette enfant-là, plus elle me
plaît... un petit mot: j'ai besoin d'une fille de chambre;
je crois que tu serais assez mon fait; sais-tu raser?
MARGOT.--Moi, raser? je vois bien que vous êtes un
gausseur; je mourrais de peur si je touchais seulement un
homme du bout du doigt. Adieu, mademoiselle; dans un quart
d'heure je vous rapporterai votre manteau avec de la gorge.
Il est vraisemblable que les couturières de campagne purent exercer
leur modeste métier sans rencontrer d'opposition de la part des
hommes. Je n'en ai pas trouvé trace dans les documents, assez peu
nombreux, où il est question d'elles.
En Haute-Bretagne elles sont, de même que les tailleurs, employées
la plupart du temps à la journée, et comme eux elles vont travailler
de maison en maison. Elles taillent et cousent les habits d'homme
aussi bien que ceux des femmes et des enfants; c'est pour cela
qu'elles sont appelées indifféremment couturières ou tailleuses.
Presque toutes savent raccommoder le linge ou le repasser; c'est à
cette dernière occupation qu'elles emploient souvent le samedi dans
les maisons où elles sont à journées.
Les paysans, si prodigues de dictons satiriques et d'appellations
injurieuses à l'égard des tailleurs, les adressent rarement aux
couturières. Si en Haute-Bretagne on les appelle _couturettes_, avec
une petite nuance de dédain, je n'y ai trouvé aucune formulette,
aucun dire moqueur; les deux seuls que j'aie relevés proviennent: le
premier du Limousin, le second du pays de Liège:
_La Toupina-Freja,_
_la quinze ans que cous,_
_Ne sap couzer un gounelou._
La Marmite-Froide, depuis quinze ans qu'elle coud, ne sait
pas coudre un jupon.
_Esse comme le costreû d' Leuze,_
_Qu'aime mia darmeû qu' dè keûse._
Être comme la couturière de Leuze, qui aime mieux dormir
que de coudre.
Les couturières de campagne sont en général bien vues, et il n'est
pas rare qu'elles fassent des mariages avantageux. Beaucoup sont
jolies, ou tout au moins gracieuses, et elles prennent soin de leur
toilette, qu'elles savent presque toujours rendre séante à leur
personne. Rarement on leur attribue une influence funeste: dans
quelques parties du Morbihan, on croit pourtant que le charretier
qui en rencontre une le matin, au sortir de la maison, est exposé à
quelque malheur.
En quelques provinces, le rôle de la couturière dans les cérémonies
du mariage est important, presque rituel. Dans le Bocage normand,
lorsque, deux ou trois jours avant la noce, on va porter le lit,
l'armoire et le trousseau de la future, c'est elle qui préside au
voyage, assise sur l'armoire: elle doit avoir eu soin de faire
placer sur la charrette une quenouille enrubannée et un gros balai
de bruyère, le manche en bas; quelquefois elle est munie d'un paquet
d'épingles qu'elle distribue aux jeunes filles, pour leur faire
trouver un mari dans un bref délai. Le jour de la noce, elle remplit
les fonctions de maître des cérémonies, et elle a à la ceinture de
gros ciseaux luisants suspendus par un cordon de laine orné d'un
gros coeur en acier. Par la distribution des livrées, elle marque
les invités, leur assigne la place qu'ils doivent occuper dans le
cortège et au repas, et le rôle que chacun remplira selon son rang,
son degré de parenté ou d'intimité avec les futurs. L'honneur de
faire la toilette de la mariée est aussi une de ses attributions en
Normandie. En Haute-Bretagne et dans le Forez, ses fonctions sont à
peu près les mêmes que dans le Bocage; dans les environs de Rennes,
elle enlève le soir les épingles de la couronne de la mariée, à
l'exception d'une seule que le mari doit ôter; dans le Bocage, elle
la déchausse. C'est elle aussi qui se charge de répondre, le
dimanche après la noce, aux paroles de bienvenue que les garçons du
pays adressent à l'épousée quand elle n'est pas de la paroisse.
[Illustration: Les Couturières, gravure de Binet.
La jolie couturière, revenant de sa chambre avec ses deux
compagnes après avoir été rebutée par une prétendue
bienfaitrice, raconte son malheur. Une vieille fille
couturière, laide et jalouse, lui répond: «Dame, on n'est
pas toujours heureuse!» (Restif de la Bretonne, _Les
Contemporaines_, III, 164.)]
Les couturières ont un certain nombre de superstitions ou de
croyances singulières en rapport avec leur métier; il semble
toutefois qu'elles n'y attachent pas une bien grande importance, et
c'est en souriant qu'elles en parlent.
En Haute-Bretagne, si une couturière casse son fil en cousant, son
amant l'abandonnera; dans le Mentonnais, c'est un présage de
malheur. À Saint-Brieuc, si le fil se noue souvent, la personne à
qui la robe est destinée est jalouse; quand, la robe étant
défaufilée, un fil blanc y a été laissé par mégarde, l'ouvrière est
exposée à n'être pas payée de son ouvrage. Lorsque, en se rendant le
matin à son travail, une tailleuse perd ses ciseaux, on dit en
Haute-Bretagne que le garçon qui les trouve se mariera avec elle. À
Paris et à Saint-Brieuc, les ciseaux qui tombent annoncent la visite
d'un étranger; dans la Gironde et à Anvers, si leur pointe s'enfonce
dans le plancher, l'ouvrage ne manquera pas. En Haute-Bretagne, si
l'on se passe les ciseaux de la main à la main, on s'expose à avoir
dispute. Des épingles qu'on renverse n'annoncent rien de bon: dans
la Gironde, c'est l'indice d'une querelle qui éclatera prochainement
entre les ouvrières.
Dans le Mentonnais et en Haute-Bretagne, quand une apprentie se
pique le doigt, on lui dit que c'est bon signe, que c'est le métier
qui entre; en Franche-Comté, pour savoir l'état, il faut s'être
piquée sept fois à la même place; à Saint-Brieuc, on assure aux
apprenties qu'elles ne seront bonnes ouvrières qu'après s'être
piquées sept fois au nez. À Menton, s'il sort du sang de la piqûre,
la couturière sera embrassée dans la journée. En Haute-Bretagne, le
travail qui tombe par terre réussira; si on recommence un vêtement
deux fois, il est probable qu'on devra le refaire une troisième
fois.
Dans les ateliers parisiens, les couturières qui cousent des robes
de mariées ont l'habitude de placer dans l'ourlet un de leurs
cheveux. Elles croient que cela leur portera bonheur et qu'elles ne
tarderont pas à trouver un mari; plus le cheveu est long, plus il
est efficace. Cette coutume existe aussi à Saint-Brieuc et à Troyes,
et vraisemblablement ailleurs. À Paris, les ouvrières ont soin de
mettre dans le faux ourlet des robes de noce plus de faufilures
qu'il n'est nécessaire; cette action donne, paraît-il, de la chance
à la future.
En Haute-Bretagne, les couturières n'aiment pas à commencer un
ouvrage le vendredi. En Basse-Bretagne, on disait autrefois que les
femmes, en cousant le jeudi ou le samedi, faisaient pleurer la
sainte Vierge. En pays français, le dimanche est le seul jour où
l'on ne couse pas.
Je ne sais si, comme en Belgique, la couturière qui enfreint le
repos dominical doit souffrir avant de mourir jusqu'à ce que toutes
les coutures faites en temps prohibé soient décousues.
Au moyen âge, il y avait des personnes qui, pour avoir de la chance
pendant la nouvelle année, cousaient quelque chose pendant la nuit
du premier janvier.
* * * * *
On a de tout temps attribué aux ouvrières des villes la réputation
d'être de moeurs faciles; à ce point de vue, les couturières et
les lingères tenaient, s'il en fallait croire les écrivains, le
premier rang, après toutefois les modistes. Aux siècles derniers, on
généralisait volontiers et l'on donnait à des corps d'état, pris en
bloc, les qualités et les défauts qui n'appartenaient qu'à une
partie. Sans doute toutes les couturières n'auraient pu prétendre au
prix de vertu, et l'isolement et la misère en faisaient succomber
plusieurs. Toutes n'auraient pas résisté aux séductions, comme la
petite tailleuse bretonne que, d'après une ancienne chanson, le
seigneur de Kercabin fit sauter en l'air, en allumant un baril de
poudre sous le pavillon où elle travaillait ordinairement. Il y en
avait toutefois qui auraient répondu à un amoureux entreprenant,
comme celle de la farce du «Rémouleur d'amour».
FANCHETTE, couturière.
Gagne-petit.
Je n'écoute point la fleurette,
Gagne-petit.
PIERROT, gagne-petit.
Mais pour quelque garçon gentil
Peut-être êtes-vous plus doucette?
FANCHETTE
Non, tout homme est près de Fanchette
Gagne-petit.
Une chanson, connue en beaucoup de pays de France, raconte la ruse
dont se servit une couturière pour repousser un galant trop
pressant; en voici le début. Les couplets qui suivent étant un peu
lestes, je ne puis que les résumer:
Dedans Paris y a
Un' jolie couturière,
De chaqu' point qu'elle faisait.
Son cher amant la regardait.
Elle commet l'imprudence de le suivre au bois, où son honneur est en
danger; alors elle lui promet «trois chevaux que le roi n'en a pas
de plus beaux.» C'étaient des chevaux en peinture, et elle le
congédie en se moquant de lui.