--Tailleur debout et forgeron assis ne valent pas

grand'chose. (Danois.)

La gravure de la page suivante tirée du recueil de J. Cats (1665),

qui représente des tailleurs à l'ouvrage, sert d'illustration à un

proverbe italien en rapport avec le métier:

--_Il serro chi no fa nodo, perde il punto._

Celui qui ne fait pas un noeud à son aiguille perd son

point.

Une légende du Morbihan raconte que lorsque le diable entra en

apprentissage chez un tailleur, celui-ci ne lui montra pas qu'il

fallait faire un noeud au bout du fil: c'est pourquoi le diable ne

put jamais apprendre à coudre.

--_Its muckle gars tailors laugh but soutars grin age._

Il faut beaucoup de choses pour faire rire les tailleurs,

mais les cordonniers grimacent toujours.

Usité en Écosse, ce proverbe semble s'appliquer à la contenance

sérieuse que les tailleurs ont souvent lorsqu'ils sont à l'ouvrage,

et à la grimace que fait le cordonnier quand il tire fort sur son

ligneul.

[Illustration]

Des dictons constatent la sobriété ou l'avarice des tailleurs:

Deux oeufs durs, souper de tailleur,

dit-on en Gascogne; c'est, en effet, le souper habituel que les

paysans donnent aux couturiers. Avant 1848, on disait couramment

qu'il y avait au Louvre un tableau représentant trois tailleurs

attablés devant un oeuf à la coque. Ce dire populaire, qui exprime

la pauvreté notoire de la corporation, peut être rapproché de

l'_Explication de la Misère des garçons tailleurs_, qui tend à

prouver que les tailleurs sont les seuls ouvriers buvant de l'eau,

tandis que les autres se réconfortent avec des liquides plus

généreux. Ce livret populaire donne aussi ce dicton: Quinze

tailleurs pour un sac de son.

Starveling, ou l'Affamé, est le nom d'un tailleur qui joue la

comédie avec d'autres artisans dans _Le Songe d'une nuit d'été_.

Dans la Belgique wallonne, _Fer 'n porminâde_ (promenade) _di

tailleur_, c'est ne rien dépenser pour ses menus plaisirs; aux

environs de Metz, on dit de celui qui s'amuse à faire des ricochets

dans l'eau, qu'il fait une ribote de tailleur; les ouvriers

tailleurs étant très pauvres ne pouvaient comme les autres aller

s'amuser au cabaret; et, dans toute la France, se quitter comme des

tailleurs, c'est se séparer sans boire ensemble.

Le proverbe qui assure que les cordonniers sont les plus mal

chaussés a, tout au moins à l'étranger, des parallèles qui

s'appliquent aux tailleurs. En Italie, on dit:

--_I sartori hanno sempre gli abiti scuciti, e i calzolari

le scarpe rotte._

Les tailleurs ont toujours des habits décousus, et les

cordonniers des souliers déchirés.

--_Who goeth more tattered than the tailor's child?_

Qui, est plus déguenillé que le fils du tailleur?

demande un vieux proverbe anglais.

L'argot et les expressions provinciales désignent les tailleurs par

des sobriquets ou par des expressions figurées, presque toujours

d'un caractère railleur.

Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des

gobe-prunes à Genève; des pique-poux à Paris; en Basse-Bretagne,

_brocher laou_, embrocheurs de poux; en Écosse, où l'on prétend

qu'ils sont infestés par la vermine, _pick the loose_, pique-poux.

Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet

de Pique-prune: «Trois tailleurs, gens peu habitués à la fatigue,

comme chacun le sait, conçurent un jour le projet ambitieux de

rouler une prune sur un toit.--Nous n'y arriverons pas sans levier,

dit le premier.--Ces outils-là sont trop lourds pour nos bras,

répondit le second.--Nous en fabriquerons avec des queues de

cerises, fit le troisième. L'avis sembla bon et fut adopté. Quand le

premier levier fut terminé, le plus hardi de la bande s'en empara et

dit à ses camarades:--Sans me flatter, je me crois de taille à faire

la besogne tout seul; écartez-vous un peu, je vous prie, de crainte

d'accident. Les deux compagnons s'éloignent et le brave se met

résolument à l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dévire,

sue, ahanne, sans arriver à changer la prune de place.--Je l'ai

pourtant piquée, piquée, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne

bouge? Tout à coup l'haleine lui manque et il va avouer son

impuissance, quand, malheur! la prune se mettant à rouler toute

seule dégringole, l'entraîne dans sa chute et l'écrase.»

Dans la comédie de Shakspeare, _La Méchante mise à la raison_,

Petrucchio gronde ainsi un garçon tailleur: «Tu mens, bout de fil,

dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver

chez moi par un écheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome,

ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute

ta vie d'avoir parlé!»

En Portugal on prétend que beaucoup de gens de métier poussent un

cri particulier; celui des tailleurs est _E' impossivel_, c'est

impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de

_Permettez_, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour

eux la plus haute expression de la politesse française.

En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'_aranhas_, araignées,

et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignées, en

faisant allusion à un conte populaire: «Plusieurs tailleurs se

réunirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araignée qu'ils

avaient rencontrée. De là est venu le dicton: «C'est sept tailleurs

pour tuer une araignée!» dont on se sert lorsque quelqu'un est

embarrassé pour une affaire de peu d'importance. Il circule en

plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le même

sujet.

La gravure ci-dessous qui montre l'intérieur d'un atelier de

tailleur au XVIIe siècle, est extraite du livre de Franqueville:

_Miroir de l'Art et de la Nature_, 1690; la légende qui l'accompagne

explique les différentes opérations du métier.

[Illustration: Le tailleur 1 coupe le drap 2 avec ses ciseaux 3, et

le coud avec l'aiguille et du fils retors 4. Ensuite il rabat les

coutures avec le carreau 5, et il fait ainsi des jupes 6, cotillons

plissés 7, au bas desquels il y a un bord (ourlet 9) avec des

franges ou dentelles 8. Il fait des manteaux 10 avec des collets 11,

des brandebourgs, ou casaques avec des manches 12, pourpoints 13

avec les boutons 14, et manches 15, haut-de-chausses 16, et

quelquefois garnis de rubans 17, des bas 18 et des gants 19.]

En Écosse, où l'on accuse les tailleurs d'être plus vains que les

autres hommes, d'aimer les vêtements fins et d'avoir un caractère

léger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:

_A tinkler ne'er was a town taker;_

_A tailor was ne'er a hardy man._

_Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade_

_Nor ever since the warld began._

Depuis que le monde est monde,

Le chaudronnier n'a jamais été un preneur de villes,

Le tailleur n'a jamais été un homme hardi,

Ni le tisserand loyal dans son métier.

_There were four an twenty tailors_

_Riding on a snail,_

_Said the hinmost to the foremost._

_--We' ell a fa' ower the tail._

_The snail shot oot her horns_

_Like ony hummil coo_

_Said the foremost to the hinmost,_

_--We' ell a be stickit noo._

[Illustration: Atelier de tailleur allemand au XVIIIe siècle,

d'après Chodoviecki.]

Il y avait vingt-quatre tailleurs

À cheval sur un escargot.

Celui de derrière dit au premier:

--Nous allons tomber sur la queue.

L'escargot attire ses cornes,

Comme une vache écornée,

Celui de devant dit:

--Nous allons tous être transpercés.

Les tailleurs ne paraissent pas avoir beaucoup de superstitions en

rapport avec leur métier: en tout cas on en a recueilli peu. À

Lesbos, si un tailleur prête ses ciseaux ou son savon à un autre, il

se garde bien de les lui donner de la main à la main, dans la

crainte de se brouiller avec lui. Quand on coud à la main un habit,

et que le fil fait des noeuds, c'est que la personne à qui l'habit

appartient est jalouse.

En France, les tailleurs d'habits usent assez fréquemment du

tatouage. Les emblèmes qu'ils ont gravés sur la peau, sont: un dé et

des ciseaux,--un tailleur assis et cousant,--des ciseaux et un fer à

repasser.

* * * * *

Au temps des corporations, il y avait un cérémonial usité pour la

réception des ouvriers remplissant les conditions nécessaires pour

franchir le grade d'ouvrier à compagnon. Voici, d'après le P.

Lebrun, celui qui était usité vers 1655: Les compagnons tailleurs

choisissaient un logis dans lequel se trouvaient deux chambres l'une

contre l'autre; en l'une des deux, ils préparaient une table, une

nappe à l'envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à

demi pleine, trois grands blancs de Roi et trois aiguilles. Tout

étant ainsi préparé, celui qui devait passer compagnon jurait sur le

Livre des Évangiles qui était ouvert sur la table, qu'il ne

révélerait pas même en confession, ce qu'il ferait ou verrait faire.

Après ce serment, il prenait un parrain; ensuite on lui apprenait

l'histoire des trois premiers compagnons, qui est pleine

d'impuretés, et à laquelle se rapporte la signification de ce qui

est en cette chambre sur la table.

À Paris, sainte Anne est la patronne des tailleurs; en Belgique,

c'est saint Maur, saint Boniface ou sainte Catherine; ailleurs,

comme en Bretagne, leur fête est à la Trinité.

Les maîtres tailleurs de Morlaix célébraient leur fête à Notre-Dame

du Mur, où il y avait une messe chantée, à la suite de laquelle ils

présentaient un mouton blanc que le père abbé, escorté de toute la

communauté, conduisait à l'hospice.

À Avignon, la confrairie des tailleurs, qui avait son siège à la

Métropole, avait une image de corporation qui représentait saint

Georges à cheval, terrassant le dragon. En haut, un ange tenait la

couronne, et elle portait un écusson avec des ciseaux.

En province, les tailleurs avaient naguère encore comme enseigne,

l'image pieuse de saint Martin qui partage son manteau avec un

pauvre, ou celle des Ciseaux volants.

[Illustration: _Tailleur_]

Cette gravure, qui représente un tailleur vers le commencement de ce

siècle, fait partie du _Jeu universel de l'Industrie_, qui a de

l'analogie avec le Jeu d'oie renouvelé des Grecs (Musée Carnavalet).

* * * * *

La plus grande partie de ce qui précède se rapporte surtout aux

tailleurs des villes; leurs humbles confrères des campagnes en

diffèrent tellement, qu'il m'a paru naturel de séparer ces deux

branches de même profession.

En certaines provinces, et principalement dans celles où l'industrie

est peu développée, et où l'état par excellence est celui de

laboureur, les tailleurs ou couturiers, car ce nom ancien est le

plus employé, occupent une place à part, et ils sont regardés comme

des êtres inférieurs. Leur métier est peu payé, et ceux qui

l'exercent sont presque toujours des gens que la faiblesse de leur

constitution ou une infirmité plus ou moins apparente rendent

impropres au labeur des champs. On s'explique aisément que, dans un

milieu où la beauté du corps et la force physiques sont considérés

comme les premiers des dons, ceux qui en sont dépourvus soient

l'objet d'un dédain que vient encore augmenter la nature sédentaire

de leurs travaux, qui ressemblent plutôt à ceux des femmes qu'à

l'ouvrage actif et dur des hommes.

C'est en Basse-Bretagne que la démarcation entre les couturiers et

les gens des autres professions est la plus marquée; les cordiers

seuls qui semblent appartenir à une race maudite et descendent,

assure-t-on, des lépreux, sont aussi méprisés; peut-être autrefois

les tailleurs se sont-ils recrutés parmi les descendants de ces

malheureux.

[Illustration: Habit de Tailleur

Cette gravure du XVIIe siècle fait partie d'une collection qui se

trouve au Musée Carnavalet; un assez grand nombre de personnages y

sont représentés habillés, comme le tailleur, avec les attributs du

métier, les outils dont ils se servent pour travailler et les

diverses pièces qu'ils sont chargés de confectionner.]

Dans le premier tiers de ce siècle, Souvestre a tracé un portrait du

tailleur breton, qui semble un peu chargé, et dont il conviendrait,

à l'heure actuelle, d'adoucir quelques traits: Le tailleur est, en

général, contrefait, cet état n'étant guère adopté que par les gens

qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux

travaux de la terre, boiteux parfois, plus souvent bossu. Un

tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges,

peut être considéré comme le type de son espèce. Il se marie

rarement, mais il est fringant près des jeunes filles, vantard et

peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus

fort de l'été; le reste du temps son existence nomade s'écoule dans

les fermes qu'il parcourt et où il trouve à employer ses ciseaux.

Les hommes le méprisent à cause de ces occupations casanières, et ne

parlent de lui qu'en ajoutant, «sauf votre respect», comme lorsqu'il

s'agit des animaux immondes; il ne prend pas même son repas à la

même table que les autres, il mange après, avec les femmes, dont il

est le favori. C'est là qu'il faut le voir, ricaneur, taquin,

gourmand, toujours prêt à seconder une mystification contre un jeune

homme ou un tour à jouer au mari. Menteur complaisant, il sait à

l'occasion porter sur le mémoire du maître quelque beau justin qu'il

aura piqué en secret pour la femme ou pour la _pennerès_ (fille à

marier). Il connaît toutes les chansons nouvelles, il en fait

souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires. À

lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton: il

les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en

foyer.

En Forez les tailleurs jouent souvent le même rôle qu'en

Basse-Bretagne; ce sont des chroniqueurs et porte-gazettes,

entremetteurs de mariages et mauvais plaisants, et on ne leur

épargne pas à eux-mêmes la raillerie.

Au siècle dernier, d'après Monteil, le tailleur allait dans toutes

les maisons, il parlait à tout le monde; c'était le plus souvent par

lui qu'étaient faites et reçues les propositions de mariage.

En Basse-Bretagne, certains tailleurs portent le sobriquet de

_Iann-troad-scarbet_, Jean au pied de travers, parce qu'en général

ils sont boiteux et infirmes. En Forez, pour les mêmes raisons, on

leur donne le surnom de _Maître Gigue à banc_, jambe à banc.

Une légende du pays d'Avessac, vers la limite du Morbihan et de la

Loire-Inférieure, explique pourquoi la plupart des tailleurs sont

aujourd'hui boiteux: Un jour saint Yves revenant de Paris en

Basse-Bretagne, se perdit vers le soir sur les grandes landes de

Malnoël; il était fort ennuyé, car les chemins étaient défoncés et

son cheval avait perdu un fer. Mais, ayant entendu chanter, il

reprit bon espoir et aperçut bientôt un tailleur qui revenait de sa

journée. Le saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre dans

son chemin en lui indiquant le bourg le plus voisin, pour qu'il pût

faire referrer sa monture. Au lieu d'obliger saint Yves, le tailleur

se mit à le railler et lui dit que puisque les moines allaient

déchaux, sa bête pouvait bien faire de même: car il était juste que

le valet manquât de souliers du moment que le maître n'en portait

point. Saint Yves, pour punir ce gouailleur, lui dit qu'à l'avenir

lui et ses confrères qui n'auraient pas plus de religion que lui,

auraient, comme son cheval, une jambe défectueuse.

Plus charitables toutefois que les gens du Midi, les habitants de

cette même contrée d'Avessac ne disent pas que jamais couturier

n'est entré au Paradis, mais ils prétendent qu'étant de leur nature

indignes d'y arriver immédiatement, ils sont toujours condamnés à

passer quelque temps dans les limbes, d'où le «Grand Maistre

d'Ahaut» les tire chaque année par fournées. Et l'on ne manque pas

de dire, chaque fois qu'on voit dans le ciel des étoiles filantes:

«Allons, v'là le Bon Dieu qui a ouvert sa grande porte; v'là encore

des couturiers qui s'en vont dans le ciel!»

Naguère en Basse-Bretagne quand on parlait d'un tailleur, on ne

manquait pas d'ajouter, «en vous respectant», comme lorsqu'on

nommait un animal non noble; si quelqu'un rencontrait un couturier

sans le connaître et l'interrogeait sur son genre de profession, il

répondait ordinairement: «Je suis tailleur, sauf votre respect». Un

passage de _Don Quichotte_ constate que jadis, en Espagne, une

formule analogue était employée: «Je suis, sous votre respect et

celui de la compagnie, tailleur juré», dit un personnage de

Cervantes en se présentant, et un autre passage de _Don Quichotte_

parle de la mauvaise opinion que l'on a du tailleur.

Il est naturel que ce soit en Bretagne que les proverbes dépeignent

le tailleur sous des traits satiriques; mais ils constatent sa

mauvaise langue, ses autres défauts et le mépris dont il est

l'objet, plutôt que les vols qu'on lui reproche ailleurs, ainsi que

nous l'avons déjà vu.

--_Eur c'hemener n'e ket den_

_'Met eur c'hemener ned-eo ken._

Un tailleur n'est point un homme:

Ce n'est qu'un tailleur en somme.

--_Nao c'hemener evid ober eun den._

Neuf tailleurs pour faire un homme.

Ce dicton est aussi usité en Écosse; l'on y ajoute parfois une

variante: Il faut neuf tailleurs et un chien pour faire un homme. Et

l'on dit, à ce propos, que jadis neuf tailleurs et un chien

tombèrent sur un homme qui leur avait déplu. On y prétend encore

qu'un tailleur est la neuvième partie d'un homme, ou que

vingt-quatre tailleurs ne peuvent faire un homme; c'est jeu de mot

sur le mot faire.

En Haute-Bretagne, les tailleurs et les couturiers ont leur fête à

la Trinité, d'où ce dicton:

Trinité en trois personnes,

Trois tailleurs pour faire un homme.

--_Neb a lavar eur c'hemener_

_A lavar ive eur gaouier._

Qui dit tailleur

Dit aussi menteur.

--_Kemener brein,_

_'Nn diaoul war he gein._

Tailleur pourri,

Le diable sur son dos.

--_Ar c'hemener diwar he dorchenn_

_Pa gouez, a gouez en ifern._

Le tailleur sur son coussinet,

S'il tombe, en enfer va couler.

--_Ar miliner a laer bleud,_

_Ar guiader a laer neud,_

_Ar fournerienn a laer toaz,_

_Ar c'hemenerienn krampoez kraz._

Le meunier vole de la farine,

Le tisserand vole du fil,

Les fourniers volent de la pâte

Et les tailleurs des crêpes rôties.

--_Da chouel ar Chandelour,_

_Deiz da bep micherour,_

_Nemet d'ar c'hemener_

_Ha d'al luguder._

À la Chandeleur,

Jour pour tout travailleur,

Hormis le tailleur

Et le flâneur.

En Basse-Bretagne, il arrive assez fréquemment que les enfants

poursuivent les tailleurs en leur récitant des formulettes

injurieuses, dans le genre de la suivante dont les versions sont

nombreuses.

_Kemenerien, potret or vas,_

_Deut daved-omp 'benn warc'hoas:_

_Me 'm beuz tri gi ha tri gaz,_

_Hag ho c'houec'h 'man e noaz;_

_Me raï d'eho bep a vragou_

_Hag ive chupennou._

Tailleurs, gars au bâton,

Venez chez nous demain:

J'ai trois chiens et trois chats,

Et tous les six sont nus;

Je leur donnerai à chacun des culottes,

Et des pourpoints aussi.

En Béarn, on les poursuit aussi avec des quolibets, qui ne sont pas

très faciles à comprendre, mais qui ont le privilège de leur être

désagréables.

En Écosse, on adresse aux tailleurs ce blason, dont il existe

plusieurs variantes:

_Tailor, tailor, tartan,_

_Geed up the lum fartin,_

_Nine needles in his arse_

_An a' is timles rattling._

Tailleur, tailleur, tartan

(avec un habit de diverses couleurs, terme de mépris),

Monta sur la cheminée,

Neuf aiguilles dans son derrière

Et tous ses dés qui faisaient du bruit.

L'usage du bâton long et uni est, en Basse-Bretagne, exclusivement

réservé aux vieillards, aux infirmes et aux tailleurs. Ces derniers,

qui auraient été montrés au doigt s'ils avaient osé prendre un

pennbaz ou bâton à gros bout, garnissaient le leur d'une fourchette

en fer pour se garantir des chiens quand ils vont en journée; ils

savaient que les paysans ne se hâtent jamais de les rappeler quand

il s'agit d'en préserver un huissier, un gendarme ou un tailleur.

C'est sans doute cette circonstance qui a inspiré le refrain d'un

sonn satyrique de la Cornouaille, qui imite l'aboiement des chiens.

Voici la traduction du dernier couplet:

Le tailleur, quand il sera enterré,

Ne sera pas mis en terre bénite;

Mais il sera mis au bout de la maison,

Pour que les chiens aillent pisser sur lui.

Je ne sais si, comme les cacous ou cordiers, les tailleurs ont eu en

Bretagne, avant la Révolution, une sépulture spéciale; il est

certain que pendant leur vie ils étaient souvent traités comme de

véritables parias.

Dans les réunions joyeuses, dans les fêtes rustiques où la gaîté

rapproche les conditions, et où l'on fait asseoir le pauvre à côté

du riche, le tailleur seul n'était pas admis sur un pied d'égalité;

exilé à quelques pas de la foule, il mangeait et buvait à part.

Lorsqu'il allait en journée, les hommes ne lui auraient pas permis

de prendre place autour du bassin commun dans lequel chacun puisait

avec une cuiller de bois la bouillie d'avoine ou de froment. Il est

juste de dire que les femmes, toujours plus bienveillantes que les

hommes, s'arrangeaient de façon à faire les tailleurs en manger les

premiers; au goûter de trois heures elles leur donnaient les crêpes

les plus chaudes et les mieux beurrées. Elles en étaient

récompensées par des récits, des chansons et aussi par des broderies

que les tailleurs exécutaient pour elles en cachette de leurs maris.

Il est pourtant probable qu'elles n'auraient pas admis les tailleurs

à se poser en prétendants à la main de leurs filles. Cambry

constatait, au commencement de ce siècle, que jamais dans le

Finistère un paysan riche et de bonne famille n'aurait consenti à

marier sa fille à un tailleur.

Une chanson de la Basse-Bretagne raconte qu'un tailleur, qui avait

dissimulé sa profession, épouse la fille d'un sénéchal. Quand elle

se présente à l'église dans le pays de son mari, et qu'elle veut

prendre une chaise dans un endroit honorable, une dame lui dit: «Je

ne pensais pas que la femme d'un tailleur passerait devant moi dans

ma chaise.--Seigneur Dieu! dit la femme, je ne savais pas que

c'était un tailleur que j'avais eu, avant de faire son lit et j'y

trouvai son dé et son aiguille..... Est-ce que je ne trouverai pas

une barque quelconque qui m'envoie chez nous, dans la maison de mon

père.»

Un conte allemand de Bechstein a un épisode qui présente une

certaine analogie avec le gwerz breton; mais le tailleur, grâce à sa

présence d'esprit, sort à son avantage de l'aventure: La fille d'un

roi avait épousé, ignorant sa première profession, un tailleur tueur

de monstres; elle l'entend dire en rêvant: «Valet, fais-moi mon

habit; fais des reprises à mes culottes, vite, dépêche-toi, ou je te

baillerai de l'aune à travers les oreilles.» Elle soupçonna son mari

de n'être qu'un tailleur et supplia son père de la débarrasser de

cet indigne époux. Le roi lui recommanda de laisser ouverte la porte

de sa chambre à coucher et aposta des hommes avec l'ordre de tuer

son gendre s'ils entendaient de nouveau de pareilles paroles. Le

tailleur, averti par un écuyer du roi, feignit de dormir et se mit à

parler tout haut, comme en rêve: «Valet, fais mon habit, fais les

reprises de mes culottes, vite, ou tu goûteras de l'aune! Jadis j'en

ai tué sept d'un coup, j'ai tué deux géants, j'ai pris la licorne,

j'ai pris le sanglier sauvage et j'aurais peur des gens qui sont là,

devant la porte de ma chambre!» Les gens apostés s'enfuirent comme

s'ils avaient eu mille diables à leurs trousses.

On va parfois jusqu'à attribuer aux tailleurs une influence néfaste.

En Haute-Bretagne et dans le Morbihan, bien des gens croient qu'ils

auront de la malechance toute la journée si la première rencontre

qu'ils font est celle d'un couturier.

En Écosse, lorsqu'une femme qui a eu un enfant et va se faire

remettre, rencontre un tailleur à sa première sortie, c'est un

mauvais présage: son enfant sera innocent.

Dans le sud du Finistère le tailleur figure au nombre des personnes

qui peuvent jeter le «Drouk-Awis» ou mauvais oeil. Cette crainte,

jointe au mépris de la profession, les exposait à des avanies au

milieu de ce siècle: quand de jeunes paysans en rencontraient un et

qu'il n'était pas prompt à faire place, ils le saisissaient et le

poussaient rudement dans le fossé, sans s'inquiéter de ce qui

pourrait arriver.

[Illustration: Tailleurs bretons cousant, d'après la gravure de

Perrin. _Breiz-Izel._]

Légendes et curiosités des métiers · 第 13 / 38 段