S'il en fallait croire Restif de la Bretonne, le seul auteur qui ait

parlé de ces ouvrières au point de vue qui nous occupe, leurs façons

formaient un contraste piquant avec la légèreté et la grâce de leur

ouvrage: elles étaient grossières et aussi mal embouchées que des

poissardes; leur moralité ne valait pas mieux que leur langage. Il

résulte, dit-il, du trop petit gain des gazières, qu'elles sont

presque toutes libertines ou sur le point de l'être, lorsqu'il se

présente un tentateur; il ne reste matériellement sages parmi elles

que les sujets d'une repoussante laideur.

Dans sa nouvelle, _La Jolie Gazière_, Restif lui-même raconte

pourtant que toutes ces ouvrières n'étaient pas aussi corrompues

qu'il le dit; et la gravure de Binet, qui l'accompagne, les montre

au contraire sous un jour favorable. La jolie gazière est

représentée «travaillant à son métier», tandis que ses compagnes

honnissent la corruptrice, qui avait voulu la séduire, en disant: On

ratisse, tisse, tisse, tisse. Toutes les ouvrières s'avancèrent et

se jetèrent sur Hélène; l'une lui enleva son battant d'oeil

qu'elle mit en pièces; l'autre lui déchira son fichu. Celle-ci coupe

le falbala de son jupon avec les forces qui leur servent à découper.

D'autres lui jetèrent au visage de l'eau sale et la barbouillèrent

de suie et de cendres.»

[Illustration: Les ouvrières en gaze, gravure de Binet.]

LES CORDIERS

Le mépris à l'égard des cordiers, si caractérisé en Bretagne, et qui

maintenant encore n'a pas tout à fait disparu, ne paraît pas avoir

existé ailleurs à un degré aussi considérable; mais en beaucoup de

pays, notamment en Flandre, les cordiers sont aussi méprisés.

Monteil, passant en revue les métiers au XVe siècle, dit que cette

profession était surtout jalousée; un courtier dit au maître cordier

de la mairie: «Votre grand-père n'était pas pauvre, votre père était

riche, vous êtes encore plus riche; je veux changer de métier, faire

le vôtre. Vous travaillez pour les hauts châteaux, où sont les puits

les plus profonds, et l'on vous paie la corde deux sous la

toise.--Oui, mais sachez qu'elles doivent être de bon chanvre qui

n'ait été mouillé, resséché, ressuyé.--Vous gagnez beaucoup avec les

cultivateurs à faire les traits de charrue.--Pas tant, ils doivent

avoir au moins douze fils...» Le débat s'étant prolongé, le maître

cordier impatienté, le termina en disant: «Nous autres cordiers,

quand nous filons une corde, nous ne savons si ce ne sera pas celle

d'un pendu; cela ne nous donne guère envie de prendre trop. Nous

sommes les plus pauvres et les plus honnêtes.»

En Bretagne, les cordiers et les écorcheurs de bêtes mortes, étaient

ce qu'on nommait autrefois les caqueux, cacous ou caquins. Ils

inspiraient un tel mépris, que le sixième des statuts publiés en

1436 par l'évêque de Tréguier, ordonna aux caqueux de se placer au

bas des églises lorsqu'ils iraient au service divin. Le duc François

II leur permit de faire le trafic du fil et du chanvre aux lieux peu

fréquentés et de prendre des fermes à bail. Ils devaient toutefois

porter une marque de de drap rouge sur leur vêtement. On poussa la

rigueur à leur égard jusqu'à leur refuser la liberté de remplir

leurs devoirs de chrétiens, jusqu'à leur interdire la sépulture, et

il fallut que des arrêts du parlement les rétablissent dans le

droit commun.

En 1681, la justice dut intervenir pour faire réinhumer un cordier

que les habitants de Saint-Caradec avaient déterré. Au mois d'avril

1700, un cordier ayant été enterré dans l'église paroissiale de

Maroué, près Lamballe, «les manants et habitants de ladite paroiesse

s'adviserent de detairer le cadavre dudit feu Sevestre et l'ont

ignominieusement exposé dans un grand chemin». Les juges de Lamballe

ayant fait inhumer de nouveau le cadavre, le 9 mai, les gens de

Maroué le déterrèrent, malgré le clergé, et l'exposèrent dans le

grand chemin; ce ne fut en décembre seulement de la même année que

le corps du pauvre cordier fut, par autorité de justice,

définitivement enterré dans l'église. En 1716, à Planguenoual, la

noblesse du pays assista à l'enterrement d'un caqueux et le fit

inhumer dans l'église; mais trois jours après il fut exhumé et porté

au cimetière des cordiers; il fallut une intervention de la justice

pour que le cacous pût être de nouveau inhumé dans l'église. Vers

1815, on enterrait encore à part les cordiers de Maroué, dans un

lieu appelé la Caquinerie.

Jadis ils vivaient à l'écart, dans des villages qu'ils étaient

presque les seuls à habiter; il y en avait qui cumulaient le métier

de cordier et celui d'équarrisseur; en ce cas, la carcasse d'une

tête de cheval se dressait à l'une des extrémités de leur cabane,

tandis qu'à l'autre pendait une touffe de chanvre.

La répulsion à l'égard des cordiers, sans être tout à fait éteinte,

a bien diminué; pourtant, aux environs de Rennes, les paysans leur

donnent, par dérision, le surnom de caquoux; leur rencontre le matin

est regardée, dans le pays bretonnant, comme d'un fâcheux augure;

dans les Côtes-du-Nord ils trouvent difficilement à épouser, même

s'ils sont riches et beaux garçons, les jeunes filles de paysans de

bonne famille. C'est ce que constate un proverbe très répandu en

Haute-Bretagne:

Les gars de la Madeleine

Ne se marient point sans peine.

En Haute et en Basse-Bretagne la plupart des villages qui

s'appellent la Madeleine ont été habités par des cordiers, et

presque toujours il y avait là autrefois une léproserie.

On dit par raillerie que les cordiers gagnent leur vie à reculons;

cette plaisanterie qui se trouve déjà au XVIe siècle dans les

_Adevineaux amoureux_, sous cette forme: «Quel homme esse qui gaigne

sa vie en reculons!» figure aussi dans les devinettes allemandes; on

la trouve dans l'énigme suivante:

Image naïve du temps,

Que rien n'arrête et ne devance,

Bien différent des courtisans,

C'est en reculant que j'avance.

Et Charles Poncy en a fait le refrain de sa chanson du cordier:

Dans le métier que je professe,

On n'avance qu'en reculant.

En Flandre, _Achteruit gaan gelijk de zeeldraaiers_, marcher à

reculons comme les cordiers, c'est faire de mauvaises affaires. On

dit aussi ironiquement: _Hij gaat vooruit gelijk de zeeldraaiers_,

il va en avant comme les cordiers, de quelqu'un qui fait tout le

contraire.

Les cordiers avaient saint Paul pour leur patron, on ne sait pas au

juste pourquoi: le marquis de Paulmy prétendait que ce saint, étant

parti pour aller combattre les chrétiens, fut contraint de retourner

sur ses pas, et que les cordiers, obligés de travailler à reculons,

l'avaient choisi pour ce motif. D'après A. Perdiguier, les cordiers

faisaient partie, dès 1407, du Compagnonnage du Devoir. Malgré cette

antiquité, ils ne paraissent pas y avoir joué un rôle particulier.

On a fait, à propos des cordiers, l'assemblage de mots suivants, qui

est une sorte de casse-tête de prononciation:

Quand un cordier cordant

Veut recorder sa corde.

Pour sa corde à corder

Trois cordons il accorde;

Mais si l'un des cordons

De la corde décorde,

Le cordon décordant

Fait décorder la corde.

[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre épreuve, cette image de Lagniet est plus

compréhensible, grâce à deux inscriptions intercalées dans la

gravure; au-dessus du cavalier est écrit: «Il fille sa corde»; sous

son pied gauche: «Les grands s'accordent»; près de celui qui tourne

la roue: «Les petits prennent la corde».]

Un pauvre cordier est le héros d'un conte très long des _Mille et

une Nuits_, dont voici le résumé: Le calife Haroun-al-Raschid ayant

remarqué dans une des promenades qu'il faisait, déguisé en marchand

étranger, un bel hôtel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit

que cette maison appartient à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal, à

cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-même

exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel

endroit la fortune l'avait favorisé, il avait acquis de grands

biens. Le calife fait venir Cogia Hassan à la cour, et lui demande

son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait à son métier

de cordier, qu'il avait appris de son père, qui l'avait appris

lui-même de son aïeul, et ce dernier de ses ancêtres. Un jour il vit

venir deux citoyens riches, très amis l'un de l'autre, qui n'eurent

pas de peine à juger de sa pauvreté en voyant son équipage et son

habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant présent d'une

bourse de deux mille pièces d'or, il ne deviendrait pas par le bon

emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa

profession. Cogia lui répond que cette somme lui permettrait

d'étendre sa fabrication et de devenir très riche. Quand, sur cette

assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il

achète du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans

son turban: mais celui-ci lui est enlevé par un milan qui disparaît

dans les airs. Six mois après, les deux amis le retrouvent, pauvre

comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui

remet encore deux cents pièces d'or, en lui recommandant de les

mettre en lieu sûr. Cogia prend encore dix pièces d'or et cache le

reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre

plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa

femme, qui ne savait rien de tout cela, échange le vase de son

contre de la terre à décrasser que vendait un marchand ambulant.

Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a raconté sa

mésaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramassé

à terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pêcheur des

environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets,

lui emprunte ce plomb en lui promettant comme récompense tout le

poisson qu'il amènera du premier jet de ses filets. Le pêcheur à ce

coup ne prend qu'un poisson, mais il était très gros. La femme, en

l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne

sachant ce que c'était, elle le donne à son petit garçon qui s'en

amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il

rend de la lumière quand la clarté de la lampe est cachée, se

disputent à qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute

et ayant éteint la lampe, il s'aperçoit que ce qu'il croyait être un

morceau de verre faisait une lumière si grande qu'ils pouvaient se

passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison

était voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait

entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La

juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de

l'acheter, parce qu'elle en a un à peu près semblable. Mais les

enfants se récrient, et la juive part. Le joaillier, sur la

description qui lui est faite, dit à sa femme d'acheter le diamant à

tout prix. Elle en propose vingt pièces d'or, puis cinquante, puis

cent; Cogia Hassan déclare qu'il veut cent mille pièces, que le juif

finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son métier, qui

n'étaient pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été; il les engage à

travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en

leur promettant de leur payer leur travail à mesure qu'ils

l'apporteraient. Il loue des magasins, établit des commis, et finit

par faire bâtir le bel hôtel qui avait attiré l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe

siècle).]

SOURCES

LES TISSERANDS.--H. Coulabin, _Dictionnaire des locutions populaires

de Rennes_.--Clément-Janin, _Sobriquets de la Côte-d'Or: Dijon_, 62;

_Châtillon_, 8.--_Revue des traditions populaires_, IV, 527; V, 279;

X, 29, 31, 99.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_,

73.--_Les Français peints par eux-mêmes_, II, 174.--Barjavel,

_Sobriquets du Vaucluse_.--Reinsberg-Düringsfeld,

_Sprichwörter_.--L.-F. Sauvé, _Lavarou Koz_.--J.-F. Bladé, _Poésies

populaires de la Gascogne_, II, 267.--Mistral, _Tresor dou

Felibrige_.--_Volkskunde_, II. 70; VIII, 36.--E. Souvestre,

_Derniers Bretons_, II, 137.--E. Herpin, _La Côte d'émeraude_, 127,

138.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I,

45.--Communication de M. T. Volkov (Russie).--Communication de M. A.

de Cock (Flandre).--Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne,

I, 130; II, 179.--E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.--Laisnel de la

Salle, Croyances du Centre, I, 161.--A. Ledieu, _Traditions de

Demain_. 33.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_, 46.--A. Bosquet, _La

Normandie romanesque_, 286.--F. Liebrecht, _Zur Volkskunde_,

315.--Monteil, l'_Industrie française_, I, 53, 257, 264.--A.

Perdiguier, _Le Livre du compagnonnage_, I,

44.--Reinsberg-Düringsfeld. _Traditions de la Belgique_, II, 53.--E.

Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 98, 100.--Paul Sébillot, _Les

Margot la-Fée_, 18.--Fleury, _Littérature orale de la Normandie_,

190.--H. Carnoy, _Littérature orale de la Picardie_, 229.--Loys

Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.--Grimm, _Contes

choisis_, trad. Baudry, 196.--J.-F. Bladé. _Contes de la Gascogne_,

II, 354.--A. Meyrac. _Traditions des Ardennes_, 471.

LES CORDIERS--Monteil, l'_Industrie française_, I, 277.--E.

Souvestre. _Derniers Bretons_, 217.--A. Corre et Paul Aubry,

_Documents de criminologie rétrospective_, 111.--Habasque, _Notions

historiques sur les Côtes-du-Nord_, I, 85.--B. Jollivet, les

_Côtes-du-Nord_, I, 65, 157, 317.--_Revue des traditions

populaires_, VIII, 302; X, 160.--Communication de M. A. de

Cock.--Tuet, _Matinées senonoises_, 510.--A. Perdiguier, _Le Livre

du compagnonnage_, II, 195.

[Illustration: Ange rallumant la lampe de sainte Gudule que le

diable avait éteinte. (Crédence de stalle de l'abbaye de Saint-Loup,

à Troyes.)]

LES TAILLEURS

Au lieu d'être, comme à présent, chargés de la fourniture de

l'étoffe et de la confection entière du vêtement, les tailleurs

d'autrefois se bornaient, le plus souvent, à tailler et à coudre des

draps qui leur étaient remis après avoir été achetés en dehors de

chez eux: c'est encore ainsi que procèdent les «couturiers» de

campagne. Les rognures appartenaient à la personne qui avait

commandé l'habillement; mais il y avait nécessairement du déchet, et

il était difficile de savoir si tout lui était rendu intégralement

ou si le tailleur n'avait pas mis de côté, pour son usage personnel,

des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de fréquentes

contestations, où les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur

remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se défendaient

de leur mieux: au XVIIe siècle, ils assuraient qu'il «ne leur étoit

pas resté d'une étoffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur

oeil», et l'on avait appelé plaisamment «l'oeil des tailleurs»

un coffre supposé dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait

aussi le nom de «rue» au coin de la boutique où s'accumulaient les

rognures diverses. «Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire,

qu'ils appellent la Ruë, où ils jettent toutes les bannières: puis

quand on s'en plaint, ils se baillent à cent mille pannerées de

diables qu'ils n'ont rien dérobé, et n'y a resté, sinon je ne sçay

quels bouts, qu'ils ont ietté dans la ruë.» On donnait encore le nom

«d'enfer», de «liette» ou de «houle» au coffre aux rognures.

Aux siècles derniers, on trouve dans les contes et dans les comédies

de fréquentes allusions à ces détournements de drap, et c'était une

sorte de lieu commun qui semblait inséparable des plaisanteries

faites sur les tailleurs. _Le Grand Parangon des Nouvelles

nouvelles_ met en scène un avocat, un sergent, un tailleur et un

meunier qui avaient été en pèlerinage à

Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire bâtir une chapelle

pour la rémission de leurs péchés. Ils se les confessent l'un à

l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: «J'ay beaucop

de drap corbiné, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap à

mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car

quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours

quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrobé en mon

temps pour plus de mille escus.»

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers à la

procession, tout le monde comprenait à demi-mot, et si par hasard

quelqu'un s'était avisé de demander pourquoi ils avaient ce

privilège, on lui aurait aussitôt répliqué: «C'est parce qu'ils

portent la bannière.» Et si l'explication n'avait pas été

suffisante, on n'aurait pas manqué d'ajouter qu'on appelait ainsi la

pièce d'étoffe qu'on les accusait de dérober quand ils coupaient un

habit, parce qu'il y a dans cette pièce de quoi faire une banderole.

Dès le moyen âge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de

ses _Facéties_, le florentin Arlotto explique à son voisin le

tailleur ce que signifiait une bannière qu'il avait vue en rêve, il

s'est inspiré sans doute d'un récit qui courait parmi le peuple. De

nos jours Charles Deulin a écrit le _Drapeau des tailleurs_, qu'il a

localisé en Flandre, où peut-être il l'avait entendu raconter. Voici

le résumé de son conte qui, avec une allure plus vive, est très

voisin du récit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque,

qui était curieux comme une femme. Il était d'ailleurs fort adroit

de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut

être. Rarement Warlemaque avait coupé un habit ou une culotte sans

jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer,

un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet... Une nuit, il eut

un singulier rêve. Il rêva qu'il était devant le tribunal de Dieu.

Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avança tout tremblant. Un

ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot,

il déploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut

tous les morceaux de drap qu'il avait dérobés, et fut pris d'une

telle peur qu'il se réveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son

rêve à ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me

verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas

de crier: «Maître, rappelez-vous le drapeau!» Pendant quelque temps,

il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une

belle étoffe d'or, il ne peut s'empêcher d'en dérober un peu, en

disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or.

À partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand,

après sa mort, il se présente à la porte du Paradis, saint Pierre la

lui refuse: toutefois il finit par se laisser fléchir et permet à

Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la _Farce du Cousturier_, un gentilhomme qui veut faire faire

un costume à sa chambrière, lui dit:

Des habitz le drap porterons,

Et devant nous tailler ferons;

Car cousturiers et cousturières

Ont tousjours à faire bannières,

Comme j'ay ouy autresfoys

Racompter.

Cette habitude semblait si étroitement liée au métier, qu'il

paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiquât pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Périers a pour titre: _Du tailleur qui se

déroboit soi-même et du drap qu'il rendit à son compère le

chaussetier_: Un tailleur de la ville de Poitiers étoit bon ouvrier

de son métier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et

tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de

derrière en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il

n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux

bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière, qu'il ne se

pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes

couleurs. Voire même quand il falloit un habillement pour soi, il

lui étoit avis que son drap n'eût pas été bien employé s'il n'en eût

échantillonné quelque lopin et caché en la liette ou au coffre des

bannières.

En Angleterre, on connaît le «Chou du tailleur» et l'on dit en

proverbe: _Tailors like cabbage_, les tailleurs aiment le chou.

Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait

de rouler le chou, c'est-à-dire de faire un paquet de morceaux de

vêtements au lieu de se contenter de la lisière et des retailles qui

leur étaient dues.

On comprend que, en raison de ces habitudes vraies ou supposées, les

conteurs aient mis les tailleurs au nombre des gens que l'on ne voit

pas en Paradis. La Mésangère écrivait en 1821: C'est un dicton

courant dans quelques-uns de nos départements, notamment dans celui

de l'Aveyron, que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir la porte du

Paradis aux tailleurs.

[Illustration: Boutique de tailleur hollandais, d'après une estampe

du XVIIe siècle.]

La réputation de dérober des pièces est constatée dans un proverbe

de l'Armagnac, et implicitement dans un grand nombre de dictons qui

associent les tailleurs aux meuniers, aux tisserands, etc., tous

gens que la malice populaire représente comme peu respectueux du

bien d'autrui:

_Taillur,_

_Boulur,_

_Pano pedassis,_

_Quant a hèit la bèsto_

_Tourno pas lou rèsto._

Tailleur,--Voleur,--Vole des pièces,--Quand il fait la

veste--Ne rend pas le reste.

La chanson gasconne des _Bruits de métiers_ formule la même

accusation:

_Quand lou taillur hè uo raubo,_

_Rigo rago, sur la taulo,_

_Dou bèt drap, dou fin drap,_

_Quauque retail de coustat._

Quand le tailleur fait une robe,--Rigue rague, sur la

table,--Du beau drap, du fin drap,--Quelque coupon de côté.

En Haute-Bretagne, on dit aux enfants des tailleurs:

Fils du tailleur,

Tu as bien du bonheur,

Le dimanche après vêpres,

Tu vas te promener

Le chapeau sur l'oreille

Et l'aiguille au côté.

Tout le monde se demande:

--Quel est donc ce petit effaré?

--C'est le fils au larron couturier!

Oh! que les couturiers sont braves! (bien habillés).

Mais ce n'est pas de leur argent,

C'est des retailles des braves gens.

Voici un autre dicton de Gascogne:

_Sept sartès,_

_Sept tchicanès_

_E sept mouliès,_

_Boutais lous en un salié,_

_Leuatz un palancoun_

_Begratz vint e un layroun._

Sept tailleurs,--Sept tisserands--Et sept

meuniers,--Mettez-les en un saloir,--Levez une

planchette--Et vous verrez vingt et un larrons.

On lit dans le _Moyen de parvenir_, cette demande facétieuse:

--S'il y avoit en un sac un sergent, un meunier et un

couturier, qui sortiroit le premier?--Voire, voire, ce

serait un larron.

Un proverbe analogue, probablement ancien, existe aussi en

Angleterre:

_Put a miller a tailor and a weaver in a bag and skake

them, the first that cometh out will be a thief._ Mettez un

meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, et

secouez-le, le premier qui sortira sera un voleur.

Il existe de nombreuses variantes en Béarn, en Provence, et dans la

plupart des recueils européens, du dicton limousin qui suit:

_Sept tailleurs, sept teyssiers, sept mouleniers, coumptas

bien, qu'aco faict vingt à un troumpeurs._

La maladresse de certains tailleurs est blasonnée dans quelques

dictons qui font allusion à des anecdotes. Les deux premiers sont

danois, le troisième anglais:

--Cela s'élargira avec le temps, disait un tailleur qui

avait mis les manches à l'endroit des poches.

--Comment monsieur trouve-t-il les crochets? disait le

tailleur qui ne savait pas faire les boutonnières.

--_Like the tailor who sewed for nothing and found thread

beside._

Comme le tailleur qui ne cousait rien, et trouva le fil à

côté.

--_Long steek (stick), and pull hard._

Pique longtemps et pousse fort.

Cela se dit en Écosse lorsque quelqu'un coud négligemment pour avoir

fini plus vite.

--_Thats been sewed wi' a het needle and a burnin thread._

Cela a été cousu avec une aiguille rougie et un fil

brûlant.

Dit-on lorsqu'il se produit un trou après que l'on a cousu, ou

lorsqu'un bouton se découd peu de temps après avoir été cousu.

--_The mair hast, the less speed,_

_As the tailor said with long thread._

Le plus fort se hâte, le moindre se dépêche, comme dit le

tailleur en tirant son aiguille.

--_A fop (dandy) is the tailor's best friend and is own

foe._

Un élégant est le meilleur ami du tailleur et son plus

grand ennemi à lui-même.

--Ce serait merveille que l'auteur fît quelque chose de

bon; il ne ferait que brocher et bousiller comme un

tailleur à la veille de Pâques. (Dicton espagnol.)

--_Soutars and tailors works by the hour._ (Écosse.)

Les cordonniers et les tailleurs travaillent à l'heure.

Allusion au temps qu'ils mettent à leur ouvrage.

--_A tailor's shreds are worth the cutting._

Les morceaux du tailleur sont égaux à ce qu'il coupe, parce

qu'ils sont larges. (Écosse.)

Légendes et curiosités des métiers · 第 12 / 38 段