en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille
pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine filés par les
ménagères. Le «tessier» existait autrefois dans presque tous les
villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore ses congénères
un peu partout en pays bretonnant. Il tissait sur un rustique métier
de bois les cotillons des femmes, les culottes des paysans et aussi
leurs toiles grossières.
Aux environs de Condé, de Flers et de la Ferté-Macé, les fabricants
de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas tous
autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui: l'ouvrier avait
sa chaumière et son courtil, et si modeste que fût sa demeure, il
avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles ne lui
étaient pas d'ailleurs complètement étrangers, et, au temps de la
récolte, il venait en aide à ses voisins. Souvent même les travaux
industriels n'occupaient qu'une partie de la famille, et les femmes
tissaient pendant que les hommes travaillaient au dehors. Dans
d'autres ménages plus humbles, le travail du métier alternait entre
le mari et la femme, tour à tour occupés à faire courir la navette
ou à soigner la vache, à la garder le long des chemins herbus, à
cultiver le jardinet ou bien encore à faire une journée chez quelque
voisin.
On a recueilli dans l'est de la France et en Haute-Bretagne des
chansons qui accusent les tisserands de ne commencer à travailler
que le vendredi; le refrain de la ronde des tisseurs, très populaire
dans les Ardennes, est:
Roulons-ci, roulons-là, roulons la navette
Et le bon temps reviendra.
La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a été chantée
aux environs de Loudéac:
[Illustration]
Bien rythmé
Les tessiers sont pir' que des évêques.
Les tessiers sont pir' que des évêques.
Car du lundi ils en font une fête.
Branlons la navette.
Oh! gai; lan la.
Branlons la navette,
Le beau temps reviendra.
Les tessiers sont pires que des évêques. (_bis_)
Car du lundi, ils en font une fête,
Branlons la navette,
O gai, lon la, etc.,
Branlons la navette,
Le beau temps reviendra.
Car du lundi, ils en font une fête (_bis_)
Et le mardi, ils vont voir les fillettes,
Et le mardi, ils vont voir les fillettes. (_bis_)
Le mercredi, ils graissent des galettes,
Le mercredi, ils graissent des galettes, (_bis_)
Le jehueudi (jeudi) iz ont mal à la tête,
Le jehueudi iz ont mal à la tête, (_bis_)
Le vendredi, ils branlent la navette,
Le vendredi, ils branlent la navette, (_bis_)
Le samedi la toile o n'est point faite.
--Allés à Loudia (Loudéac), compagnon que vous êtes, (_bis_)
--Allez-y va vous qui êtes le maît'e.
En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs ont de la répugnance à
épouser des tisserands; ce préjugé est moins répandu dans les
Côtes-du-Nord. Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient
pas facilement avec des personnes de métiers honorés: «Tu es
tisserand, brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier,
nous ne sommes pas égaux.»
En Flandre et en Hollande, les proverbes reflètent l'orgueil des
anciens métiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays:
--_De wever en de winter kunnen het niet verkerren._--Le
tisserand et l'hiver ne peuvent mal faire.
Autrefois le tisserand était un homme important qui inspirait une
crainte respectueuse et qui, de même que l'hiver, pouvait avoir ses
lubies. Tous deux tranchaient du maître, et on devait s'accommoder
selon leurs caprices.
--_De wevers spannen de kroon._--Les tisserands l'emportent
sur les autres.
_Een handwerk heeft een gouden bodem, zei de wever, en hij
zat op een hekel._--Un métier a un fond d'or, dit le
tisserand, et il était assis sur un séran.
--_Hij is goed voor wever, want hij houdt van
dwarsdrijven._--Il est bon pour le tisserand, car c'est un
esprit chicaneur.
Le peuple a traduit à sa manière le bruit caractéristique du métier,
en Haute-Bretagne, les geais s'amusent à le contrefaire en criant:
Tric trac de olu,
Tric trac de olu.
En Basse-Bretagne on dit:
_--Ar guinder en he stern,_
_E-giz ann diaoul en ifern,_
_Oc'h ober tik-tak, tik-tak,_
_Hag o tenna hag o lakat._
Le tisserand à son métier,--Comme le diable en enfer se
démène,--Avec son tic tac, tic tac.--Quand navette il tire
et repousse.
À Saint-Dié (Vosges), les métiers disent:
Queterlic queterlac, queterlic, queterlac. etc.
Dans le Loiret, les mères, asseyant sur leurs genoux les tout petits
enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un
tisserand fait de sa navette, chantent:
Saint Michel,
Qui fait de la toile,
Saint Nicolas,
Qui fait des draps;
Au prix qu'il tire,
Son lit déchire,
Cric, crac.
À ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme pour les
faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.
En Béarn, on dit aux petits enfants, en leur tirant les pieds:
_Tynneréte hé bon drap_
_Ouéy ourdit douma coupat,_
_Tric-trac._
Tisserand fait bon drap,--Aujourd'hui tissé, demain
déchiré.--Tric-trac.
De même que celui de beaucoup d'artisans sédentaires, l'atelier du
tisserand était un lieu de réunion; il était autrefois, dit Monteil,
le rendez-vous de la jeunesse des deux sexes. Il est vraisemblable
qu'il s'y racontait des légendes: en Berry, le tissier et le
chanvreur étaient au premier rang de ceux qui avaient conservé les
contes et les récits d'apparitions.
On disait jadis d'un bavard: la langue lui va comme la navette d'un
tisserand.
Dans les villes, les métiers de tisserands étaient souvent placés
dans les cuves: c'était l'habitude, dès le XVIe siècle, dans les
pays du Nord, et le graveur Jost Amman, qui avait soin de relever
les détails caractéristiques des boutiques ou des ateliers, a placé
son tisserand dans une sorte de sous-sol assez spacieux, éclairé par
une espèce de soupirail (p. 13). Celui-ci était garni de vitres.
Mais il n'en était pas toujours ainsi: à Troyes et ailleurs, les
tisserands qui travaillaient dans les caves de leurs maisons,
étaient éclairés par une fenêtre à la hauteur du trottoir; les
carreaux, au lieu d'être de verre, étaient en papier huilé. Une
facétie légendaire parmi les gamins consistait à passer la tête à
travers les carreaux de papier et à demander l'heure au tisserand.
Celui-ci, furieux, se hâtait de remonter pour courir après le
délinquant, qui s'esquivait au plus vite. Cette mauvaise farce était
vraisemblablement en usage dans toutes les villes où il y avait des
tisserands; à Dinan, au commencement de ce siècle, les écoliers
s'amusaient aussi à leur crier: Quelle heure est-il? ce qui leur
était tout particulièrement désagréable.
En Picardie, les enfants se rendaient le soir, à pas de loup, près
de la fenêtre, mouillaient le papier huilé avec de la salive, puis
se sauvaient sans faire de bruit; l'un d'eux, armé d'un éclichoir,
sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli d'un liquide
plus ou moins propre, lançait le contenu sur la tête de l'homme
occupé au métier ou lui éteignait sa lampe.
Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pièce de toile
est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les
enfants de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes
quand celui-ci est coupé, afin, comme on dit, de recueillir le sang
de cette pièce de toile; le tisserand, pendant qu'il la coupe,
laisse tomber de sa main quelques pièces de monnaie dans l'assiette
et les enfants croient que cette monnaie sort de la toile elle-même
et en forme le sang.
En Norvège, quand on ôte le tissu de dessus le métier, personne ne
doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'être exposé à
une attaque d'apoplexie. La porte est alors fermée et gardée par
quelqu'un. Celui qui coupe le tissu déjà prêt doit mettre sur les
ciseaux des charbons ardents, sortir de la chambre et les éteindre
dans la cour.
De même que plusieurs autres gens de métiers, les tisserands
touchaient parfois à la médecine et à la sorcellerie. Dans le Perche
et dans le Maine, ils se mêlaient du rhabillage des blessés. Amélie
Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand, qui s'était rendu à Rouen
pour y livrer son ouvrage, rencontra sur la route, à son retour, un
de ses camarades qui lui demanda de venir l'aider à monter une
chaîne qu'il se proposait de mettre ce jour-là sur le métier.
L'homme lui refusa ce service, parce qu'il avait à faire le même
travail pour son propre compte. «Eh bien! dit le camarade, nous n'en
serons pas moins bons amis; entre à la maison pour te rafraîchir
avec un verre de cidre.» Cette proposition fut acceptée, et quand le
villageois reprit sa route, il se sentit tourmenté d'un malaise, qui
dégénéra en maladie grave, que l'on attribua à un sort jeté. On fit
venir le sorcier, qui montra au malade dans un miroir la figure de
celui qui l'avait ensorcelé: c'était l'autre tisserand.
Au temps des corporations, le métier avait quelques usages
particuliers. Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa
bière, comme celle d'un fils de maître, était illuminée de quatre
beaux cierges. À Issoudun, nul ne pouvait être reçu maître dans la
corporation s'il n'était de bonne vie, marié ou dans l'intention de
se marier. Aux noces de chaque confrère, il devait être donné à
chaque tisserand douze deniers; mais il était obligé à accompagner
le nouveau marié l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fête-Dieu,
il y avait un repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il
mangeât ou non. La première fois qu'un tisserand était convaincu de
vol, il ne pouvait exercer d'un an le métier, et il le perdait à la
seconde.
Les compagnons tisserands ne datent que de 1778: un menuisier,
traître à sa société, leur vendit à cette époque le secret du
Devoir.
À Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois
coutume, le jour de la fête de leur patron saint Jacques, de
dépenser dix schellings en donnant à manger aux pauvres.
[Illustration: Atelier de tisserand, d'après Jost Amman (XVIe
siècle).]
On raconte dans le Limbourg hollandais la légende suivante, qui est
plus à la louange des forgerons qu'à celle des tisserands: À
Stevensweert et dans les environs, les forgerons et les maréchaux
ferrants ne travaillent pas le Vendredi saint; voici l'origine de
cet usage: Quand le Christ devait être crucifié, il ne se trouva
dans tout Jérusalem aucun forgeron qui consentit à faire les clous
nécessaires. Aujourd'hui encore, après tant de siècles, les
forgerons, en chômant ce jour-là, veulent montrer qu'ils donnent
leur approbation à ce refus. La tradition rapporte en outre que, les
clous faisant défaut, un tisserand les retira de son métier, et avec
ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant
que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son âme,
voulut l'arracher de son métier pour le mener, tout vivant, aux
enfers. Mais, comme le tisserand résista, il s'ensuivit une lutte
très vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils du
métier. Alors Satan reçut une raclée si formidable qu'aussitôt
dégagé, il chercha son salut dans la fuite, hurlant de douleur.
Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit un métier de
tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est aussi la raison
pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.
Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires;
dans deux récits de pays très éloignés, ils sont les héros
d'aventures qui, ailleurs, sont attribuées à des tailleurs ou à des
cordonniers. Un petit tisserand du pays de Cachemire, un jour qu'il
était à tisser, tue avec sa navette un moustique qui s'était posé
sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, il déclare à ses
voisins qu'il faut désormais qu'on le respecte, il bat sa femme qui
le traite d'imbécile, et part en campagne avec sa navette et une
grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où il y a un éléphant
terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bête; mais, dès qu'il
voit l'éléphant, il s'enfuit, jetant sa miche de pain et sa navette.
La femme du petit tisserand, pour se défaire de lui, avait
empoisonné le pain et y avait aussi mêlé des aromates. L'éléphant
l'avale, sans ralentir sa course, et, en faisant un circuit, le
petit tisserand se trouve face à face avec l'éléphant: juste à ce
moment le poison fait son effet et l'éléphant tombe raide mort.
Chacun est émerveillé de la force du petit tisserand.
On retrouve une donnée analogue en Irlande: Un petit tisserand tue
un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Il
se fait peindre un bouclier avec cette inscription: «Je suis celui
qui en tue cent.» Le roi de Dublin le prend à son service pour
débarrasser le pays d'un dragon; à la vue du monstre, le petit
tisserand grimpe sur un arbre, le dragon s'endort; le tisserand, qui
veut profiter de son sommeil pour s'enfuir, tombe à califourchon sur
le dragon et le saisit par les oreilles; le dragon furieux prend son
vol et arrive à toute vitesse dans la cour du palais, où il se brise
la tête contre un mur.
Le tisserand est l'un des personnages populaires des contes de
l'Inde, et il y joue, comme dans celui dont nous avons donné
ci-dessus le résumé, un rôle assez analogue à celui du cordonnier et
du tailleur des récits européens: il est à la fois rusé et chanceux.
Dans le _Pantchatantra_, un tisserand devint un jour amoureux d'une
belle princesse; le charron, son ami, lui construisit un
oiseau-garuda, imité de celui de Vishnou. Grâce à lui, le tisserand
s'éleva dans les airs et s'introduisit dans la chambre de la
princesse, qui, le voyant revêtu des attributs du dieu, lui fit bon
accueil, et chaque nuit il retournait auprès d'elle.
Le roi et la reine, en ayant été instruits, en furent d'abord
indignés; mais la princesse leur ayant dit qu'elle était courtisée
par Vishnou lui-même, ils en furent remplis de joie. Alors le roi,
se croyant protégé par son tout-puissant gendre, attaqua les rois
des États voisins, mais il fut battu dans plusieurs rencontres et
tout son pays, la capitale seule exceptée, tomba entre les mains de
l'ennemi. À la prière de la reine, la princesse implora alors le
secours de son amant. Celui-ci ordonna que les assiégés fissent une
sortie le lendemain, et, pendant l'attaque, il devait se montrer
dans les airs, sous la figure de Vishnou, monté sur son
oiseau-garuda.--Sur ces entrefaites, le divin Vishnou, ne voulant
pas que, par la défaite du tisserand, on pût croire à sa propre
défaite, entra dans le corps du tisserand, et toute l'armée ennemie
fut anéantie.
Le faux Vishnou, descendu alors sur terre, fut reconnu par le roi et
ses ministres, et il raconta ses aventures. Il put épouser la
princesse, et on lui confia l'administration d'une province du pays.
Le même recueil rapporte une aventure qui arriva à un autre
tisserand, mais qui eut pour lui des suites moins heureuses. Tout le
bois de son métier ayant été brisé par accident, il sortit avec sa
cognée pour aller abattre un arbre, et voyant un large _sissou_ au
bord de la mer, il se mit en devoir de l'abattre. Mais un génie qui
y habitait s'écria: «Cet arbre est ma demeure: demande-moi toute
autre chose que cet arbre et ton souhait sera accompli!» Le
tisserand convint de retourner chez lui pour consulter sa femme et
un ami, et de revenir quand il aurait pris une détermination. Le
tisserand de retour au logis, y trouva son ami intime, le barbier du
village, auquel il demanda son avis. «Demande à être roi, je serai
ton premier ministre et nous mènerons bonne et joyeuse vie.» Le
tisserand approuva le conseil du barbier, mais voulut, malgré lui,
aller consulter sa femme. Celle-ci lui dit que la royauté est un
fardeau pénible, et qu'elle lui conseille de se contenter de sa
position et de chercher seulement les moyens de gagner sa vie plus
facilement. «Demandez, dit-elle, une seconde paire de bras et une
autre tête: par ce moyen vous pourrez travailler à deux métiers en
même temps, et le profit que vous retirerez de ce second métier sera
très suffisant pour vous donner quelque importance dans votre
classe, attendu que le premier suffisait à nos besoins.» Le mari
retourna à l'arbre et demanda au génie de lui donner une seconde
paire de bras et une autre tête. Ce voeu n'était pas plutôt formé
qu'il fut exaucé et notre homme retourna vers sa demeure. Mais il
n'eût pas longtemps à se féliciter de l'accomplissement de son
souhait, car pendant qu'il traversait le village les gens du pays
qui l'aperçurent se mirent tous à crier: «Au lutin!» et tombant sur
lui à coups de bâton, de massues et de pierres, ils le laissèrent
mort sur la place.
[Illustration: Les Vierges sages, gravure de Crispin de Passe (XVIe
siècle).]
Dans un conte mongol, un pauvre tisserand de l'Inde se présente
devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, par
plaisanterie, dit à la princesse de l'épouser. Celle-ci déclare
qu'elle ne se mariera qu'à un homme qui sache faire des bottes avec
de la soie. Des bottes du tisserand, à la surprise de tout le monde,
on tire de la soie. Pour se débarrasser de lui, on l'envoie contre
un prince qui venait pour ravager le royaume. Le tisserand est
emporté par son cheval dans un bois, s'accroche à un arbre qu'il
déracine, et massacre les ennemis. Après d'autres épreuves, il
épouse la princesse.
Chez les musulmans de l'est de l'Inde, un tisserand devient par ruse
le mari d'une princesse; quelque temps après le mariage, elle
témoigne le désir de voir, du haut de son balcon, jouer à un jeu qui
consiste à simuler un échiquier, où les pièces sont des hommes qui
se déplacent suivant l'ordre qu'on leur donne. Le tisserand, qui
n'avait jamais vu ce jeu, s'écria: «Sotte femme, au lieu de ce jeu,
je préférerais tisser du ruban.» La princesse, à partir de ce
moment, refusa de voir son mari, qui finit par retourner à son
ancien métier.
Les contes parlent aussi d'êtres surnaturels qui viennent tisser de
la toile: en Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée, qui étaient aussi
habiles en chaque métier que les meilleurs ouvriers, entrent chez un
tisserand et s'amusent à achever une pièce de toile, puis elles
défont leur ouvrage, parce que la fée, leur supérieure, y découvre
un petit défaut. Elles viennent plusieurs nuits, et chaque fois la
même chose arrive. Le tisserand ayant terminé sa tâche, met une
autre pièce sur le métier, et lorsque la nuit suivante les Margot
l'ont achevée et qu'elles demandent si elle est bien, le tisserand
dit oui, en contrefaisant la voix de la fée, et celles-ci la lui
laissent achevée.
En Normandie, un diable ou lutin entreprend de faire la toile d'une
vieille femme, à la condition qu'elle lui dira son nom. Un soir
qu'elle ramassait des bûchettes dans le bois, elle entend comme le
bruit d'un toilier qui faisait taquer son métier en criant:
Cllin, cllas, cllin, cllas!
La bonne femme qui est là-bas,
Si o savait que j'eusse nom Rindon,
O (Elle) n'serait pas si gênée.
Quand le lutin vient rapporter sa toile, elle lui dit son nom et
elle peut la garder. En Haute-Bretagne, ce conte est aussi
populaire, à la différence que le petit bonhomme s'appelle Grignon
et qu'il tisse dans un trou de taupe.
En Picardie, c'est le diable lui-même, sous la forme d'un nain
habillé de vert, qui vient au secours d'un tisserand embarrassé, et
commande que sa toile soit achevée en un instant; si, au bout de
trois jours, il n'a pas su lui dire son nom, il viendra prendre son
âme; la marraine du tisserand, qui était fée, lui dit d'aller se
cacher dans le bois et d'écouter. Il entend un grand diable qui se
balance en disant:
Dick et Don,
C'est mon nom.
Dans un conte irlandais, une veuve avait fait accroire au fils du
roi que sa fille filait trois livres de lin le premier jour, les
tissait le second et le troisième en faisait des chemises; le prince
l'emmène chez lui, en disant que si elle est aussi habile qu'on le
dit, il l'épousera: le premier jour, à l'aide d'une petite vieille
aux pieds énormes, elle accomplit sa tâche; quand il s'agit de
tisser, elle ne sait que faire et se désole, quand paraît une petite
vieille toute déhanchée qui lui promet de tisser pendant son sommeil
les trois livres de lin, à la condition qu'elle sera invitée au
mariage. Le jour des noces, la vieille Cronmanmor arrive et la reine
lui demande pourquoi elle était ainsi déhanchée: «C'est, répondit la
vieille, parce que je reste toujours assise à mon métier.» Le prince
dit que, désormais sa femme n'y restera pas une seule heure.
Grimm a recueilli un récit dans lequel un fils de roi est parti pour
chercher une femme qui serait à la fois la plus pauvre et la plus
riche. Il vient à passer devant une chaumière où une fille filait:
celle-ci, auquel le prince a plu, se rappelle un vieux refrain
qu'elle avait entendu dire à sa vieille marraine:
Cours, fuseau, et que rien ne t'arrête,
Conduis ici mon bien-aimé.
Le fuseau s'élance et court à travers champs, laissant derrière lui
un fil d'or; il va jusqu'au prince, qui retourne sur ses pas. La
jeune fille, n'ayant plus de fuseau, avait pris sa navette et
travaillait en chantant:
Cours après lui, ma chère navette,
Ramène-moi mon fiancé.
La navette s'échappe de ses mains, et, à partir du seuil, se met à
tisser un tapis, plus beau que tout ce qu'on avait jamais vu.
L'aiguille de la jeune fille s'échappe également de ses doigts quand
elle a chanté:
Il va venir, chère aiguillette,
Que tout ici soit préparé.
La table et les chaises se couvrent de tapis verts, les chaises
s'habillent de velours et les murs d'une tenture de soie. Quand le
prince arrive, il voit au milieu de cette belle chambre la jeune
fille, toujours vêtue de ses pauvres habits, et il s'écrie: «Viens,
tu es bien la plus pauvre et la plus riche; viens, tu seras ma
femme!»
Il y avait en Gascogne un tisserand, fainéant comme un chien; jamais
on n'entendait le bruit de son métier; pourtant il n'avait pas son
pareil pour tisser et pour remettre, au jour marqué, autant de fine
et bonne toile qu'on lui en avait commandé. Sa femme elle-même ne
savait comment cela pouvait se faire, même au bout de sept ans de
mariage. Un jour elle le voit cacher quelque chose au pied d'un
arbre; c'était une noix, grosse comme un oeuf de dinde, d'où l'on
entendait crier: «Ouvre la noix! où est l'ouvrage?» Il en sort
treize mouches; c'étaient elles qui faisaient la toile du tisserand.
[Illustration: Tisseuse, d'après Holbein, dans l'_Éloge de la
folie_, d'Érasme. L'encadrement, plus moderne, est fait à l'aide
d'une gravure allemande du siècle dernier.]
Dans un conte ardennais, dont certaines parties rappellent la _Belle
et la Bête_, un marchand de toile, qui avait une fille, la plus
belle qu'on eût su voir, revenant chez lui après avoir vendu sa
provision de toile, s'égare la nuit dans une forêt, et finit par
arriver dans un château où il voit une table bien servie, mais nulle
âme vivante. Il mange, puis va se coucher dans un beau lit. Au
milieu de la nuit, une voix l'appelle. C'est celle d'un chien d'or
qui dormait sous le lit, et qui lui dit qu'il a juré que celui qui
mangerait à sa table lui donnerait sa fille ou qu'il mourrait. De
retour chez lui, il demande à sa fille si elle veut épouser le chien
d'or. Mais elle s'y refuse, et propose à la fille d'un marchand de
pelles à four d'aller à sa place; elle accepte, et est bien
accueillie par le chien d'or, jusqu'au jour où, se promenant dans la
forêt, elle s'écrie:--Oh! les beaux hêtres! si papa était là, qu'il
serait content de les voir!--Pourquoi? demande le chien d'or.--Parce
que papa est marchand de pelles à four. Le chien d'or la renvoie, et
la fille persuade à une vachère de la remplacer. La substitution est
aussi découverte par l'exclamation qu'elle pousse en voyant de
belles vaches. La fille du marchand de toiles finit par se décider à
se rendre au château. Le chien d'or la promène dans les chambres et,
quand on arrive à l'une d'elles, qui était toute remplie de belles
pièces de toile, elle s'écrie:--Si papa était là, qu'il serait aise
de les voir! Le chien est alors certain que c'est bien la fille
qu'il voulait qui est venue à son château. La métamorphose du chien
cesse quand la jeune fille a consenti à l'épouser, et il redevient
un jeune prince, beau comme le jour.
LES OUVRIÈRES EN GAZE